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Full text of "Revue des deux mondes"

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REVUE 



DES 



DEUX MONDES 



LXXXVII» ANNÉE. — SIXIEME PERIODE 



TOMB XLII. — !•' nOVEMBRB i917. 



REVUE 



DES 



DEUX MON 





LXXXVII» ANNÉE. — SIXIÈME PÉRIODE 



TOME QUARANTE-DEUXIÈME 



PARIS 

BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MOiNDES 

RUE DE l'université, 15 

1917 



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DU CONSULAT A L'EMPIRE 

LETTRES D'UNE MÈRE A SA FILLE ^^) 



1 

DE CONSTANTINOPLE AUX TUILERIES 



Après dix années durant lesquelles la vie de société avait été 
interrompue, sans que les élémeois»^, qui l'avaient formée 
pussent se rencontrer ou se rejoindre, un jour vint oîi les 
sermens de haine à la Royauté parurent périmés et où les 
Français, du moins la majorité d'entre eux, aspirèrent à une 
forme d'existence qui fût décente, correcte et agiréable. On 
n'avait point assisté sans dégoût aux fantaisies de luxe grossier 
où se portaient les nouveaux riches; on s'était indigné aux 
scandaleux débordemens du dictateur; on s'était moqué des 
ladreries bourgeoises de quelques gouvernans du jour et de 
l'étalage que faisaient de leurs exactions certains gouvernans de 
la veille ; on était las d'émeutes, las de cortèges sanguinaires, las 
de coups d'Etat, las de mépris et las de haine. Mais était-ce une 

(1) Correspondance inédite de M"^^ Carra-Saint-Cyr avec sa fille, il/™« Char- 
pentier. Mss. — Cf. Comte de Fazi du Bayet, Les généraux du Bayet, Carra-Saint- 
Cyr et Charpentier. Correspondances et notices biographiques.— A. Dry, Soldats 
ambassadeurs, t. I. — Galerie militaire, par Babié et Beaumont, t. I. — Ghuquet, 
Mayencp. — Ch.-L. Chassin, La Vendée patriote, t. III. — Les pacifications de 
l'Ouest, t. I. — Peltier, Paris. — Barras, Mémoires. — Caudrillier, La Trahison 
de Pichegru. — Cugnac, Campagne de formée de réserve, t. II. — Lettres et 
documens pour servira l'histoire de Joachim Mural (1767-1815), t. Il et suiv., etc. 



REVUE DES DEUX MONDES. 



raison pour qu'on se plût soudain à une existence réglée en 
tous les détails, hiérarchisée au point que nul ne put faire un 
pas hors de sa place, et que la fantaisie fût sévèrement bannie 
— au moins celle qui se révélerait au dehors; car le diable n'y 
perd rien? Quel sentiment éprouvèrent alors, pour accepter ou 
subir cette vie, les hommes et les femmes appelés à participer 
au nouveau régime? 

Que ceux de l'ancien qui retrouvaient leurs habitudes, leurs 
façons, même leurs places et qui servaient d'instituteurs ou 
de précepteurs, considérassent cette révolution comme une 
revanche, rien de plus naturel. Le maître avait changé, mais 
l'antichambre demeurait, et c'était l'essentiel. Que, à quelques 
degrés au-dessous, des anoblis, tout barbouillés encore de la 
savonnette de monsieur leur père, s'efforçassent à s'instruire de 
gestes qu'ils n'avaient jamais faits et, haussés par un coup du 
ciel aux premiers emplois, prissent une joie infinie, eux qui 
étaient de finance tout juste, à singer les gens de cour, com- 
ment s'en étonner? Ils allaient se pénétrer si intimement de leur 
rôle, que nul ne les égala en ingratitude, et quêteurs trahisons 
furent aussi bien réglées que les plus célèbres. Mais les autres, 
petits nobles ou bourgeois qui s'étaient, dès le début, jetés dans 
le mouvement, qui devaient leur fortune et leurs grades à la 
chute du trône et à la proscription des privilégiés, comment 
admirent-ils un renversement aussi complet de leur politique? 
Gomment se prêtèrent-ils à ce qui les écartait davantage de ce 
qui avait paru leur idéal? Comment se plièrent-ils à l'étiquette, 
à son formulaire, ses obligations et ses puérilités? Comment 
sacrifièrent-ils sur ces autels nouveaux la divine Liberté, au nom 
de laquelle ils avaient échangé le despotisme nominal d'un 
tyran couronné contre le despotisme effectif d'un tyran à bonnet 
rouge? surtout la divine Egalité qui les avait remplis d'aise en 
ravalant au-dessous d'eux tout ce qui fut au-dessus? Comment 
s'y prirent-ils pour concilier leurs actes de la veille et ceux 
du lendemain, pour oublier si vite les opinions qu'ils avaient 
professées, les sermens qu'ils avaient prêtés, voire les crimes 
qu'ils avaient commis? 

Il suffit sans doute, qu'ils crussent prendre dans la société 
nouvelle le rang que possédaient dans l'ancienne les aristo- 
crates tant jalousés et qu'ils eussent la conviction d'occuper 
leurs places et de remplir leurs fonctions. Peut-être ne regar- 



DU CONSULAT A L EMPIRE. 



dèrent-ils pas aussi loin. On les appelait : ils estimèrent que 
cela était naturel, juste et de'cent. Ils vinrent, et du premier 
coup s'e'tablirent dans des positions, comme disait Joséphine, 
qui leur agréaient à miracle, — à miracle, peut-on dire, car 
quels drames ne fallait-il pas qu'on eût traversés pour que ce 
changement de personnel se fût accompli I 

A vrai dire, ces fortunes ne seyaient pas à tous. Des hommes, 
il s'en rencontrait vraiment d'impossibles et, peut-on dire au 
propre, d'indécrottables. Ils venaient de très bas, s'étaient élevés 
par un continuel effort de courage qui ne permettait point de 
leur disputer les grades, mais jamais ils n'avaient pu se former, 
se procurer les élémens d'une éducation. Il fallait bien qu'ils 
fussent les premiers aux honneurs, ayant été les premiers à la 
peine, mais devait-on souhaiter qu'ils s'abstinssent de parler, 
d'écrire et de remuer, car à chaque coup ils eussent rendu leur 
gloire ridicule. Il leur fallait un champ de bataille et non pas 
un salon. 

Quant aux femmes, si elles ont paru plus aptes que les 
hommes à se former, c'est que la plupart n'étaient ni de même 
origine ni de même souche que leurs maris. Sauf trois ou quatre 
exceptions (Augereau, Lefebvre, Moncey, Fouché), la plupart 
des personnages en vue qui avaient été mariés avant ou pendant 
la Révolution, avaient divorcé et avaient convolé à des femmes 
jeunes, jolies, bien élevées (Davout, Lannes, Glarke, etc.); les 
• autres, très jeunes en possession de hauts grades et de gros trai- 
temens, avaient recherché des jeunes filles qui de près ou de 
loin tenaient à Bonaparte, à Joséphine ou à leurs familles; elles 
étaient la plupart jolies, assez pauvres, et formées à des manières. 
On s'écarta pour leur céder la place et près d'elles vinrent se 
grouper les femmes tenant par quelque côté à l'ancien régime, 
qui avaient émigré, et étaient rentrées des preniières, ou celles 
qui avaient traversé la tempête prisonnières ou suspectes, ou 
celles encore qui avaient échappé dans leur province aux dénon- 
ciations. Assurément convenait-il, pour que les unes et les 
autres figurassent dans la hiérarchie nouvelle, qu'elles fussent 
nées de familles honorables, d'une bourgeoisie sortable, qu'elles 
eussent acquis de la politesse, sinon des formes, qu'elles eussent 
reçu une instruction qui, au moins en histoire, en géographie 
et en orthographe, leur procurât un minimum de connaissances; 
— enfin qu'à défaut d'une religion arrêtée, à laquelle elles 



8 REVUE DES DEUX MONDES.; 

crussent et qu'elles pratiquassent, — ce qui arrivait, — elles 
fussent résolues à une conduite décente et à l'horreur du scan- 
dale. Le reste était affaire à leur conscience et à leurs maris. 

Par une conséquence des engagemens nouveaux de la Société, 
cette jeunesse et cette beauté des jeunes mariées, cette ardeur 
et cet enthousiasme des nouveaux époux provoquèrent et assu- 
rèrent une floraison de la race qui jamais, semble-t-il, ne se 
produisit avec cette vivacité, cette étendue et cette publicité. Ce 
fut là une caractéristique des temps du Consulat, par quoi fut 
d'autant plus accusée la stérilité de Joséphine et aggravé son 
ennui. 

Comme ces femmes avaient beaucoup à faire entre leurs 
grossesses, leurs devoirs, leurs obligations et leurs plaisirs, même 
leurs enfans, elles n'avaient guère de temps pour noter au jour 
le jour ce qui se passait sous leurs yeux, les beautés ou les lacunes 
du spectacle auquel elles étaient conviées; quant aux jugemens 
qu'elles ont portés après vingt ans de remise et deux à trois révo- 
lutions, ils sont troubles, équivoques et suspects, et ils flairent 
la valetaille chassée. Restent les correspondances : certes, mais 
comme il faut qu'elles soient intimes, suivies, autorisées, et si 
elles sont publiées, complètes! Il n'y a pas que les interpola- 
tions qui déshonorent, il y a les suppressions qui interloquent. 
Ces correspondances, encore faut-il qu'elles émanent de femmes 
assez notables pour qu'elles participent à tout et pénètrent par- 
tout, assez ménagères pour qu'elles se plaisent à des détails de* 
toilette et de maison et qu'elles apportent de leur vie quoti- 
dienne un tableau suffisamment animé. Bien sûr, on ne prétend 
pas à M"' de Sévigné; on se contente avec une jolie petite 
Française, désireuse de plaire et de s'amuser, qui regarde 
autour d'elle et qui sait rendre ce qu'elle voit. Il lui conviendra 
d'être prudente, car outre qu'elle n'entend pas que ses lettres 
soient retenues par le Secret des postes, elle ne voudra nuire à 
la carrière d'aucun des siens; aussi s'abstiendra-t-elle de poli- 
tique, ce qui lui épargnera des sottises; mais n'aura-t-elle pas, 
au milieu des bavardages de santé et de famille, les nouvelles 
de la société, les récits des dîners dont elle prend sa part, des 
bals où elle danse, et, pour peu qu'elle tienne au monde offi- 
ciel, la chronique de la Ville et de la Cour? Ainsi se trouvera- 
t-on, sans que la petite dame s'en soit doutée et parce qu'elle a 
laissé naturellement courir s? plume, en possession d'un 



DU CONSULAT A L EMPIRE. V 

tablcc\u peint sur nature, avec des couleurs toutes fraîches 
pose'es au premier coup. Et que dire si ce tableau représente, 
durant les trois anne'es les plus brillantes et les plus intéres- 
santes peut-être du dernier siècle, une société et un gouverne- 
ment en transformation, évoluant d'une forme républicaine 
déjà fortement atténuée à la forme monarchique intégralement 
restituée? 

Telles sont les lettres écrites, de floréal de l'an XI (mai 1803) 
aux premiers jours de l'an XIV (octobre 1803), par une mère à 
sa fille, — des temps de l'organisation du Consulat à vie jusqu'à 
ceux du couronnement de Milan. 

* 

* * 

La mère, M""^ Carra de Saint-Cyr, — Jeanne-Armande-Félix 
Pouchot, — appartient à une famille distinguée du Dauphiné, 
dont était un Pouchot capitaine au régiment de Béarn, lequel, 
après avoir servi avec honneur en Italie, en Flandre, en Alle- 
magne et en Amérique, périt misérablement en Corse dans une 
embuscade. Elle était la nièce de Joseph Pouchot, curé de la 
Tronche, qui fut élu en ITJl évêque constitutionnel de l'Isère. 
M"" Pouchot, qu'on appelait Pouchot de Solières, a reçu, à Gre- 
noble môme, une instruction dont témoignent son écriture et 
son style. A quinze ans, en 1786, elle a épousé Annibal-Jean- 
Baptiste Aubert du Bayet, qui en a alors vingt-neuf et qui est 
capitaine au régiment de Bourbonnais. Cet Annibal est né à la 
Nouvelle-Orléans où son père servait avec le grade de major 
dans les troupes que le Roi entretenait en Louisiane. Après la 
cession de la colonie à l'Espagne, M. du Bayet s'est retiré à 
Grenoble après avoir successivement obtenu le grade de briga- 
dier, une gratification de 2400 livres, une pension de 800 et le 
grade de maréchal de camp (1780). Il n'a donc point eu à se 
plaindre de la monarchie. Son fils, Annibal, qui a été pourvu 
d'une lieutenance dans le Bourbonnais, a été employé dans la 
guerre d'Amérique, s'y est distingué et à son retour est passé 
capitaine. A Grenoble, son père lui a ménagé ce mariage ave.c 
M"* Pouchot, laquelle, l'année suivante, lui a donné une fille, 
nommée au baptême Félix-Constance-Euphrosine. 

Lorsque éclata la Révolution, Aubert du Bayet ne parut 
point d'abord très fixé sur la voie qu'il suivrait, et il débuta 
dans la politique par une retentissante brochure contre les 



10 REVUE DES DEUX MONDES. 

Juifs. Converti, assure-t-on, par le prince de Broglic, il s'agita 
assez pour être élu « président du Collège électoral du départe- 
ment de l'Isère, » — ce qui lui permit d'élire pour évêque 
l'oncle de sa femme — et, ensuite, le 28 août 1791, député à 
l'Assemblée législative. On discerne mal le rôle qu'il y joua, 
plutôt d'un royaliste constitutionnel, mais avec des nuances : 
tantôt il préconise les mesures qui ne peuvent manquer d'ame- 
ner la guerre, tantôt il propose une loi sur le divorce ; il combat 
successivement les Girondins, les anarchistes et les fédérés. Il 
est modéré presque constamment, sauf sur les questions reli- 
gieuses où il divague; pour ce qui est du militaire, il est 
nettement patriote, il entend sauver les drapeaux des anciens 
régimens; il défend La Fayette, il insiste pour l'envoi au.: fron- 
tières des gardes nationaux et des fédérés qui encombrent 
Paris et qui l'oppriment. En juillet, il est élu président, et c'est 
son chant du cygne. Il ne parait plus que rarement après le 
Dix Août; et c'est pour réclamer, comme amendement au nou- 
veau serment de haine à la royauté, le serment de ne souffrir 
jamais qu'aucun étranger donne des lois à la France. Après 
le Dix Août, « il vint se placer, dit l'un de ses biographes, dans 
les rangs de ses collègues condamnés comme lui à la nullité, 
et il échappa par son silence aux proscriptions. » Il ne brigua 
point d'être élu à la Convention et réclama d'être employé 
aux armées : il le fut. Rentré capitaine en octobre 1792, il fut 
promu lieutenant-colonel au 42" régiment ci-devant Saintonge, 
employé comme chef de brigade pour commander à Worms, de 
là envoyé à Mayence par Custine, nommé général de brigade, 
le 2 avril 1793, par le conseil de guerre, et chargé, comme tel, 
de remplacer le général Meusnier qu'il ne pouvait faire oublier. 

Après la capitulation, il fut accusé, mis en arrestation, 
conduit à Paris, innocenté sur le témoignage de Merlin de 
Thionville, accueilli avec honneur par la Convention, embrassé 
par le président, — et il resta suspect. On l'envoya en Vendée 
avec la garnison de Mayence, et il fut d'abord battu à Clisson. 
Bien qu'il eût presque aussitôt pris sa revanche à Saint-Sym- 
phorien, il fut dénoncé par Maribon-Montaut et rappelé par 
Bouchotte, ministre de la Guerre. Il devait paraître à six heures 
du soir à la barre de la Convention; à cinq, Bouchotte le fit 
arrêter, incarcérer à l'Abbaye; son affaire était bonne. 

Il le savait et se préparait en lisant les Nuits d'Young. A sa 



DU CONSULAT A l'eMPIRÉ.i il 

femme reste'e à Grenoble avec sa fille Constance, il écrivait des 
lettres orgueilleuses, où il attestait son dévouement à la Répu- 
blique, les services qu'il lui avait rendus et sa gloire : « Fier 
de la pureté de mes principes et, j'ose le dire, de mes actions 
civiques, j'attends sans crainte, disait-il, le résultat des mesures 
du gouvernement. » Mais, comme il savait quel serait probable- 
ment ce résultat, car on était aux grandes fournées, il insistait 
pour assurer le sort de sa femme et de sa fille. Il les aimait; 
d'une façon déclamatoire et emphatique, mais avec une 
sincérité qui n'est point sans attendrir. « Tu veux, chère 
maman, écrivait-il, que j'écrive à notre Constance; tu sens 
bien que c'est m'inviter à une fête bien douce. Je dois cepen- 
dant te dire mon secret : je désire que l'objet le plus cher, le 
plus sacré au cœur de notre fille, soit sa gentille et tendre 
maman dont elle a reçu le jour en déchirant si cruellement le 
sein, et moi, bonne amie, qui te rendis mère dans un âge où 
peut-être j'aurais dû ménager ta délicate constitution, puis-je 
assez t'aimer? Non, mon Armande, crois que tout ce que l'âme 
humaine a perçu de tendres sentimens, la mienne en est péné- 
trée pour toi. Aime ton ami, ton mari, à jamais ton amant, et 
il ne sera jamais malheureux, même dans les fers. » 

Cet amour, il le prouvait en fai.«;ant ses comptes, en récapi- 
tulant son actif et son passif, en recherchant ses dettes, en 
constatant que sa fortune personnelle était si fortement atteinte 
qu'il n'en restait à peu près rien. « Je sors des affaires 
publiques, disait-il non sans orgueil, avec une fortune délabrée, 
tandis que tant de gens s'y enrichissent. » Il reste les biens de 
M""* Dubayet ; il veut les lui conserver par un divorce de forme 
qui la mettra, ainsi que Constance, à l'abri de toute recherche. 
C'est alors une procédure si commune qu'elle en est devenue 
suspecte. Les femmes d'émigrés divorcent en masse, avec esprit 
de retour peut-être; mais combien, lasses d'espérer dans 
l'avenir, chercheront une consolation dans le présent! Dans les 
prisons, l'on est moins pressé par les terribles lois et l'on 
espère toujours. Cette idée de derrière la mort n'apparaît guère 
et, d'ailleurs, comment la réaliser? Sans s'inquiéter de ce point, 
pourtant essentiel, Annibal revient constamment à sa proposi- 
tion : « Si un jour, bien loin peut-être, mon innocence et mes 
services reconnus, je recouvre la liberté pour laquelle j'ai tant 
combattu, alors plus tendrement empressé que jamais, je pro-s 



4l2 REVUE DES DEUX MONDES., 

clamerai en traits de feu et ton mérite et tes vertus; je t'épou- 
serai de nouveau au milieu de nos amis quand, devant Dieu et 
dans mon cœur, je n'aurai jamais cessé d'être ton ami et ton 
mari. » 

M'"^ Dubayet a le mérite de refuser : sans doute, cette 
pompe oratoire et l'opinion qu'Annibal a de lui-même font- 
elles impression sur son cœur. En tout cas, ses refus sont 
formels et réitérés. Elle lui dit qu'il ne l'aime point, puisqu'il 
pense à se séparer d'elle et que c'est bien assez qu'elle lui 
obéisse lorsqu'il lui enjoint de rester à Grenoble, de ne point 
venir à" Paris pour tenter de le voir. Elle l'aime : cela arrive. 

Dubayet est bien inspiré lorsqu'il se tient coi et ne réclame 
point sa mise en jugement. Bien que noble, législateur et 
général, on t'oublie à l'Abbaye et, après la chute de Robespierre, 
dès le n thermidor (4 août), il est relâché et, le 22 (8 août), 
il est réintégré dans son grade; il vient à Grenoble, passe 
quelques semaines avec sa femme, mais apprend que sa mise à 
la retraite a été prononcée le 4 fructidor (22 août). Or, il veut 
se battre, fût-ce comme volontaire ou'comme aide de camp de 
Kléber. On pense à l'envoyer à Lille, à Strasbourg, aux Indes 
orientales avant de lui confier l'armée des côtes de Cherbourg, 
et on l'a pour cela promu général de division. En envoyant à 
sa femme un portrait en miniature, relativement ancien, il lui 
écrit : « Tu feras ajouter sur le collet une seconde broderie et 
le médaillon de vétéran à la seconde boutonnière du côté 
gauche. » C'est tout pour annoncer sa nouvelle dignité : il n'en 
parle point, mais il l'immortalise. 

De ces détails de son uniforme, il passe à la toilette de sa 
femme : il sait qu'elle est coquette et il s'efforce, en lui racontant 
ce qui se porte dans le beau monde, de la consoler de ne l'avoir 
pas appelée à Paris : « J'ai été au bal, lui écrit-il, exprès pour 
pouvoir te rendre compte de la mise la plus élégante. La voici : 
généralement, on porte des chemises de linon-batiste avec des 
manches, une ceinture de laine, lilas, gros rouge ou verte, 
entourée d'un liséré d'or ou d'argent. Un vêtement à la mode 
aussi : on le plisse sur les deux épaules, les deux bouts passent 
en avant, font le tour par derrière de la taille et viennent se 
nouer devant. Quelques élégantes ont aussi un ruban de laine 
rouge, brodé en argent ou or, qu'elles entrelacent dans leurs 
cheveux relevés par derrière à la romaine. Tous les souliers 



DU CONSULAT A L EMPIRE. 



13 



sont d'une venue, sans talons : beaucoup y ajoutent une faveur 
qui les retient aux pieds en formant différens contours au bas 
de la jambe; cette manière est jolie... On voit beaucoup de 
gazes brillantes sur les têtes; mais je n'en aime pas l'effet. En 
voilà, je crois, bien assez pour un général d'armée. » 

Ainsi s'efforce-t-il de calmer les justes ressentimens d'une 
Grenobloise qui, depuis quatre mois que son m&ri réside à 
Paris, a vainement sollicité d'y faire un séjour. Aussi « Armande 
a remplacé le père Duchêne dans ses grandes colères, » et 
Dubayet fait le niais lorsqu'il lui écrit : « Je ne sais pas trop 
pourquoi cette belle citoyenne se fâche tout rouge. » Elle lui fit 
grâce pourtant, quoique, au dire de Barras, bon juge, « il fût 
peut-être un peu léger dans sa vie privée; » pourquoi il la tenait 
à Grenoble. Ayant décidément triomphé de ses détracteurs, — 
dont le principal, le représentant Maribon-Montaut, venait 
d'être décrété d'accusation, — « le général en chef de l'armée 
des côtes de Cherbourg, » comme il signait ses lettres à son 
épouse, porta, le 1 tloréal an III (26 avril 1795), son quartier 
général à Alençon. Il succédait à Hoche qui n'avait point voulu 
garder, au milieu des négociations entreprises pour la paci- 
fication de la Vendée, le commandement de deux armées, mais 
qui donnait l'impulsion. Des opérations de détail telles que le 
combat de Ghâleau-Neuf, le 25 messidor (3 juillet 1795), la mort 
de Gadou, l'arrestation de plusieurs chefs, le rétablissement 
des communications entre Alençon, le Mans, la Flèche et 
Angers n'eussent point forcé la renommée, mais Annibal 
employa les bons moyens. Dès la nouvelle de la victoire de la 
Gonvention sur les sectionnaires parisiens, il écrivit à son 
ancien collègue Letourneur que, s'ils avaient vaincu, « son plan 
était fait pour tirer la Gonvention d'affaire. Par ses dispositions, 
en deux jours, Paris était aux abois sans tirer un coup de fusil, 
et la Gonvention triomphante était rendue à son indépendance 
et faisait rentrer dans le néant les hordes scélérates des Roya- 
listes qui, depuis longtemps, feignent de proclamer la souve- 
raineté du peuple pour mieux lui donner un maître. » 

Lue à la Gonvention, cette lettre classa au premier rang des 
amis du régime celui que son attachement à la Gonstitution de 
91 et son plaidoyer pour La Fayette avaient rendu suspect et 
que sa défense de Mayence et ses campagnes en Vendée 
n'avaient pu réhabiliter.. Il est vrai qu'il était avec Barras en 



44 REVUE DES DEUX MONDES., 

des termes qui révélaient une intimité particulière. Ce fut 
Barras qui, moins d'un mois après, lui annonça sa nomination 
au ministère de la Guerre : « Arrive vite ici, lui écrivit-il, 
nous faisons de la bonne besoigne parce que nous aimons tous 
avec chaleur la République. Je t'embrasse et je t'attends. » 

S'il n'eijt fallu que des phrases pour terrasser la coalition et 
rétablir les armées, le nouveau ministre de la Guerre y eût 
excellé. Il lança une proclamation où il exaltait le républica- 
nisme des officiers généraux ; une autre où il recommandait 
« l'ordre et l'économie dans toutes les branches de l'adminis- 
tration de cette vaste république ; » une autre où il faisait un 
redondant appel aux vertus citoyennes : « que la tiédeur s'en- 
flamme, s'écriait-il, que l'égoïsme disparaisse, que l'amour de 
la liberté domine 1 » Cela était à merveille, mais son ministère 
manquait de partout. « Aujourd'hui, écrivait-il, le 14 frimaire 
(5 décembre), j'ai voulu connaître, d'après la promesse du 
ministre des Finances, ce que je pourrais avoir en numéraire 
de la Trésorerie nationale. Il devait m'être donné cinq mil- 
lions 500 000 livres; cependant, ils n'ont pu me promettre 
que 600 000 livres pour demain. Mais comment me les donne- 
ront-ils? ils n'ont pas pu encore envoyer les 300 000 livres qui 
étaient si urgemment nécessaires pour Luxembourg. » Les 
embarras étaient immenses, mais Dubayet s'occupait d'abord à 
célébrer, dans une feuille que subventionnait le ministère, le 
Courrier de Paris, les actes de son administration. « Lui-même 
envoyait aux rédacteurs de quelques feuilles périodiques le plan 
des articles qu'il désirait faire insérer. » « Toujours empressé, 
dit un de ses biographes, de démentir les bruits fâcheux qui 
pouvaient affliger les républicains et relever le courage abattu 
de tous les ennemis de la Patrie, il offrait, le 26 brumaire an IV 
(17 novembre 1795), aux deux Conseils, le tableau de la situa- 
tion imposante de nos armées. » Il faut entendre, pour la 
contre-partie, les proclamations des généraux, entre autres de 
Bonaparte. De même, il annonçait le 1 frimaire (28 novembre) 
que « le général Pichegru, si cher à nos soldats et à la Répu- 
blique, était toujours à la tête de son armée et que ce favori de 
la victoire n'avait point été destitué ni mérité de l'être. «Cela 
n'était pas bien sûr et il y avait imprudence à se porter garant 
d'un homme déjà justement suspect. Chargé uniquement de 
la partie administrative, endossant les responsabilités sans 



DU CONSULAT A l'eMPIRÉ. 15 

assumer l'autorité, prête-nom de Garnot, qui entendait diriger 
seul les opérations militaires, le ministre de la Guerre ne tarda 
pas, au milieu d'embarras qu'il ne pouvait surmonter (1), à 
souhaiter sa retraite, mais il était résolu à ne point partir les 
mains vides. Le système des compensations était pratiqué bien 
avant qu'Azaïs en eût fourni une théorie. Barras a écrit ; 
« Aubert Dubayet était peu propre au travail du cabinet. Il se 
jugea et fît fort bien de préférer au ministère l'ambassade de 
Gonstaatinople. Elle offrait carrière à son imagination. Lui 
aussi croyait qu'il était possible d'opérer quelque amélioration 
chez les Turcs et d'implanter la civilisation en Orient. » 

En réalité, le Directoire faisait coup double : il se débarras- 
sait d'un ministre incapable et il le donnait pour successeur à 
M. de Verninac qui avait demandé son rappel parce que le 
traité qu'il avait négocié avec la Porte n'avait point été agréé 
par le gouvernement. On avait pensé à Pichegru qu'une 
ambassade eût rentloué. Par là, il aurait été enlevé aux intrigues 
où il se débattait, il eût réorganisé l'armée turque, l'eût diri- 
gée au besoin contre les Russes et les Autrichiens. Et puis, à 
quoi serviraient les ambassades, en temps de république, si 
elles ne faisaient une monnaie d'échange et ne paraient point 
des exils avantageux? Le Directoire peupla les légations de 
généraux disgraciés devenus gênans ou tout le moins suspects.) 
Gela ne lui réussit point pour l'ordinaire. 

Dubayet, quand le Directoire lui offrit l'ambassade de 
Gonstantinople, vit le ciel ouvert. Il se crut pour le moins vice- 
empereur des Turcs, et il se destina à leur bonheur : « Organe 
d'un peuple magnanime, avec quelle douce émotion, disait-il, 
je présenterai à un peuple ami les nouveaux gages d'une alliance 
mutuelle et indissoluble ! Ambassadeur de la République, avec 
quelle assurance imperturbable je déploierai en même temps 
la dignité de son gouvernement et la majesté de sa puissance 1 » 

Pour quoi il réclama une escorte qui faisait une petite 
armée; une maison militaire composée de deux généraux et 
deux capitaines; une mission spéciale où figuraient un chef de 

(1) Oa a tenté de faire un mérite à Dubayet de la nomination de Bonaparte à 
l'armée d'Italie. Ministre le 12 brumaire an IV (2 novembre 1795), entré en fonc- 
tions le 24 brumaire (15 novembre), remplacé le 19 pluviôse (8 février 1796), 
Dubayet ne put influer sur une nomination qui est en date du 4 ventôse (23 fé- 
vrier); c'était d'ailleurs un objet réservé au Directoire, dont chacun des membres 
se vanta par la suite d'avoir découvert le conquérant de l'Italie. 



16 REVUE DES DEUX MONDES.i 

brigade, deux capitaines du génie, trois capitaines d'infanterie, 
une compagnie d'artillerie légère avec trois pièces de huit et 
deux obusiers. Un ancien archidiacre, député du clergé aux 
Etats généraux, défroqué, marié et devenu fondeur de canons, 
Pampelonne, avait, quelques mois auparavant, été envoyé à 
Constantinople avec soixante-dix artistes et maîtres ouvriers, 
pour installer une fonderie, un atelier d'affûts," de construction 
et de réparation de fusils, une poudrerie et une salpêtrière. 
Tout cela relevait de la mission : le général Bonaparte avait 
failli y être employé. 

Seulement la mer était fermée : pas plus que Pampelonne, 
Dubayet ne put rejoindre son poste par les voies habituelles. 
Ayant reçu le 16 germinal (5 avril) son audience de congé du 
Directoire, il mit quinze jours à gagner Grenoble où il s'arrêta 
près de sa femme et de sa fille qui devaient prochainement le 
rejoindre ; de là, il gagna Toulon où il arriva le 16 floréal 
(5 mai); mais, quel que fût son désir d'aborder majestueuse- 
ment à Constantinople avec « ses deux frégates, )> il dut se 
borner à quelques promenades en mer, ponctuées par l'échange 
d'inoffensifs coups de canon avec les croisières anglaises, et il 
reçut, le 22 messidor (10 juillet), l'ordre de rejoindre son poste 
par terre en prenant par Venise et l'Albanie. 

Le voyage dura près de trois mois, du 24 messidor 
(12 juillet) au 1" vendémiaire an V (1" octobre 1796). Dubayet 
arriva à son poste plein de prétentions vaniteuses et d'inquié- 
tudes despotiques qui les unes et les autres tournaient au 
délire. L'accueil qu'il avait reçu du pacha de Bosnie avait 
encore exaspéré le goût qu'il avait pour la pompe, les honneurs 
et les discours et l'on pouvait s'attendre qu'il réclamerait pour 
son entrée, en qualité d'ambassadeur, des distinctions extra- 
ordinaires. Il excédait tout le monde, à commencer par Ver- 
ninac, son prédécesseur, qui avait fait beaucoup de besogne, 
négocié un traité, obtenu l'envoi en France d'un ambassadeur, 
et qui pour récompense était rappelé. Quant à son personnel, il 
l'avait égrené le long de sa route. D'Avignon, il écrivait : 
« Je me suis un peu brouillé avec mon maître d'hôtel et mon 
secrétaire, ces citoyens m'ont mis le marché à la main et j'ai 
accepté. » De son aide de camp, le chef d'escadron Gaulaincourt 
(celui qui fut duc de Vicence, grand écuyer, ambassadeur en 
Russie), il écrivait dès lors : « J'ai de puissans motifs de mé- 



DU CONSULAT A l'eMPIRE. 11 

contentement contre le citoyen Caulaincourt ; ses principes 
politiques ne sont pas en harmonie avec les miens, et si enfin 
l'exagération est un défaut, du moins faut-il aimer la liberté 
avec vérité et chaleur. » En route, les choses s'aggravèrent au 
point qu'il parut décidé à renvoyer en France cet officier de 
vingt-trois ans, « jeune, fat et présomptueux ; » il le donna en 
effet pour maréchal des logis à l'ambassadeur que la Turquie 
envoyait à Paris : c'est ce qu'il appelle « une commission bril- 
lante, » mais, ajoute-t-il, « notre divorce n'en est pas moins fait 
pour la vie. » Il se mit en bataille rangée contre Pampelonne 
et tous les officiers faisant partie de sa mission. « Quant à mes 
alentours, écrit-il, j'ai douloureusement éprouvé que j'avais 
fait des ingrats ; aussi en est-il résulté que je renvoie journel- 
lement ceux que j'avais emmenés. » 

Des deux généraux qui formaient sa « maison militaire, » 
l'un, Antoine Menant, était sa créature très humble. Né à Lyon 
en 1762, entré au service en 1778 dans Brie-infanterie, resté dans 
les bas grades jusqu'en 1791, élu alors lieutenant par le bataillon 
de Rhône-et-Loire, pris pour aide de camp par Dubayet en 1793, 
passé sur la demande de celui-ci adjudant chef de bataillon, puis 
adjudant chef de brigade, général de brigade en l'an IV lorsque 
Dubayet fut ministre de la Guerre en l'an III, il n'alla pas plus 
loin et fut retraité à vingt-deux ans huit mois et vingt jours, 
dès que le Consul, libre de ses mouvemens, purifia l'armée des 
avancemens révolutionnaires. Il vivait fort bien sous la Res- 
tauration avec ses 2000 francs de pension. Sa carrière est 
le plus frappant exemple du favoritisme tel qu'il se trouva 
pratiqué sous la République. 

Quant à l'autre, qui avait reçu, pour accompagner Dubayet, 
le titre de premier secrétaire d'ambassade, Claude Carra de Vaux 
de Saint-Cyr, il appartenait à une famille originaire de Picardie, 
venue au xvii® siècle dans le Lyonnais où elle accéda à la bour- 
geoisie et se trouva anoblie, à la fin du xviii^ siècle, par des 
petites charges; elle était représentée alors par trois fils : Carra 
de Vaux, Carra de Saint-Cyr et Carra de Rochemure. Claude 
Carra de Saint-Cyr, né en 17.56, sous-lieutenant dans Bour- 
bonnais-infanterie en 1774 avec Dubayet, lieutenant en premier 
en 1782, capitaine en 1785, avait été commissaire des Guerres 
de 1785 à 1792 où il avaitj pris sa retraite. En janvier 1793, il 
s'engagea au 2^ bataillon des volontaires de Rhône-et-Loire et 

lOMK xui. — 1911, 31 



48 REVUE DES DEUX MONDES.) 

alla bientôt retrouver Dubayet avec lequel il était des plus liés 
depuis laguerro de l'Indépendance qu'ils avaient faite ensemble. 
Il servit avec Dubayet au Rhin et dans l'Ouest. Dubayet destitué 
et emprisonné, il se retira du service, entreprit des affaires 
de commerce qui prospéraient; à l'appel de son ami libéré et 
reprenant du service, il abandonna tout et accourut : « Tu sauras, 
écrit Dubayet à sa femme le 3 nivôse an III (23 décembre 1794), 
que Saint-Cyr, dont le commerce était monté et qui se trouvait à 
la tète de trois associations, quitte tout et vient avec moi faire le 
coup d'épée sur la brèche de Mayence. » Deux mois plus tard, le 
21 ventôse (11 mars 1795), il était dans l'état-major de Dubayet 
adjudant chef de bataillon ; après trois autres mois, adjudant 
chef de brigade (25 prairial-13 juin) ; après quatre autres mois 
(14 vendémiaire an IV-9 octobre) général de brigade : tous les 
grades en sept mois, sans une action de guerre 1 Au ministère, 
il fut, comme directeur du personnel, Valter ego de Dubayet et il 
ne pouvait manquer de l'accompagner en Turquie ; mais le 
voyage ne lui fut point favorable. A peine était-on arrivé en Dal- 
matie que Dubayet écrivait k sa femme : « Saint-Cyr a pris des tra- 
vers qui me déplaisent fort et que l'habitude de l'indulgence et 
d'une vieille amitié me font encore supporter, mais je te déclare 
que ma patience est à bout. » Un mois plus tard, il écrivait que 
« Saint-Cyr, son ami de vingt-cinq ans, avait envers lui des torts 
impardonnables et qu'il allait se séparer de lui définitivement. » 
Il le conserva pour son entrée à Constantinople, mais presque 
aussitôt, il l'envoya résider en Valachie près de l'Hospodar, 
en attendant qu'il l'expédiât sur France. « Ce Saint-Cyr » 
est devenu sa bête noire, « ce Saint-Cyr » l'obsède. De 
même Castéra, encore un camarade de Bourbonnais. C'est 
Dubayet qui, l'ayant connu sous-lieutenant, ayant fait avec lui 
les campagnes d'Amérique, l'a appelé à faire partie de sa maison 
militaire comme capitaine aide de camp, quoiqu'il fût démis- 
sionnaire du 9 mai 1792; il l'a donc emmené en Turquie, mais, 
arrivé à Péra, il lui a imposé, le 20 thermidor an V (7 août 1797), 
une mission à Corfou. 

Au reste, il ne choisissait pas; il suspectait tout le monde; 
c'était Pampelonne l'ex-Constituant, c'étaient les officiers de la 
mission que, les uns après les autres, il forçait à regagner la 
France ; le général ambassadeur ne pouvant supporter qu'il 
y eût à Constantinople un agent du prétendant, le sieur Chai- 



DU C0NSUL4T A l'eMPIRE. 49 

grill, « un scélérat » qui « portât l'audace jusqu'à arborer 
sur son chapeau cette couleur blanche, signal de l'ingratitude, 
du parricide et de l'assassinat; » il annonçait officiellement 
« qu'il était bien résolu à lui courir sus et à le tuer dans les 
rues de Péra, » Il portait dans ses négociations avec les Turcs la 
même aménité et traitait militairemenl toutes les affaires. « En 
alïaires, écrivait le citoyen Pampelonne, c'est un enfant et un 
enfant gâté. » Au moins, s'il était aigri contre l'univers entier, 
restait-il content de soi, tel que lorsqu'il avait été désigné pour 
Constantinople. En ce temps-là, il écrivait : « J'ai commandé 
avec gloire les armées de la République; j'ai mis le militaire 
sur un tout autre pied, étant ministre de la Guerre; j'aurais pu 
être directeur; je suis nommé à l'ambassade la plus intéres- 
sante de l'Europe ; il ne me reste plus qu'à mourir les armes à 
la main en combattant pour la Liberté ! » 

On eût pu espérer de l'arrivée de M™® Dubayet, que le 
général semblait souhaiter infiniment, quelque tranquillité à 
l'ambassade. Raison majeure pour qu'il fût en bons termes 
avec son épouse : « Depuis six ans, écrivait-il, je n'ai vu ma 
famille que deux mois. » Il avait donc réclamé une frégate ou 
deux pour amener M™^ Dubayet et sa fille et ce fut là l'occa- 
sion d'aigres correspondances avec le ministre de la Marine, 
Truguet, qui préférait employer à des services de guerre les 
vaisseaux de la République. En fructidor an V (août 1797), 
après la chute de Truguet, M"*^ Dubayet, accompagnée de sa fille, 
s'embarqua à la fin sur la frégate la Sérieuse, mise à sa dis- 
position par l'amiral Bruix. Elle débarqua en vendémiaire 
an VII (fin septembre 1797) et trouva un homme en lutte avec 
le peu qui restait de Français, incapable de se contrôler et de 
suivre les affaires, moins encore de se conformer aux ordon- 
nances des médecins. Moins de deux mois après son arrivée, le 
15 frimaire (5 décembre) Dubayet fut pris d'une mauvaise 
fièvre, « fièvre bilieuse, putride, inflammatoire et milliaire, » 
qui l'emporta en onze jours. 

Ruffîn, le drogman, qui, à travers toutes les vicissitudes, 
conservait à l'ambassade la tradition française, s'était hâté d'avi- 
ser Saint-Cyr pour qu'il vint de Bucarest prendre la gérance. 
Quelque diligence qu'il fit, il n'arriva qu'après l'inhumation so- 
lennelle et laïque de Dubayet dans les jardins du palais de 
France, près d'un arbre de la liberté, planté jadis par Descorches. 



20 REVUE DES DEUX MONDES.1 

Saint-Cyr, malgré sa brouille avec Dubayet, s'empressa 
d'adresser au ministre des Relations extérieures une pompeuse 
oraison funèbre de « son père, son protecteur, son ami de 
vingt-cinq ans. » Il entreprit moins de gérer l'ambassade, 
tâche dont Ruffin s'acquittait mieux que lui, que de s'ériger 
en avocat de la citoyenne Dubayet. Il appuya avec une éloquence 
pénétrée les demandes, au moins inusitées, qu'elle présentait au 
Directoire. Rien moins que de se poser presque en émule de 
M°^ la maréchale de Guébriant. « La santé de la citoyenne 
ambassadrice, extrêmement altérée par les veilles et les suites 
de cet événement, écrivait-il, me détermine à vous prier, 
citoyen ministre, de l'autoriser à prolonger son séjour à 
Constantinople aussi longtemps que sa santé et ses affaires 
pourraient l'exiger. » Moyennant qu'elle habitât le palais de 
France et qu'elle y gardât maison montée, elle se contenterait 
de la moitié du traitement de son mari, — qui était de 
150 000 livres. Saint-Cyr n'avait point osé aller jusque-là avec 
le ministre, mais il prit revanche avec Rewbell et, en atten- 
dant les réponses de Paris, il établit la citoyenne ambassa- 
drice et sa fille comme les représentantes officielles de la Répu- 
blique. Ayant à remercier le capitan pacha des marques de 
sympathie qu'il avait chargé Ruffin de témoigner à la citoyenne 
Dubayet et à la jeune Constance, « je crus devoir, écrit-il, 
répondre à tant de marques d'intérêt en lui présentant Cons- 
tance. » Il la mena donc avec lui chez le pacha, vêtue en 
homme et accompagnée des citoyens Fleurât et Ruffin et du 
général Menant; elle fut placée sur le sopha entre ces deux der- 
niers. Le pacha, qui, pendant la conférence, regardait souvent 
la jeune Constance et faisait remarquer au citoyen Ruffin com- 
bien elle ressemblait à son père, dit en riant à ce secrétaire 
interprète : « On voit bien que vous h'êtes qu'un homme de 
plume et de paix, peu curieux des belles armes : cette enfant 
est réellement la fille d'un héros; elle a toujours les yeux fixés 
sur mes sabres appendus au lambris, et elle ne fait que pousser 
le général Menant pour les lui faire admirer. » Le capitan 
pacha invita l'ambassadrice à le voir sortir en pompe par la 
porte d'Andrinople pour prendre le commandement de son 
armée, et à visiter, quand elle voudrait et autant de fois 
qu'il lui plairait, le vaisseau amiral qui était en rade. L'au- 
dience se termina par des présens de châles et de mousseline 



DU CONSULAT A l'eMPIRË. 21 

des Indes pour chacun des visiteurs, les plus belles pièces étant 
destine'es à M™^ Dubayet. 

Celle-ci ne manqua pas de profiter de l'invitation que Saint- 
Gyr avait su rappeler au capitan pacha, et, au jour fixé, — 
trois mois après la mort du général, la veuve éplorée, vêtue 
en homme ainsi que sa fille, — deux jolis petits garçons, en 
vérité! — grimpait l'échelle; elle fut reçue à la coupée par le 
capitaine de pavillon, goûta au café et au chocolat, visita le 
navire de bout en bout, et, au départ, reçut un salut de sept 
coups de canon. Il y avait de quoi tourner une tête solide : ces 
honneurs, cette vie somptueuse, ce palais, ce train, cette 
liberté de costume qui pouvait bien surprendre les Turcs peu 
habitués à de pareils travestissemens, tout devait enivrer la 
charmante petite Dauphinoise, sevrée de plaisirs depuis tou- 
jours. Sans doute trouvait-elle jadis, dans des bals de cam- 
pagne, sous les auspices de son beau-frère Bruno, à exercer 
le goût qu'elle avait pour la danse, et sautait-elle fort bien, 
sans s'interrompre, de cinq heures jusqu'à neuf heures du 
lendemain. Sans doute, connaissant comme elle était coquette, 
Dubayet, pour lui faire prendre patience, lui décrivait-il plutôt 
mal que bien les toilettes des merveilleuses et lui envoyait-il 
même quelque ajustement; mais qu'était cela pour rassasier une 
fringale de plaisirs? Elle n'avait pas vingt-huit ans, cette jolie 
dame, toute mignonne, qui, depuis qu'elle était née, n'avait 
quitté Grenoble que pour venir à Paris guetter l'occasion pour 
Gonstantinople. Si, seule de tous les entours de Dubayet, elle 
n'avait pas eu part à ses colères, — ce qui n'est point démontré, 
— au moins avait-elle enduré son caractère, et elle ne pouvait 
que se sentir libérée. Seulement, le beau rêve d'être ambassa- 
drice ne pouvait durer toute la vie, et Talleyrand y mit fin ; 
eu égard aux circonstances, il traita largement la veuve de 
Dubayet. Régulièrement, les appointemens du général eussent 
dû être arrêtés au jour de sa mort, le 17 frimaire an VI (7 dé- 
cembre 1797) ; ils furent prolongés, pour M™^ Dubayet, de 
deux mois et demi, et arrêtés au 30 pluviôse (18 février 1798). 
Elle reçut, pour frais de retour, ceux mêmes qui eussent été 
alloués à son mari. Si, par la suite, elle eut quelques difficultés 
avec le département pour le règlement des objets précieux que 
Dubayet avait reçus en compte pour les distribuer sur sa route, 
c'est qu' « Annibal le Mississipien » était prodigue et magni- 



22 REVUE DES DEUX MONDES. 

fique, à preuve qu'à défaut de présens du Gouvernement, il don- 
nait, ce qu'il avait de plus beau dans son bagage, les pistolets 
de Versailles qu'il tenait du Directoire et qu'il offrit au pacha 
de Bosnie. 

Go fut seulement en messidor an VI (28 juin 1798) que 
I\Ime Dubayet et Constance, accompagnées de Saint-Cyr et de 
quelques Européens qui profitaient des escortes, quittèrent 
Constantinople. On voyagea à petites journées, si bien qu'on 
mit plus d'un grand mois pour gagner Vienne, un autre pour 
rentrer à Paris. Après un tel voyage fait en compagnie, on est 
brouillé à mort ou accommodé pour la vie. Ce fut le dernier 
parti qu'adopta M™^ Dubayet ; mais d'abord qu'elle fut rentrée k 
Paris, elle exécuta les ordres du Mississipien en plaçant Cons- 
tance chez la citoyenne Campan, à l'Institut de Saint-Germain. 
Lk, cette jeune personne de douze ans allait perdre sans doute 
ses façons garçonnières. « Elève Constance en bonne répu- 
blicaine, avait écrit Dubayet dans une lettre qui peut passer 
pour un testament. Exige avec fermeté qu'elle fasse bien ses 
études. Voilà le moment, ma bonne amie, où tu peux faire 
aller de front les maîtres k danser, de forte et d'écriture. 
Bientôt tu lui donneras un maître de dessin et, avec tous ces 
moyens de rendre aimable ta fille, je désire que tu soignes le 
travail de l'aiguille qui la préparera k être une femme républi- 
caine. » Tout cela, — sauf peut-être le travail de l'aiguille, — se 
trouvait réuni à Saint-Germain. Il fallait se presser si l'on 
voulait exécuter, en ce qui concernait Constance, les volontés 
de son père. N'avait-il pas écrit : « Tu sauras que je songe k la 
marier k quinze ans; déjk j'ai trouvé son mari... » Au fait, 
n'était-ce pas l'âge où M""^ Dubayet s'était mariée et pouvait- 
elle dire k son mari qu'elle s'en fût mal trouvée? 

* * 

On ne saurait nier que, sur les destinées de Constance et 
même sur celles de sa mère, cette entrée en pension influa 
considérablement. L'Institut de Saint-Germain a joué pour la 
restauration d'une société un rôle d'autant plus important qu'il 
a unifié, par l'éducation, des élémens fort différens et qui ne se 
fassent sans doute pas rencontrés autrement. Il a été l'école 
préparatoire du monde nouveau. Il y avait k Saint-Germain des 
filles de noblesse, des filles de finance, des filles de bourgeoisie^ 



DU CONSULAT A l'eMPIRB. 23 

il y avait ce qui tenait au général Bonaparte, sa belle-fille, ses 
nièces, ses sœurs, tout son monde. Etait-ce là ce qui avait mis 
M™® Gampan à la mode ou bien l'air qu'elle se donnait d'avoir 
jadis été de la Cour, familière de la Reine, du Roi, de Mesdames, 
ayant préparé sur chacun une anecdote où elle jouait le beau 
rôle, — pour compenser sans doute celui qu'on lui attribuait? En 
fait, ainsi que tout son apparentage, elle sortait de cette domesticité 
intérieure du souverain, d'où certains étaient partis pour monter 
aux grandes charges, mais où la plupart se repassaient héré- 
ditairement des places profitables, sinon honorifiques, que met- 
taient tout à part la confiance des maîtres et la fidélité des ser- 
viteurs. A la vérité, si cette fidélité était suspectée, — comme 
ce fut le cas pourM"*^ Gampan, — rien de l'honneur ne subsis- 
tait, moins que rien. 

On était mal renseigné et combien de gens avaient intérêt 
à ce qu'on ne le fût pas mieux. M™® Bonaparte au premier 
rang ! Ge fut parM"'^ Gampan et par l'Institut de Saint-Germain 
que M'"" Aubert-Dubayet fit sa connaissance. Quant à Constance, 
ce fut là qu'elle rencontra Garoline, Pauline et Christine Bona- 
parte, Hortense et Stéphanie de Beauharnais, Stéphanie Tas- 
cher, les filles ou les sœurs des généraux Clarke, Macdonakl, 
Leclerc, Victor, Oudinot, un monde, le nouveau monde, celui 
qui, demain, presque tout de suite après l'acte libérateur de 
Brumaire, surtout après la victorieuse campagne de Marengo, 
allait devenir l'unique monde. Ges jeunes femmes toutes jolies, 
gracieuses, élevées selon les formules de l'ancienne société, 
épousées généralement pour leur grâce, leur joliesse ou leur 
beauté par les grands du nouveau régime, auraient, sous les 
auspices de M""^ Bonaparte, charge et mission de donner le 
ton, d'introduire, dans les salons rouverts, les prestiges de l'édu- 
cation qu'elles avaient reçue à Saint-Germain et qui, à soi seule, 
était la contre-révolution. 

' Ayant ainsi placé sa fille pour le mieux de son avenir, ayant 
réglé les affaires d'argent de l'ambassade, M""^ Dubayet s'occupa 
de ses affaires de cœur, et pouvait-elle faire mieux qu'unir sa 
destinée à celle de cet admirable ami qui lui avait fait connaître 
des splendeurs qu'elle n'eût jamais imaginées? A peine si elle 
avait trente ans, Garra Saint-Gyr en avait quarante-cinq, mais 
c'était le même âge que Dubayet. Sans doute était-il borgne, 
mais c'était d'une blessure de guerre reçue en Amérique; sans 



24 REVUE DES DEUX MONDES.) 

doute n'était-il encore que général de brigade, mais ses 
manières, son éducation, sa douceur, son amour valaient 
bien une étoile. Constance déjà l'appelait son petit père et le 
traitait en « parrain. » Tout était donc pour le mieux et, le 
10 brumaire an VIII (31 octobre 1799), M"'^ Dubayet se mua en 
M™^ Saint-Cyr. 

La lune de miel, s'il était convenable qu'il y en eût une, fut 
brève, Carra Saint-Cyr ayant été désigné pour un emploi de 
général de brigade à l'armée de réserve. Il n'y était pas encore 
arrivé le 10 lloréal (30 avril 1800), mais le 10 prairial (30 mai) 
il était à Ivrée en possession d'un commandement indépen- 
dant : il correspondait directement avec le chef de l'état- 
major général, avec le commandant en chef et même avec le 
Premier Consul; il s'en tirait à merveille, même n'ignorait-il 
pas les moyens de se faire bien venir. Ainsi écrivait-il à Bona- 
parte à la fin d'un rapport, de style et de tournure tout mili- 
taires : « Je ne peux pas me dissimuler, citoyen Consul, que le 
poste qui m'a été confié par le général en chef ne soit très déli- 
cat et peut-être au-dessus de mes forces, mais puisse-t-il au 
moins me donner l'occasion de vous convaincre de mon sincère 
et entier dévouen^ent ! » 

Incorporé ensuite dans la division Monnier, qui faisait partie 
du corps de Desaix, il prit une part active à la bataille de 
*Marengo à la tête de 700 hommes de la 19^ légère : « il enleva 
le village de Ceriolo à la face de l'armée ennemie au moment 
même où l'armée était en retraite; il opéra la sienne en ordre, 
soutenu seulement par la 70® de ligne, » et fut cité par Monnier 
pour son talent et son sang-froid. Son nom ne figura pas au 
bulletin, mais le Premier Consul l'avait retenu. Aussi bien, 
M"^ Carra Saint-Cyr était à présent des habituées des Tuileries, 
et sa fille, durant que Caroline Bonaparte était à Saint-Germain, 
avait acquis ses bonnes grâces. Sans doute fut-ce à Caroline 
Murât qu'elle dut son mariage. 

Élevé au commandement en chef de l'armée d'observation 
du Midi et des troupes françaises stationnées dans la République 
cisalpine, le général Murât, qui avait porté son quartier général 
à Milan le 2 fructidor an IX (2 août 1801), y avait trouvé et 
conservé pour chef d'état-major le général Charpentier. Ce 
Charpentier appartenait à une de ces familles que de petites 
charges élevaient par degrés à certaines apparences de 



DU CONSULAT A L EMPIRE. 



25 



noblesse. Il se pre'parait, avant la Re'volution, à succéder à son 
oncle, lieutenant général au bailliage de Soissons. A l'appel de 
la patrie, il s'engagea dans le l*^"^ bataillon des volontaires de 
l'Aisne, fut élu capitaine, passa dans les états-majors et était 
adjudant général lorsqu'il eut nîiàsion d'apporter à la Convention 
les drapeaux de la garnison autrichienne de Luxembourg. 
Envoyé en Italie au mois de frimaire an VII (novembre 1798) 
pour mener des renforts à Scherer, il fut promu général de 
brigade sur le champ de bataille le 6 germinal (30 mars 1199). 
Après un court séjour en France motivé par une blessure reçue 
à la bataille de Novi, il revint à Milan, après Marengo, comme 
chef d'état-major de Brune d'abord, puis de Moncey. 11 resta 
avec Murât dont il avait mérité la confiance, comme celle de ses 
prédécesseurs, par une régularité, un ordre et une intelligence 
remarquables. De plus homme de bonne compagnie et agréable 
de sa personne. Caroline, qui souhaitait être entourée de 
femmes françaises, désirait qu'il se mariât et elle s'en occupa. 
« Je suis fâché, écrivait le général à son beau-frère le 3 brumaire 
an XI (25 octobre 1802), que vous n'ayez point fait la connais- 
sance du général Murât comme vous en aviez l'occasion. Il vous 
aurait sûrement bien accueilli. Il me comble de considération 
et de fortune. Il songe aussi à me faire faire un mariage très 
brillant : mais sur ce dernier sujet, je suis sans inquiétude. 
Avec la place et la fortune que j'ai, on trouve toujours à se bien 
marier. » M™« Murât avait pensé d'abord à une nièce de Decrès, 
le ministre de la Marine; puis à la fille de Barbé-Marbois le 
ministre du Trésor, — celle qui épousa le fils aîné du consul 
Lebrun. Mais « Charpentier n'ayant pu faire le voyage de Paris, 
celte proposition n'a pas eu de suite. » Aussi bien, « plus le 
moment du mariage approche, écrivait-il, moins je désire me 
marier, et si l'on pouvait toujours rester garçon, je l'aimerais 
mieux. » Mais sa mère et tout le monde conspiraient pour ses 
noces. Sa mère et son beau-frère vinrent à Paris pour voir la 
jeune Constance. Ils chantèrent comme de juste sa grâce et 
ses vertus. Elle eût commencé, au gré de son père, à monter en 
graine, car elle allait sur ses seize ans. Les préliminaires furent 
brefs; en ce temps-là, on vivait double, — comme en campagne. 
Murât et Caroline, qui n'avaient pu assister au mariage, préten- 
dirent mettre dans la corbeille un présent peu banal, une 
étjile. « J'apprends, écrit Murât au Premier Consul le 4 floréal 



26 REVUE DES DEUX MONDES^ 

an XI (24 avril 1803), le mariage du général Charpentier : c'est 
un brave homme qui a plus de solidité que de brillant, c'est 
un homme sûr. Je désirerais bien, mon général, que vous lui 
donniez le grade de général de division pour son cadeau de 
noce. Je regarderais cette faveur comme une marque nouvelle 
de l'intérêt et de l'estime que je sais que vous me portez. » 
Charpentier ne l'obtint qu'un an plus tard, le 26 fructidor an XII 
(16 février 1804); tout de même, — était-ce pour Aubert- 
Dubayet, Carra Saint-Cyr, Charpentier ou Constance? — le 
Premier Consul, Joséphine, Hortense, la plupart des généraux 
présens à Paris, Gouvion Saint-Cyr, Junot, Lefebvre, Soult, les 
deux consuls et les ministres signèrent au contrat. La noce eut 
lieu à Maisons où les Saint-Cyr avaient une jolie habitation et 
M™^ Louis y dansa tout son soûl, — elle s'en souvenait deux 
ans plus tard. Cette résidence suburbaine (quatre lieues de 
Paris) n'était pas sans compliquer la vie, car M™® Saint-Cyr 
n'en perdait ni un bal ni un diner, et Saint-Cyr n'en était 
pas moins assidu à son devoir; c'était affaire de temps et de 
chevaux. 

A peine quelques jours donnés à la lune de miel. Charpen- 
tier et sa petite femme partirent pour Milan. A la vérité, ils 
devaient s'arrêter à Grenoble où habitait la famille paternelle et 
maternelle de M"^ Dubayet et faire ainsi le voyage de noces 
de l'ancien temps, celui qui avait pour objet la présen- 
tation et la visite obligatoire aux parens et aux amis des deux 
familles. 

M"'^ Saint-Cyr, dès le 23 floréal (13 mai 1803), s'empresse 
d'écrire à sa « bien chère petite fille » pour lui donner des 
conseils, lui faire des recommandations, l'exhorter à devenir 
« une femme intéressante et agréable ; » elle invite ses seize ans 
un peu futiles à des lectures instructives. Mais à la mère le 
monde fait assez de bruit pour qu'il en fasse presque autant à 
la fille. « Depuis ton départ, ma chère Constance, écrit-elle, 
Saint-Cyr m'a fait aller et venir sans cesse. Je partis samedi 
soir. Le lundi, nous fûmes déjeuner chez le général Soult, à sa 
campagne (1). Au retour, je m'arrêtai à Saint-Cloud, mais on 
était à Malmaison. Je revins ici mardi et mercredi soir, je 
retournai à Saint-Cloud où il y avait assemblée assez nom- 

(1) Villeneuve-l'Élaûg.» 



DU CONSULAT A L EMPIRE. 



27 



breuse. On me demanda si j'avais reçu de tes nouvelles et les 
larmes étaient toujours prêles à s'échapper de mes yeux en 
répondant que non. Il n'y a rien de nouveau pour ce qui nous 
concerne (1). Il faut prendre patience malgré soi, mais toujours 
même bon accueil très aimable. Il y avait ce jour-là la nouvelle 
mariée M^^^ CalTarelli (2). Elle est très belle et très grande, mais 
quoique ayant été élevée à Paris, elle n'a pas encore la tour- 
nure parisienne. Gela vient assez vite!... » 

Le général Saint-Cyr avait espéré qu'il serait employé en 
Italie et qu'il y retrouverait sa chère Constance, mais il avait 
compté sans le Premier Consul et sans la rupture de la paix 
d'Amiens : « Voilà, écrit-il le 30 floréal (20 mai), toutes nos 
espérances de réunion évanouies. J'ai reçu l'ordre de me 
rendre à Bayonne, et c'est bien loin du pays où nous aurions 
aimé à nous diriger. Je vais donc doubler de zèle dans les fonc- 
tions qui me sont confiées pour être en droit ensuite de deman- 
der la destination qui nous rapprochera de toi et de ton mari. » 
Il allait être employé à Bayonne à l'un des six camps dont le 
Premier Consul avait ordonné la formation pour constituer sur 
les côtes une armée puissante et prête à marcher contre l'Angle- 
terre (25 prairial-14 juin). Il désigna, de Namur, le 16 ther- 
midor (4 août), les troupes qui y devaient figurer. Saint-Cyr 
devait les précéder et les attendre. 

Ce départ redoubla la tristesse qu'avait causé à M""^ Saint- 
Cyr celui de sa fille et dès lors commencent les plaintes sur 
l'absence de lettres ; mais la délicieuse Armande ne pouvait passer 
sa vie à se lamenter. « J'ai été à Paris cette semaine, écrit-elle 
le 10 prairial (30 mai), à Villeneuve-l'Etang chez M"* Soult (3), 
qui m'a chargée de te faire ses complimens; j'ai été à Saint- 
Gloud; j'ai vu M™* Bonaparte qui me demanda de tes nouvelles, 



(1) Un emploi de général de brigade et le grade espéré de général de division. 

(2) M"* Julienne d'Hervilly : « Cette jeune dame a été présentée dimanche à 
M"* Bonaparte. » (Journal des Débats). Elle était la seconde fille de Louis-Charles, 
comte d'Hervilly, colonel- de la cavalerie de la Garde constitutionnelle, maré- 
chal de camp en 1"92, blessé le 16 juillet 1795 à Quiberon, mort de ses blessures 
le 14 novembre suivant, et de Louise de La Cour de Balleroy. Auguste Cal- 
farelli, aide de camp du Premier Consul, était frère de Maximilien, blessé mor- 
tellement à Saint-Jean d'Acre, de Philippe, mort à Quiberon, de Joseph, préfet 
maritime à Brest, de Charles, préfet du Calvados et de l'Aube, de Jean-Baptiste, 
qui fut évêque de Sainl-Brieuc. 

(3) Jeanne-Louise-Elisabeth Berg, épousée en 1189 par Nicolas-Jean-de-Dieu 
Soult, alors caporal. 



28 REVUE DES DEUX MONDES.) 

ainsi que M™* Louis (1) et M'"^ Lauriston (2). M™« Savary (3) qui 
était là, ainsi que beaucoup d'autres, ne me dirent rien de toi. 
J'avais pris congé de M™® Bonaparte, croyant pouvoir entre- 
prendre bientôt mon voyage de Grenoble, mais des affaires 
me retiendront ici plus longtemps que je ne croyais, et alors 
j'y retournerai un soir, car j'y étais allée un matin. J'ai vu 
aussi M™^ Macdonald (4) qui me parla beaucoup de toi et me 
chargea de te dire bien des choses. » 

Cependant Constance est arrivée à Milan et elle fait sa cour. 
A la fin, elle écrit. « Ta lettre, lui répond sa mère le 15 prairial 
(4 juin), m'a fait grand plaisir parce que je vois que tu es 
contente, à part l'ennui que te cause la partie de cartes. Tu 
vois que j'avais bien raison quand je te disais qu'il fallait 
qu'une femme sût jouer. La plus grande partie des femmes ne 
joue que par complaisance, mais comme on joue de l'argent, il 
faut le savoir défendre. Est-ce le réversis ou le whiste? Tu ne 
me dis rien de la réception que t'a faite M™® Murât. Est-ce très 
bien ou comme ça? Il serait à propos, je crois, que tu écrives à 
]\|me Louis. Tu te rappelles qu'elle t'a promis que, de deux lettres, 
elle t'en répondrait une. Il y a près de quinze jours que je n'ai 
vu Isidore (5). Elle me pria bien de te dire qu'elle ne t'a pas 
oubliée. Elle attend de tes nouvelles avec une grande impa- 
tience... J'avais appris par M™^ Soult que M"^ Murât avait 
accouché (6) et Murât en donnant cette nouvelle à la Cour avait 
écrit que Madame sa femme serait à Paris dans quarante jours. 
J'avais été fâchée de cela, mais comme tu n'en parles pas, peut- 
être n'est-ce pas vrai? Les modes ne varient pas beaucoup et 



(1) Madame Louis-Hortense de Beauharnais. 

(2) Claudine-Antoinette-Julie Le Duc, mariée en 1789 à Jean-Alexandre-Bernard 
Law de Lauriston, alors lieutenant d'artillerie. M"'' de Lauriston était une des 
quatre dames nommées pour accompagner l'épouse du Premier Consul. 

(3) Marie-Charlotte-Félicité deFaudoas Barbazan avait épousé le 27 février 1802 
le colonel Savary, aide de camp du Premier Consul. 

(4) La seconde. La première, née Jacob, mourut en 1797 laissant deux filles. — 
Celle-ci, née Monlholon, épouse en premières noces du général Joubert, s'était 
mariée le 26 juin 1802 et mourut en 1804. 

(5) Isidore-Eugénie Petiet, fille de Claude-Louis Petiet, ministre de la Guerre 
après Dubayet, et de Anne-Franroise-Guillemette Leliepvrc du Bois de Pacé, née 
en 1788, épousa Louis-Pierre-Alphonse de Colbert Chabauais, nommé par la Res- 
tauration général de brigade. 

(6) M"* Murât était accouchée le 16 mai 1803, d'un fils qui reçut les noms de 
Napoléon-Lucien-Charles-Joseph-François. Ce fut le prince Lucien Murât, mort le 
10 avril 1878 sans postérité. 



DU CONSULAT A l'eMPIRE. 29 

cest toujours la même mise. Les toilettes du soir à Saint-Cloud 
sont presque toutes en crêpe. J'ai vu travailler M'"® Louis et 
M"'e Bonaparte à des robes de crêpe brode'es à bouquets détachés 
unies. Gela fera de très jolies robes d'été. 

« On parle d'un voyage du Premier Consul... 

« Tâche de savoir si M. et M°" Murât ont reçu les lettres que 
nous leur avons écrites au moment de ton mariage. » 

M"® Saint-Gyr n'était pas mal informée. Murât écrit le 
6 prairial (26 mai) : « J'espère que vous ne serez pas fâché, mon 
général, que j'accompagne Caroline qui se propose de venir 
prendre sa petite et laisser à maman son nouveau-né. » Les évé- 
nemens ne le permirent pas : « M™« Caroline est rétablie, écrit 
Murât le 6 messidor (25 juin), et mes enfans sont en route pour 
Paris depuis deux jours. » Caroline elle-même ne partit qu'au 
milieu de thermidor (juillet). 

Cela faisait une grande occupation à Maisons, où M™^ Saint- 
Cyr ne négligeait rien pour se tenir bien en cour. « J'ai fait un 
petit séjour à Paris cette semaine, écrit-elle à sa fille le 
20 prairial (9 juin). En y arrivant, on me remit une grande 
lettre adressée à Saint-Cyr et c'étaient des billets pour le cercle 
qui avait eu lieu la veille. Il y en avait pour Saint-Cyr et pour 
moi et pour M"* Aubert-Dubayet. Je fis demander aux Tuileries 
si M"'® Bonaparte y était ou était retournée à Saint-Cloud. Alors, 
je fus voir le général et M""" Soult. Ils allaient repartir pour la 
campagne. Ils me dirent que M"»^ Murât serait dans un mois à 
Paris. Je ne croyais plus à ce voyage puisque tu ne m'en avais 
pas parlé, mais il se confirme là-haut. 

« Je suis revenue hier au soir de Paris et j'y retourne 
demain. A trois heures, -j'irai voir M"*^ Louis et, le soir, j'irai à 
Saint-Cloud. C'est cela avoir du courage, aller sans Saint-Cyr 
et sans toi, mais je sens qu'il ne faut pas avoir l'air, aux yeux de 
beaucoup de gens, de m'êtretout à fait retirée. D'ailleurs, il faut 
qu'on se rappelle de nous (sic), car les absens ont toujours tort. 

« Écris à M™® Louis et mets quelque chose de bon pour 
M™® Bonaparte. » 

A son gendre Charpentier, qui l'avait invitée à venir s'éta- 
blir à Milan, près de sa fille, pendant que Saint-Cyr serait à 
Bayonne, elle écrie (24 prairial-13 juin) : « J'ai été deux fois à 
Saint-Cloud depuis le départ de Saint-Cyr. J'ai demandé s'il n'y 
avait rien de nouveau. On m'a répondu .Non, il faut attendre. 



30 REVUE DES DEUX MONDES 

Le Premier Consul part cette semaine. Le général Soult le suit, 
et, pendant ce temps, M"'^ Soult va en Allemagne dans sa 
famille. M'"'' Bonaparte m'a demandé si Constance était grosse.. 
J'ai répondu que je n'en savais rien. J'espère bien que vous ne 
me le laisserez pas ignorer, je désire tant être grand'maman I » 

Enattendant,ellese prépare à rejoindre Saint-Cyrà Bayonne, 
plutôt aux environs, un négociant ayant prêté au général 
une maison de campagne charmante, à proximité de la mer, 
avec une vue fort jolie. De là où ira-t-il ? Peut-être en Portu- 
gal? Alors, elle sera du voyage. « Je me crève les yeux, écrit 
Saint-Gyr, sur tous les ouvrages qui traitent de l'Espagne et du 
Portugal. J'espère ne pas en être pour mes frais et que le gou- 
vernement ne veut pas me faire prendre racine ici, ce serait le 
dernier endroit que je choisirais. » Et puis n'y serait-il pas 
oublié? 

« Je t'ai mandé dans les temps, écrit M""® Saint-Cyr le 
8 messidor (21 juin), la réponse que m'avait faite M™^ Bona- 
parte au sujet de l'avancement de ta toutoute (1). Il n'y a rien 
de nouveau. Je présume que si le grade doit être accordé, ce 
ne sera qu'à l'organisation définitive du camp qui se forme à 
Bayonne et dont il a le commandement provisoire. Ainsi, 
patience. . . Il y a longtemps que je savais le voyage de M™^ Murât. 
J'ai été voir avant-hier M™® Soult qui m'a priée de te dire qu'elle 
est très fâchée contre toi. Tu lui avais promis de lui écrire, et 
tes lettres sont encore à venib. Tu mécontentes bien du monde, 
comme tu vois : M™® Louis, M""® Soult et Isidore, en voilà bien 
trois. M™^ Soult part aujourd'hui pour l'Allemagne, son pays, 
pendant que le général accompagne le Premier Consul... Il n'y 
a que M^'Talhouet (2) et M""^ Bémusat (3) qui aient accompagné 
M™* Bonaparte pour le voyage. Ces dames ont fait beaucoup de 
dépenses, entre autres M""^ Talhouet, qui a fait faire un trous- 
seau neuf. 

« M™® Carion m'a apporté à voir tes robes. Malgré mes 
recommandations, il ne s'en trouve pas une simple pour le 

(1) Saint-Cyr. M»* Saint-Cyr est Memelle. 

(2) Êlisabelh-Franroise Baude de la Vieuville, mariée le 12 juin 1783, à Louis- 
Céleste-Frédéric de Talhouet, l'une des quatre dames accompagnant Madame 
Bonaparte. 

(3) Glaire-Élisabeth-Jeanne Gravier de Vergennes, mariée en 1796 à Augustin- 
Laurent Rémusat, préfet du Palais en 1802; l'une des quatre dames de Madame 
Bonaparte. Elle a laissé des mémoires. 



DU CONSULAT A l'eMPIRE. 31 

matin chez toi, mais elles sont jolies à mon goût. Il y eïl a une 
bleue avec une garniture de mousseline qui m'a plu assez ; 
une robe en gaze de coton — M""^ Garion dit que cela se lave 
comme du linge, — la garniture toute petite, en fleurs et 
feuilles, est jolie, et une en taffetas blanc broché. Elle a une 
guirlande de petites roses jaunes pour garniture; elle ajoute à 
cela les chemisettes de crêpe et de mousseline parce qu'elles 
sont très décollete'es derrière et boutonnent sur l'épaule. » 

Mais, malgré les soins qu'elle prend de sa fille, Armande 
s'ennuie. Elle aspire à rejoindre l'un au moins des êtres qui lui 
sont chers : « Voici mon plan de voyage, écrit-elle le 10 mes- 
sidor (29 juin). Je compte toujours partir pour Bayonne très 
incessamment. Je resterai avec Saint-Gyr tant qu'il sera dans 
cette ville. S'il recevait une destination pour faire la guerre 
activement, alors, ma chère petite, tu me verrais partir comme 
le vent et me rendre dans tes bras où, je crois, j'étoufferais du 
plaisir de te voir et de t'embrasser. Je m'en irai en poste, j'avais 
eu le projet de faire ce voyage à petites journées avec mes 
vieilles jumens, mais je serais trop longtemps en route. » Elle 
s'ennuiera jusque-là, bien qu'elle ait avec elle son beau-frère 
Carra Devaux (1) qui lui tient fidèle compagnie et qu'elle rend 
esclave. « Quelquefois, écrit-elle, nous allons avec M. Devaux 
jusqu'aux bord de la Seine pour faire baigner ma Spitz. Tu es 
bien ingrate en parlant de Spitz. Tu ne m'en as pas encore 
demandé des nouvelles. Saint-Gyr me l'a laissée pour me tenir 
compagnie, mais elle a un penchant si naturel pour les hommes 
qu'au défaut de Saint-Gyr, elle me préfère mon beau-frère. 
Cependant elle couche dans ma chambre et me garde bien, je 
t'assure. Si je fais le voyage de Milan, elle sera des nôtres... 

« Il n'y a pas de grands changemens dans les modes. Les 
robes de très grande parure sont en tulle de couleur brodées en 
or ou en argent. Les moins élégantes, c'est du crêpe. 

« Il m'est impossible, ma bien chère petite, de te donner 
mon portrait à présent. Mes facultés ne me le permettent pas, 
mais je puis très aisément te satisfaire pour la petite chaîne de 
mes cheveux que tu désires. Il y a trois jours, je me suis fait 
tondre. G'est-à-dire que mes cheveux sont coupés à la Titus et, 
en les mettant de côté, je pensais à t'en faire quelque chose- 

(1) Le frère aîné de Saint-Cyr, ancien officier au régiment d'Orléans, né en 
1755, marié en ms à Antoinelte-Césarine des Roys. 



32 REVUE DES DEUX MONDESa 

Ainsi, tu auras une croix et une chaîne jusqu'à ce que je puissô 
te satisfaire pour le portrait. Tu porteras cela en souvenir de 
moi. » 

Le 19 messidor (8 juillet), elle est sur son départ, mais il 
survient des contrariéte's : « J'espérais, dit-elle, on vendant mes 
quatre chevaux, m'en aller en poste, mais n'en trouvant rien h 
Paris, je m'en vais à petites journées, ce sera bien ennuyeux et 
bien long, mais qu'y faire?... Je vais demain à Paris pour 
finir mes derniers arrangemens. Je paierai les souliers àCoppe : 
il y en a vingt-quatre paires à 7 livres qui font 168 livres... Tu 
sauras que l'on porte beaucoup de chapeaux, tous avançant sin- 
gulièrement sur la figure. Ils seyent assez bien. On les fait de 
crêpe, de taffetas et d'organdi. J'en emporte à Bayonne de toutes 
les sortes, mais je ne les prends pas chez M"^ Despaux parce 
que, pour la province, cela n'en vaut pas la peine et que je 
les paie bien moins cher... C'est tout ce que j'emporte, avec 
une robe de taffetas ronde pour la route. Je n'ai rien fait faire 
de neuf depuis ton départ... 

« Tu sauras que le général Pino (1) n'a pas pu me remettre 
lui-même ton portrait. C'est son aide de camp, et, en entrant, il 
m'a fait un compliment, c'est qu'il ne m'aurait jamais prise 
pour ta mère, mais bien pour ta sœur. Je suis accoutumée à ces 
sortes de choses et je ne renoncerais pas pour tout au monde 
au titre de mère de ma bien-aimée Constance. Il m'a dit encore 
que tu te portais très bien, que tu étais bien aimée à Milan, 
que tu t'amusais beaucoup, que tu n'avais qu'un seul regret, 
celui d'être éloignée de nous. J'ai appris par je ne sais plus qui 
que M™^ Murât avait différé son voyage, je t'en félicite de tout 
mon cœur, car je me peignais la solitude oii tu te serais trouvée 
et j'en avais beaucoup de chagrin. 

« Depuis le départ du Premier Consul (2), on ne sait rien du 
tout ici. On croit assez généralement qu'il y a un grand projet 
de descente en Angleterre. Si, par hasard, Saint-Cyr y était 
pour quelque chose, tu me recevrais, n'est-ce pas? Je compte 

(1) Dominique Pino, né en 1760, avait pris parti pour la cause française en 
Italie et était devenu général en moins de deux ans. Soupçonné ensuite de complot, 
il eut une attitude singulière; puis il parut se livrer entièrement aux Français et 
le Premier Consul lui confia en 1802 le commandement de la Romagne, puis le 
ministère de la Guerre. 

(2) Pour le Nord et la Belgique. — Départ le o messidor (24 juin), retour le 
23 thermidor (11 août). 



DU CONSULAT A L EMPIRE. 



33 



là-dessus et je m'arrange de manière que, si cela arrive, c'est 
de Bayonne que je partirai pour aller t'embrasser, te croquer, 
t'étouffer dans mes bras ; enfin, je ne sais pas ce que je ne 
ferai pas. » 

Le de'part approche. « J'ai été avant-hier, écrit M™^ Saint- 
Cyr le 22 messidor (4 juillet), faire mes adieux à M"'*' Petiet.; 
Isidore est bien fâchée de ce que tu ne lui écris pas. Elle m'a 
chargée de te dire que ton myrte dément bien tes sentimens 
pour elle, car il est superbe. La mère et la fille dînaient ce 
même jour chez Gambacérès. De là, je fus chez M""^ Louis, qui 
me demanda comment tu te trouvais à Milan et qui m'observa 
que tu ne lui avais point écrit, malgré tes promesses. Tu as 
vraisemblablement des raisons pour ne pas écrire, à cette der- 
nière surtout... M™« Ney part aujourd'hui pour la Suisse (l)., 
Adèle n'est pas encore mariée (2). » 

Voilà Memelle en route, le 2(5 messidor (15 juillet), à cinq 
heures et demie du matin, dans la petite voiture attelée de trois 
bons chevaux de poste, le cocher conduisant en main les che- 
vaux de voiture. Carra Devaux lui sert de chevalier, et Spitz 
monte la garde. On va d'une traite à Orléans, et l'on pa.sse 
même la nuit pour gagner Tours, ce qui est une grande 
fatigue. De là, en treize heures, à Poitiers ; bref, la carrossée 
arrive à Bayonne le 3 thermidor (22 juillet), à minuit, — huit 
jours seulement! — et cela semble extrêmement rapide. « Elle 
est venue, écrit Saint-Gyr, beaucoup plus vite que la poste, et 
toutes ses lettres pour m'annoncer son départ et sa marche ne 
me sont parvenues que le lendemain de son arrivée. » Et 
« jamais elle ne fut mieux; déjà elle monte très bien à cheval, 
et nous avons fait ce matin deux lieues, et elle n'est pas fatiguée ; 
cependant, ce n'est que la seconde fois qu'elle a commencé. » 
« Je suis allée à Biarisse, petit village à une petite lieue d'ici, 
écrit de son côté M"^ Saint-Gyr. G'est là où, au mois d'août, il 
vient beaucoup de monde prendre les bains de mer. Il y avait 
déjà des baigneurs et des baigneuses; tout est pêle-mêle. » Dès 
qu'elle est arrivée, commencent les réceptions, k De toutes les 
femmes qui me sont venues visiter, écrit Armande, il n'y en a 

(1) Où son mari était ministre plénipotentiaire et ambassadeur extraordinaire. 
On écrivait Ney et il semble qu'on prononçait Neye. C'est ainsi que l'écrit 
M"» Saint-Cyr, Aglaé-Louise (Églé) Auguié, mariée, en juillet 1802, à Michel Ney. 

(2) Adèle Auguié, la sœur de M"" Ney, mariée plus tard à M. de Broc. Ellf 
mourut tragiquement à la cascade de Grézy, en 1813. 

TOME XLII. — 1917. 3 



34 REVUE DES DEUX MONDES. 

pas (le jolie, mais il y en a deux qui sont beaucoup plus petites 
que moi. Ainsi tu dois penser ce qu'elles doivent être. » Et les 
dîners, les soupers, les bals de se succéder; même on verse 
diverses fois dans les fosse's,car on se sert de chevaux d'artillerie 
dont les conducteurs sont ivres. Il y a des soirées charmantes, 
terminées par de jolis ambigus ; il y a des lancemens de 
gabarres, et surtout des tours de valse. La société est nom- 
breuse, les femmes sont aimables et faciles, on reçoit beau- 
coup, on est toujours en fête, et M*""^ Saint-Cyr est ravie. Pour 
faire pendant à sa chienne, le négociant qui lui donne l'hospi- 
talité lui offre une perruche, puis un perroquet de prise, qui 
se trouvait sur un navire anglais de deux millions, ensuite un 
singe et puis une macaque. Enfin, on est à merveille pour 
Armande. « C'est une drôle de ville que Bayonne, écrit-elle. La 
société y est agréable, mais chaque femme y a son amant en 
titre, et tout le monde sait cela. Pour moi, j'ai été bientôt au 
courant de toutes les petites intrigues par Saint-Cyr d'abord et 
par les aides de camp. » Cependant le camp s'accroît; le corps 
d'armée est porté à dix-sept mille hommes; on attend un lieu- 
nant général; le général Saint-Sulpice (1) prendra le comman- 
dement de la cavalerie; on ne doute pas que Saint-Cyr ne soit 
promu. Cela se passe d'ailleurs fort simplement, et c'est 
Devaux qui l'annonce à la belle-fille de son frère, un jour 
où le ménage Saint-Cyr est allé à Dax pour une fête. « Notre 
armée, écrit-il, s'augmente tous les jours; le général de divi- 
sion Dorsner (2) est arrivé avant-hier pour commander l'artil- 
lerie. Le général Augereau (3) est en route pour venir prendre 
le commandement en chef de cette armée ; il aura deux géné- 
raux de division sous lui : mon frère, qui vient d'en avoir le 
grade, en est un; je ne sais pas encore le nom de l'autre ni 
celui du chef d'état-major. » Devaux précise le lendemain que 
le général Augereau sera rendu au premier jour et apporte avec 
lui, pour Saint-Cyr, les lettres de général de division. 

Mais M™^ Saint-Cyr ne sera pas à la réception. Constance 
réclame sa mère. Elle est enceinte, sa santé est altérée, ses 

(1) Raymond-Gaspard Bonardi de Saint-Sulpice, né en 1761, général de divi- 
sion, marié à Antoinette Poursin de Grandcliamp. 

(2) Jean-Philippe-Raymond Dorsner, sous-lieutenant en 1781, t'énéral de divi- 
sion en 179o, retiré en 1806, mort en 1829. 

(3) Pierre-François-Auguste Augereau, plus tard maréchal d'Empire, duc de 
Castiglione. 



DU CONSULAT A L EMPIRE. OD 

nerfs sont en de'sarroi. Tout de suite le voyage est de'cidé. « Je 
vous confie à tous deux ma bonne Armande, écrit le général 
le 4 vendémiaire an XII (27 septembre 1803). Ayez-en bien 
soin, il m'en coûte de m'en séparer et ses enfans pouvaient 
seuls obtenir ce sacrifice. Elle se mettra en route vers le 
15 octobre (vieux style) (22 vendémiaire), pour se rendre direc- 
tement à Grenoble, sans passer par Lyon; elle séjournera huit 
à dix jours dans sa famille, et c'est de là qu'elle vous écrira 
pour vous annoncer au juste la date de son arrivée. » Elle 
demande seulement que le général Charpentier envoie au- 
devant d'elle un de ses aides de camp pour le passage- du mont 
Genis. Et puis, mille prétextes, mille raisons la retardent. A 
certains points de vue, elle n'en paraît point fâchée. «Le retour 
de Murât en Italie a été, écrit-elle le 18 brumaire (10 novembre), 
démenti dans les journaux. 11 va présider le Conseil électoral 
du département du Lot. Ainsi, il paraît que son voyage sera 
différé pour longtemps. Je n'en suis pas fâchée, parce que la 
présence de M™« Murât à Milan aurait dérangé nos aparté. » En 
fait, elle ne part de Bayonne pour Grenoble que le 21 frimaire 
(13 décembre), étant restée deux mois sans nouvelles de sa 
fille. Devaux l'accompagne, avec sa femme de chambre, son 
domestique, sa chienne et son perroquet. Elle pense être à Gre- 
noble le 3 nivôse (23 décembre), et il lui faudra trois jours de 
Grenoble à Lans-le-Bourg. De fait, elle n'arrive que le 7; 
elle attend des nouvelles de Milan pour se remettre en route, et 
elle n'est pas rendue à destination avant les premiers jours de 
pluviôse, juste à temps pour apprendre la promotion de Char- 
pentier au grade de général de division (26 pluviôse — 16 fé- 
vrier 1804). 

Ce fut à Paris, oii il avait été rappelé pour participer à l'ex- 
pédition d'Angleterre, que Saint-Cyr apprit les couches de sa 
belle-fille. Elle avait eu, le 9 floréal (29 avril), un garçon dont 
Murât fut parrain avec Vlmpératince, car, entre temps et durant 
que Constance accouchait d'un garçon, la France, sans douleur, 
faisait un empereur. 

Frédéric Masson. 
(A suivre.) 



DEGAS ET L'IMPRESSIONNISME 



Plus tard, beaucoup plus tard, quand les historiens cherche- 
ront à tracer le tableau de la vie sociale et intellectuelle en 
Europe, à la veille de la grande catastrophe, — comme on a 
cherché à reconstituer les u derniers jours de Pompei, » — sans 
doute ils noteront que jamais la passion pour les objets d'art 
n'avait été si furieuse, jamais les enchères si folles qu'aux 
alentours de 1914. Et cela partout, à Paris comme à New- York 
et à Berlin. L'année 1912 surtout et le début de l'année 1913 
furent marqués par une ruée inouïe de collectionneurs vers 
les ventes. Quelques heures avant l'orage, il y a ainsi des 
oiseaux et des insectes qui redoublent d'activité pour remplir 
de trésors leurs greniers. Parmi les chiffres grandissans qui 
faisaient pâmer d'aise le monde de la « brocante » et parais- 
saient un suprême triomphe du Beau à ceux qui confondent 
l'Art et l'Argent, un chiffre flamboya aux derniers jours do 
1912. Un tableautin moderne, représentant une scène de 
genre, des Danseuses à la éan-e, venait d'atteindre 435000 francs! 
Il n'est pas sans exemple, mais il est rare de voir, du vivant de 
l'artiste, une pareille somme jetée sur son œuvre. Elle atteint 
parfois un chiffre supérieur, mais l'auteur, d'ordinaire, n'est 
plus là depuis longtemps pour s'en réjouir, et l'on ne peut que 
porter des lauriers à sa tombe. Cette fois, l'artiste était encore 
de ce monde, mais' si peu, si invisible, si indifférent, si taci- 
turne, si absent de tout en plein Paris, et même en plein Mont- 
martre, que les officieux qui coururent épier sur son visage les 
signes de quelque transport mégalomane en furent pour leurs 



DEGAS ET l'iMPRESSIONMSxME. 37 

frais. On n'en put tirer nul témoig^nage de plaisir. Le bruit 
courut alors que c'était un grand philosophe. On aurait pu 
s'en aviser plus tôt, car il n'avait jamais manqué de l'être, 
mais 435000 francs font à une figure un cadre qui, pour la 
foule, rend ses vertus plus évidentes. De ce jour, le nom 
d'Edgar Degas, — car c'est lui que je veux dire, — fut connu 
de la foule. Il l'était depuis trente ou quarante ans, déjà, des 
artistes et des amateurs. On savait que ce prestigieux artiste, 
très âgé, la vue très affaiblie, presque aveugle, ne pouvait plus 
accroître sa production. Et cela ne nuisait pas au succès des 
ventes où on se la disputait. Il vient de mourir ; il vient de 
quitter ce monde où son art tenait tant de place et sa personne 
si peu. Les historiens, après avoir noté l'apothéose du vieux 
maître, se demanderont peut-être à quoi elle était due. Ils ver- 
ront bien les mérites de sa peinture, — ils ne sont pas de ceux 
qui s'évaporent sous l'action du temps, — mais peut-être 
trouveront-ils entre eux et le succès qui les consacra quelque 
disproportion... Nous qui sommes plus près du phénomène, 
nous pouvons en rechercher les causes avec moins de chances 
d'erreur. Serait-ce par ses sujets et par ses idées que l'art 
d'Edgar Degas a mordu, à ce point, sur la sensibilité contempo- 
raine? Ou par son dessin et sa couleur, par la nouveauté de 
son accent, ou par tout cela tout ensemble et par une coïnci- 
dence singulière entre tout cela et les curiosités et les appétits 
psychologiques de notre génération? Peut-être.! 

I 

Il y a quelque quarante ans, à l'une de ces expositions 
d' « indépendans » ou d' « impressionnistes » qui se faisaient 
rue Le Peletier et déchaînaient chez les amateurs une hila- 
rité h. peu près universelle, je me rappelle qu'un artiste, clas- 
sique autant qu'on peut l'être, après avoir considéré ces visages 
safran, ces ombres lilas, ces eaux écarlates, ces sous-bois ruti- 
lans, ces périssoires jaunes, ces figures balafrées de taches de 
soleil et de reflets verts qui faisaient ouvrir tout grands mes 
yeux d'enfant, dit à côté de moi, lentement et gravement : « Il 
y a quelque chose à prendre là... » Ce mot m'est souvent 
revenu à la mémoire, quand j'ai entendu citer celui de Degas : 
« On nous fusille, mais on fouille nos poches! » Sous une forme 



38 REVUE DES DEUX MONDES. 

brève et cinglante, c'est, là, toute l'histoire de ITmpression- 
nisme. Elle ne justifie pas toutes les théories, ni toutes les 
extravagances de cette école; seulement elle montre que les gens 
réfléchis d'alors n'en méconnaissaient pas l'apport utile et 
qu'ils comptaient bien en profiter. Mais l'artiste qui fit le mot 
est précisément le seul auquel il ne s'appliquait pas. On a très 
peu « fusillé » Degas, même à cette époque; il n'a point du 
tout excité l'hilarité, et peu les sarcasmes de la critique. Cham, 
par exemple, qui ne manquait pas une occasion de clouer Manet 
au pilori, ne s'occupait pas de lui. Et, non plus, ses ennemis 
ne lui ont guère emprunté : ce sont ses amis qui lui doivent. 
Toute une école de dessinateurs elliptiques et d'observateurs 
implacables est sortie de lui : ce furent ses jeunes compagnons 
d'alors ou ses admirateurs. C'est qu'en effet Degas n'était pas 
un « impressionniste; » son succès n'est pas leur succès, leurs 
épreuves n'ont pas été ses épreuves, et son œuvre, au lieu de 
montrer, comme la leur, la réalisation incomplète d'espoirs trop 
vastes et de trop intransigeantes théories, nous offre le spectacle 
de la perfection dans un cercle d'art restreint et de recherches 
volontairement limitées. 

Comment donc se trouvait-il dans cette bagarre? Un peu 
comme un passant qui est pris dans une manifestation. Il est 
révolté par les «brutalités de la police. » Il s'insurge, il frappe, 
il crie, il est conduit au violon, et, si l'émeute triomphe, au 
pouvoir, sans avoir jamais été du parti qui a manifesté. A la 
fin de l'Empire, la police, dans l'Art, c'était l'Institut : il faisait 
bonne garde autour du Salon, où ne pouvait pénétrer une 
technique nouvelle, un sentiment imprévu qu'avec d'infinies 
précautions. Les Manet, les Boudin, les Jongkind n'y péné- 
traient guère. A ce moment, un ami de Gustave Moreau, un 
admirateur des vieux maîtres, qui s'était longuement formé en 
copiant Poussin ou Ghirlandajo, mais qui se mettait mainte- 
nant à peindre la vie moderne, s'approcha des artistes mal- 
traités par le jury. C'était Degas. Il voyait refusées des œuvres 
qui, sans être des chefs-d'œuvre, décelaient des recherches inté- 
ressantes, pendant que les Salons et les musées s'encombraient 
de fades répétitions du passé, de redites de moins en moins per- 
sonnelles, de pastiches de plus en plus édulcorés. Ces pastiches 
lui paraissaient non pas seulement une inutilité, mais une 
injure et une incompréhension des anciens maîtres. Il n'éprou- 



DEGAS ET l'impressionnisme. 39 

vait pas un enthousiasme sans mélange pour l'Impressionnisme, 
mais il ressentait un vigoureux mépris de l'art académique. 
Très fier, très indépendant, il se sentait porté, aussi, par une 
sympathie instinctive, vers ceux qui ne demandaient rien à 
l'estampille officielle. Ce n'était pas, là, une question d'esthé- 
tique : c'était une question de caractère. Quand son concours 
fut sollicité, il ne le refusa pas. En 1874, à la première exposi- 
tion d'impressionnistes, salle Nadar, il mit ses œuvres en 
même temps que Claude Monet, Cézanne, Sisley, Pissarro, 
Rouart, Berthe Morisot, Renoir. Dans la plupart des manifesta- 
tions qui suivirent, il demeura leur compagnon fidèle. On prit 
ainsi l'habitude d'associer son nom au leur. Il recueillit, par 
ricochet, une part des injures qui leur étaient destinées, puis 
des apothéoses. Vu dans les mêmes expc liions, il fut recherché 
par les mêmes amateurs; il passa donc dans les mêmes collec- 
tions, puis dans les mêmes salles de ventes, enfin dans les 
mêmes salles de musées. En 1894, quand on discuta l'entrée 
du legs Caillebotte au Luxembourg; en 1900, lorsque M. de 
Tschudi fit, pour le musée de Berlin, avec des deniers privés, 
les acquisitions d'impressionnistes qui déchaînèrent un si beau 
vacarme, Degas se trouva parmi les objets du litige. Et c'est 
ainsi qu'il fut « impressionniste » comme il aurait pu être 
« végétarien » et comme il fut effectivement « nationaliste : » 
cela n'avait aucun rapport avec sa peinture. 

Toutefois, puisqu'il a longtemps porté cette étiquette, a fait 
partie de ce groupement, et vraisemblablement continuera d'y 
être confondu par l'histoire, il est bon de marquer les rapports 
que son art pouvait avoir avec l'impressionnisme et en quoi il 
en différait, d'autant que l'aventure qui lui arriva lui est com- 
mune avec beaucoup d'autres. En effet, quand on lit des textes, 
on voit que Manet, Whistler, Boudin, Jongkind, Lépine, Cals, 
Fantin-Latour, sont des « impressionnistes; » mais quand on 
voit leurs œuvres, on n'aperçoit pas ce qu'elles ont de commun 
avec celles de Claude Monet, Renoir, Sisley, Pissarro, Berthe 
Morisot, Cézanne et tous ceux qui, selon la formule adoptée, ont 
« éclairci la palette » contemporaine. Car les premiers n'ont 
rien éclairci du tout. Ils sont souvent noirs, toujours gris, et 
si leurs ombres ont des finesses atténuées, ils ne présentent 
nullement ces effets rutilans de soleil, cette vibration de cou- 
leurs vives et crues qui distinguent les seconds. Rien n'est plus 



40 REVUE DES DEUX M0.\DE9., 

différent d'un Renoir qu'un Whistler, ni d'un Sisley qu'un 
Fantin-Latour, ou qu'un Cals d'un Claude Monet. Un passant 
non averti n'aura jamais l'idée de les mettre dans le même 
sac. Pour les y mettre, il faut élargir la définition de l'impres- 
sionnisme et ne plus parler d' « éclaircissement de la palette » 
ni de « lumières reflétées, » de u division du ton, n ni même 
de (( plein air : » il faut abandonner toute notation spécifique 
de l'art de peindre et appeler de ce nom l'art de tous ceux 
qui, pour une raison ou pour une autre, étaient en lutte avec 
l'Institut et rompaient avec la tradition académique. Mais alors 
tout le monde y rentre : Géricault comme Delacroix, Corot 
comme Courbet, Millet lui-même et, jusqu'à un certain point, 
Fromentin et pourquoi pas Cazin?... tous ceux qui ne peignaient 
point des Achilles, des Patrocles, mais la vie moderne, ou aban- 
donnaient le paysage historique et composé pour peindre la 
campagne de France, comme ils la voyaient. Seulement, une 
définition aussi étendue et flottante n'est plus une définition : 
c'est une indéfinition, et pour avoir voulu dire trop de choses, 
on ne sait plus ce qu'on dit. 

Pour qu'un qualificatif serve à quelque chose dans le lan- 
gage, il faut qu'il attribue une qualité propre à l'objet qu'il 
qualifie. Il faut que cet objet le possède et que les autres ne le 
possèdent pas. Il faut ainsi qu'une définition soit à la fois 
un lien et une frontière, qu'elle unisse et qu'elle sépare, qu'elle 
unisse ensemble ce qu'elle vise et qu'elle le sépare de ce qu'elle 
ne vise pas. Il faut donc que les termes qui la composent soient 
assez généraux pour convenir à tout ce qu'elle évoque, mais 
assez spécifiques pour ne pas évoquer autre chose en même 
temps. Sans quoi, on ne voit pas bien à quoi elle peut servir et 
pourquoi les critiques et les artistes se sont donné la peine de 
créer le mot : impressionnisme, si c'était pour ne rien y mettre 
dedans... Or, si l'on réduit l'Ecole nouvelle aux termes qui 
caractérisent ses chefs et qui les caractérisent seuls, à l'exclusion 
de leurs devanciers, et ainsi leur rendent cette justice qu'ils 
ont apporté véritablement à l'art un accent et un procédé nou- 
veaux, on trouve que ces termes sont au nombre de trois : la 
prédominance de la couleur sur la ligne, la vivacité colorée des 
ombres et la formation des tons vifs par la juxtaposition de 
couleurs crues, l'œil de loin faisant le mélange. On trouve ces 
caractéristiques dans toutes leurs œuvres les plus fameuses, 



DEGAS ET l'impressionnisme. 41 

celles qui ont imprimé, dans notre œil, le prototype de cette 
peinture, et il est impossible de les trouver réunies chez aucun 
de leurs devanciers, en France, du moins. C'est donc bien le trait 
qui les distingue des autres et les fait se ressembler entre eux. 
D'où vient donc la confusion habituelle? De ceci que le mot 
« impressionniste » a eu et a conservé, à travers toutes les dis- 
cussions, deux sens très différens : un sens large qui est le pre- 
mier en date et que lui a conservé le public, et un sens étroit 
que lui donnèrent plus tard les artistes et qui, seul, sert à le 
reconnaître. Avant 1870, le mot » impressionniste, » sorte de quo- 
libet, désignait, en bloc, tous les indépendans, les révoltés, les 
refusés de 1863 qu'on connaissait fort bien, puisqu'on leur avait 
ouvert un Salon spécial, et ce terme venait d'une de ces toiles 
inintelligibles comme sujet, que l'auteur avait fini par inti- 
tuler Impression. D'une façon générale, et en réaction contre les 
thèmes classiques et la facture « léchée » de l'Institut, ces jeunes 
peintres choisissaient leurs sujets dans la vie moderne, souvent 
triviale, parfois un peu canaille; ils n'appuyaient pas le contour 
et affichaient une facture large, heurtée, « truellée, » parfois 
au couteau à palette, toujours avec de grosses brosses, sans nul 
souci du détail, et quand on kur demandait lequel des anciens 
maîtres trouvait grâce devant eux, ils répondaient : Franz Hais. 
Après 1870, c'est-à-dire après le séjour de Monet, Sisley et 
Pissarro à Londres, c'est une tout autre couleur qui prévaut : 
« impressionnisme » veut dire lumière, vibration intense, 
interéchange de reflets entre les différens objets, éclat de 
couleurs juxtaposées presque crues, dans une facture de tapis- 
sier mêlant ses laines. C'est pour les uns une cacophonie, 
pour les autres un éblouissement, et quand on demande aux 
nouveaux venus s'ils ont un dieu parmi les anciens, ils 
répondent : Turner. Mais la foule, qui avait été très frappée par 
la facture large, heurtée, « bâclée, » du moins le croyait-elle, 
et par la trivialité des sujets des Indépendans de 1863, conserva 
le nom d'impressionnisme à tout ce qui offrait ces caractères, 
quelle que fût leur technique chromatique, parce que les carac- 
tères que je viens de dire étaient ceux qu'elle percevait le 
mieux. Tandis que les artistes, un peu plus précis dans leur 
discours, s'habituaient à considérer .comme tels, surtout, les 
« luministes » et les « divisionnistes, » ceux qui avaient réelle- 
ment « éclairci la palette. » 



42 REVUE DES DEUX MONDR9.I 

J'ai cité le voyage à Londres comme le tournant décisif de 
cette évolution picturale. C'est qu'en effet il y a bien des indices 
que Claude Monet, Sisley et Pissarro en ont rapporté sinon leur 
talent ou leurs dons d'observation, qu'ils tenaient de la nature, 
sinon leur exécution qu'ils acquirent par eux-mêmes, du moins 
le principe de leur coloris. Il y a, d'abord, ceci que Ruskin, alors 
très écouté en Angleterre, enseignait depuis de longues années 
« le plein air, de la première k la dernière touche » et la produc- 
tion des teintes vives par la juxtaposition de couleurs pures, 
sans mélange, enfin la théorie que « les ombres mêmes sont 
des couleurs et peut-être de plus vives couleurs que les lumières, » 
-r- ce qui est bien le signalement des peintres impression- 
nistes. A vrai dire, il se peut qu'ils n'aient pas lu Ruskin, ni 
causé avec ses disciples. Mais ils visitaient les musées, et nous 
voyons, par leurs lettres, qu'ils étudiaient chez Turner les 
(« recherches du plein air, de la lumière et des effets fugitifs » et 
que la facture de Watts et de Rossetti les impressionnait gran- 
dement. Or, il est facile de marquer, chez Turner et chez Watts, 
si apaisés et assourdis qu'ils soient par le temps, les touches 
ou les filamens de couleurs crues, qui ont servi d'exemples 
pour la « division du ton. » On peut, à la rigueur, supposer 
que nos impressionnistes avaient, déjà, en eux, l'idée de ce 
procédé nouveau. Mais il y a l'examen de leurs œuvres. Or, 
à l'examen des œuvres de Monet, de Pissarro et de Sisley, avant 
leur voyage à Londres, on voit que leur gamme colorée était 
celle des Corot, des Manet, des Courbet, des Boudin, et qu'après 
ce voyage, ils ont peint dans la gamme très haute, très claire 
qui les distingue. Et ceci est décisif. 

Maintenant, lequel de ces caractères généraux ou spécifiques 
de l'Impressionnisme retrouve-t-on dans l'œuvre de Degas? 
Aucun. Que doit-il à la théorie du plein air, des lumières reflé- 
tées, de la division du ton ? Rien. Où a-t-il été chercher la nature 
dépouillée de toute convention, l'humanité de tout artifice, la 
figure sans pose et sans fard? A l'Opéra. Il a peint les êtres les 
plus artificiels qui soient au monde, sous une lumière factice 
ou sous un jour tamisé, dans une gamme très modérée, grise 
et fine. Pourtant, il est vrai que son œuvre a étonné, interloqué 
et même scandalisé les classiques par sa modernité aiguë et 
provocante; il est vrai, aussi, que la critique a entrepris, récem- 
ment, de nous le présenter comme rn « classique » renouant 



DEGAS ET l'impressionnisme. 43 

les plus pures traditions de l'Ecole française. Il y a bien des 
contradictions là-dedans. Pour les éclaircir, il n'est que de 
regarder son œuvre. 

II 

D'abord, les sujets. Ils sont toujours très « modernes, » sauf 
quelques ne'gligeables essais du début. Mais ils sont fort parti- 
culiers et ne se présentent pas d'eux-mêmes à la vue de tout le 
monde. Il faut généralement payer quelque droit d'entrée pour 
voir les lieux où se déroulent les actions chères à Degas : une 
salle de spectacle, les coulisses, le pesage ou l'enceinte des 
courses, un cirque, un café-concert. Les scènes de ses prin- 
cipaux chefs-d'œuvre, le foyer de la danse pendant les répé- 
titions, les classes de ballets, sont inaccessibles, même en 
payant, au commun des mortels. On est donc obligé de le croire 
sur parole et de louer la véracité du narrateur sans avoir été 
jamais témoin des faits racontés. On en juge par analogie avec 
ce qu'on a pu voir, ou entrevoir ailleurs, et c'est très légitime, 
mais c'est la preuve qu'il y a eu a choix. » La théorie moder- 
niste que l'art ne doit pas choisir ses sujets, comme l'art clas- 
sique ou l'art romantique, mais les prendre au hasard, tels que 
les offrent la nature et la vie, se trouve immédiatement démentie 
par cette volonté expresse de s'enfermer dans un lieu interdit 
au public, à un moment où des figures, costumées de façon 
spéciale, y font des gestes rares et appris. Jamais classiques 
et romantiques n'ont fait choix d'un sujet plus étroitement 
circonscrit et la plupart de nos contemporains n'ont pas vu 
davantage ces scènes bien « modernes, » je veux dire les répéti- 
tions de ballets, qu'ils n'ont vu les Horaces prêtant leur ser- 
ment, ou le Massacre de Scio. 

Ce sont, là, ses sujets topiques. Il en a parfois d'autres, qui 
sont à proprement parler des études : telles, ses Suites de Nuds 
de femmes se baignant, se lavant, se séchant, s essuyant se 
faisant peigner, ou des scènes de mœurs sur les frontières de 
l'huraorisme, telles que ï Absinthe, la Chanteuse verte, les Deux 
Repasseuses, ou même des anecdotes, comme l'Intérieur. Il a 
même fait quelques portraits, c'est-à-dire le portrait d'un 
bouquet de fleurs, auprès duquel, pour meubler le coin du tableau 
il a mis une tète de femme. Mais ce ne sont pas, là, les visions 



44 BEVUE DES DEUX MONDES. 

qu'évoque le nom d'Edgar Degas. Celles qu'il a créées en ce 
sens qu'elles n'auraient point, sans lui, la place qu'elles ont 
dans l'art, ce sont ses évocations de la vie théâtrale : Le Foyer 
de la danse, la Répétition d'un ballet sur la scène, les Classes de 
daîise, la Danseuse dans sa loge, les Fauteuils d'orchestre, 
la Danseuse étoile ou la danseuse saluant le public, son bouquet 
à la main, c'est-à-dire des sujets tirés d'un monde tout artificiel. 
Ses modèles sont, par là même, des produits très spéciaux 
de la civilisation contemporaine, de son luxe, de son entraî- 
nement, de sa misère et sa déchéance physiologique : des 
jockeys, des filles, des ballerines surtout. Ce n'est plus la 
danseuse, Muse ou Grâce, de l'artiste classique, de Mantegna, 
par exemple, aux formes robustes, saines, pleines, qui. danse 
lentement, comme elle mange, comme elle boit, comme elle 
chante, par plaisir, laissant ses membres prendre, à leur aise, 
les attitudes que lui dictent sa grâce naturelle et son besoin de 
mouvement. C'est la danseuse par force, par ambition, par 
misère, — et par besoin de repos. C'est surtout la danseuse par 
dressage. Elle est bien près de la saltimbanque. C'est le « rat 
d'opéra, » mince, nerveux, chlorotique et affamé, avec ce 
(( populacier museau » que le maître lui-même, dans un de ses 
sonnets, a chanté. De là, une anatomie et une myologie très 
particulières, que Degas a grand soin d'étudier et de mettre 
en relief. Au lieu de voiler sous un contour, non pas conven- 
tionnel, mais d'une vérité générale, les déformations profession-^ 
nelles de la Danseuse, il les dégage et les souligne, marquant, 
parla, mieux que ses devanciers, des vérités particulières. Il fait 
pointer les coudes, bomber le cou-de-pied, saillir les omoplates 
et les barres de la clavicule, enfler les jambes développées par 
un exercice incessant. Il montre les bras en baguettes, la poitrine 
resserrée, le front étroit et têtu, le teint chlorotique, toutes les 
pauvretés physiologiques de i'apprentie-étoile, telles qu'elles lui 
apparaissent exposées à la lumière crue et blafarde de la rue 
Le Peletier. Le modèle chez lui est donc aussi spécial que 
le sujet. On a beaucoup plaisanté les artistes académiques, 
autrefois, parce qu'ils se croyaient obligés d'aller chercher leurs 
modèles sur les marches du Pincio ou aux alentours de la place 
Pigalle, dans une race particulière d'Italiens habitués à poser.) 
(( Ce n'est point là, leur disait-on, l'humanité vraie. » On 
n'aperçoit pars en quoi la ballerine l'est davantage; on aperçoit 



DEGAS ET L IMPRESSIONNISME. 4o 

au contraire, tout de suite, ce qu'elle a de plus artificiel et 
de factice que la Transtévérine ou la bergère de Subiaco. On 
appelle souvent (( vrai » en art ce qui contredit le précédent 
mensonge de l'art. 

Même le cheval, chez Degas, est très particulier à notre 
époque : c'est le cheval de course, tout en pattes, fait comme 
un lévrier, produit d'une sélection rigoureuse et d'un entraî- 
nement prémédité. Gomme le lévrier, il a l'air de ne toucher 
le sol, du bout de ses longues jambes suspendues, que par une 
condescendance extrême pour les lois de la pesanteur, auxquelles 
les autres êtres sont misérablement assujettis. Certes, il est 
« vrai, » mais les percherons de Rosa Bonheur sont vrais aussi 
et plus fréquemment rencontrés dans nos campagnes de France 
que le gagnant du Grand Prix. Le cheval de Degas n'est donc ni 
le cheval « nature, » ni le cheval fréquent : c'est l'artificiel et 
l'exceptionnel. 

Gomment ces sujets choisis et ces modèles rassemblés sont- 
ils mis en cadre? D'une façon très nouvelle et qui a vivement 
surpris quand elle a paru. Presque jamais la figure principale 
n'est au milieu du tableau; parfois elle est mise dans un coin, 
en pénitence; il arrive même qu'elle est coupée en deux par le 
cadre. G'est de la composition centrifuge, c'est-à-dire diamétra- 
lement opposée à la composition classique. Par ce moyen, la 
scène semble avoir été prise sur le vif, au hasard, sans aucun 
groupement prémédité. G'est la vie même, dit-on. G'est la vie, 
en effet, mais point telle que, naturellement, l'œil humain 
la place dans le champ de sa vision. Gar notre œil se fixe 
de lui-même, par une pente invincible, sur ce qui l'intéresse 
le plus, sur la figure vivante par exemple, dans un espace vide, 
et non pas sur un point de cet espace vide. Or, dès l'instant 
qu'il se fixe sur une figure ou un groupe de figures, elles se 
placent au milieu de son champ visuel, c'est-à-dire au milieu du 
cadre que le regard découpe dans l'espace, et non pas sur les 
bords. G'est, là, une loi physiologique, à laquelle n'échappe pas 
plus un homme du xx® siècle que n'y échappait l'homme des 
cavernes ou un élève de Poussin. Pour y échapper, il faut 
maîtriser son regard, le détourner de ce qui l'attire, le fixer sur 
ce qui ne l'appelle pas, c'est-à-dire composer artificiellement sa 
vision. On obtient, ainsi, un morceau de nature, tel que peut le 
prendre un kodak enregistrant au jugé, sans viser, ce qui passe 



46 REVUE DES DEUX MONDES.i 

dans le champ de l'objectif-. C'est ce qu'a fait Degas et peut-être 
est-ce bien l'objectif, en effet, qui lui en a donné l'idée. Car ce 
dessinateur tout personnel ne méprisait pas plus les conquêtes de 
la science que ne les eût méprisées un Léonard de Vinci ou tout 
autre grand Renaissant. Il était même passionné de photogra- 
phie. Il en faisait en plein air, à l'intérieur; il en recherchait 
avidement les effets de nuit, à la lumière. Il est même curieux 
de noter que le grand principe de la photographie : le contre- 
jour, est devenu l'une des habitudes chères à Degas. Je ne veux 
pas dire qu'il se soit jamais servi de l'appareil pour dessiner, — 
l'ingénuité de son trait est trop évidente, — mais ce que la 
photographie a révélé de mal connu dans le geste et le mouve- 
ment n'a pas été perdu pour lui. Une autre caractéristique de 
sa mise en cadre est que, par un parti pris évident, il place 
presque toujours son point de fuite très haut, en dehors du 
tableau. On dirait ainsi qu'il voit les choses et les gens du haut 
d'une échelle, les lignes du parquet montant éperdument vers 
le haut du cadre; il est l'homme qui peint les planchers, ou 
pour mieux dire, les « planches. » C'est très naturel, lorsque 
c'est de danseuses qu'il s'agit et qu'on peut supposer le specta- 
teur dans une loge plongeant, du regard, sur la scène. Ce 
l'est moins, lorsqu'il s'agit de scènes d'intérieur ou même de 
répétitions de ballet dans les salles de leçons, mais c'est un 
moyen de développer des groupes nombreux sans les enche- 
vêtrer, et surtout de montrer les « pas » de la danseuse dans ses 
nuances et ses minuties. Pour la même raison que le por- 
traitiste se place plus bas que son modèle, parce que c'est la 
tête qu'il étudie, Degas se place plus haut parce qu'il étudie les 
pieds. 

Et alors, rien ne se perd des mouvemens nouveaux qu'il 
s'est donné la mission de nous révéler. Il peut paraître étrange 
qu'à notre époque, après que tant de milliers d'yeux pendant 
tant de siècles ont épié les gestes de l'homme et que tant 
de mains se sont appliquées à les reproduire en image, il y en 
ait encore d'inédits. Gela est pourtant. Les exercices d'assouplis- 
sement en vue de la danse, l'étude minutieuse des « pas, » les 
paraboles des bras, tout ce qu'on pourrait appeler la gymnas- 
tique de la grâce, enfin ces merveilles d'acrobatie esthétique où 
triomphe r« étoile, » voilà des mouvemens qui n'avaient pas 
trouvé leur interprète. Sans doute, la danse elle-même avait été 



DEGAS ET l'impressionnisme. 4^ 

mille fois représentée. C'est depuis longtemps, c'est depuis 
toujours que l'artiste a été séduit par cette musique des gestes. 
On a même parfois la surprise d'en voir les figures qu'on croit 
les plus modernes, ou, si l'on veut, les plus» décadentes, » dans 
des monumens anciens, comme, par exemple, la petite statuette 
antique du cabinet des Médailles. Mais les gestes particuliers 
auxquels oblige l'étude préparatoire du ballet : l'exercice de la 
barre, la marche lente sur les pointes, les flexions jusqu'à terre, 
tout cela était aussi peu connu que les mouvemens justes du 
cheval au pas, au trot ou au galop. Degas nous l'a révélé. Ses 
danseuses ne se tiennent pas dans une attitude définie, comme 
les Gamargos du xviii" siècle. Les pieds picotent le plancher, les 
mains semblent prendre appui sur l'air, les coudes pointent, les 
tailles se cambrent dans le tourbillon lumineux des gazes, et le 
pas rapide, saccadé comme un pizzicato, semble amener, d'une 
seule glissade, la ballerine jusqu'au bord de la rampe. C'est 
l'illusion même du mouvement. 

Ce mouvement ou ce passage d'une attitude à une autre, 
d'un état à un état différent, Degas le saisit non seulement 
dans l'action, mais dans le repos. Ses rats d'opéra offrent des 
observations plus subtiles encore dans l'immobilité que dans le 
ballet. Il a noté les mines surprises, un peu décontenancées, de 
la figurante parée de façon nouvelle, qui continue, dans son 
déshabillé, les gestes qu'elle faisait toute vêtue, qui a froid, 
qui frissonne, qui se fatigue, qui bâille et qui s'ennuie, le mé- 
lange saugrenu des gestes récemment appris et des gestes 
qu'elle n'a pas encore eu le temps de désapprendre, la grâce 
un peu niaise, l'application puérile, et le sérieux impertur- 
bable de tout ce petit monde remuant de libellules en classe, 
médusé par un gros bourdon, grondeur et distributeur 
d'amendes, qu'est le régisseur, le passage de l'état de concierge 
ou de fruitière à l'état d'à étoile, » la chenille au moment où 
elle devient papillon, toute une modulation subtile et un instant 
rare, que les autres peintres avaient négligé de saisir. 

De dessin plus vrai, plus serré, plus caractéristique de la 
dissemblance précise entre une attitude et une autre, il n'y en 
a pas dans toute l'Ecole française. L'œil le plus pénétrant est 
servi par la main la plus sûre. Il n'y a pas deux traits inter- 
changeables, il n'y a pas un point mort. Aussi, devant ce pro- 
dige de vie qu'est un Ballet de Degas : « C'est cela ! voilà qui est 



40 REVUE DES DEUX MONDES. 

vrai! voilà la naturel » s'écrie-t-on. Mais on se trompe. C'est 
bien d'une ve'rité criante, mais ce n'est pas la nature : c'est le 
comble de l'artifice. Il n'y a pas, dans toute la peinture acadé- 
mique, une attitude aussi peu dictée par la nature, ni si diffi- 
cile à garder que celle de la Danseuse sur une pointe, par 
exemple. Ce n'est pas la vérité totale sur la femme, même 
moderne : c'est une des modalités innombrables dont se com- 
pose Têtre vrai et certainement la moindre en quantité, la 
moins répandue sur la surface du globe. Le « rat d'opéra » est 
une exception, au même titre que le Peau-Rouge ou le Boto- 
cudo. Mais cette exception intéresse infiniment le Parisien, le 
dilettante mondain, le psychologue de coulisse et de fumoir. 
Elle est suggestive de nombreuses théories sur le transfor- 
misme social et l'éternel féminin, un thème à dissertations 
prolongées : pour tout dire, le seul thème où le discoureur ne 
lasse jamais son auditoire et n'est jamais considéré comme un 
bavard. Toute observation juste sur un pareil sujet le frappe 
donc comme une vérité profonde, éternelle, comme le prototype 
même de la vérité. Tel, le geste chez Degas. Le succès en art, 
comme en littérature, ne tient pas au mérite intrinsèque de 
l'œuvre : c'est trop évident quand on considère que l'œuvre 
ne changeant pas, le succès change et peut croître ou diminuer 
à l'infini. Une œuvre réussit, bonne ou mauvaise, quand elle 
coïncide avec un sentiment, ou satisfait une curiosité. Celle-ci 
a coïncidé. Tandis que les artistes admiraient le tour bref et 
discret dont l'artiste résumait son observation, l'impeccable 
sûreté de son dessin, son modelé digne d^un sculpteur, les 
abonnés de l'Opéra s'intéressaient aux ébats enfantins, aux 
mines surprises, indécises, embarrassées et pourtant effrontées 
de ses modèles. Ils étaient sans doute sensibles à ce que l'obser- 
vation du maître a de spécifiquement esthétique, car l'intérêt 
qu'on prend à un sujet développe à la longue le sens de l'ob- 
servation ; mais si Degas avait dépensé son génie à observer et 
à rendre les gestes vrais du faucheur, du puddieur, du mineur 
ou du souffleur de verre, il est probable que les Parisiens 
eussent mis beaucoup plus de temps à s'apercevoir qu'un grand 
observateur leur était né. 

Quand ils s'en aperçurent, ils allèrent un peu loin. Les cri- 
tiques virent, là, non seulement une juste peinture de mœurs, 
mais une diatribe, un réquisitoire contre la Femme et le théâtre. 



DEGAS ET L'iMPnSSSIONNISME. 49 

Degas, s'il faut en croire Huysmans, avait voulu « implaca- 
blement rendre la déchéance de la mercenaire abêtie par de 
monotones sauts. » Car il était « de ces esprits supérieurs qui 
peignent ce milieu qu'ils abominent, ce milieu dont ils scrutent 
les laideurs et les hontes. » Bref, c'était « une attentive cruauté, 
une patiente haine » qui avait armé son bras des crayons du 
pastel. Voilà qui est bien douteux. Degas, lui-même, s'il a lu ces 
lignes, n'a pas dû être médiocrement surpris en apprenant, par 
la voie de la presse, que c'était la haine de la femme qui l'avait 
acheminé vers les coulisses de l'Opéra... Disons tout simple- 
ment que c'était une curiosité d'artiste. Le moraliste, chez lui, 
ne venait qu'après, s'il venait... Il était amusé, comme tout 
œil sensible aux nuances nouvelles de la vie moderne, par 
les poses, les prétentions, les gestes et les reflets de celles 
qu'il appelait : « les petites concierges que j'aime, filles de 
Terpsichore. » Et comme, ces gestes, nul ne les avait fixés avant 
lui, il les fixait : voilà tout. 

Les figures ainsi choisies, groupées, mises en place et dessi- 
nées, comment les éclaire-t-il? Comme elles le sont dans la 
réalité, c'est-à-dire de la façon le plus artificielle du monde. 
C'est à quoi, fatalement, aboutit toute recherche simultanée du 
« moderne » et du « vrai. » Le signe distinctif de la « moder- 
nité » étant souvent l'artifice, et le trait le plus spécifique de 
notre époque étant la substitution des agens mécaniques aux 
agens naturels, plus on veut donner avec acuité la sensation de 
la vie moderne, plus on est amené à figurer des artifices. Ainsi, 
de l'éclairage au gaz, à l'électricité, à l'acétylène, aux vapeurs 
de mercure. Sur la scène, par exemple, l'éclairage des figures 
est doublement faux : en couleur et en valeur, c'est-à-dire par 
la teinte même de la lumière et par l'incidence du rayon lumi- 
neux. Qu'il tombe de la herse ou qu'il jaillisse de la rampe, il 
frappe la figure tout autrement que la lumière naturelle. Il 
aplanit des reliefs très sensibles, modèle avec vigueur d'imper- 
ceptibles méplats, enflamme ce qu^il touche comme une torche, 
laisse des points dans une ombre complète, bref, brouille et 
trahit les formes humaines dans un miroitement continuel d'in- 
discrétions, d'exagérations et de mensonges, comme un com- 
mérage mondain. Degas est le sorcier de ces sortilèges lumi- 
neux. Il les manie comme nul autre. Les gazes feuilletées, 
pailletées, allumées en tournoyant aux feux de la rampe, les 

TOME XLII, — 19i7, 4 



SO REVUE DES DEUX MONDES. 

pénombres subtiles des portans et des rideaux, le mouchetage 
et la bigarrure des reflets venus de tous les côtés h la fois, 
contradictoires et heurtés, n'ont jamais trouvé interprète si 
fidèle. Il donne la sensation exacte de tous ces mensonges de 
la lumière. Il est parfaitement naturel devant ce qui n'est pas 
la nature et rend avec une intense vérité ce qui n'est pas vrai. 

Enfin, il a le don le plus nécessaire, le plus ineîçplicable, 
et le plus incommunicable du peintre : le don du coloriste. La 
couleur, chez lui, se confond souvent avec la valeur. Celle-ci 
est tellement juste et fine que, quelle que soit la couleur qu'elle 
exalte, mesure, dose ou assourdit, pourvu qu'elle soit légère, 
elle chante harmonieusement. Même dans le monochrome, on 
sent le coloriste, comme on sent un poète, même dans la prose. 
De fait, un de ses chefs-d'œuvre, — qui est un chef-d'œuvre, — 
la Répétition d'un ballet sur la scène, au Louvre, est presque un 
monochrome. Mais ce n'est pas là toute la qualité de sa couleur; 
elle en a de plus éclatantes : ses roses, ses noirs, ses jaunes, ses 
blancs sont exquis et font penser aux meilleures sonorités de 
l'Ecole espagnole. La finesse de l'œil ne peut être dépassée. 
Quant à la main, elle est d'une habileté prodigieuse. Sa facture 
a changé plusieurs fois. De lisse qu'elle était au début, elle est 
devenue plus vive, parfois même emportée. Dans le pastel, 
surtout, elle a quelque chose de mobile, de léger, d'impétueux, 
qui fait plus d'une fois penser à l'un des maîtres qu'il adorait, 
à La Tour. Degas se définissait lui-même : « un La Tour 
canaille. » Pour exagéré que soit le mot, dans sa modestie, il 
nous définit parfaitement ses ambitions de coloriste et le côté 
le plus séduisant de son art. 

C'est, en effet, un art essentiellement français et français du 
XVIII* siècle, c'est-à-dire fait de mesure, de tact, de notes justes, 
de touches discrètes, de légèreté, d'esprit. Il y a tel tableau de 
Lancret, le Colin-Maillard ^diV exemple, qui est à Stockholm, où 
Ton sent que commence la recherche du geste et du pas, de 
l'inflexion nuancée, que poursuivra Degas. Sauf dans une ou 
deux figures de Blanchisseuses, et sa scène Au café de la salle 
Caillebotte, au Luxembourg, l'expression n'est jamais appuyée. 
Il s'arrête toujours en deçà du point précis où l'accident dépas- 
serait le type, où l'observation deviendrait ironie. Quelquefois, 
il ne s'arrête pas de beaucoup... Un pas imperceptible, et ses 
imitateurs sont dans la caricature, où il n'est pas, où il ne glisse 



DEGAS ET L IMPRESSIONNISME. 



51 



jamais et précisément la sensation du danger où il est de tomber, 
où il ne tombe pas, est exquise et un régal des plus délicats. 

Je crois que je viens de dire quelques-unes des qualités 
classiques de l'École française. Degas serait-il donc un clas- 
sique? Il ne l'est ni par ses sujets, ni par ses modèles, ni par sa 
composition, ni par son éclairage, mais nous venons de voir 
qu'on ne saurait l'êlre davantage par le dessin, par la mesure 
et par l'esprit. Quand on considère tout ce qui, dans un tableau, 
est l'extérieur de l'art de peindre, on dit : c'est un novateur, 
c'est un révolutionnaire, et l'on n'a pas tort. Quand on serre de 
près les caractères spécifiques, on dit : c'est un traditionaliste, 
et l'on a rai.son. C'est la différence des points de vue qui fait la 
différence des jugemens. Classique, Degas ne l'est peut-être pas, 
mais français, de la bonne tradition française, il l'est à coup sûr. 

Au total, cet art fait de dons exceptionnels, mais aussi 
d'une intelligence très habile à s'en servir, offre ce double et 
précis caractère d'être nouveau sur tous les points et d'être 
voulu. Il n'est pas étendu, il se limite à quelques ambitions seu- 
lement : le dessin ne porte que sur des modèles que l'artiste a 
pu étudier à loisir, les effets d'éclairage sont ceux qu'il a pu 
vérifier indéfiniment, les modulations de la couleur ne sont pas 
cherchées au delà d'une gamme qu'il possède parfaitement. Et, 
aussi, il n'a pas de point faible. Ce n'est donc pas l'essor 
spontané du génie, puissant, généreux, débordant dès sa jeu- 
nesse, abordant tous les rêves, poursuivant toutes les grandeurs, 
c'est ^adaptation lente d'un talent très souple, aux fins limitées 
qui peuvent le mieux lui convenir. En effet, nul plus que Degas 
n'a tâté, tâtonné, essayé quid ferre récusent, yuid valeant humeri, 
avant d'entreprendre son œuvre. Mais s'il s'est cherché longue- 
ment, il s'est entièrement trouvé et pleinement réalisé. Son 
originalité est complète, — ce qui prouve qu'il n'est pas néces- 
saire d'ignorer pour découvrir. Il connut fort bien les maîtres, 
tous les maîtres. Il copia Poussin, copia Ghirlandajo, copia 
Rembrandt, admira Delacroix, adora M. Ingres, écouta Gustave 
Moreau, — et fit du Degas. Il n'admirait pas moins ce qu'a dit 
tel ou tel vieux maître, mais ce qu'il a dit est dit; si l'on parle 
après lui, c'est pour dire autre chose. Il admira le grand art, et 
peut-être bien en eût-il fait, s'il se fût senti la force d'en faire; 
mais ce qu'il ne voulait pas, c'était faire du petit grand art, 
comme beaucoup de ses contemporains. Plutôt que d'être iofé- 



t)2 REVUE DES DEUX MONDES.! 

rieur aux maîtres dans l'art supérieur, il préfe'ra franchement 
s'en tenir au « genre, » et comme il était supérieur au « genre, » 
il le grandit jusqu'au caractère. 



III 

Un tel art suppose une longue vie. Si Degas était mort à 
quarante ans, son œuvre ne serait pas née. On prête à Hokousaï 
ce mot : « A soixante-dix ans, j'ai commencé à entrevoir ce que 
c'est que le dessin. Si j'arrive à cent-dix ans, il n'y aura rien 
chez moi, ni un point ni une ligne, qui ne soit vivant. » Chez 
Degas la formation, pour être plus rapide, n'en est pas moins 
très lente. Elle suppose les moyens d'attendre. Comme Puvis 
de Chavannes, il a vécu assez pour se bien connaître lui-même 
et, comme chez Puvis, le souci du pain quotidien ne vint jamais 
dicter, hâter ou interrompre son œuvre. Tous deux furent de 
grands artistes placés dans les conditions matérielles et sociales 
de « l'amateur. » Tous deux devinrent originaux parce qu'ils 
eurent le temps d'observer les maîtres et de démêler ainsi, 
méthodiquement, ce que les maîtres avaient laissé d'inexprimé. 
Leurs dons naturels étaient grands, leurs efforts personnels 
plus grands encore, mais les circonstances favorables de vie 
et de milieu où ils se trouvèrent furent indispensables à leur 
développement. 

A Degas elles n'ont pas manqué. Né en 1834, à Paris, d'une 
famille riche, où se trouvent, déjà, des amateurs d'art, conduit 
enfant à Naples, revenu jeune homme à Rome, entouré, dès 
les premiers éveils de la curiosité, par de belles choses et de 
beaux exemples, habitué de l'Italie et des musées avant d'être 
initié à la vie moderne, c'est un prédestiné de la peinture. On 
ne signale pas, en lui, la vocation violente qui brise les obs- 
tacles : il n'y a pas d'obstacles. Lettré, mondain, voyageur, il 
est soustrait par la diversité des horizons et par le bon sens et 
la finesse critique de ses proches aux exagérations des théori- 
ciens d'ateliers. Il va et vient d'un maître à l'autre, sans aucune 
chaîne matérielle, ni morale, et d'un spectacle populaire à un 
spectacle mondain, sans connaître les entraves des commandes^ 
ni de la célébrité. Ses thèmes ne lui sont imposés par rien. Assidu 
des coulisses de l'Opéra où il est introduit et accompagné par 
les plus spirituels observateurs des mœurs contemporaines, il 



DEGAS ET L IMPRESSIONNISME. 



S3 



voit lentement se former devant ses yeux les tableaux qu'il va 
peindre. Il n'expose sa première œuvre topique de ce genre 
qu'en 1872, à trente-huit ans; il n'est célèbre que vers 1889. 
Peu lui importe d'ailleurs : il sent qu'il progresse... Un succès 
plus rapide l'emprisonnerait peut-être dans une formule. Sou- 
vent un artiste est pris dans son succès comme le ver à soie 
dans son cocon : il en meurt. Degas, au contraire, comme 
Hokousaï, met, année par année, plus de vie dans son trait. Le 
temps travaille pour lui. 

C'est sans doute en pensant à tout cela qu'il dit, un jour, à 
un jeune artiste pressé d' « arriver : » « De mon temps, mon- 
sieur, on n'arrivait pasi » parole toujours citée et grandement 
admirée par la critique, mais qui n'offre aucun sens intelligible 
à quiconque sait l'Histoire de l'Art, « arriver » ou n' « arriver 
point » n'ayant jamais été un critérium du génie. Il se peut que 
le génie ne s'imposât pas vite au temps d'Edgar Degas, mais le 
temps d'Edgar Degas n'est pas le seul, dans la suite des siècles, 
où l'on ait fait de la bonne peinture, et dans le temps où l'on 
a fait la meilleure, au temps de Raphaël et de Michel-Ange, on 
« arrivait, » on arrivait vite, on arrivait à vingt ans... Voilà 
ce qu'aurait pu répondre au maître tardigrade le jeune « arri- 
viste » et encore eût-il pu ajouter ceci qu'il était loisible au fils 
de banquier qu'était Degas, d'attendre soixante-dix ans pour 
vivre de son pinceau, mais qu'à ce prix-là on ne pourrait guère 
citer d'artiste, même parmi les plus grands, qui eût pu 
peindre... Le mot le plus admiré d'Edgar Degas est donc le seul 
mot prudhommesque et vain qu'il ait jamais prononcé... 

Car nul n'était moins prudhommesque, ni sentencieux que 
son auteur. En le peignant comme un juge armé d'un code et 
de balances esthétiques, en faisant de lui une réincarnation de 
M. Ingres, la légende l'a tout à fait déformé. L'homme a été 
aussi mal défini que l'œuvre. Ou plutôt, l'image qu'en a 
donnée la légende est le résultat d'un risible malentendu. 
Comme Degas ne se tenait pas à la disposition du public, on en 
conclut qu'il avait horreur du monde. Il avait horreur de la 
foule, ce qui est un peu différent, et refusait énergiquement de 
monter sur les tréteaux, en quoi précisément il se montrait 
homme du monde. De même, parce qu'il ne se précipitait 
pas dans les bras de tous ses admirateurs, on en conclut 
qu'il n'avait pas d'amis, quand c'était précisément parce 



Si REVUE DES DEUX MONDES. 

qu'il en avait, de choisis et de fidèles, qu'il ne ressentait 
aucune curiosité des indifférens. Au reste, il ne croyait pas que 
l'admiration pour une œuvre donnât au public des droits sur 
l'ouvrier, ni qu'il fût l'obligé de quiconque criait « bravo 1 » 
devant ses Danseuses. Enfin, les critiques et les amateurs qui 
faisaient son éloge dans une langue obscure et furibonde lui 
faisaient proprement horreur, et c'est pour eux, surtout, qu'il a 
émis l'aphorisme fameux : « Les lettrés expliquent l'Art sans le 
comprendre. » Même célèbre, il croyait avoir le droit de causer 
sans phonographe, de se promener sans kodak, d'ouvrir sa porte 
sans qu'un interviewer se glissât dans son atelier. Voilà à quoi 
se réduisait sa misanthropie. Mais tout cela n'était qu'une 
défense. Kn fait, Degas n'était distant que pour les artistes, 
— ceux, du moins, que leur qualité d'esprit n'avait pas fait 
entrer dans son intimité. Il n'était rogue et renfrogné que 
« dans le service, » si l'on peut dire, quand on s'adressait à lui 
comme à un « maître, » ou à un confrère, ou à un fabricant de 
peinture... Au demeurant, l'homme était sociable comme un 
homme du xviir^ siècle, spontané, prime-sautier, impétueux et 
tendre. C'est le hasard qui l'a fait le confrère des habitués du 
café Guerbois : il aurait dû aller à Ramponneau : ses vrais 
contemporains étaient Chardin, La Tour, Fragonard, les Ency- 
clopédistes; ses joies, la causerie alerte, le commerce épistolaire, 
la chronique de l'Œil-de-Bœuf. Le nom qu'on lui donnait au 
dehors. Monsieur Degas, s'il évoque un aspect de pontife ou de 
bourgeois empesé, est exactement le dernier qui lui convint. 
Pas plus qu'un rapin ou un impressionniste, Degas n'était un 
doctrinaire ou un bourgeois. 

C'est seulement dans les dernières années qu'il se mit à 
ressembler au portrait que la légende avait tracé de lui et qu'il 
mérita le nom d' « ours gris » dont il aimait jadis, lui-même, à 
s'affubler. Et cela fut l'effet des seules circonstances. Sa vieil- 
lesse fut triste, comme celle de presque tous les observateurs 
ironiques de la vie : Hogarth, Gillray, Robert Seymour, Dau- 
mier, Gavarni, Traviès. Presque aveugle, la vue trop affaiblie 
pour travailler encore, il ne peignait ou ne dépeignait plus que 
par des « mots. » On ne savait trop ce qu'il était devenu, mais 
de temps en temps, un artiste à la mode, promenant allègrement, 
dans les salles du Salon ou sur l'avenue de Villiers, sa gloire 
satisfaite, se sentait transpercé par un trait barbelé, venant on 



DEGAS ET l'impressionnisme. 55 

ne sait d'où, tombé du ciel, semblait-il, émis par un sagittaire 
mystérieux... On s'informait, on prononçait, tout bas, avec 
terreur, le nom de Degas... C'est lui qui avait dit, jadis, d'un 
jeune nourrisson des muses académiques, subitement adonné 
aux plus folles intempérances chromatiques de l'impression- 
nisme : « Le Pompier qui a pris feu 1 » Jusqu'à la fin, il décocha 
des traits semblables. On en avait une peur atroce. On lui en 
prêta qu'il ne fit pas, mais il en fit que d'autres s'attribuèrent : 
ainsi, l'équilibre se rétablit. 

Pourtant, l'homme n'était pas méchant et l'ami était sûr. 
Mais la haute idée qu'il avait de l'art lui rendait insupportables 
les prétentions et les inutilités des faux artistes. L'art n'est utile 
qu'à la condition d'être tout à fait supérieur : une œuvre secon- 
daire ne vaut pas la plus humble besogne ouvrière, puisqu'elle 
ne remplit pas le rôle utile à la vie que la besogne remplit. Ce 
point de vue, qui est le vrai, n'est que difficilement admis par 
nombre de gens qui envisagent, là, une carrière ou un dé- 
bouché dans le monde. Celui qui s'y tient est une énigme. 

Degas s'y tenait. Nature très fine, hypersensible, cuirassée 
d'ironie, comme les scarabées le sont de corne, pour moins 
sentir les heurts du chemin, ne prenant nul plaisir aux plaisirs 
des raffinés par trop de raffinement, ni des vaniteux par trop 
d'orgueil, ennuyé des théories, fatigué des personnes, exact 
mensurateur des esprits et des cœurs, se servant de son crayon 
comme d'une jauge, de ses yeux comme d'un scalpel, il demeu- 
rait, pour ses confrères, l'objet d'un étonnement prodigieux. 
Nul plus que lui ne s'éloignait du type convenu de l'artiste pari- 
sien, tel que l'étranger se le figure : fastueux et sportif, tenant 
une palette d'une main, un fleuret de l'autre, les cœurs à ses 
pieds. Nul n'était plus désintéressé. Souvent, dans ces dernières 
années, quelque grand trafiqueur d'art frappait à sa porte, les 
poches pleines de bank-notes, les mains avides, avides surtout 
d'emporter les figurines que le maître modelait. Il s'en retour- 
nait les poches toujours pleines, les mains toujours vides, par- 
fois avec quelque sarcasme collé sur l'échiné. 

L' étonnement des confrères redoublait. Lorsqu'au milieu 
de décembre 1912, à la vente Henri Rouart, son tableau des 
Danseuses à la barre atteignit 435 000 francs sur une demande 
de 200 000, et son pastel Chez la modiste 82 000 francs, comme 
on le félicitait : « Que voulez-vous que cela me fasse? dit-il, je 



'56 REVUE DES DEUX MONDES. 

suis comme le cheval qui a gagné le Grand-Prix : il n'a jamais 
que son picotin d'avoine. » Ce propos ne recelait aucune amer- 
tume : Degas n'en désirait pas plus. Quant à l'admiration qu'on 
pouvait ressentir pour son œuvre, il ne l'évaluait pas d'après 
le chiffre des achats. Il savait fort bien qu'il y a plus de désir 
spontané chez le modeste acheteur des débuts que chez le riche 
collectionneur de la fin. Si un amateur paie une œuvre d'art 
400 francs, c'est qu'elle lui plait; s'il la paie 400 000, c'est 
qu'elle a plu à d'autres. Le peintre des Danseuses ne prêtait pas 
la moindre attention à ces contingences. C'était l'ermite ou le 
religieux de l'art, à la manière française, c'est-à-dire sans 
austérité, sans extase, sans sermon, et avec un bon estoc par- 
dessus son froc, mais avec une foi et un détachement pareils à 
ce qu'on imagine chez Ugo van der Goes ou l'Angelico. 

Ainsi, à mesure que son œuvre se répandait, il se rembûchait 
dans une retraite plus profonde; plus il avait d'admirateurs et 
de disciples, plus il se sentait isolé. C'est qu'il l'était au sens 
« bourgeois » du mot : l'un après l'autre, disparaissaient ses 
amis de la première heure, une à une se taisaient les voix dont 
le timbre l'avait charmé. Et ce hautain esprit, qu'on croyait 
insensible ou indifférent aux émotions vulgaires, était bien 
plus attristé par la solitude assise à son foyer que distrait par 
la gloire. Nothing but famé! cette légende navrante d'un des 
plus beaux dessins de Dana Gibson eût été sa plainte, s'il s'était 
plaint. Dans les derniers temps de sa vie, il ne parlait presque 
plus. Il allait et venait dans sa chambre; parfois, il interrompait 
sa promenade et son silence pour demander tout à coup : 
« Et un tel? » — « Mort... » était-on obligé le plus souvent de 
répondre. — « Ah! » Et il reprenait sa promenade. On eût dit 
qu'il comptait les disparus et attendait un certain nombre mys- 
térieux pour les rejoindre. « En scène pour le III! » cris de jadis 
fièvre des coulisses, effluves des salles surchauffées, monde 
artificiel et brillant, vie haletante, fardée, toute en attitudes et 
en« mots, » tornade de vibrions lumineux, tout ce qu'évoquent 
à nos yeux les visions qu'il a fixées disparaissait dans le silence 
et dans l'ombre. Et l'on voyait surgir, derrière le beau et 
impassible visage du vieillard, la figure qu'Holbein met derrière 
toutes ses figures, celle qu'on oublie, qui n'oublie pas. 

Robert de la Sizeranne. 



LES VOIX DU FORUM 



m 



II" 

LA VINGT-TROISIÈME HEURE 



VIII 

L'hiver avait passé, puis le printemps joyeux et clair., 
Un juillet torride avait éloigné de Rome tous ceux qui en 
pouvaient sortir. Cependant Remigio n'avait pas quitté sa 
maison de la place Navone, ni presque l'étroit enclos de son 
cabinet de travail. Le paysage exotique des fontaines du Bernin, 
la façade baroque de Sainte-Agnès formaient l'horizon où se 
reposaient ses yeux lorsque par hasard il les levait du dedans 
au dehors. Mais c'était surtout au dedans, et au dedans de soi- 
même qu'il vivait; ses visites à la villa Forba étaient devenues 
de plus en plus rares; il lui semblait que Gristina se détachait 
de lui, — ou bien était-ce lui qui se détachait de Gristina ? 

Ge matin, le bruit des voix des marchandes de légumes 
et de fruits qui tenaient marché sous ses fenêtres montait 
jusqu'à lui; c'était un murmure continuel et agité dont il ne 
se préoccupait point et qui ne dérangeait en rien ses pensées. 
Il lisait. Il lisait, accoudé sur sa table, une main au front. En 
face de lui, Gino classait dans des dossiers des papiers épars. 

Ges deux hommes, que liait une fraternelle communauté 
d'idées, ne se ressemblaient d'aucune manière. Gino, de 

(1) Copyright ùy Jean Bertheroy, 1917. 

(2) Voyez la Revue du 13 octobre. 



58 BEVUE DES DEUX MONDES. 

quinze ans moins âgé, n'avait ni la complexion robuste, ni la 
force expansive de son illustre « patron. » Il était mince, 
modeste, effacé. Une enfance maladive avait laissé sur ses traits 
l'empreinte de la débilité; mais un front magnifique sous des 
cheveux abondans et juvéniles, un regard profond et méditatif 
montraient que chez lui l'intelligence l'emportait sur la matière, 
rompait l'équilibre des forces; il était de ceux dont on dit 
communément que la lame use le fourreau. Il semblait brûlé, 
desséché par cette flamme intérieure qui vivait dans sa frêle 
armature. Très grand, il courbait les épaules d'un mouvement 
naturel qui le pliait au travail; on sentait que les sports, la 
culture physique, la vie au grand air lui étaient inconnus; il 
devait les mépriser, comme un moine en cellule qui possède 
l'Univers par la seule aspiration de l'esprit. 

— Voilà, dit Remigio en repoussant un peu le livre qu'il 
lisait, voilà qui semble avoir été écrit hierl 

— Toujours Machiavel? fit Gino sans s'étonner. 

— Toujours! Son œuvre n'est-elle pas lo bréviaire de tous 
ceux qui ont cherché à comprendre quelque chose dans les 
arcanes ténébreux de la politique, dont il a fait une science 
positive, en même temps qu'un art subtil? Cet homme en 
vérité fut grand, moins encore par la connaissance qu'il avait 
acquise de ce qu'il appelait « l'égout du cœur humain » que 
par l'intuition singulière qu'il eut de l'avenir. Ecoutez ce qu'il 
mandait à la Seigneurie de Florence le 31 août 1502 : « Nous 
sommes à la fin d'une ère, à la vingt-troisième heure; nous 
assistons à un grand travail. » Alors la puissance féodale 
touchait à son terme, et l'effort du peuple allait créer une forme 
nouvelle du pouvoir. Aujourd'hui c'est la même chose, et les 
rôles seuls sont changés; nous assistons aussi à un grand 
travail; nous sommes à la vingt-troisième heure : quesortira-t-il 
de cet enfantement, de ces douleurs, de ces commotions surhu- 
maines?... S'il était là, le solitaire de San Gassiano pourrait 
peut-être nous le dire! 

— Peut-être 1 Mais ne croyez- vous pas qu'il eût ajouté à son 
Prince un chapitre définitif si, comme nous, il avait pu voir ce 
réveil de la barbarie dans le monde, le droit des peuples violé, 
les pactes entre les nations méprisés, la force brutale déchaînée 
avec une audace inconnue jusqu'à ce jour? La vingt-troisième 
heure c'est bien cela, et après ce sera la nuit... 



LES VOIX DU FORUM. 



r;9 



Remigio plaça sur les épaules de cet inquiet ses deux mains 
robustes : 

— Homme de peu de foi ! Vous tremblez pendant la tempêlo ! 
Les roulemens répercutés du tonnerre vous déconcertent, et 
vous êtes semblable à ces fauves dans les déserts ouatés de 
silence qui se terrent au fond de leurs antres pour- ne pas 
entendre ces bruits insolites. Mais nous, nous avons mieux à 
faire que de nous boucher les oreilles et de nous enfermer dans 
le désert! Nous avons à défendre notre race contre la contagion 
du mal, à empêcher la folie du mal, la folie de la guerre, de 
nous atteindre. Je compte que vous m'aiderez dans cette tâche. 
Ne m'avez-vous pas promis un jour de me prêter toute votre 
énergie, d'être un second moi-môme? 

Il embrassait Gino de son étreinte. Celui-ci, les épaules 
courbées, la tête abandonnée, connaissait à cet instant les 
délices de l'amitié pure; il reprenait courage. Adulte, il re- 
cevait un nouveau baptême. Une grâce de régénération faisait 
refleurir en lui les vertus latentes. Il se sentait prêt à affronter 
l'inconnu. 

— Ahl s'écria-t-il, je vous suivrai jusqu'au bout, pourvu 
que vous me montriez le chemin. 

— Travaillons! dit Remigio. Nous avons encore quelques 
minutes avant que j'ouvre ma porte aux indifférens. 

Dehors, le murmure confus du marché augmentait sans 
cesse. Autour des beaux éventaires les femmes se pressaient, 
et, ne pouvant tout prendre, contenaient dans leurs prunelles 
l'éclat velouté des fruits et des fleurs. En pyramides, en gerbes, 
en couronnes, c'était l'or et l'incarnat des abricots, la pourpre 
des pêches glorieuses, le vert opulent des poivrons et des prunes, 
et tant de roses, de jasmins et de narcisses que des fillettes 
aux pieds diligens avaient descendus le matin des hauteurs 
Albaines! Tout cela formait un immense tableau coloré et 
dégageait une odeur vivace, un goût de jeunesse et de fraîcheur. 
Aucune note disparate; rien ne choquait le regard. Marchandes 
et acheteuses, sous des costumes divers, portaient les mêmes 
traits harmonieux, sans dégénérescence apparente; toutes 
semblaient descendre de ces Junons, de ces Minerves ou de ces 
Dianes qui dans les vestibules des Musées, au seuil des villas 
urbaines, accueillaient la vie d'un sourire amical et fier. Et les 
plus vieilles, qu'elles fussent coiff'ées du rectangle de velours 



GO IlEVUE DES DEUX MONDES.: 

grossier, ou du chapeau de fines dentelles, échangeaient des 
regards rendus bienveillans par tout ce qu'elles avaient appris 
de la cruauté ou de la douceur des choses... 

Dix heures sonnaient aux horloges de Sainte-Agnès quand 
Aida sortit de l'église ; chaque jour à pareille heure elle traver- 
sait la place pour rentrer dans la maison de son père. Mais elle 
s'arrêtait en chemin : elle se savait attendue. Ce rendez-vous 
tacite se renouvelait quotidiennement; tantôt c'était autour de 
la grande fontaine, ou près du collège des Innocens ou devant 
la façade du palais Pamphili que Bernard guettait sa venue; 
et, dès qu'il l'apercevait, descendant les degrés du portique, 
il s'avançait à sa rencontre, empressé, joyeux et plein d'une 
amoureuse audace. 

Depuis son retour de Vienne, il avait tellement changé! 
Il avait pris le regard et les manières d'un homme. Ce n'était 
plus l'adolescent capricieux et versatile qu'elle avait connu 
naguère. Quand il lui tendait la main et qu'il pressait la sienne, 
elle comprenait que maintenant il était sorti de la période qui 
précède l'affranchissement de la volonté. La camaraderie de 
leurs jeunes années s'était transformée en un sentiment déli- 
cieux, fait d'un indéfinissable mélange de sécurité et d'incer- 
titude. Ils étaient sûrs de leur mutuelle affection, mais ils 
ignoraient ce qu'elle leur réservait pour l'avenir. Jamais ils 
n'avaient échangé aucune promesse, aucun aveu; ils se conten- 
taient de se voir le plus souvent possible, le matin sur cette 
place grouillante de monde, l'après-midi à la villa Forba, ou 
dans quelque promenade aux entours de Rome. La plus grande 
liberté leur était laissée; ils en usaient ingénument, allè- 
grement, sans scrupule ni arrière-pensée gênante. L'intimité 
de leurs parens leur servait pour ainsi dire de tutelle; il ne 
serait pas venu à l'esprit d'Alda qu'elle pouvait courir un risque 
auprès de Bernard, même lorsque leur tête-à-tête se prolongeait 
dans la solitude; le trouble de l'amour n'avait pas encore 
envahi son cœur, et sa jeune sagesse, déjà avertie, la mettait 
à l'abri d'une surprise des sens. Quant à Bernard, il éprouvait 
une douce fierté de la confiance qu'Aida lui témoignait; ce 
n'était point un flirt, ni une intrigue qu'il cherchait auprès 
d'elle. Elle le séduisait justement par cette dignité simple, cette 
belle fraîcheur d'âme qui la rendait si différente des autres 
jeunes filles qu'il avait rencontrées dans le monde cosmopolite 



LES VOIX DU FORUM. 



Gl 



OÙ il fréquentait d'habitude. Et il accourait vers elle d'un élan 
toujours plus vif. 

Ce matin, elle portait une robe de charmeuse blanche qu'elle 
mettait sans doute pour la première fois; ses cheveux d'un blond 
roux sur cette blancheur opaque la faisaient d'or et d'ivoire, 
chryséléphantine, et infiniment pre'cieuse. Elle descendait 
entre les colonnes du portique et, d'un regard circulaire, le 
cherchait sur la vaste place agonale qui avait gardé la forme 
du cirque sur lequel on l'avait élevée. Les eaux jaillissantes, 
l'architecture mouvementée de l'église, l'animation du marché 
fleuri, tous les jeux de la lumière et des sons, se portaient 
comme lui au-devant de cette apparition charmante et la 
saluaient d'un chœur unanime. En réalité, Bernard ne voyait 
qu'elle et s'enivrait de la prescience que c'était lui seul qu'elle 
voyait. Ils furent bientôt l'un près de l'autre; leurs mains se 
touchèrent; Aida avait enlevé ses gants; ses doigts, fins et lisses, 
donnèrent au jeune homme l'impression d'un effleurement 
de baisers; il tressaillit. Mais il reprit vite sa quiétude ordi- 
naire. D'un pas raisonnable, il marchait silencieux à côté d'elle. 
Qui donc aurait pu s'apercevoir de ce fugitif émoi? Ils s'enfon- 
cèrent dans la foule autour des éventaires embaumés. 

Que de roses, que de jasmins, que de narcisses 1... Aida dit 
en souriant : 

— Il aura fallu la nuit entière pour les cueillir'. Cette 
grande nuit de clair de lune!... Avez-vous remarqué comme le 
ciel était beau? C'était un immense dôme de cristal dans lequel 
les constellations semblaient nager. 

— Oui, dit Bernard, j'ai voulu lire comme d'habitude avant 
de me coucher; puis à minuit j'ai ouvert ma fenêtre et j'ai eu 
honte de ma pauvre petite lumière électrique devant cette 
splendeur des astres. 

— Moi, reprit-elle, je n'ai pu dormir. J'ai fait la veillée 
avec les étoiles. Je songeais à tant de choses! On ne se figure 
pas ce que l'esprit peut devenir agile quand il entre en com- 
munication avec l'infini. C'est une surprise semblable que 
doivent éprouver les aviateurs quand ils s'élèvent à des hau- 
teurs insoupçonnées; encore sont-ils esclaves de leur appareil, 
tandis que le rêve serait de s'envoler corps et âme aussi loin, 
aussi haut que monte le désir. 

IJernard la plaisanta avec gentillesse ; 



62 REVUE DES DEUX JMOKDES. 

— Seriez-vous de l'école de nos futuristos? Ceux-ci préten- 
dent sérieusement que des ailes dorment dans la chair de 
l'homme. 

— Pourquoi pas? fit-elle sans s'étonner. 

Cette hypothèse les amusa un instant; mais les fleurs réelles 
et tangibles tentaient Aida. Elle s'empara de tout ce que ses 
bras pouvaient tenir, laissant à Bernard le soin de payer son 
emplette. 

— Je vais en mettre dans toute la maison ! Père est comme 
moi : il adore les roses et les narcisses. Quant à Gino, je crois 
bien qu'il est indifférent à toutes les beautés de la nature. 

— Qu'aime-t-il donc? demanda Bernard. 

— Les idées! Non pas celles qui restent à l'état de lettre 
morte, de rêverie inutile, mais celles qui ont un visage, une 
bouche, des bras, des jambes, qui se répandent à travers le 
monde pour le bien de l'humanité. Je ne crois pas qu'il aime 
autre chose dans la vie, ou, du moins, c'est ce qu'il préfère. 

Ils étaient arrivés devant la maison étroite et haute que 
Remigio Benté occupait. Cependant ils ne se séparèrent pas 
encore. Curieux, Bernard regardait les fenêtres dont les vitres 
égales luisaient d'étage en étage. Il dit : 

— Vous allez me trouver bien indiscret : je cherche à 
deviner à travers laquelle de ces vitres vous contemplez, la nuit, 
les étoiles.: 

— Ce n'est pas indiscret. Vous voyez le petit belvédère qui 
surmonte le toit tout au milieu? Ma chambre se trouve exac- 
tement au-dessous. De là, je puis contempler tout h mon aise 
le ciel, l'horizon lointain, et même les clochetons chinois de 
Sainte- Agnès. 

— Et même les clochetons chinois de Sainte-Agnès? répéta 
Bernard en riant. En vérité, je ne pense point que ce soit là ce 
qui vous enchante. N'est-ce pas une saillie commune parmi les 
Romains que d'assurer que, si le Nil de la grande fontaine 
détourne la tête, c'est pour ne point apercevoir cette architec- 
ture tourmentée, ces tourelles qui ressemblent à des pagodes, 
et ces anges qui s'élancent dans le vide pour y dérouler les 
armes des Pamphili? 

— Eh bien! moi, je l'aime, cette architecture dont on médit 
volontiers. Elle me plaît par sa bizarrerie, par sa folie de vou- 
loir se mettre en marche, de rompre avec l'immobilité éternelle 



LES VOIX DU FORUM. , 03 

de la pierre. En plein jour, elle peut paraître incohérente. Mais 
si vous l'aviez vue, cette nuit! L'église montait dans le clair de 
lune, elle allait vraiment au-devant des astres. Si c'est une 
gageure qu'a faite celui qui l'a bâtie, eh bieni rendons-lui jus- 
tice : il a réussi le tour de force! 

Ses roses appuyées à la ceinture, elle se renversait un peu 
en arrière. Bernard admirait sa souple cambrure, la belle 
attache de son cou d'ivoire, et cette douce lumière qui des yeux 
mi-clos tombait sur le pur visage. Il aurait admiré au surplus 
la façade baroque de l'église, l'exotisme exaspéré des fontaines, 
et tout ce qui entourait la beauté matinale d'Alda, si elle l'eût 
exigé. Il ne se déciddit pas à prendre congé d'elle. Soudain des 
gamins envahirent la place; courant et criant tous ensemble, 
ils offraient aux passans les journaux fraîchement imprimés 
qui contenaient les nouvelles : 

— La guerre 1 La guerre 1 

C'était donc vrai? Il y avait donc la guerre quelque part? 
Quelque part, là-bas sur les confins de la France et de la Bel- 
gique, on se battait, on s'entre-tuail; le sang coulait; la souf- 
france se multipliait de minute en minute?...; 

Aida et Bernard l'avaient oublié. 

IX 

L'antichambre dans laquelle Remigio faisait attendre ses 
visiteurs était la plus vaste pièce de la maison; elle avait des 
allures de cour arabe, avec un grand palmier au centre et, à 
l'entour, des sièges anciens recouverts de cuir de Cordoue. 
Malgré ses proportions majestueuses, il était rare qu'elle ne fût 
pleine aux heures des audiences; quelquefois même les« cliens » 
débordaient jusque sur le palier de l'escalier où ils tenaient des 
conversations à voix basse et où ils allumaient Içur cigare. Ils 
savaient que la matinée s'écoulerait là tout entière pour dix 
minutes d'entretien avec le puissant patron, qu'ils venaient 
consulter ou solliciter. 

Aujourd'hui l'affluence était plus considérable encore et la 
qualité des gens plus notoire. Deux ou trois soutanes à liséré 
rouge tranchaient sur l'uniformité des vêtemens civils; il y 
avait certainement, parmi ces hommes décorés qui se pres- 
saient dans les angles, des sénateurs et des députés de Monte- 



64 REVUE DES DEUX MONDES.: 

Citorio; il y avait des officiers en tenue bourgeoise et des 
membres de l'aristocratie romaine que l'on reconnaissait à leur 
façon de se tenir à l'écart, silencieux et dignes, presque mena- 
çans. Sur la banquette circulaire qu'ombrageaient les palmes 
du grand dattier, des hommes plus jeunes étaient assis; ils 
échangeaient des paroles brèves, tout en observant les entrées 
et les sorties des visiteurs; ce devait être une commission de 
l'un des groupes les plus actifs de la politique dissidente, les 
nationalistes, ou les démocrates qui possédaient dans la presse 
des organes influens et se vantaient de diriger les courans 
de l'opinion. Pas de femmes, pas une seule! Gino allait et 
venait entre les groupes, faisant patienter ceux-ci, essayant 
d'éliminer ceux-là: tâche ingrate et qu'il n'aimait point; il 
Taccomplissait néanmoins avec une conscience et un tact dont 
Remigio le félicitait en souriant, lorsqu'ils se retrouvaient en 
tète à tête après ces réceptions fatigantes. 

L'un des « Monsignori » s'était approché. Fin et prudent, 
il voulait savoir quelles étaient les idées de l'illustre Benté 
sur la marche future des événemens. Il feignait de n'en avoir 
aucune lui-même et répétait après chaque phrase : « Dieu seul 
peut savoir ce qu'il adviendra de nous! — Sans doute, répondit 
enfin Gino; mais alors. Excellence, pourquoi vous donner tant 
de peine? A votre place, je m'en remettrais uniquement à la 
sagesse divine. — Oui, oui, dit le prélat en agitant un peu sa 
main violette, ce serait plus simple en effet; mais nous ne 
sommes pas fatalistes k la manière des musulmans; nous profes- 
sons que, si Dieu gouverne le monde, il écoute aussi les prières 
de ses créatures; nous devons donc prévoir la tempête, afin de 
le supplier de la détourjier de nos voies. N'est-il pas vrai? » 
Malgré ces invites, Gino restait secret; il quitta )e diplomate 
en soutane, pour aller faire prendre patience à un autre haut 
personnage, qu'il avait reconnu parmi les nouveaux arrivans : 
c'était un prince tchèque que l'on disait très bien en cour, et 
chez lequel Remigio fréquentait quelquefois; de stature élevée, 
le monocle à l'œil, la moustache brillante, il alliait à son 
allure hautaine un certain bon garçonnisme qui le rendait 
sympathique dès les premières paroles échangées. « Eh bien ! 
cria-t-il à son interlocuteur, le rêve a pris fini L'hydre de la 
discorde s'est réveillée et souffle son poison à travers le monde. 
Les peuples frères, quelle utopie! Du jour où il y eut deux 



LES VOIX DU FORUM. 



65 



frères sur la croûte terrestre, il y eut déjà l'envie et la haine : 
Caïn et Abel! Vous aurez beau faire, vous n'empêcherez pas le 
premier meurtre d'avoir contenu en soi toute l'histoire du 
genre humain! » II parlait haut, avec le dessein évident d'être 
écouté; sa voix sonore traversait la vaste antichambre et se 
cognait aux angles des parois comme une balle élastique; mais 
soudain il se tut : la porte venait encore de s'ouvrir, et cette 
fois c'était une femme qui entrait, précédée par le vieux 
concierge romain, à l'uniforme chamarré. Elle portait une 
voilette blanche dont les broderies épaisses masquaient entière- 
ment son visage, et sa démarche, hiératique aussi, défiait les 
curiosités. Elle fut s'asseoir dans un fauteuil, tout près du 
cabinet où se tenait Remigio. Certainement elle devait être 
assurée d'être reçue la première. Le grand silence qui s'était 
établi tout à coup ne semblait pas la gêner. Elle seule mainte- 
nant paraissait à l'aise au milieu de tous ces hommes inquiets 
et nerveux, que sa présence rendait plus fébriles. — Que 
venait-elle faire ici? De quelle mission était-elle chargée? On 
l'avait vue glisser sa carte en arrivant : quel nom portait cette 
carte? Quelle physionomie recouvrait ce voile attaché avec une 
élégance toute mondaine et qui était là cependant comme un 
rempart inviolable entre le monde et celle qui le portait? Ce ne 
pouvait être quelque idée galante qui l'amenait; l'heure n'était 
point à la galanterie, à l'amour; l'heure était aux pensées 
graves, aux préoccupations douloureuses. La péninsule, du 
Nord au Sud, avait frémi lorsqu'avait éclaté la guerre entre 
l'Allemagne et la France; une angoisse indicible étreignait les 
cœurs. Jamais le ciel latin, le ciel des antiques triomphes, n'avait 
paru aussi sombre, jamais l'horizon aussi douteux. Engagée 
dans la Triplice, l'Italie serait-elle obligée de suivre les Ger- 
mains dans leurs entreprises funestes? Le peuple se révoltait à 
• cette idée; mais que savait-on de ce qui se passait dans les 
hautes sphères où se décident la vie et la mort des peuples? 

La visiteuse inconnue, après une brève attente, avait 
franchi le seuil du cabinet de Remigio. Alors les conversations 
reprirent. Personne n'ayant l'indiscrétion de se livrer à des 
commentaires, ce fut un échange de paroles insignifiantes en 
apparence; les groupes s'isolaient de plus en plus; les diffé- 
rences d'opinions et de sentimens se marquaient dans ces 
apartés où chacun réservait sa pensée secrète. 

TOME XLIl. — 1917. 5 



66 REVUE DES DEUX MONDES. 

Cependant, le prince tchèque, laissant tomber son monocle, 
avait fait un signe à Gino : <( N'est-ce point la comtesse Gris- 
lina de Lodaiz qui vient de nous obliger h lui céder le pas? Ou 
je me trompe fort, ou cette femme est appelée à jouer un rôle 
prépondérant dans les actions qui se préparent. J'ai eu occasion 
de la rencontrer autrefois à Vienne ; elle ressemble étrangement 
à certaine autre Gristina, Trivulce de Belgiojoso,qui fut l'un des 
apôtres les plus agissants de l'indépendance italienne, et que le 
gouvernement s'empressa d'ailleurs d'exiler. Ces créatures-là 
sont dangereuses, surtout lorsqu'elles sont belles, et votre grand 
patron ferait sagement de s'en méfier. » 

Puis, sentant que peut-être il était allé trop loin, il ajouta 
plaisamment : 

— Vous autres Romains, vous avez toujours cru aux Egé- 
ries, aux Sibylles et aux Sirènes. La femme est à la base de 
votre politique réaliste et sentimentale... Mais, après tout, ces 
choses ne me regardent point. 

Remigio avait accueilli son amie en levant les bras au ciel. 
Certes, il était heureux de la revoir ; encore cùt-il préféré que 
ce fût ailleurs et dans un autre moment. Elle avait remonté 
son voile et lui montrait son visage ardent, tourmenté. Cette 
expression violente dérangeait l'harmonie habituelle de ses 
traits et leur enlevait ce qui leur restait de jeunesse. Le cos- 
tume sévère qu'elle portait pour passer plus facilement inaper- 
çue, achevait de changer son apparence. 

— Ah ! s'écria-t-il, pourquoi ète.s-vous venue ici ce matin, 
alors que tant de gens m'attendent? Il fallait m'appeler ! au 
premier signe, je serais accouru vers vous. 

— C'était précisément ce que je ne voulais pas, répondit 
Gristina posément.. Je tenais à vous voir ici, dans le milieu 
même de voire aclioii, ot sans perdre une minute de plus. 

\\ comprit et s'inclina. Il savait que, lorsqu'elle était ainsi, 
avec ce pli sévère entre les yeux, rien ne pouvait la faire chan- 
ger de résolution. Il se raidissait lui-même, afin de garder sa 
volonté intacte. Allaient-ils tous deux se trouver en antago- 
nisme et se découvrir ennemis? Quelle surprise lui réservait 
cette visite inattendue? Gristina semblait avoir oublié leur 
intimité ancienne; à peine, distraitement, lui avait-elle serré le 
bout des doigts ; elle ne voulait sans doute se servir que d'armes 



LES VOIX DU FORUM. 



67 



loyales, sans user de son charme féminin ni de l'attrait de 
leurs souvenirs. Il se sentait plus troublé qu'elle, plus profon- 
dément divisé et ému. Cette tète si chère, si belle encore 
quoique redoutable, il aurait aimé la prendre entre ses mains 
et lui faire redire tout ce qu'elle avait exprimé autrefois de 
tendresse et de douceur, il aurait aimé retrouver ces puérilités 
délicieuses qui reposent des longs soucis. Mais Cristina ne l'en- 
tendait pas de la sorte ; elle était venue dans un autre dessein, 
dans un dessein pareil à celui des solliciteurs dont l'antichambre 
était pleine. 11 s'agissait pour elle de gagner Remigio à la cause 
qu'elle défendait. 

— Vous me connaîtriez bien mal, dit-elle enfin, si vous 
pouviez supposer que je resterais indilTérente ou inactive quand, 
jusqu'au plus obscur de ses enfans, l'Italie tout entière vit des 
heures d'anxiété terrible. Ne vous êtes-vous pas demandé ce 
que je ferais pour le bien de ma patrie et comment je rempli- 
rais mon devoir? 

— Le devoir des femmes, reprit Remigio, doit se juxtaposer 
au nôtre. Il consiste surtout à prêcher la concorde et l'union, 
à apaiser les querelles, à contribuer à resserrer les liens de la 
grande communauté humaine. 

— Voilà qui serait parfait s'il n'y avait pas ce fait brutal : 
la guerre! Remigio, des hauteurs où vous planez, vous ne 
pouvez vous imaginer tout ce qui se passe en dehors des milieux 
officiels, ni quelle pression formidable est exercée sur l'opinion 
pour l'amener à accepter de suivre l'Autriche et l'Allemagne 
dans le conllit. C'est un immense iilet jeté sur nous avec toutes» 
sortes d'appâts et de ruses. On nous tente par l'or, par les 
paroles captieuses, par les promesses séduisantes. On nous 
offre tout ce que nous pouvons souhaiter... Du haut en bas de 
l'échelle sociale, les effets sont calculés selon le résultat que 
l'on attend. Brutalement ou càlinement on fait le siège de 
chaque conscience. Pas un salon, pas une salle de théâtre ou 
de cinéma, où l'élément impur ne se glisse... et pendant ce 
temps vous autres, les penseurs, les philosophes, vous croyez 
encore au bienfait de vos théories humanitaires, et vous laissez 
le venin s'infiltrer de plus en plus dans la nation. 

(( Eh bien! j'aime mieux écouter le peuple! Descendez dans 
larue, interrogez le premier ouvrier se rendant à son travail, et 
demandez-lui ce qu'il pense de la contrainte odieu.se que nous 



68 REVUE DES DEUX MONDES., 

subissons ; il vous répondra : « Trente et Trieste !^ » Ceux-là ont 
d'autres espoirs, d'autres ambitions! Remigio, nous avons déci- 
dément cessé de nous comprendre. 

— Dites plutôt, Gristina, qu'un nuage obscur passe entre 
nous; mais il se dissipera, ce nuage, et vous reconnaîtrez que 
la même divine lumière nous attire, la divine lumière de 
l'Amour! 

— Je ne le crois point, fit-elle. 

Cependant pouvait-elle échapper tout à fait aux emprises de 
l'homme qui si longtemps l'avait subjuguée ? Debout devant 
elle, Remigio la considérait avec une sorte de stupeur muette, 
comrpe un enfant que l'on n'ose gronder parce qu'on le chérit 
trop égoïstement. Elle se jeta dans ses bras. 

— Ah ! murmura-t-elle, ce n'est pas le sang versé qui cause 
les plus cruelles blessures; les plus cruelles blessures, ce sont 
celles que fait en nous le regret de ce que l'on a perdu ! 

Elle pleurait maintenant, détendue et tout amollie contre sa 
poitrine. Il baisa ce front brûlant derrière lequel couvait un 
terrible feu. 

— Nous ne pouvons nous séparer ainsi, dit-il. Cristina, 
permettez-moi d'aller vous retrouver ce soir. 

— Ce soir, mon ami, je ne serai pas à la villa Forba. C'est 
le samedi de la comtesse Alvirando, et j'ai plusieurs raisons de 
n'y pas manquer. 

Puis, se ravisant tout à coup : 

— Pourquoi n'y viendriez-vous pas aussi ? Vous êtes cer- 
tainement sur la liste des invités ; et, d'ailleurs, ses réceptions 
sont ouvertes. 

— Je le sais, hésita Remigio. J'ai fréqueinté son salon alors 
que je me faisais encore une loi de figurer dans ces parades 
mondaines ; mais je n'y trouve plus aucun intérêt, je l'avoue, 
et j'ai complètement renoncé à cette perte de temps inutile. 

— Vous avez tort ! On apprend quelquefois plus de choses 
autour d'une coupe d'asti que dans le cabinet d'un ministre»- 
Allons! faites un effort! Venez ce soir chez Donna Alvirando; 
vous ne vous en repentirez point. 

— J'irai donc, dit Remigio, quand ce ne serait que pour 
vous obéir. 

Ils se regardèrent, satisfaits l'un de l'autre. Leur indestruc- 
tible amitié les avait une fois encore sauvegardés du piège que 



LES VOIX DU FORUM. 69 

tendent, entre les gens qui s'aiment, les passions belliqueuses 
de l'esprit. Et le visage de Gristina avait retrouvé sa grâce. Elle 
abaissa rapidement son voile pour retraverser l'antichambre. 

Dans la nuit claire semée d'étoiles, le palazzo Alvirando for- 
mait comme une constellation plus brillante qui de loin atti- 
rait les regards. Malgré l'ancienneté de ses murailles élevées au 
plus beau moment de l'architecture civile de la Renaissance, il 
paraissait frais et nouveau, adapté au goût moderne et magni- 
fiquement organisé pour des réceptions luxueuses. Remigio, en 
montant les degrés fleuris du péristyle que drapaient des pentes 
de velours rouge, se rappelait le temps déjà lointain où il y 
était entré pour la première fois. Il y menait sa jeune femme, 
qui bientôt devait le laisser veuf, après avoir mis Aida au 
monde. Il venait de faire ses débuts dans la vie politique et 
il commençait à coni|pter parmi les personnalités en vue de la 
société romaine. Sans doute, si ce grand deuil n'avait pas 
assombri sa vie, n'eût-il pas renoncé aussi complètement aux 
relations mondaines ; mais sa liaison avec Gristina, loin de le 
jeter vers le monde, l'en avait éloigné au contraire, en lui 
apportant tout ce qu'il pouvait souhaiter. Il avait travaillé; il 
s'était complu dans la méditation et dans l'étude, et il s'éton* 
nait de se retroiiver ce soir vieilli, seul et illustre entre ces 
rampes étincelantes.Gependant des personnes le reconnaissaient 
et s'empressaient autour de lui. On le félicitait, on semblait 
tirer bon augure de son retour dans l'un des salons les plus 
intluens de la capitale. Bien qu'on fût au milieu d'août, les 
réceptions de Donna Alvirando continuaient à être suivies par 
tous ceux que les inquiétudes de l'heure empêchaient de courir 
aux villégiatures habituelles; cet été ne ressemblait pas aux 
autres : la saison restait dans Rome ; et dans Rome se trouvaient 
toutes les attractions, toutes les informations dont on était 
avide. Les partis s'observaient. On vivait dans une perpétuelle 
attente. Qui donc aurait préféré les délices des plages en vogue 
à cet air enfiévré, excitant, chargé d'électricités contraires? 

Quand Remigio pénétra dans la vaste galerie sur laquelle 
s'ouvraient les pièces d'apparat, il chercha Gristina des yeux; 
mais elle n'était pas arrivée encore. Il aperçut la maîtresse de 
la^maison dont la beauté blonde et opulente, ornée de lourds 
joyaux, contrastait avec le type plus sévère des autres femmes,. 



70 



REVUE DES DEUX MONDES.i 



La comtesse était d'origine germanique ; mais, née et élevée 
en Italie, elle n'avait changé ni d'habitudes, ni de langage en 
épousant l'héritier de l'antique famille Alvirando. Dans ce 
cadre purement latin, parmi les chefs-d'œiîvre de l'art classique, 
elle se sentait aussi à l'aise que l'était son mari, et tous deux, 
très unis, assurait-on, très aimés de leurs amis innombrables, 
ils formaient un couple d'élite auquel rien ne manquait pour 
être heureux. 

Au salut du nouvel arrivant Donna Alvirando répondit par 
le plus flatteur des sourires. Elle lui tendit la main, comme si 
elle l'eût vu la veille et s'informa avec intérêt de la santé de sa 
fille : 

— Il aurait fallu me l'amener, dit-elle; je sais que vous ne 
l'avez pas encore présentée dans le monde, mais j'aurais été 
heureuse de lui servir de marraine en cette occasion. 

Cependant le salon se remplissait peu à peu; une impression 
d'élégance, que n'altérait nulle fausse note, sortait de cette 
réunion choisie, comme l'odeur fine d'un bouquet. Un bruit 
discret de paroles, une animation contenue, bien qu'incessante, 
accompagnait les rites en usage parmi ces favoris de la fortune; 
chaque fois qu'un nouvel arrivant apparaissait à l'entrée de la 
galerie, et que son nom était lancé avec une emphase retentis- 
sante, il se faisait un petit silence; on le regardait s'avancer; 
on jugeait d'un coup d'œil la valeur sociale qu'il représentait ; 
et, si c'était une femme, on savait aussitôt le chiffre desdiamans 
et des perles qu'elle portait sur ses épaules ou au diadème de sa 
chevelure. Tout à coup Remigio, qui causait avec un diplomate 
étranger, éprouva un petit émoi : Gristina venait d'entrer. D'un 
regard de ses yeux cillés elle le saluait au passage, tout en se 
dirigeant vers Donna Alvirando. Elle marchait avec cette sou- 
plesse, cette eurythmie qui lui donnaient tant de grâce. Sa tête 
fière, passionnée et changeante, prenait une expression inat- 
tendue d'être sertie par le feu des pierreries précieuses. Le 
décolleté de son buste ne ressemblait point à celui des autres 
mondaines présentes; il était plus chaste et plus audacieux à la 
fois, et traçant une ligne onduleuse autour de la gorge, en 
épousait exactement les contours; la beauté de ses bras nus 
égalait celle de la Junon Lucinienne; elle les laissait tomber 
doucement le long de sa taille, sans embarras comme sans 
recherche. « Ah! se disait Remigio, pourquoi faut-il que le 



LES VOIX DU FORUM. 



71 



temps, en passant entre nous, nous ait aussi profondément 
séparés? Nous sommes sur les deux rives opposées du fleuve 
qui s'élargit à mesure qu'il court vers son engloutissement.. 
Gomment pourrions-nous jamais nous rejoindre? » 

L'arrivée de Gristina avait ramené les invités au centre bril- 
lant des salons. Maintenant les conversations se faisaient plus 
générales; les élémens divers se rapprochaient. Un personnage, 
que la maîtresse de la maison semblait entourer d'égards parti- 
culiers, se tenait debout sous le grand lustre qui jetait une pro- 
fusion de gerbes lumineuses; il parlait avec un accent légère- 
ment exotique d'autant plus inattendu sur ses lèvres que la 
langue dont il se servait était plus pure et plus choisie. Grand, 
mince, blond, les yeux lumineux, la moustache en brosse, il 
appartenait à cette catégorie d'hommes richissimes que leur 
fortune rend à peu près semblables extérieurement dans tous 
les pays. Il avait été difficile à première vue de déterminer sa 
nationalité exacte. On aurait même pu le croire Italien, si préci- 
sément il n'eût protesté aussi haut de son amour pour l'Italie, 
de son admiration pour les artistes, pour les écrivains, pour les 
savans de la Péninsule. 

— Vivre autre part qu'à Rome, déclarait-il, c'est vivre en 
exil. Là seulement on possède toutes les ressources de la sensi- 
bilité et de l'intelligence. Ailleurs, ces sensations ne se perçoi- 
vent que par rayonnemens successifs; à Rome, on les ressent 
ensemble et dans leur plénitude. C'est la raison pour laquelle 
j'ai élu domicile dans cette ville admirable que j'aime entre 
toutes et qui est devenue ma véritable patrie. Si Dieu le permet, 
j'espère y réaliser avant peu un projet qui me tient beaucoup 
au cœur. 

Quel était donc ce projet? On se le demandait de groupe en 
groupe. Seuls, certains privilégiés le savaient déjà et le racon- 
taient à voix basse. Il s'agissait d'établir un grand parc d'avia- 
tion derrière le vaste domaine que le milliardaire venait 
d'acquérir sur la Ripetta, ancienne demeure seigneuriale qui 
jadis étendait jusqu'au Tibre ses chênes verts, ses bosquets, 
l'enchantement de ses jardins paradisiaques. Tout cela était 
tombé à l'abandon, et maintenant tout cela allait reprendre une 
vie nouvelle, grâce au miracle de l'or qui allait changer en 
ruche bourdonnante cette désuétude. On disait que le principal 
des travaux était terminé et que dans quelques mois, quelques 



72 REVUE DES DEUX MONDÉS.i 

semaines peut-être, Rome serait dotée d'une force d'expansion 
de plus. D'ailleurs, ces initiatives étaient fréquentes et de tous 
côtés une activité merveilleuse se manifestait. On assistait à 
une renaissance des énergies, à une surtension de la volonté 
humaine. 

Intéressé, Remigio écoutait ces propos. Il éprouvait une 
curiosité bienveillante à l'égard de l'étranger qui de sa fortune 
faisait un si noble usage; il eût aimé le féliciter. Mais Cristina 
s'était rapprochée de lui, confidentielle : 

— Vous ne connaissez pas ce grand seigneur généreux qui 
nous couvre de sa protection, comme tant d'autres? Ils sont 
légion ceux qui s'autorisent du culte qu'ils prétendent rendre 
à notre patrie pour y implanter leur domination. Ils se disent 
Romains d'adoption et citoyens du monde. Prenons garde ! Les 
corneilles prophétiques du Gapitole avaient appris au temps des 
dentiers empereurs cette phrase lapidaire : « Tout est pour le 
mieux! » et bientôt après, Rome tombait aux mains des Bar- 
bares. Ne soyons pas, comme ces oiseaux menteurs, imprudens 
et aveugles. Ne répétons pas la phrase lapidaire. 

Elle souriait derrière son éventail, qu'elle agitait nerveuse- 
sement sur ses cils baissés. 

Remigio avait compris. 



Depuis son retour à la villa Forba, Bernard avait modifié le 
Irain de ses habitudes, en même temps que l'axe de ses senti- 
mens était changé. Il avait renoncé aux distractions turbulentes 
et il évitait de se retrouver avec ceux de ses camarades dont les 
idées étaient séparées des siennes. Il avait même conscience 
qu'entre sa mère et lui une opposition semblable s'élevait de 
plus en plus, malgré l'étroite affection et la douce intimité du 
passé.) D'ailleurs Cristina, lancée désormais dans le tourbillon 
de l'existence active, restait peu à la maison. Bernard ne la 
voyait guère qu'aux heures des repas; encore arrivait-elle en 
retard, presque toujours, et hérissée de préoccupations étran- 
gères. Ils échangeaient en hâte quelques paroles, puis Cristina 
repartait dans l'auto, laissant son fils absolument libre de dis- 
poser de lui-même, comme si elle eût eu à dessein de ne le point 
gêner et de s'effacer de sa vie pour céder la place à une autre.i 



LES VOIX DU FORUM. 



73 



De fait, Aida occupait maintenant toutes les pensées du 
jeune homme. Elle aussi jouissait d'une liberté à peu près 
complète, à laquelle tout concourait : la saison, les circonstances 
et surtout sa situation de demi-orpheline qui de bonne heure 
l'avait faite maîtresse de ses actes. Gomment d'ailleurs ces deux 
adolescens, renouant la chaîne de leurs jeux anciens, ne se 
seraient-ils' pas rapprochés? Ils avaient repris, sans y songer, le 
tutoiement de leurs jeunes années; ils se sentaient fraternels, 
joyeusement fraternels, en confiance, avec quelque chose de 
plus chaleureux et de plus tendre. Leurs rendez-vous quotidiens 
les conduisaient chaque jour un peu plus loin de leur point de 
départ. C'était un enchantement pour eux d'aller ainsi à la 
découverte hors des Portes, ou dans cette grande Rome dont on 
n'a jamais fini de connaître les beautés. Aida était un délicieux 
guide; mais Bernard, dans ces courses errantes, cherchait plutôt 
que le plaisir d'étudier des lieux célèbres, celui de surprendre 
les émotions du cœur de sa petite compagne. Elle lui apparais- 
sait à la fois simple et secrète, naïve et profondément sagace.i 
Et il apercevait en même temps dans le fond de son propre 
cœur une infinité de nuances qu'il ignorait encore. Ainsi cette 
curiosité passionnée qui fait le fond et presque la raison d'être 
de l'amour les poussait toujours davantage à se rapprocher l'un 
de l'autre. 

L'avant-dernier dimanche de septembre ils étaient retournés 
à leur promenade favorite. C'était cette colline basse de l'Aventin 
sur laquelle se cachait le couvent où Aida avait été élevée, 
parmi les bosquets et les vignes qui y subsistaient encore. Là 
elle retrouvait l'àme fraîche de ses souvenirs, et mille douceurs 
ingénues qu'elle faisait partager à Bernard. Leurs plus belles 
confidences, c'était là qu'ils les avaient échangées, le long du 
vicolo charmant bordé de poivriers et de lauriers-roses qu'ils 
suivaient pour arriver au plateau désert. Autour d'eux le grand 
silence de l'été planait sur la ville que le soleil enluminait de 
touches précieuses. Ils s'asseyaient cote à côte près des jardins de 
Sainte-Sabine, ou à l'ombre du Prieuré de Malte; le miracle de 
leur jeunesse leur rendait fraternelles les ombres formidables 
du passé. Ils soulevaient sur leurs épaules le poids de ces 
ombres géantes. Ils s'aimaient. Ils étaient heureux. 

Ce jour-là ils s'étaient attardés davantage dans leur course, 
comme s'ils ne devaient plus revenir. Les anciennes vignes des 



74 REVUE DES BlUX MONDES. 

Borghèse et des Pamphili étaient déjà vendangées et tous les 
bosquets portaient sur leurs feuillages les chaudes couleurs de 
l'automne. Un vent lourd labourait la colline. Aida, oppressée, 
avait pris le bras de Bernard : 

— Il faut rentrer, maintenant. Je crains qu'un orage ne 
nous surprenne. 

Mais le jeune homme l'avait rassurée : 

— Non! NonI Regarde : le ciel est bleu de tous les côtés. 
Nous avons le temps de redescendre jusqu'à la vieille muraille 
d'Aurélien, et nous reviendrons par le fleuve. 

— Comme tu voudras ! dit Aida. 

Elle acceptait allègrement de courir ce risque avec lui. Bien 
mieux, sa crainte se changeait en un sentiment de plaisir, une 
sorte de plaisir capiteux et presque sensuel dont elle n'avait pas 
encore éprouvé l'impression. Elle s'appuyait davantage sur le 
bras de son camarade d'enfance. Elle parlait plus vite, plus 
haut, le front dans le vent déchaîné : 

— Ce n'est pas le ponente, le q,)^%v ponentino , qui caresse si 
doucernent les tempes. Est-ce le sirocco? Je ne le pense point I 
Ce doit être le grand souffle embaumé qui vient des montagnes 
Albaines. Sens-tu les parfums violens qu'il nous apporte? 

— Oui, dit Bernard. Je sens surtout l'odeur de tes cheveux 
qui me grise. 

Lui aussi recevait de cette heure ardente un trouble inexpri- 
mable. Tout à coup, loin, au-dessus de la coupole de Saint- 
Pierre, un éclair ouvrit la nue de son triangle de feu, et aussitôt 
le fracas du tonnerre retentit, ébranlant la ville sur ses bases. 

— Nous voilà pris ! constata Aida en riant. 

A grosses gouttes chaudes, la pluie s'était mise à tomber, 
tandis que le soleil frappait l'horizon de ses reflets de cuivre. On 
eût dit un vaste incendie allumé là-bas, et qui se propageait 
peu à peu, gagnant le faîte des monumens. Tout était tumulte 
et embrasement; de minute en minute, les forces dévastatrices 
prenaient possession de l'étendue. Bernard comprit qu'il ne 
pouvait tarder davantage de mettre Aida à l'abri du cyclone qui 
se préparait. Plus il la sentait brave et insouciante à son bras, 
plus il avait conscience du devoir sacré qui lui incombait. Mais 
entre ces jardins et ces églises solitaires, où trouver un refuge 
dans lequel on pourrait passer quelques heures en sécurité? Il 
se rappela brusquement avoir dîné un soir en compagnie de 



LES VOIX DU FORUM. 75 

quelques camarades dans une auberge confortable située sur 
l'autre pente de la colline. Comment l'avait-il oublié? C'était 
l'époque où il cherchait à dissiper le vague ennui qui pesait sur 
l'aube de ses vingt ans ; ainsi il avait fait le tour de presque tous 
les cabarets de Rome; et celui-là, il s'en souvenait maintenant 
avec une présence d'esprit inattendue. Il revoyait la salle basse, 
décorée de fresques mythologiques, la loggia qui la précédait, 
et jusqu'à une petite vasque de bronze où deux dauphins affrontés 
laissaient couler de leurs naseaux une eau écumante... 

C'était là qu'il fallait entraîner Aida. Ensemble ils coururent 
dans l'averse qui redoublait; l'incendie de la ville s'éteignait 
sous ce déluge grandissant; des ténèbres montaient de partout, 
tandis qu'à travers l'air assourdi toutes les cloches, languis-^ 
samment, annonçaient l'office des vêpres. 

— C'est ici I dit enfin Bernard. 

Dans la salle basse, l'électricité élait allumée; des fleurs 
dans les vases, des fruits dans les coupes, sur les consoles ; un 
air de bien-être et de fête... Us se sentirent délivrés tout à coup.i 
Aida secoua ses cheveux mouillés et sa jupe ruisselante. Elle 
riait de nouveau, amusée de l'aventure. 

— Vois-tu? assurait-elle à Bernard, il fallait ce contretemps 
pour que nous songions à prendre le thé ensemble 1 

Pour la première fois en effet, ils étaient assis face à face 
autour de la petite table nappée de guipure où fumait la théière 
dorée. Leur intimité se faisait plus étroite d'être resserrée dans 
un endroit clos, si banal qu'il fût. La salle était vide; auprès 
de la fenêtre, dont les stores étaient à demi baissés, ils causaient 
familièrement. Un rêve de doux avenir naissait pour eux de ce 
tête-à-tête imprévu : charme de la vie commune, sécurité 
d'une affection partagée. Qu'importent dès lors la tempête et les 
hasards perfides menaçant chaque existence? Songeaient-ils à 
cela tous les deux, tandis qu'ils beurraient les tartines de seigle 
et portaient à leurs lèvres le liquide parfumé? Leurs regards se 
disaient tant de choses 1... Leur jeunesse était si enivrée, si cré- 
dule 1... Ils étaient sûrs que cette heure resterait dans leur 
mémoire, quelle qu'en fût la suite mystérieuse et inéluctable.; 

Cependant, paternel, le maître de l'auberge leur avait apporté 
des figues noires et du vin doré. Ce couple charmant l'intéres- 
sait : étaient-ce de très jeunes époux ou des amoureux, à la 
veille de s'appartenir? Tout de suite il avait discerné que si Ber- 



76 REVUE DES DEUX MONDES. 

nard n'était pas un vrai Romain de Rome, Aida devait porter 
dans ses veines le sang latin pur de tout mélange; il devinait 
en elle cette sève ancienne et vivace qui nourrissait autrefois 
les moelles de la plèbe Aventine, et qui maintenant épanouis- 
sait sa fleur dans cette jeune bourgeoise élégante et affinée. 
Moins marquée de noblesse que Rernard, moins dégénérée et 
alanguie, elle composait avec lui un accord excellent et semblait 
compléter ce qui lui manquait. Tous deux attablés à ce guéridon 
étroit comme devant la vie à venir, ils ne pouvaient manquer 
de toucher ceux qui apercevaient leur jeunesse, leur gaieté ou 
leur mélancolie. 

Restés seuls dans la salle tiède, tandis qu'au dehors l'orage 
achevait d'épuiser ses dernières conflagrations, très vite ils 
étaient redevenus sérieux. Bernard interrogeait son amie et 
s'étonnait de ne rien connaître encore de ses aspirations 
secrètes.- 

— Tu ne t'es jamais éloignée de Rome? Je suis sûr que tes 
plus grandes promenades ont été celles que nous avons faites 
ensemble. Est-ce que tu n'as pas envie par instans de voir des 
horizons, des choses et des êtres nouveaux ? 

— Non! avoua Aida. Pour quoi faire? Il me semble qu'il 
me faudra longtemps avant d'avoir épuisé toutes les ressources 
qui s'offrent ici à l'imagination. Vivre dans Rome, c'est vivre 
dans l'Univers entier : c'est posséder le plus beau des patri- 
moines. 

— Ma mère le prétend aussi, dit Bernard avec une moue 
de lassitude. Mais moi, ce n'est pas mon avisi C'est avec des 
formules comme celle-là^ qu'on annihile ses facultés et qu'on 
renonce à prendre sa part du progrès et de l'effort des autres. 
Il faut au contraire élargir le cercle de ses connaissances, étu- 
dier, observer le plus qu'on peut. Si tu voulais, Aida, nous 
pourrions plus tard voyager beaucoup ensemble. 

— Ohl Bernard, tu n'y penses pas! 

Elle avait rougi et le regardait, les paupières vacillantes. Il 
comprit qu'il venait d'outrepasser les limites de l'aimable liberté 
dont ils jouissaient bénévolement, et il resta interdit, n'osant 
s'expliquer davantage. Comment, dans l'abandon de ce tête-à- 
tête, avait-il pu commettre une pareille incorrection qui boule- 
versait la fille de Remigio et dépassait sa propre pensée ? Etait- 
ce donc qu'à son insu il l'associait si étroitement à des projets 



LES VOIX DU FOBUM. 77 

depuis longtemps caressés ? Etait-ce que sans elle il ne pouvait 
plus concevoir l'idée d'un bonheur ou simplement d'une satis- 
faction quelconque? Occupait-elle déjà une si large place dans 
sa vie?,.. 

— Aida, fit-il après un silence ; si je t'ai froissée, pardonne- 
moi.: 

Gentiment elle lui tendit la main. Mais une gêne légère 
demeurait sur son front. 

— Il faut vite rentrer; l'orage est fini, déclara-t-elle. 

Ils se levèrent et partirent sans achever de vider les coupes 
où le vin pétillant était versé. 

XI 

Comme ce jardin était triste, et comme ces roses étaient 
languissantes! Remigio, en suivant l'allée qu'il avait parcourue 
tant de fois, songeait à ce qu'aurait pu être sa vie, si Cristina ne 
l'eût pas abandonné. Alors leur effort eût été commun; leurs 
joies et leurs angoisses eussent été communes; ils se seraient 
mutuellement soutenus devant l'orage, dont la menace grondait 
et se rapprochait. 

Mais cette femme, qui pendant longtemps avait été pour lui 
une énigme attirante et merveilleuse, cette Erinnys endormie, 
s'était réveillée tout à coup; maintenant elle se dressait contre 
lui et opposait sa force à la sienne; ils étaient, sinon deux enne- 
mis, du moins deux adversaires en lutte; et chacun d'eux tra- 
vaillait à détruire l'œuvre de l'autre et à contrarier ses des- 
seins. 

Comme ce jardin était triste et comme ces roses étaient 
languissantes 1 L'hiver avait passé sur les feuillages persistans 
des cèdres et sur les tendres verdures ; il leur avait laissé une 
expression de mélancolie que les premiers soleils du printemps 
n'avaient pas encore effacée. Ce qui était charme jadis était aujour- 
d'hui douleur et crainte, ce qui était volupté et espoir n'était 
plus que regrets et nostalgie. Remigio s'étonnait que l'amour 
ne fût pas encore déraciné de son âme ; il aurait préféré la 
haine à cette lente agonie de l'amour ; il aurait préféré une 
franche blessure à cette fissure invisible par laquelle s'écoulait 
ce qui lui restait de passion et d'ardeur. Ne plus jamais voir 
Cristina, ne plus l'entendre, ne plus rien souhaiter de ce qu'elle 



78 REVUE DES DEUX MONDES. 

lui avait donné autrefois, voilà ce qui eût été pour lui l'état 
excellent; mais il jugeait qu'il avait encore une mission à. 
remplir auprès d'elle ; il ne se résignait pas à perdre cet ascen- 
dant qu'il avait cru exercer sur sa volonté, alors que c'était 
seulement sur ses sens qu'il régnait en maître. Pourrait-il 
maintenant la convaincre et l'émouvoir, la retenir et la 
reprendre?... Il en doutait. Voilà pourquoi le chemin lui parais- 
sait morne : c'était celui du désenchantement et de la désil- 
lusion. 

Cependant, cette démarche était nécessaire; ne pas la tenter 
eût été une faiblesse qu'il se serait reprochée plus tard, comme 
il se reprochait déjà de n'avoir pas su profiler mieux des pré- 
cieuses ressources morales que pendant de longues années 
l'amitié deCristina lui avait offertes. Gomment avait-il vécu si 
vite, si inconsidérément, sans jamais s'arrêter assez de temps 
auprès d'elle pour que leurs âmes profondes pussent se rencon- 
trer et s'unir? Comment s'ctait-il contenté de si peu, alors que 
tant d'infini lui était proposé? Il se souvenait des reproches 
muets de Cristina, de ses attentes, de ses larmes et de ses 
sourires. Elle avait souffert sa passion totale; elle lui avait 
sacrifié les heures flamboyantes de sa seconde jeunesse. Et 
c'était seulement ce matin, dans ce jardin attristé par l'hiver, 
qu'il s'apercevait de l'égoïsme inconscient avec lequel il avait 
reçu ce don magnifique. Les statues de marbre tremblaient 
sous la caresse des feuillages; les eaux jaillissantes chantaient 
dans les vasques ; tout cela lui imposait le retour vers ce qu'il 
avait perdu. 

En entrant dans la maison, il alla droit à l'atelier où elle le 
recevait d'habitude. Mais beaucoup de cho.ses y étaient chan- 
gées, et il ne revit pas le portrait commencé, que jamais il 
n'avait pu finir. La vaste pièce avait perdu ce caractère d'inti- 
mité qui la faisait charmante autrefois; les sièges plus nom- 
breux, les objets familiers écartés, témoignaient qu'on y devait 
tenir des réceptions fréquentes. — Ne disait-on pas d'ailleurs et 
de tous côtés que la villa Forba était devenue le centre de l'agi- 
tation interventionniste, et que c'était chez la comtesse de 
Lodatz que les plus ardens partisans de la guerre se réunis- 
saient? Les journaux, les brochures, qui traînaient sur les 
tables confirmaient la réalité de ces bruits ; ils étaient tous de 
l'opinion militante et remplaçaient les belles reliures d'art, les 



LES VOIX DU FORUM. 



79 



figurines de bronze, les vases chargés de Heurs dont la maî- 
tresse de la maison aimait naguère à s'entourer. Une atmo- 
sphère presque hostile, de la froideur et du silence, voilà ce que 
les conciliabules secrets avaient laissé entre les lourdes tentures 
où jadis se jouaient les impondérables fluides de la tendresse 
ou de l'amour. 

Cristina, prévenue de la présence de Remigio, s'était hâtée 
de venir le rejoindre. Malgré l'heure matinale, elle portait un 
costume de 'ville et semblait prête à sortir ; elle avait l'air belli- 
queux d'une Diane ou d'une Amazone disposée pour le combat. 
Pourtant elle sourit, en tendant la main à Remigio : 

— Est-ce en ami, ou en ennemi, que vous venez? 

— C'est en ami, assura Remigio. Je ne puis me résoudre à 
croire que nous pourrions jamais devenir des ennemis. 

— Même si nous nous rencontrions des deux côtés de la 
barricade? 

— Oh! dit-il, descendriez-vous dans la rue? Je ne le pense 
point ; la place de la comtesse de Lodatz n'est pas là! 

— Pourquoi pas? suggéra-t-elle. 

Elle réfléchit un instant et reprit avec plus de calme : 

— Ce sera la révolution ou la guerre. Des barricades, on 
en a déjà dressé dans les rues de Rome, et la police a fermé les 
yeux ; elle est presque gagnée à notre cause, elle marchera 
avec nous. Nous ne tolérerons pas que l'argent de l'Allemagne, 
la caisse noire de ses ambassadeurs cherche plus longtemps à 
corrompre les élémens sains de la nation. Nous voulons 
repousser le filet visqueux qui nous enveloppe et dont les 
mailles finiront par nous étrangler. Nous voulons respirer 
librement. Pour cela, c'est la guerre; et, si ce n'est pas la 
guerre, c'est l'émeute. 

— Vous tenez à ce que le sang coule? 

— Oui, pour l'honneur de l'Italie et de Rome. 

— Alors, fit Remigio, je n'ai plus rien à vous dire. 

Il redoutait une plus longue dispute, et surtout il souffrait 
trop de leur profond dissentiment. Un malaise le prenait, une 
sorte de honte de la trouver si virile, si agressive... Mais elle 
se fit caressante tout à coup : 

— Restez! supplia-t-elle. 

— Pourquoi? Pourquoi resterais- je? Ne comprenez-vous 



80 REVUE DES DEUX MONDES. ' 

pas que c'est fini, que nous ne pouvons plus nous entendre? Ne 
vaut-il pas mieux nous dire adieu pour toujours? 

— Non I pas encore! Ecoutez-moi, Remigio : vous êtes bon, 
vous êtes juste, et vous avez du ge'nie. Oui, votre génie, je l'ai 
senti à travers vos lèvres autrefois; je l'ai respiré comme une 
plante vivace dont le parfum subsiste, malgré les intempéries 
des saisons diverses, et je crois en cette ardeur qui est en vous, 
qui vous élève et vous presse et vous conduira où nous vous 
attendons. Il n'est pas possible que vous restiez indéfiniment 
attaché a des idées dont vous avez dû reconnaître l'impuissance. 
Vous les aimez, ces idées, parce qu'elles sont belles; mais elles 
ont la beauté de la mort ; elles sont inertes et glacées. 

— Je sais, répondit Remigio, que l'on accuse les idées d'être 
impuissantes, lorsqu'elles sont arrêtées dans leur marche. Mais 
elles ont en elles une force impérissable : elles sont éternelles 
comme la divinité. Regardez dans le passé! Vous verrez que les 
philosophies les plus lumineuses sont celles qui ont subi le 
plus d'éclipsés et que l'on avait cru pouvoir rejeter dans l'oubli. 
Elles percent à nouveau les ténèbres ; elles sortent du sépulcre, 
douées d'une vie surnaturelle. 

Cristina eut un geste d'impatience : 

— En attendant, écoutez les cris de ceux qu'on massacre, 
les cris des faibles et des innocens! Pouvez-vous admettre que 
le mal soit impuni? Et ne songez-vous pas que votre justice 
reste illusoire si vous n'armez pas son bras ? La justice doit 
tenir le glaive comme dans la fresque de notre divin Raphaël 
d'Urbino. Elle ne plane pas dans les nuées ; elle abaisse ses 
y.eux vers la terre ; elle voit de quel côté vient le crime et elle 
frappe. Qui donc oserait la retenir? 

Remigio s'émut à son tour : 

— La justice n'a pas besoin de nous pour accomplir son 
œuvre ; son glaive, ce n'est pas nous qui le forgeons. Nous ne 
pouvons ni hâter, ni éviter ses coups, pas plus que nous ne 
hâtons ni n'évitons la mort ou la vie, ni aucune des lois qui, 
commandent à notre destin. Ne cherchez pas à me faire renier 
ces doctrines, Cristina; les événemens d'aujourd'hui, loin de 
m'en détacher, m'y fixent au contraire davantage. 

Puis il lança tout à coup l'argument qu'il croyait décisif : 

— Vous voulez la guerre! Avez-vous pensé à votre fils? 
Vous aviez rêvé pour lui un avenir harmonieux et doux. La 



LES VOIX DU FORUM. 



81 



guerre, si nous la provoquions, détruirait sans doute ce rêve. 

Cette fois, Cristina avait pâli ; cependant, elle résista 
encore : 

T- Mon filsl Dieu le préservera sans doute I N'est-il pas trop 
jeune pour affronter le danger? Mais s'il en était autrement, 
j'accepterais sans murmurer, comme je donnerais ma propre 
chair et mon sang pour le salut de la patrie. 

— Ahl fit Remigio, je vois que rien ne saurait vous 
atteindre. Tout est changé en vous, Cristina! Il n'y a plus de 
place dans votre cœur pour la tendresse. 

— Vous vous trompez, répliqua-t-elle ; ce que j'ai aimé, je 
l'aime toujours; et c'est en cela que consiste mon sacrifice...- 

Ils se séparèrent. Remigio avait hâte de s'éloigner. Il com- 
prenait qu'en cette lutte elle devait être la plus forte. Lui qui 
avait médité les leçons répétées de l'histoire, il savait que, dans 
les grandes crises, la femme surgissait, plus exaltée que l'homme, 
plus farouche dans son patriotisme, plus amante de l'absolu. 
D'avoir été tenue sans cesse pour inférieure et vassale de l'homme, 
d'avoir souffert ce long servage, d'avoir refoulé en elle les senti- 
mens héroïques, elle se libérait tout à coup, telle la vapeur trop 
longtemps contenue dans un vase clos s'échappe en brisant les 
obstacles. 

Cristina serait-elle l'une de ces héroïnes déchaînées? Remigio 
calculait avec effroi la mesure de l'action qu'elle aurait sur le 
peuple, le jour où, poussée par la marche des événemens, elle 
prendrait contact avec lui. Elle était belle, elle était éloquente, 
elle avait l'ascendant de la passion, — ascendant irrésistible. — 
Il avait senti lui-même sa résolution se troubler devant cette 
audace. Elle lui avait dit : « Vous viendrez à nous! » Et il 
en avait frémi. Maintenant, il fuyait la Sibylle aux paroles 
fatidiques, l'Erinnys endormie et qui s'était réveillée. Il rentrait 
chez lui, décidé au renoncement, et il se répétait la parole 
de l'apôtre : « J'ai trouvé la femme plus amère que la mort. » 

XII 

Dans leur auberge du Mont Aventin, Bernard attendait Aida. 
Toute la semaine, ils n'avaient pu se voir qu'à la hâte, contra- 
riés par les circonstances adverses. Mais aujourd'hui, c'était 
dimanche, — le premier dimanche d'avril! Ils s'étaient promis 
XOMB xiAi. — iyi7. Q 



82 



REVUE DES DEUX MONDES. 



la joie de passer une heure ensemble dans ce lieu qui leur 
restait cher depuis qu'un orage les y avait jetés, désemparés et 
palpitans comme des oiseaux tombés du nid. 

Arrivé longtemps avant l'heure, le jeune comte de Lodatz 
essayait de mettre en ordre ses sentimens. Durant l'année qui 
venait de s'écouler, il avait vécu avec une intensité singulière. 
Il ne s'était pas arrêté un instant sur le seuil de son âme pour 
en interroger les échos lointains. Il ne savait bien qu'une seule 
chose : c'est qu'il aimait Aida plus qu'il n'avait jamais aimé 
personne. Mais à côté de cette passion naissante et fougueuse, 
combien de désirs confus persistaient 1 Que de goûts anciens, 
de sourdes exigences, de devoirs même il trouvait enchevêtrés 
dans le jardin de son âme, pareils à des plantes indestructibles 
au pied de ce bel arbre en fleurs! Ces complications l'irritaient; 
il eût souhaité se connaître simple et droit, comme l'étaient la 
plupart de ses camarades, comme Aida l'était elle-même ! Tout 
enfant, il avait subi la fatigue d'être double, de ne jamais rien 
éprouver qui ne fût combattu en lui par d'autres instincts. 
Maintenant qu'il aimait Aida, il eût voulu lui appartenir tout 
entier, sans aucune divergence. Pourquoi n'y parvenait-il 
point? Serait-ce qu'il ne l'aimait pas assez? Pourtant, il était 
occupé d'elle uniquement.. Il n'avait pas de meilleur plaisir 
que ce plaisir innocent de la rejoindre et de courir avec elle 
l'école buissonnière lorsqu'ils pouvaient tous deux fuir la mono- 
tonie des jours. Sans coquetterie, sans autre arme que sa 
confiance ingénue, elle l'attirait et le retenait sans cesse. Et 
jamais encore il n'avait osé lui avouer son amour. Il était 
retenu par l'effroi de rompre le charme qui les assemblait, et 
surtout par une sorle de scrupule, une humiiité de conscience, 
qui lui faisait craindre de n'être pas digne qu'elle le payât de 
retour. Peut-être redoutait-il aussi d'enchaîner si tôt sa liberté? 
Peut-être les plantes vigoureuses, indestructibles, luttaient- 
elles en lui contre les racines de l'arbre nouveau qui menaçait de 
les gêner dans leur course souterraine? Bernard n'entrevoyait 
tout cela que vaguement. Inhabile à pousser plus loin cet exa- 
men, il prit le parti d'aller au-devant d'Alda sur la route solitaire. 

Dehors, il secoua ses inquiétudes ; il ne pensa plus à. lui- 
même, mais à celle qu'il attendait; d'avance il la saluait avec 
allégresse, il l'évoquait de toute la puissance du désir : image 
délicieuse, claire jeune filles ^iix cheveux dorés, sœur du priii- 



LES VOIX DU FORUM. 



83 



temps et de l'espoir... Mais comme elle tardait à venir 1 II se 
reprochait de n'être pas allé la prendre place Navone pour la 
conduire jusqu'ici. Pourquoi ne l'avait-il pas fait? Il avait 
voulu raffiner sur son plaisir en lui donnant ce rendez-vous 
lointain qui ajoutait l'émotion de l'imprévu à celle qu'ils éprou- 
vaient toujours quand ils se retrouvaient ensemble. Si cepen- 
dant Aida ne venait point, si quelque empêchement l'avait 
contrainte de rester à la maison, il comprenait que ce serait 
pour lui plus qu'une déconvenue ordinaire, un gros, un très 
gros chagrin... C'était donc qu'il ne pouvait se passer d'elle, de 
sa voix, de son regard. C'était donc qu'il n'aurait désormais 
aucune joie avant de l'avoir associée étroitement à sa vie. 

Il s'était arrêté pour scruter des yeux les entours de la 
colline. La ville brillante dans le soleil semblait lui sourire et 
l'inviter à se distraire dans sa beauté magnifique et diverse. 
Mais, sans Aida, Rome ne parlait pas à son cœur. Il n'avait 
cessé de se sentir un étranger parmi les œuvres de ce génie 
latin qui n'était pas celui de sa naissance; il n'avait point le 
culte du passé, non plus que l'enthousiaste foi chrétienne ; les 
temples en ruines et les basiliques triomphantes lui parais- 
saient également éloignés de sa sensibilité; et les grands 
paysages linéaires des campagnes, les pins grêles sur l'éperon 
avancé des monts, les cèdres glorieux qui faisaient de hautes 
tours de verdure, isolées sur le désert de la plaine, — ces 
grands paysages classiques et purs l'attristaient, s'il était seul 
à les contempler. — Qu'Aida vienne et aussitôt tout changerait 
d'aspect, tout se peuplerait d'enchantemens. 

Il aurait voulu savoir à quel mobile elle obéissait en 
l'acceptant pour compagnon de tous ses instans dû loisir ; de 
même qu'il s'estimait indigne de son amour, il ressentait 
comme une jalousie réflexe contre lui-même qui parfois lui 
faisait souhaiter qu'elle ne l'aimât point, et qu'elle l'aban- 
donnât pour un autre. Il en souffrirait atrocement, mais son 
inquiétude morale cesserait sans doute, en même temps qu'il 
renoncerait à la chimère du bonheur. De telles idées absurdes 
l'envahissaient lorsque, comme en ce moment, il se retrouvait 
en face de ses doutes et de ses perplexités, sans aucune certi- 
tude à quoi il pût se raccrocher... Alors il avait envie de fuir, 
de disparaître. Il cédait à l'attrait de ce vertige qui l'appelait du 
fond de l'infini. 



o4 REVUE DES DEUX MONDES.) 

Un berger menait ses chèvres broutillerle long de la route; il 
devait être de l'âge de Bernard ; mais, plus chétif, il avait encore 
l'air d'un enfant. Tandis que les bêtes capricantes se suspen- 
daient aux épines du chemin, il chantait. Sa voix était juste et 
pleine ; il ne la donnait pas tout entière et se contentait de 
conduire les phrases musicales avec une ardeur passionnée.! 
Bernard s'approcha pour entendre les paroles de cette buco- 
lique. Le dos appuyé à un arbre, les yeux fixés sur la .ville 
étincelante, le jeune berger reprenait son refrain. Mais cette 
bucolique était un hymne guerrier; c'était l'hymne de Maméli, 
dont les paroles sortaient de ses lèvres : 

Frères, ô frères, l'Italie s'est réveillée! 

Avec le casque de Scipion elle s'est orné la tête. 

Dieu fit la Victoire esclave de Rome. 

Pour voir ta chevelure, ô Victoire, 

Nous sommes prêts à la mort... 

Une extase tendait le visage de ce pâtre transformé en 
héros de l'avenir; ses yeux pleins de songe semblaient s'éveiller 
d'un long sommeil ; il n'apercevait même pas Bernard qui, à 
quelques pas de lui, l'écoutait. Entre ces deux jeunes hommes 
montaient, comme une fumée épaisse et noire, le souvenir des 
revendications anciennes, les rancunes, les ressentimens que 
les siècles avaient amassés. De ce feu de la haine qui brûlait 
toujours, la fumée épaisse et noire montait, formait une 
colonne asphyxiante, infranchissable... Bernard s'éloigna; la 
voix ardente répétait à l'orée du chemin : 

Pour voir ta chevelure, ô Victoire, 
Nous sommes prêts à la mort... 

Aida, dès qu'elle fut assise en face de Bernard dans la salle 
de l'auberge où le thé leur avait été servi,' remarqua sa pâleur 
et la dépression qui altérait ses traits. Elle l'interrogea affec- 
tueusement : 

— Est-ce parce que je me suis laissé mettre en retard que 
tu es triste? 

— Pour cela et pour autre chose, répondit-il en essayant de 
plaisanter. 

— Il ne faut pas m'en vouloir, poursuivit-elle. J'étais partie 



LES VOIX DU FORUM. 



85 



de la maison bien exactement; l'auto m'a conduite jusque 
devant Sainte-Sabine ; je suis descendue pour venir à pied jus- 
qu'ici; mais, comme je passais à quelque distance du couvent 
où j'ai été élevée, j'ai entendu les cloches... Cela m'a rappelé 
tous les chers souvenirs de mon enfance, tant de puérils 
bonheurs que j'ai goûtés là... Alors il a fallu que je me 
détourne de mon chemin. Ces cloches, c'était comme un appel. 
Je suis entrée, j'ai revu mes maîtresses anciennes et quelques- 
unes de mes compagnes; j'ai refait avec elles le tour du 
jardin, où les buis et les myrtes sont taillés en niches pour les 
statues de la Vierge et des saints... Les minutes se sont écoulées 
si vite!... Il ne faut pas m'en vouloir. 

— Je ne t'en veux pas, Aida. Pendant que tu retrouvais 
ainsi tes souvenirs, moi aussi je pensais au passé; je cherchais 
à démêler exactement ce qui subsiste en moi de ces influences 
déjà lointaines, et quelle part elles ont dans mes sentimens 
d'aujourd'hui. 

— Et qu'as-tu découvert? 
Bernard eut un geste de lassitude : 

— Ne me le demande pas. En ce moment, je ne puis voir 
clair en moi-même. J'aurais besoin d'une lumière plus haute, et 
cette lumière me fait défaut. Oh! je suis très malheureux! 

Aida le regarda avec une compassion véritable : 

— Mon pauvre Bernard! Si je pouvais te venir en aide..., 
Tu sais que je t'aime comme une sœur aime son frère. 

— Comme une sœur! répéta lentement Bernard. 

Ils restèrent muets un instant, poursuivis par la même 
inquiétude. Aida avait posé sur la table ses bras nus ; une 
grappe de glycine, qu'elle avait cueillie en chemin, était tombée 
de son corsage et s'allongeait, entre ses coudes ; cela formait un 
tableau frais et charmant, un pastel délicat dont les tendres 
nuances ravissaient les yeux ; cependant Bernard détournait la 
tête, et tout à coup deux larmes descendirent sur ses joues 
pâles ; avant qu'il eût eu le temps de les essuyer, Aida s'était 
élancée vers lui : 

— Tu pleures? Voilà l'effet de mes paroles! Tu veux donc 
que je sois malheureuse et triste à mon tour? 

Elle lui avait pris les mains, et les tenait élevées à la 
hauteur de son front. Elle tremblait un peu ; il comprit qu'elle 
était prête à fondre aussi en sanglots. Cela lui rendit le 



86 REVUE DES DEUX MONDES. 

courage qu'il avait perdu, et il se mit en devoir de la 
consoler : 

— Ce n'est rien I Nous sommes deux enfansi Nous sommes 
plus déraisonnables que lorsque nous courions ensemble après 
les papillons, et que notre plus grand plaisir était de leur 
rendre la liberté, dès que nous avions pu les tenir un instant 
entre nos doigts. T'en souviens-tu? 

— Oui, je m'en souviens... Pourvu que ce ne soit pas là 
l'image prophétique de notre vie! 

Elle n'osa pas achever sa pensée ; mais Bernard voulut de 
nouveau la rassurer : 

— Il ne faut pas t'inquiéter de mon sort. Je donnerais 
volontiers toutes mes chances de bonheur pour que les tiennes 
se réalisent entièrement. 

— Ah 1 s'écria-t-elle, comment pourrais-je goûter la moindre 
joie si je te savais affligé? 

Cette fois, ils s'étaient compris, et leurs yeux enfiévrés se 
prenaient déjà. 

— Aida I ô ma chérie ! s'écria Bernard transporté. 
Puis, d'une voix plus sourde, il ajouta : 

— C'est donc vrai que tu m'aimes autrement qu'une sœur 
aime son frère? Que tu m'aimes comme une fiancée aime celui 
à qui elle doit appartenir? Mais serai-je capable de te donner le 
sort que tu mérites? Si j'allais tromper ton espoir?... 

A peine entendait-il les paroles qu'il prononçait. C'étaient 
les paroles d'Alda qu'il voulait entendre encore. Elle dit, les 
lèvres à son oreille : 

— Promets-moi seulement que tu n'auras plus aucune 
raison d'être triste. 

— Aucune, puisque tu veux bien accepter mon amour. 
Comme le soleil chasse les nuages amassés dans le ciel, les 

aveux qu'ils venaient d'échanger avaient chassé les ténèbres de 
son âme : à présent, il ne doutait plus de lui-même ; il était 
toute joie, puissance et ardeur. Le front rayonnant, il serrait 
Aida contre sa poitrine. 

— Alors, c'est bien vrai? Nous allons devenir des époux? 
Cette étreinte, la première, avait éveillé les pudeurs de la 

vierge frémissante. Elle se déroba et jeta un regard apeuré au- 
tour d'elle. 

— Nous ne devons pas rester ici davantage, Bernard I 



LES VOIX DU FORUM. 81 

Maintenant, nous ne serons plus libres de nous rejoindre comme 
avant. 

— Pourquoi donc? Au contraire I Ne sommes^nous pas 
d'accord? 

Mais elle lui montrait un visage grave et troublé. 

— Maintenant que nous savons... balbutia-t-elle. 

Il se tut. C'était vrai qu'entre eux tout allait être changé. 
Un danger les guettait, dont ils avaient conscience ; ils avaient 
perdu l'innocence délicieuse de leur intimité; ils étaient 
devenus le jouet et la proie facile de l'amour. Tous leurs gestes, 
tous leurs entretiens prenaient une signification différente; et 
leur loyauté naturelle ne les garantissait que mal contre ce 
piège dans lequel leur jeunesse était attirée comme l'alouette 
au miroir. 

— Ecoute, reprit Bernard après avoir réfléchi un instant, 
j'irai ce soir même trouver ton père, je lui ferai part de notre 
résolution, et je lui demanderai de l'approuver. Nous pourrons 
alors continuer à nous voir sans scrupule jusqu'au moment où 
il nous sera donné de nous unir. Dieu veuille que ce soit bien- 
tôt! 

De nouveau son front s'était assombri; il enveloppait Aida 
d'un regard chargé d'alarme : 

— Si j'allais te perdre ! Si le vent de la guerre qui souffle 
si fort au-dessus de nos têtes allait m'emporter loin de toi ! Ah I 
comme je voudrais être sûr que rien ne nous séparera jamais! 

— Aie confiance, Bernard. La tempête s'éloignera sans nous 
atteindre. Que de fois j'ai entendu mon père l'annoncer! Il te' 
le répétera ce soir encore. Nous devons avoir foi dans la sagesse 
de ses prévisions., 

— Aucun homme n'est infaillible, murmura Bernard en 
soupirant. 

Maintenant il était pressé de courir place Navone et de fixer 
son destin. De nouvelles angoisses venaient furtivement l'as- 
saillir. Il prévoyait quelque résistance de la part de Remigio 
Bente : consentirait-il si aisément à se priver d'Alda? 
Ne trouverait-il pas prématuré ou irréalisable ce projet né en 
dehors de lui et qui peut-être contrarierait ses vues? La voiture 
qui emportait les deux amoureux n'allait pas. assez vite au 
gré de Bernard. Mais quand il aperçut la façade de Sainte-Agnès 
et les trois fontaines, il eut peur tout kcoup et devant la porte il 



88 REVUE DES DEUX MONDES4 

hésitait à descendre. Ce fut Aida qui le poussa dans la maison: 

— Monte vite! Je t'attends ici. 

Les minutes s'écoulaient. Blottie dans l'angle de la porte, 
Aida regardait sans les voiries promeneurs, dont les silhouettes 
pressées remplissaient la vaste place. Ce qui venait de se passer 
entre elle et Bernard la laissait dans un état d'exaltation qu'elle 
n'avait jamais connu. C'était une transposition soudaine de ses 
sentimens. Elle avait cru l'aimer et elle l'avait aimé en effet 
sans nulle inquiétude et dans une complète assurance. Leur 
affection avait grandi avec eux, comme eux, à mesure qu'ils 
passaient de l'enfance à l'adolescence; et seuls leurs goûts, 
leurs manières de se divertir s'étaient transformés. Du moins, 
c'était cela qu'elle avait cru, et c'était cela qui lui avait permis 
d'entretenir avec Bernard une liaison aussi étroite. Il avait 
fallu l'incident d'aujourd'hui, la tristesse qu'elle avait surprise 
dans l'âme de son compagnon, pour qu'elle s'aperçût de son 
erreur; il avait fallu le choc de cette émotion pour lui révéler 
cette vérité double, cette vérité éclatante : leur mutuel et irré- 
sistible amour. Et tout ce qui survivait en elle des puérilités de 
l'âge d'innocence avait été dévoré comme de l'herbe séchéepar 
ce grand feu, par cette flamme haute dont tout son être était . 
embrasé. Ce jour était celui de son baptême d'amour : que cet 
amour devint joie ou douleur, elle le porterait désormais im- 
primé dans sa poitrine : elle en garderait le signe qui ne pour- 
rait s'effacer. 

Que ces minutes étaient longues ! Pendant qu'elle attendait, 
blottie dans l'angle de la porte, là-haut se prononçaient des 
paroles décisives. Bernard allait reparaître, et tout de suite elle 
lirait sur son visage l'annonce de son destin. Sans doute les 
deux hommes échangeaient-ils des considérations d'ordre posi- 
tif; — une chose aussi sérieuse ne pouvait être traitée à la 
légère. N'était-ce pas déjà un indice favorable que leur conver- 
sation se prolongeât? Le refus net eût été plus prompt ; l'accep- 
tation .comportait des explications ou des réserves... Aida se 
disait aussi que son père était trop bon pour éloigner d'elle le 
bonheur qui lui était offert... Malgré ces encouragemens qu'elle 
se donnait à soi-même, elle tremblait de voir redescendre Ber- 
nard et d'avoir àlui dire adieu, — car ce serait un adieu sans 
rémission! Ce serait une espérance morte avant d'avoir été 
cueillie. 



LES VOIX DU FORUM. 89 

Elle avait baissé la tête ; elle n'osait plus faire un mouve- 
ment. Par quel moyen Bernard se retrouva-t-il devant elle? Il 
la contemplait avec ferveur, , comme un dévot une pieuse 
image. Alors elle comprit et se jeta dans ses bras. Ils restèrent 
ainsi muets et divinement heureux avant d'avoir échangé 
aucune parole. 

Cependant Aida s'était mise à l'interroger fiévreusement; 
elle aurait voulu savoir tout ce qui avait été dit; mais Bernard 
doucement se déroba : 

— Ne me demande rien I Je pars demain pour le châ- 
teau de Lodatz, et c'est à mon retour seulement que nous 
aurons le droit de nous dire fiancés. Tu veux bien m'attendre 
jusque-là? 

— Ah ! dit-elle, je t'attendrai, Bernard! Je t'attendrai autant 
qu'il faudra 1 

Le temps pour elle n'existait plus ; la distance même était 
abolie; elle allait vivre dans l'absolu, dans l'éternité de 
l'amour. 



XIII 

Avec le poète Silvio et le musicien Angelo Ralli, Cristina 
revenait de Gênes. Tous trois avaient assisté à la journée de 
Quarto où l'on avait inauguré le monument des Mille, ces 
héros de la rédemption italienne. Le train qui les ramenait à 
Rome suivait la côte déchirée de récifs. Entre les gouffres noirs 
des tunnels, la mer lumineuse se montrait dominée par les 
pâles verdures des oliviers et des citronniers ; elle montait à 
l'assaut des falaises qu'elle laissait nues et ruisselantes; puis un 
peu plus loin, vers le large, elle redevenait immobile ; à peine 
apercevait-on sur sa surface la légère trémulation des vagues 
frappées de soleil. 

Cristina jouissait d'être emportée par le vertige de cette 
course à travers la lumière et l'ombre ; chaque fois que le 
paysage éblouissant reparaissait, elle se penchait à la portière 
comme pour aller au-devant de lui, tandis que Silvio, debout 
derrière elle, répétait le cri des voyageurs retrouvant les flots du 
bien-aimé rivage : « Thalassa! Thalassal » 

A l'autre extrémité du wagon, Angelo Ralli gardait le 
silence ; il avait fermé les yeux, et l'on aurait pu le croire en- 



90 REVUE DES DEUX MONDES., 

dormi, si par instant il n'eût balancé la tête, comme poursuivre 
le mouvement d'un rythme intérieur. 

Cristina, d'un geste, le désigna à Silvio : 

— Regardez-le I Le voilà ressaisi par le démon, ou parle 
dieu, de la musique 1 Ce qu'il voit au dedans de lui, ce qu'il 
entend, est encore beaucoup plus beau sans doute que ce que 
nos sens perçoivent. 

— Oui, dit Silvio; il traduit en une symphonie impérissable 
l'admirable manifestation à laquelle nous venons d'assister; et 
certes elle était digne de servir de thème à son génie; — mais 
comment rendre tout ce qu'il y eut dans cette foule d'idéalité 
passionnée et de mystique ferveur? Cela ne dépasse-t-il pas les 
moyens dont il dispose? 

— Vous devriez l'essayer, vous, Silvio. La poésie se prête 
à plus de vérité. Les mots ont plus de signification que les 
sons. 

— Ils ont moins d'âme! répondit Silvio songeur. Puis écrire 
en ce moment, je ne le pourrais pas. Je suis trop troublé, trop 
dispersé. Je suis le grain de sable emporté dans un tourbillon.) 
— Plus tard peut-être... Aujourd'hui je ne veux connaître que 
les vers de notre chantre immortel, Carducci. — Que n'est-il là 
encore 1 

— Ah! dit Cristina, il a tout dit, tout prévu ; il a été notre 
prophète, en même temps que notre guide ; à lui revient d'abord 
l'honneur des journées telles que celle-ci. 

Et, comme l'on entrait sous la longue voûte de la Spezzia, 
elle récita de sa voix vibrante : 

Les arcs delà colline attendent des triomphes, 

Non plus les triomphes des Césars, 

Mais ton triomphe à toi, ô peuple d'Itahe, 

Que tu remporteras sur les peuples barbares, 

Sur les monstres dont ta justice 

Enfin délivrera les mondes et les races. 

Italie! ô Romel On verra ce jour-là 

Le ciel redevenu plus pur sur le Forum, 

Des chants clameront : Gloire ! Gloire ! 

Et l'azur infini entendra ces accens. 

Entre le resserrement des murs épais, la voix de Cristina 
prenait une sonorité magnifique, qui dominait le lourd halète- 



LES VOIX DU FORUM. 



91 



ment de la machine. Silvio comprenait que l'amour exalté de 
la patrie remplissait à lui seul cette sensibilité de femme, et 
qu'il n'y avait plus de place en elle pour aucun autre sentiment- 
Si jamais il avait eu l'espoir de s'en faire aimer, il y renon- 
cerait tout à fait à cette heure. Lui-même n'avait de désir, 
de volonté, que pour ce triomphe dont Garducci hâtait la 
venue. 

L'éblouissement de la mer encore une fois vint les sur- 
prendre. Ils se turent. Dans le port, au fond du golfe, les 
bateaux de la marine royale se balançaient frémissans, prêts à 
prendre le large et à affronter les grandes luttes de l'espace. 
Une force se dégageait de leur armature nerveuse et fine, une 
fierté aussi et une impatience pareille à celle des coursiers 
ardens, trop longtemps retenus loin des combats. Sous leurs 
croupes légères, de petites vagues alliciantes se pressaient, les 
harcelaient d'innombrables coups de fouet d'écume pour les 
forcer à rompre leur chaîne, tandis que la grande voix de 
Poséidon les appelait au milieu de cette mer des sirènes qui 
fut son premier royaume et où se cachent encore les Enchante- 
resses aux chevelures vertes et aux yeux pâmés. 

— Voilà ce que nous avons pu réaliser en un demi-siècle, 
dit Angelo Ralli, s'arrachant tout à coup à sa contemplation 
intérieure. Une nation qui possède de telles sources de régéné- 
ration serait mille fois coupable de ne pas aller jusqu'aux 
conséquences de son effort. 

— Elle ira ! clama Silvio avec le geste du serment. Ce que 
nous n'avons pu obtenir aujourd'hui, nous l'aurons demain plus 
glorieusement encore ; au lieu que ce soit les plus fougueux 
d'entre nous, ce sera l'Italie entière qui se lèvera pour réclamer 
son droit à l'affranchissement, 

— Hélas! soupira le musicien, j'en sais d'irréductibles 
parmi les partisans de la paix. — La paix I Ils ont cru en faire 
une divinité intangible; mais c'est une divinité dont le culte 
est aboli ; nous avons renversé ses derniers autels, parce que 
c'est seulement sur ces débris que s'élèvera la nouvelle harmo- 
nie du monde. Voilà ce qu'ils n'ont pas encore compris, ceux 
qui préfèrent la paix à la guerre et la servitude à la liberté. 

Cristina avait pâli. Elle songeait à Remigio, et elle ne dou- 
tait pas qu'en parlant de la sorte Angelo n'y songeât aussi. Cette 
opiniâtreté du grand homme qu'elle n'avait pas réussi à enta- 



92 REVUE DES DEUX MONDES.i 

mer lui causait une irritation d'orgueil en même temps qu'une 
profonde douleur. Elle n'aimait pas y arrêter son esprit. Mais 
elle ne pouvait tout à fait se soustraire à des souvenirs dont les 
fils invisibles se trouvaient si étroitement mêlés à la trame de 
ses jours. Que Remigio ne se fût pas laissé convaincre, qu'il 
ne l'eût pas suivie jusque dans sa complète évolution vers des 
idées combatives, elle ne s'en étonnait pas, car elle le savait 
profondément attaché à des principes différens : elle ne s'en 
étonnait pas, elle en souffrait seulement, et, dans des momens 
comme celui-ci, elle en éprouvait un regret si violent que des 
larmes lui montaient aux yeux. Quelle force perdue pour la 
cause qu'elle soutenait! Elle se représentait Remigio haran- 
guant la foule sur le rocher de Quarto, et lui jetant les immor- 
telles paroles d'espérance. Elle le voyait acclamé, béni, porté 
en triomphe... Au lieu de cela, que faisait-il à cette heure? II 
se bouchait les yeux pour ne pas voir, les oreilles pour ne pas 
entendre. Enfermé dans son cabinet de travail, il rédigeait sans 
doute une de ces pages admirables, mais inutiles, dans les- 
quelles il exaltait l'utopie de l'amour universel ; rnais l'amour 
se dérobait, fuyait, honteux de sa défaite. L'amour avait failli à 
sa tâche de réconciliation.: Plus que jamais les peuples se sépa- 
raient, se dressaient les uns contre les autres pour mieux mar- 
quer les frontières de chaque patrie ; et c'est ainsi qu'ils repre- 
naient conscience de leur force morale et de leur véritable 
grandeur. Gristina ne pouvait admettre une autre thèse ; n'avait- 
elle pas elle-même sacrifié son bonheur intime à cette convic- 
tion qui l'emportait bien au delà des limites qu'elle avait pré- 
vues? A mesure que le train se rapprochait de Rome, elle 
sentait augmenter en elle la puissance d'enthousiasmç qui la 
dominait. Encore un peu de temps, se disait-elle, encore 
quelques semaines, quelques jours peut-être, et les destins de 
l'Italie seront accomplis. Personne n'osera plus s'opposer à ce 
grand élan qui soulèvera toute la nation aussi irrésistiblement 
que les flots de la mer sont soulevés par les vents en furie de 
l'équinoxe. 

Ce jour-là, Remigio était rentré chez lui, décidé à n'en plus 
sortir jusqu'à la fin de la crise. Il ne lui restait rien à tenter 
pour éloigner le danger au-devant duquel son pays semblait 
courir. Cependant il espérait encore... Mais Gino ne partageait 



LES VOIX DU FORUM, 93 

pas son espoir. Plus mêlé que le maître aux mouvemens pro- 
fonds des masses, il avait déjà compris que les digues seraient 
rompues si elles continuaient plus longtemps à opposer leur 
obstacle à cette poussée irrésistible. Vers le soir, il était descendu 
dans la rue; le long du Corso et sur la place du Peuple, il avait 
entendu les chants frénétiques, les menaces et les anathèmes. 
Cette nuit de mai, idéalement pure au ciel, devenait sur la 
terre une nuit de malédiction et de fureur. 

Gino ne savait comment traduire ces impressions à, celui 
qui l'attendait. Lentement il remonta l'escalier et devant la 
porte du cabinet de travail il hésita un instant, puis il entra. 
Assis, devant sa table, Remigio poursuivait une lecture com- 
mencée. Son visage avait repris le calme des jours anciens; 
à peine releva-t-il la tête quand Gino s'approcha de lui. 

— Oh! mon ami, soupira-t-il, combien l'on est heureux de 
se réfugier dans la compagnie des sages, lorsqu'on en est réduit 
comme nous à ne rien pouvoir contre la folie qui emporte 
l'humanité à sa perte 1 

Il sourit tristement et continua : 

■ — Vous souvenez-vous de ce que raconte Machiavel, alors 
qu'il vivait pauvre et en disgrâce dans sa retraite de San 
Casciano? Durant le jour, il travaillait à défricher sa terre, ou 
bien il se mêlait aux rouliers qui fréquentaient l'hôtellerie du 
grand chemin, jouant aux cartes et s'encanaillant avec eux, 
et vêtu comme eux d'habits sordides. Mais, vers le soir, il se 
dépouillait de ces vêtemens couverts de poussière et de boue; 
il revêtait ses habits de cour et, habillé ainsi décemment, il 
pénétrait dans sa bibliothèque comme dans un sanctuaire; là 
il retrouvait ses amis, les grands auteurs de l'antiquité avec 
qui il conversait fort avant dans la nuit; il les interrogeait 
sur leurs actions et ne craignait pas, assure-t-il, de leur en 
demander compte. Reçu par eux avec bonté et bienveillance, 
il oubliait ses chagrins, sa misère, et même la mort qui l'atten- 
dait. J'essaye de faire comme lui! 

Gino s'inclina sans répondre. Il devinait tant de souffrance 
et de désillusion sous la sérénité voulue de Remigio I Cette sorte 
de stoïcisme n'était chez lui qu'à fleur d'âme; elle cachait mal 
tout ce qui sanglotait de douleur au fond de cet être généreux 
qui avait fait un impossible rêve. Que lui en restait-il main- 
tenant?... Que demain la guerre fût déchaînée, et il se sentirait 



94 REVUE DES DEUX MONDES. 

isolé dans la plus affligeante solitude morale. Du moins Gino 
se jurait-il de ne le point abandonner. 

Deux journées s'écoulèrent encore dans l'incertitude; le 16 
au matin, Gino descendit aux nouvelles avant que Remigio 
fût levé. Il traversa la place Navone pour se rendre à la 
Consulta; les journaux n'avaient pas encore paru; mais il 
savait que là où il allait il serait renseigné à coup sûr. Il 
marchait vite, sans regarder les rares passans qui avançaient 
comme lui, le front baissé, dans cette radieuse aurore. Les 
cloches des églises sonnaient les premiers offices; une lumière 
rose et tendre colorait le sommet des édifices. A la hauteur de 
la Fontaine de Trévi, il heurta quelqu'un qui le salua d'un 
bonjour retentissant. Le manteau romain flottant à l'épaule, 
le tricorne en bataille, la soutane écourtée, c'était le Père 
Semenoti dont la forte carrure lui barrait le chemin. Gino 
se souvenait d'avoir rencontré à cette même place quelques 
années auparavant le grand orateur populaire, qui lui avait 
annoncé en termes prophétiques ce qui se passait aujour- 
d'hui. Lui aussi s'en souvint apparemment, car il se hâta de 
s'écrier : 

— Eh! bien, m'étais-je trompé? Ne vousavais-je pas esquissé 
d'avance cette page de notre histoire? Si vous courez aux infor- 
mations, vous pouvez vous arrêter ici : le sort en est jeté. Aléa 
j,acta est! Voilà plus d'une semaine que notre ambassadeur 
à Vienne a remis au gouvernement autrichien une note de 
rupture dénonçant le pacte de la Triplice; l'Italie a repris sa 
liberté; elle va en faire usage pour se battre. Ce soir, la nouvelle 
sera publique, et vous entendrez les cris de triomphe de la 
multitude. Les gens de la ville ont entraîné ceux des campagnes 
qui résistaient encore. Tous verseront leur sang avec l'instinct 
profond d'accomplir un devoir sacré. 

— Pourtant, remarqua Gino, c'était précisément sur ces 
hommes des campagnes, sur ces paysans que l'on comptait pour 
faire contrepoids à l'esprit belliqueux des citadins. S'ils ont 
cédé, ne le regretteront-ils pas un jour? 

— N'en croyez rien! Leurs âmes sont admirables. Ils ont 
hérité les plus belles vertus de leurs ancêtres qui reprenaient 
la bêche après avoir manié le javelot. Crédules, je le sais bien, 
et superstitieux aussi!... Tenez, je gage que celui qui arrive par 
la Stamperi va s'agenouiller devant le grand Neptune de la 



LES VOIX DU rORUM. 



95 



Fontaine pour lui demander la « benedizione, » comme s'il était 
devant le Père éternel I 

Un vieillard s'avançait en effet, poussant une petite charrette 
de légumes qu'il allait vendre au marché. Il fit comme avait 
dit le prédicateur. Posément il arrêta sa charrette, puis il s'age- 
nouilla devant l'image du dieu marin qui, du fond de sa niche, 
présidait à l'effusion des ondes jaillissantes. Le vieux trempa 
un doigt dans la vasque et se signa largemeat; ce que voyant, 
Gino se prit à sourire. 

— Ne riez pasi dit le Père Semenoti un peu ému, et soyez 
sûr que la bénédiction demandée sera tombée sur le front de 
ce juste : Un acte de foi n'est jamais perdu. . 



Le soleil s'était couché sur une Rome plus frémissante 
qu'aux temps des grands triomphes des Césars. On eût dit que 
tout le passé de la Ville éternelle débordait les eaux convulsées 
du Tibre et se précipitait sur les rives où un peuple en délire 
acclamait la volonté de ses chefs. Une fois encore l'irrédentisme 
avait gagné sa cause; le souffle des beaux espoirs patriotiques 
renversait les derniers obstacles. « La guerre! la juste guerre! 
La revendication pour les provinces séparées! Trente et Trieste! 
L'Istrie! » Ces mots chantaient sur les bouches, mêlés aux 
hymnes de gloire. Et la foule montait au Capitole avec des 
flambeaux et des étendards. Autour de la statue de Marc-Aurèle, 
la Rome antique voyait la nouvelle Rome s'assembler comme 
pour prendre à témoin le plus sage des empereurs de la fidélité 
de ses sentimens; et selon les strophes de Carducci, « à travers 
le Forum silencieux, dressée sur la colline fatidique, elle tendait 
ses bras de marbre à sa Fille libératrice. » Les trois palais de 
Michel-Ange, la rampe de l'Ara-Cœli étaient secoués par les 
échos des voix innombrables, et de tous côtés des manifestans 
nouveaux accouraient se joindre à ceux qui déjà remplissaient 
ces vastes espaces. Bientôt le cortège se mit en marche; on allait 
au Quirinal saluer le premier soldat d'Italie, l'héritier de la 
monarchie de Savoie. Le long des rues, les maisons étaient 
pavoisées; des gens aux fenêtres jetaient des fleurs. Des roses 
rouges tombaient, lancées par les mains des femmes, et venaient 
s'écraser sur la chaussée comme de larges gouttes de sang. 
C'était le symbole mystique, le signe que bientôt dans ce prin- 



96 REVUE DES DEUX MONDES.: 

temps empourpré la vie des jeunes héros s'effeuillerait san- 
glante et fraîche, sans lendemain. Et l'ivresse redoublait. Les 
chants couvraient au loin le Colysée baigné d'une lumière 
blonde, et s'engouffraient jusque entre les tombeaux de la voie 
Appienne. Ne fallait-il pas réveiller les morts dans leurs sépul- 
cres et leur annoncer la résurrection? 

La vingt-troisième heure, l'heure suprême, avait sonné... 
Remigio le savait et, de son cabinet de travail, il entendait, lui 
aussi, mugir et se rapprocher le formidable cortège. Il était près 
de minuit; Gino l'avait en vain supplié de se retirer pour aller 
dormir; Remigio ne voulait pas s'éloigner. Quelque chose de 
plus fort que sa tristesse le retenait là, derrière ces persiennes 
closes, à travers lesquelles, tout à l'heure, il verrait passer la 
foule romaine, cette foule composite faite de l'élite et de la 
plèbe, des patriciens et, des artisans, tous les élémens confondus.: 
Il attendait, pâle, anxieux, tournant entre les cloisons, pareil 
à un fauve enchaîné. Tout à coup le cortège déboucha à l'angle 
de la place Navone; il vit les drapeaux, les torches, les faces 
brillantes dans le clair-obscur, des yeux élargis, des lèvres 
ouvertes... Il y avait des vieillards qui marchaient les premiers, 
et c'étaient les sénateurs du royaume; puis la masse ondoyante 
des éphèbes prêts pour la mort. Une femme s'avançait à leur 
tête, le buste enveloppé dans les plis de la bannière tricolore; 
des rayons bleutés voltigeaient autour d'elle; son bras étendu 
indiquait le chemin; en passant, elle leva le front vers les per- 
siennes closes derrière lesquelles tremblait une vague lumière : 
— et Remigio reconnut Cristina qui semblait mener toute 
cette foule à la victoire.-, 

Jean Bertheroy.i 
(La troisième partie au prochain numéro.) 



ESQUISSES CONTEMPORAINES 



ALBERT DE MUN 



11(1) 

L ŒQVRE DE DÉFENSE RELIGIEUSE 
ET DE DÉFENSE NATIONALE 



Le sceau du chrislianisme a, pour les desseins divins, frappé 
notre nation, dans son berceau, d'une marque ineffaçable, qui la 
distingue entre toutes les nations, et qu'elle a, durant quatorze 
siècles, portée sur tous les cbemins de sa merveilleuse épopée, des 
cbamps de Tolbiac aux plaines de Palay, depuis la conversion 
d'Henri IV jusqu'à la grande réconciliation du Concordat, étonnant le 
monde au penchant des abîmes, par des sursauts libérateurs qui, tou- 
jours, quelles que fussent ses épreuves ou ses fautes, la ramenaient, 
pleine dévie, vers ses destins providentiels. 

Cela, c'est le miracle français (2). 

C'est en 1907, à Bordeaux, en re'ponse à un discours où 
M. Clemenceau, à Amiens, évoquait, après Renan, le miracle 
grec, qu'Albert de Mun prononçait ces paroles véritablement 
prophétiques. Depuis cinq ans, menacé d'une angine de poi- 
trine, il avait dû, sur l'ordre formel des médecins, renoncer à 

, (1) Voyez la Revue du 15 octobre. 

(2) Combats d'hier et d' aiij ourd' Imi (Lethielleux), t. II, p. 178. 

TOME XLII. — 19)7. 7 



98 REVUE DES DEUX MONDES. 

la parole publique et se condamner à un « dur, très dur » 
silence. C'était le moment où toutes les causes auxquelles il 
avait voué sa vie couraient les plus graves périls. Il avait lutté,, 
comme il aimait à le dire, « pour Dieu, » « pour la patrie, » 
« pour le peuple. » Et voici que l'on se détournait des urgentes 
réformes sociales pour satisfaire d'odieuses passions poli- 
tiques; voici que l'idée môme de patrie, attaquée et sapée de 
toutes parts, semblait sur le point de se dissoudre; voici que le 
christianisme subissait de la part de ses adversaires ofticiels 
le plus rude assaut qu'il eût peut-être soutenu depuis l'époque 
révolutionnaire. Obligé de quitter la tribune au moment où sa 
parole eût été le plus utile, Albert de Mun n'abandonna pas la 
lutte; il ne désespéra pas plus de lui-même qu'il ne désespéra 
du pays qu'il voulait servir. D'orateur il se fit journaliste, et, 
sur ce nouveau terrain, il prépara de son mieux « les sursauts 
libérateurs » qu'il s'obstinait à prédire. 

I 

En pure perte, put-on croire longtemps. C'est une doulou- 
reuse période de notre histoire intérieure que celle qui s'étend 
de 1898 à 1911, et l'on voudrait bien, aujourd'hui surtout, pou- 
voir rayer d'un trait de plume ces quatorze années où les Fran- 
çais non seulement « ne s'aimaient pas, » mais semblaient 
prendre plaisir à user dans les discordes civiles les énergies 
latentes qu'ils allaient bientôt avoir à utiliser contre l'éternel 
ennemi d'outre-Rhin. Jamais, en effet, u les deux Frances » ne 
s'étaient heurtées aussi violemment; jamais ce que l'on a jus- 
tement appelé « la troisième France, » la France laborieuse et 
silencieuse, qui est proprement la France éternelle, n'avait 
moins fait sentir sa survivance à l'étranger railleur ou inat- 
tentif... Je n'ai garde de vouloir réveiller de lointaines et 
fâcheuses querelles, et je n'y insisterai pas plus qu'il ne 
convient. Mais, d'autre part, ce serait trahir la mémoire d'Al- 
bert de Mun que d'atténuer ou de dissimuler le rôle considé- 
rable qu'il y a délibérément joué. 

Disons tout d'abord que si, sur tel ou tel point de détail, il 
a pu, comme il arrive à tous les polémistes, se tromper ou se 
méprendre, forcer la mesure et dépasser le but, son attitude 
dans l'ensemble a été singulièrement généreuse, sage et clair- 



ALBERT DE MUN. 



99 



voyante. Les six ou huit volumes où il a recueilli ses campagnes 
de presse ne sont pas seulement un éloquent réquisitoire 
contre la politique sectaire où nous avons failli sombrer et qui 
a accumulé tant de ruines; ils sont aussi un solennel avertisse- 
ment patriotique à ceux qui travaillaient imprudemment à 
désunir l'âme française en face d'ennemis toujours prêts à pro- 
fiter de nos moindres fautes. S'il a si vaillamment soutenu le 
combat « inégal » « où l'honneur l'engageait, » c'est qu'il en 
voyait admirablement l'enjeu et la portée. « Ce combat, disait- 
il, ce n'est pas un choc d'ambitions rivales, ce n'est pas une 
bataille de partis, ce n'est pas seulement, fose le dire, quelle 
que soit l'ardeur de ma foi, une lutte religieuse : c'est la lutte 
pour la vie nationale (1). » L'avenir n'allait que trop lui donner 
raison. 

S'explique-t-on maintenant pourquoi il est intervenu dans 
(( l'Affaiie maudite, » comme il l'appelait lui-même, avec 
l'éclat que l'on sait? Ce n'est point, comme on l'a prétendu, 
par une suite toute naturelle de l'affection très tendre qui 
l'unissait au Père du Lac. C'est tout simplement parce qu'à 
travers les polémiques passionnées de l'heure présente, il voyait 
venir, ce qu'il eût voulu éviter à tout prix, « les violences de 
la guerre religieuse. » Et en même temps, les abominables 
campagnes auxquelles il assistait contre l'armée lui faisaient 
craindre la désorganisation de notre puissance militaire au 
profit et, probablement, grâce aux « ressources » de nations 
rivales trop intéressées à notre déchéance. Sur ce dernier 
article la lumière n'est pas faite encore. Mais n'est-il pas vrai 
que les événemens récens éclairent singulièrement ceux d'au- 
trefois? Si dans cette sorte de conspiration à peu près unanime 
de l'opinion européenne que nous avons alors tous sentie 
autour de nous, l'histoire future ne reconnaissait et ne dénon- 
çait pas la main et les procédés habituels de l'Allemagne, nous 
en serions prodigieusement surpris. 

Faut-il également chercher l'influence allemande, — 
influence occulte et insoupçonnée de ceux qui la subissaient, 
— dans la longue campagne d'anticléricalisme qui a suivi 
(( l'Affaire? » Il est possible, et l'on se souvient que l'influence 
bismarckicnne n'a pas été entièrement étrangère aux premières 

(1) Combats d'hier et d'aujourd'hui, t. I, p. 179. 



100 REVUE DES DEUX MONDES. 

luttes religieuses de la troisième Re'publique. S'il y a un de 
nos voisins auquel nous ayons, à nos dépens, appris à appliquer 
le Is fecit cui prodest, c'est bien celui qui s'était promis de 
nous supplanter dans le monde. Quoi qu'il en soit, il est 
incontestable que ces luttes fratricides, en nous désunissant, en 
nous affaiblissant à l'intérieur, en détournant notre attention 
des événemens du dehors, nous livraient pieds et poings liés 
aux tentatives de l'étranger, et que ceux qui ont tout mis en 
œuvre pour nous en épargner l'épreuve ont très sagement 
rempli leur devoir d'excellens Français. 

C'est ce qu'a fait avec sa générosité et son ardeur habituelles 
Albert de Mun. La loi sur les associations, dans laquelle il 
voyait trop justement une préface nécessaire à de prochaines 
persécutions religieuses, n'a pas eu d'adversaire plus résolu. 
Allant un jour au fond du débat avec une franchise passionnée, 
il montrait dans l'âpre conflit qui, durant tant d'années, devait 
mettre tant de Français aux prises, u la lutte éternelle entre 
les ambitions de la raison et la nécessité de la foi. » « Cette 
lutte, ajoutait-il, est aussi vieille que le monde, elle durera 
autant que lui. » Et, affirmant « qu'un tel conflit ne se dénoue 
pas par des lois et ne s'apaise pas avec des mesures de police, » 
il défendait fort habilement ses coreligionnaires de caresser 
pareille ambition. « Mais non! disait-il, en s'adressant à ses 
adversaires. L'entreprise que vous méditez est au-dessus des 
forces de tous les partis, et du mien comme des autres, si 
jamais, parvenu au pouvoir et tenté par la logique de ses doc- 
trines, il s'y essayait, oublieux des leçons de l'expérience. » Au 
nom même de ce libéralisme, il revendiquait pour les âmes 
croyantes le droit « d'accomplir, par le don de soi-même, la loi 
fondamentale du christianisme. » « Ne cherchez pas ailleurs, 
s'écriait-il dans un très beau mouvement, le secret de la vie 
religieuse : il est là, à des profondeurs où les lois et les gouver- 
nemens ne peuvent atteindre, où s'alimente sa source intaris- 
sable et d'où s'élancent sans trêve, vers le monde tourmenté 
d'ambitions, de révoltes et de passions, vers le monde refroidi 
par l'égoïsme, labouré par la misère et la souffrance, ces 
hommes et ces femmes qui ont renoncé à lui demander ses 
joies pour lui donner leurs exemples de pauvreté volontaire, 
de chasteté héroïque, d'obéissance réfléchie, de dévouement 
sans récompense humaine, quelquefois payé par l'outrage et 



ALBERT DE MUN. 



101 



par le mépris, et qui font ainsi, dans le sacrifice de leur liberté', 
le dernier, le plus magnifique, le plus décisif usage de la liberté 
elle-même. » Mais comme des considérations de ce genre, si 
justes et si éloquentes qu'elles fussent, étaient trop métaphy- 
siques ou trop mystiques pour agir sur une Chambre française, 
l'orateur, dévoilant toute sa pensée, faisait appel à un ordre 
de sentimens et d'idées qui aurait dû emporter toutes les résis- 
tances : 

Pour nous, — déclarait-il, — puisqu'on nous offre de nouveau le 
combat, nous y retournons avec une très ferme résolution, mais 
aussi avec une très grande tristesse. Et cette tristesse na pas seule- 
ment pour objet des hommes et des choses qui nous sont chers et que 
vous menacez ; elle a d'autres causes, et plus profondes encore : c'est 
une tristesse patriotique. 

Au-dessus des disputes, des passions, si vous voulez, des excès 
de tous les partis, il y a un fait qui domine l'histoire de ces dernières 
années. C'est Vimmense, l'universelle aspiration de ce pays vers l'apai- 
sement et la réconciliation. C'est le désir impérieux de voir enfin les 
cœurs se rapprocher et les volontés s'unir dans le service de la 
patrie, dans le commun dévouement à sa grandeur. 

Au milieu de cette variété que j'ai dite, des idées, des opinions, 
des croyances, qui divisent nos générations, il semble qu'à la place 
de l'unité des intelligences et des âmes, désormais brisée, qu'aucune 
force humaine ne peut rétablir, grandisse et se fortifie toujours 
davantage le sentiment, le besoin, la nécessité de la concorde patrio- 
tique. Dans l'écroulement de toutes les institutions du passé, dans 
le déchirement des liens qu'elles avaient formés, l'idée de la patrie 
devient chaque jour plus puissante, et, par un secret instinct, la 
foule embrasse plus étroitement son image sacrée, comme la cité 
romaine le palladium antique, pour lui demander de rétablir entre 
les citoyens l'harmonie rompue : et c'est là, dans ce concours de 
tous au bien public que peut se rencontrer seulement cette unité 
morale que vous cherchez vainement dans les lois et dans les 
décrets (1). 

Hélas! ces nobles accens, s'ils provoquèrent des « applau- 
dissemens répétés, » ne touchèrent ni les esprits, ni les cœurs. 
Après la loi sur les associations, ce fut toute la série des 
mesures, à la fois illégales et injustes, contre les congrégations 

(1) Discours et écrits divers, t. VII, p. 261, 241-242, 267-268. 



102 REVUE DES DEUX MONDES. 

religieuses; ce fut ensuite tout ce qui pre'para, accompagna et 
suivit la loi de séparation, douloureux e'pisodes d'une histoire 
qui ne nous est que trop présente, et dont je ne voudrais pas 
remuer ici les cendres mal éteintes. Puisse l'histoire de demain 
réparer une partie des ruines que nous avons imprudemment, 
de nos propres niains, accumulées sur notre sol ! Albert de Mun 
ne verra pas ces réparations nécessaires : il les aura du moins 
préparées par l'excellence des conseils et des avertissemens 
qu'il nous aura prodigués; surtout, il aura tout fait pour nous 
épargner l'amertume des déboires dont il prévoyait la longue 
succession. 

Quand on vient de lire la suite des quelques rares discours 
ou allocutions, et surtout des innombrables articles qu'il a inti- 
tulés Combats d'hier et d'aujourd'hui, on reste émerveillé de 
tout ce qu'il a dépensé là, d'éloquence, de verve, d'habileté dia- 
lectique, de ferme bon sens, de justes pressentimens, d'ironie 
vengeresse. Ses adversaires ont la force pour eux; mais lui, il a 
la raison, l'équité, une partie croissante de l'opinion, et l'avenir. 
Il sait bien qu'il sera, — provisoirement, — vaincu; mais il se 
bat pour l'honneur, pour libérer son âme et toutes celles qui 
vibrent à l'unisson de la sienne, pour agir sur certains esprits 
non prévenus et sur certaines consciences; il se bat enfin « pour 
Dieu » et « pour la France ; » et les coups qu'il porte, si quelques- 
uns s'égarent parfois dans le vide, font souvent de rudes bles- 
sures. Blessures tout idéales, dira-t-on : oui, peut-être, à en 
juger par l'effet immédiat; mais sait-on jamais l'influence exacte 
qu'exerce toute parole sincère, même sur ceux qui l'ont tout 
d'abord repoussée? En tout cas, aie voir défendre pied à pied, la 
plume à la main, ses positions avec une vigueur, un sang-froid, 
une maîtrise qu'ils pouvaient lui envier, les contradicteurs 
d'Albert de Mun ont "dû plus d'une fois se féliciter que la tribune 
lui fût interdite : ils auraient sans doute triomphé quand même, 
mais peut-être moins aisément, et tel de leurs triomphes aurait 
fort bien pu paraître, aux yeux mêmes de leurs amis, assez peu 
glorieux. 

Ce vaillant lutteur n'a jamais connu le découragement, 
mais il a plus d'une fois connu l'amertume. Si bien trempé 
que l'on soit, on se lasse de toujours combattre, et d'échouer 
toujours, ou tout au moins de ne jamais toucher du doigt les 
résultats de son effort. Un jour, — c'était le i^ janvier 1908, — 



ALBERT DE MUN. 



103 



jetant un rapide coup d'œil sur l'année écoulée, il se livrait 
à un « examen de conscience » mélancolique. La loi de sépa- 
ration avait développé ses premières conséquences. « L'écrou- 
lement de l'antique édifice où s'abritait l'Eglise de France » 
n'était pas pour lui « la pire des douleurs. » « Qu'il ait pu 
s'accomplir, avouait-il, dans la froide indifi'érence d'une nation 
subjuguée, voilà la tristesse indicible... c'est le grand deuil et 
l'humiliation dernière. Je n'ai point, depuis Metz, éprouvé plus 
amèrement la honte d'une défaite sans gloire (1). » Et certes, 
cette tristesse est infiniment respectable. Mais l'expression n'en 
est-elle pas un peu excessive? Ne révèle-t-elle pas de la part de 
son auteur, avec une certaine puissance d'illusion, une dispo- 
sition d'esprit insuffisamment réaliste? Admirable chrétien, 
d'une fidélité et d'une docilité spirituelles à toute épreuve, 
Albert de Mun avait quelque peine à se dégager de certaines 
formes consacrées par un long usage. 11 prenait son mot d'ordre 
à Rome, et il s'y tenait avec une énergie sans défaillance. Il avait 
toujours été ainsi. Il nous raconte que tout jeune, au moment 
des discussions sur l'infaillibilité pontificale, il avait échappé 
à l'infiuence de Mgr Dupanloup, alors dominante dans sa 
famille. « Je me sentais, par tendance naturelle, nous dit-il, 
et peut-être par habitude de la discipline militaire, plus porté 
vers la simple obéissance (2). » Plus tard, quand Léon XIII 
lui demanda le sacrifice de ses idées royalistes, et plus tard 
encore, quand le même Léon XIII l'invita « assez vivement » 
à renoncer à son projet d'organiser un parti catholique, il 
s'empressa de déférer à ces invitations, « ayant, disait-il, envers 
le Pape, l'obéissance facile et joyeuse (3). » Rien assurément 
de plus légitime. Mais avouons, d'autre part, que cette disposi- 
tion, poussée un peu loin, n'est pas très conciliable avec le 
goût des initiatives et des essais d'adaptation. Bref, à la foi 
d'Albert de Mun, il manquait un peu de cette inquiétude qui 
est, dans l'ordre intellectuel et religieux, ce qu'est le scrupule 
dans l'ordre moral, et qui, si elle a ses périls, a bien aussi 
son charme et sa puissance. Et peut-être aussi n'a-t-il pas senti 

(1) Combats d'hier et d'aujourd'hui, t. III, p. 7 et 8. 

(2) Ma vocation sociale, p. 6. 

(3) Combats d'hier et d'aujourd'hui, supplément à ia 1" série, p. 265-266. Albert 
de MuQ avoue pourtant ailleurs (Combats, t. V, p. 169), que, dans le second cas, 
« ce fut un coup très rude. » Ce le fut aussi dans le premier. 



i04 REVUE DES DEUX MONDES. 

aussi fortement qu'on aurait pu le souhaiter cette merveilleuse 
faculté d'évolution que possède l'Église et par laquelle, sans 
jamais cesser d'être elle-même, elle se plie de siècle en siècle 
aux circonstances les plus diverses, s'accommode des régimes 
les plus opposés et poursuit inlassablement son œuvre d'apos- 
tolat. 

Des réflexions de cette nature, si elles avaient été plus 
familières à l'esprit d'Albert de Mun, auraient-elles suffi à lui 
faire atténuer la violence un peu intransigeante des anathèmes 
qu'il a prononcés contre la loi de séparation et contre ceux 
qui l'ont trop facilement acceptée? Je ne sais. Mais comme il 
n'était pas l'homme des longues imprécations stériles, il se 
ressaisissait bien vite, et à l'indifférence religieuse générale 
qu'il avait si douloureusement constatée, et qui semble l'avoir 
surpris plus que de raison, il s'empressa de chercher un 
remède. Négligeant d'ailleurs, comme à son ordinaire, le côté 
intellectuel du problème, il en envisagea avec une virile loyauté 
le côté social. 11 se retrouvait là sur son terrain, il y rencontrait 
d'actifs et dévoués collaborateurs. L'un d'eux, Mgr Gibier, le 
généreux évêquede Versailles, avait dit : « Le peuple ne connaît 
pas le clergé... Quand le clergé comprendra-t-il qu'il ne lui 
serait pas difficile de gagner le cœur du peuple, s'il le voulait 
sérieusement? » Albert de Mun commentait avec chaleur ces 
trop justes paroles qui faisaient écho à des idées qu'il avait 
souvent exprimées lui-même : « Je voudrais voir, s'écriait-il 
dès 1892, je voudrais voir dans tous les diocèses de France un 
certain nombre de prêtres choisis, jeunes, actifs, intelligens, 
étudiant les questions sociales et se préparant à pouvoir les 
traiter devant un auditoire populaire, étudiant les questions 
agricoles et pouvant en entretenir les paysans, étudiant les 
questions économiques et pouvant fonder des sociétés de crédit, 
des associations ouvrières, n'étant pourvus ni de cures, ni de 
vicariats, ne recevant pas de traitement de l'Etat, et libres 
ainsi de tous liens avec l'administration, montant droit au 
peuple pour le réconcilier avec l'Eglise (1). » 

A cette réconciliation, dont il ne voulait pas désespérer, 
« n'aimant point, disait-il, à s'asseoir longtemps sur les 
ruines, » Albert de Mun a travaillé jusqu'au bout avec un beau 

(1) Discours et écrits divers, t. V, p. 129-130. ^ 



ALBERT DE MUN. 405 

courage. Ne pouvant plus collaborer par ses discours aux lois 
sociales qui venaient en discussion à la Chambre, il y collabo- 
rait par ses articles, soutena,nt et le'gitimant les réformes heu- 
reuses, les provoquant souvent, tâchant d'y intéresser l'opinion, 
mettant au service de tous les hommes de bonne volonté son 
autorité et son expérience. Il était plus écouté qu'il ne l'avait 
jamais été. Les ironies ou les injures dont on l'avait accablé 
jadis se faisaient plus rares. On finissait par rendre justice, 
même dans certains milieux qui lui avaient été longtemps 
hostiles, non seulement k l'élévation et au désintéressement, 
mais encore à la justice de quelques-unes au moins de ses 
idées. C'est qu'il n'était plus un isolé comme il l'avait été à ses 
débuts. A la longue, son action s'était fait sentir, même à ses 
adversaires ; ses doctrines, approuvées d'ailleurs et adoptées 
par la plus haute autorité morale qui soit au monde, avaient 
recruté d'ardens prosélytes. Il avait derrière lui, et avec lui, 
toute une jeunesse de « chrétiens sociaux, » celle-là même qui 
organisait les Semaines sociales, qui suivait librement ses 
inspirations et se réclamait de son exemple. Grâce en partie à 
lui, il devenait de plus en plus difficile de dire et de croire que 
l'Église se désintéressait du peuple. « Et vraiment, disait-il un 
jour, moi qui rêve pour mon pays le retour complet à la foi 
chrétienne, et qui, dans ma carrière, ne me suis attaché forte- 
ment qu'à cette seule idée (1)... » Si ce noble rêve doit se 
réaliser un jour, par son œuvre sociale, Albert de Mun en aura 
hâté l'avènement. 

II 

Il l'aura hâté plus peut-être encore par son œuvre patrio- 
tique. De tout temps, il s'était passionnément préoccupé des 
questions concernant la défense nationale.: Comme tous les 
hommes de sa génération, il avait connu la France si grande, 
si glorieuse, si respectée, qu'il ne se consolait pas de la voir 
déchue de ce rang unique. Soldat, gentilhomme, chrétien, il 
l'aimait, si l'on peut dire, d'un triple amour; ou plutôt encore, 
toutes les ardeurs de sa grande âme se fondaient pour elle dans 
une tendresse hautement religieuse. La mission providentielle 

(1) Dicours et écrits divers, t. VII, p. 26B. 



106 REVUE DES DEUX MONDES. 

de la France, c'était pour lui, nous l'avons vu, une de ces véri- 
tés d'évidence qu'on ne discute même pas. Aussi, de quel cœur, 
dès qu'il en a le pouvoir, il se propose de travailler au relève- 
ment de la patrie vaincue! Dès son entrée à la Chambre, il ne 
perd pas une occasion d'intervenir dans les débats où l'intérêt 
national lui parait engagé : les expéditions coloniales, les lois 
militaires, lui inspirent des discours à la fois si compétens et si 
élevés, que, plus d'une fois, il réussit à rallier la presque unani- 
mité non seulement des applaudissemens, mais des votes. C'est 
dans un discours, dontquelquespartiessontd'ailleursdiscutables, 
sur le projet de loi militaire de 1887, qu'en évoquant la charge 
épique de Sedan, il obtenait le plus beau triomphe oratoire de 
toute sa carrière parlementaire. C'est dans un discours, admi- 
rable de tout point, sur le maintien de nos droits historiques 
à Madagascar, qu'il parvenait h grouper autour de lui 450 suf- 
frages contre 32. Et il était très justement fier de ce succès. 
« Il s'était fait, disait-il plus tard, il s'était fait dans la Chambre 
un grand courant de patriotisme qui avait entraîné presque tout 
le monde, éteignant pour un moment les dissentimens, les 
divisions de parti, les discordes politiques. On n'avait eu devant 
les yeux que l'honneur national et la tradition française. » Et 
il ajoutait : « C'est un des meilleurs souvenirs de ma vie 
publique que d'avoir pu, ce jour-là, contribuer en quelque 
chose à cet acte d'union patriotique (1). » 

Cependant, les années passaient, et, à mesure qu'elles s'écou- 
laient, elles apportaient au patriotisme un peu jaloux, mais si 
clairvoyant d'Albert de Mun, plus d'un sujet d'alarme ou d'in- 
quiétude. Notre désunion intérieure allait croissant; l'idée de 
patrie était en butte à des attaques insidieuses ou cyniques ; le 
pacifisme faisait chaque jour de nouvelles recrues; l'armée, 
moins respectée qu'autrefois, voyait son organisation âprement 
discutée par les théoriciens socialistes. En même temps, nos 
amitiés se modifiaient ; des alliances, des ententes nouvelles 
s'esquissaient, s'élaboraient daîis le mystère des chancelleries, 
dont on n'apercevait pas toujours très nettement la raison 
d'être, — nous l'avons vue depuis, — et auxquelles notre amour- 
propre devait consentir p}us d'un sacrifice. D'autre part, les 
orages s'amoncelaient au delà du Rhin : d'année en année, 

(i) Discours, l. III, p. 344-345. — Cf. p. 189-209. 



ALBERT DE MUN. 107 

l'insolence et les exigences de la puissance d'orgueil et de proie 
augmentaient, devenaient plus difficiles à satisfaire. L'avenir 
était trouble, et l'on conçoit que d'année en année, fort de son 
autorité et de son expérience, Albert de Mun ait cru devoir 
multiplier les avertissemens et les conseils. 

Il se plaignait un jour de l'obscurité voulue et silencieuse 
dans laquelle, depuis le traité de Francfort, s'enveloppait noire 
politique étrangère, et, servi par son sûr instinct, il en dénon- 
çait admirablement la « raison profonde : » 

Depuis trente-huit ans, disait-il, nous portons le poids d'une défaite 
invengée. C'est notre grande faiblesse. Les nafcions, pas plus que les 
individus, ne demeurent impunément, aux yeux du monde, frappés 
d'une brutale injure. 

La cruelle meurtrissure de i 870 ne saurait être comparée à aucune 
autre. L'Autriche, après Sadowa, perdit son rang en Allemagne; la 
Russie, après Moukden et Tsoushima, fut atteinte dans sa puissance 
militaire. Nous, nous avons laissé aux mains de l'ennemi un morceau 
de notre chair, et cette plaie, toujours saignante à notre flanc, nous 
marque du stigmate des vaincus, en même temps qu'elle nous humilie 
comme un public aveu d'impuissance (1). 

On ne saurait plus fortement dire. Oui, c'est bien là, — 
nous nous en rendons compte aujourd'hui plus clairement que 
jamais, — la cause unique du mal qui, quarante-quatre ans 
durant, a empoisonné toute notre histoire nationale. Nos divi- 
sions intérieures, nos absurdes querelles, même, — surtout peut- 
être, — notre anticléricalisme, les timidités, les gaucheries, les 
réticences de notre politique extérieure, tout ce malaise où 
nous vivions était un fruit de la défaite. Nous avions été vaincus, 
et nous ne nous consolions pas de nous être laissé battre; nous 
n'étions plus une puissance de premier plan, et nous n'étions 
pas résignés, comme l'Autriche, à n'être qu'un a brillant 
second ; » il y avait contradiction entre la réalité d'aujourd'hui 
et notre rêve, un rêve qui avait été la réalité d'hier et qu'un 
secret pressentiment nous avertissait devoir être la réalité de 
demain. Et nous attendions, las, amers, impatiens et inquiets 
tout ensemble, l'heure du destin que nos scrupules d'humanité 
nous interdisaient de provoquer. 

En l'attendant, cette « heure décisive, » que longtemps il a 

(1) Combats d'hier et d'aujourd'hui, X. III, p. 175-176. 



108 REVUE DES DEUX MONDES.! 

désespéré de jamais voir, Albert de Mun refrénait comme il 
pouvait son impatience. Elle s'échappait quelquefois : son sen- 
timent très vif et volontiers ombrageux de la fierté nationale 
s'accommodait mal des concessions, des faiblesses peut-être, des 
timidités et des prudences de la diplomatie. Non, certes, qu'il 
fût incapable de se contenir : il l'a bien prouvé au moment de 
Fachoda, lorsqu'il renonça, par patriotisme, à une interpellation 
que l'on jugeait dangereuse. Non qu'il poussât à la guerre : 
comme nous tous, il se serait reproché de prendre, à cet égard, 
une responsabilité quelconque ; mais il n'en avait pas peur et 
il la croyait inévitable. « Ahl l'horreur de la guerre! s'écriait- 
il. Comment pourrais-je l'oublier? Oui, la guerre est horrible, 
source de larmes et de douleurs, féconde cependant, source 
aussi de grandeur et de prospérité. C'est l'histoire du monde 
et la leçon des siècles. Il y a, pour les nations comme pour les 
hommes, des épreuves nécessaires à leur force (1). » 

Ces vérités, qui nous sont aujourd'hui douloureusement 
familières, choquaient alors, — c'était en 1910, — plus d'une 
oreille trop pacifiste, Albert de Mun pressentait qu'il devenait 
urgent de les rappeler. Les alertes succédaient aux alertes. La 
question marocaine, à peine posée, s'annonçait grosse de 
complications internationales. Le péril que recouvraient ces 
complications, personne ne l'a mieux vu, ni plus clairement 
dénoncé qu'Albert de Mun. « Le Maroc, écrivait-il, le Maroc, si 
longtemps inconnu, commençait à laisser deviner ses ressources 
et ses richesses. L'Allemagne, poussant ses commerçans sur 
tous les points du monde, les jetait sur ses rives. Elle y rencon- 
trait les nôtres, les premiers par le nombre et les transactions. 
Vorgueil germain décida qu'il serait le maître, là comme par- 
tout. Sous ïaffaire marocaine , comme sous toutes celles qui 
agitent l'Europe à l'heure présente, il y a la prétention germa- 
nique à romnipotence. Le geste de Tanger n'eut pas d'autre 
signification (2). » 

A cette prétention croissante, Albert de Mun sentait bien 
que, sous peine d'une irrémédiable déchéance, il nous faudrait, 
tôt ou tard, résister par la force ; e* peut-être, dans le fond de 
son cœur, s'applaudissait-il, puisqu'il fallait en venir là, que 
l'orgueilleuse et brutale et maladroite Allemagne prît comme 

(1) Combats d'hier et d'aujourd'hui, t. V, p 216. 

(2) kl., t. III, p. 148 149. 



ALBERT DE MUN. 



109 



à tâche d'exaspérer notre dignité et d'entretenir ou de réveiller 
en nous les sentimens qui devaient un jour nous dresser, d'un 
élan unanime, contre son insolente et agressive audace. Et sur- 
tout, vieil Africain qu'il était, il se réjouissait que sa chère 
Afrique eût été choisie par la Providence pour être comme le 
champ de manœuvres et d'expériences d'où notre jeune armée 
allait s'élancer, quand il lui faudrait courir sus aux Barbares. 
Cette affaire marocaine dont beaucoup, parmi nous, méconnais- 
saient l'intérêt et la nécessité, il en avait, dès la première heure, 
conçu toute la portée, et il employa tous ses efforts à faire par- 
tager sa conviction au public. Je ne décide pas si la méthode 
d'action rapide et hardie qu'il préconisait n'était pas préférable 
à la méthode plus lente, parfois un peu timide et indécise, qu'on 
a employée. Mais, même s'il était prouvé qu'il eût tort sur ce 
point, — avouerai-je, tout profane que je sois, que je suis tenté 
de lui donner raison? ' — comme il faut lui savoir gré de ses 
campagnes de presse pour appuyer notre intervention, « au 
risque d'un désaccord toujours pénible avec plusieurs de ses 
amis, » et cela « non pas seulement parce que le drapeau était 
engagé, mais parce qu'il l'était, à ses yeux, pour une cause 
juste et nationale 1 » Et définissant à ce propos son dessein et 
son effort, il disait : 

Dès le premier jour, quand s'est réveillée la question marocaine, 
j'ai essayé de montrer qu'elle était une question algérienne, française par 
conséquent. Ten ai cherché les origines dans notre histoire d'Afrique, 
à l'heure où, après l'Isly, le traité de 1845, au lieu de la trancher, la 
posa comme une menace pour l'avenir en laissant l'Algérie sans fron- 
tière, et sa sécurité sans garantie. 

fai répété, chaque fois que les circonstances m'ont amené à exprimer 
mon opinion, qu'assurément ce serait une entreprise téméraire 
d'essayer la conquête du Maroc, mais que nous ne pouvions, sans 
trahir notre propre cause, nos intérêts les plus essentiels, l'abandonner 
à une autre puissance européenne, permettre à aucune d'entre elles d'y 
établir une prépondérante influence (1). 

C'était là un programme très sage et très fier, et Albert de 
Mun s'y tenait obstinément fidèle. Pour le remplir, il se sentait 
soutenu, plus qu'il n'avait coutume de l'être, par la conspira- 

(1) Combats d'kier et cf aujourd'hui, t. IV, p. 192. 



110 REVUE DES DEUX MONDES. 

lion de l'opinion publique. Les provocations allemandes nous 
réveillaient enfin de notre long sommeil pacifique. Nous 
recommencions à comprendre tout le sens de cette parole de 
Prévost-Paradol dans la France nouvelle : <( Il n'y a point de 
milieu pour une nation qui a connu la grandeur et la gloire, 
entre le maintien de son ancien prestige et la complète impuis- 
sance. » Une jeunesse nouvelle se levait, dont Albert de Mun 
saluait avec une joie tremblante les impatiences et les ardeurs. 
« Elle est lasse, disait-il, de notre deuil stérile. Elle attend, 
inconsciente du besoin qui la tourmente, au lieu des glas funè- 
bres, des appels de clairon. Qui les sonnera (1)? » Et ailleurs : 
<( On dirait qu'un renouveau de foi patriotique s'est allumé 
dans les âmes. Est-ce bien cela? Je l'écris en tremblant (2). » 
Mais d'autres fois il ne tremblait pas. Saluant un jour, à propos 
d'un monument inauguré sur le plateau d'Illy, les héros de 
Sedan, il s'écriait : « Quand on parle d'eux, mon cœur de 
vingt ans se remet à battre dans ma vieille poitrine, pareil au 
sing du cheval de troupe réformé par l'âge, qui bondit dans 
ses veines à l'appel de la trompette. » Et se retournant vers 
« les jeunes soldats de son régiment toujours aimé, » il leur 
adressait un h confiant hommage : » « L'école, disait-il, est 
toujours ouverte, conservant à la France sa réserve de « braves 
gens. » Quand l'heure sonnera, ils répondront comme Galliffet : 
« Tant qu'il en restera un. » 

L'heure ne devait plus beaucoup tarder à sonner. Après 
Tanger, Algésiras, Casablanca, — Agadir. Cette fois, la mesure 
était comble. 

Le coup d'Agadir, a écrit Albert de Mun, le coup d'Agadir avait 
frappé, comme la baguette magique, le cœur de la France engourdie. 
En un moment, elle fut debout ; ses fils, ranimés, se regardèrent dans 
les yeux, et reconnurent le visage ancestral. Il y eut un cri, qui courut 
comme un choc électrique : « En voilà assez ! » 

Vous souvenez-vous? Cet été, au milieu de l'angoisse qui nous 
étreignait, quelle joie soudaine, et, chez nous autres, les vieux, quel 
orgueil rajeuni! Et vous devinez bien ce que je pense, au fond du 
cœur : vous le pensez aussi. Jamais heure ne fut plus propice! La 
brutalité germanique avait mis tout le monde à nos côtés! La nation 
était prête ! Au lieu de cela... Ah ! il faut enfermer cette douleur! 

(1) Pour la Patrie (Émile-Paul), p. 196-197. 

(2) Id., p. ni, 207, 222. 



ALBERT DE MUN. 



111 



Et il consentait bien è. l'enfermer, cette douleur peut-être un 
peu impatiente; mais il voulait en garder la mémoire. « La 
guerre, disait-il, impossible hier, est là qui nous guette. » Et il 
croyait de son devoir de dire à ses compatriotes toute la vérité. 
« Je vois et j'entends, déclarait-il, et c'est assez. Je vois que, 
derrière le Rhin, on travaille sans trêve, sans défaillance, avec 
cette vigueur que donnent à l'action l'unité de direction, la 
permanence des volontés. Je vois que les lignes de transport se 
multiplient tjer5 la frontière de la Belgique et du Luxembourg, 
que les dirigeables, que les flottes d'aéroplanes se construisent 
avec une activité fiévreuse, que, demain, ils auront partout 
leurs ports d'attache organisés : je vois que, derrière les canons, 
se massent les caissons automobiles, prêts au ravitaille- 
ment... (1). » Hélas! il voyait, ou prévoyait trop bien; et comme 
on aurait dû l'écouter davantage! Au reste, quand on relit 
aujourd'hui les doux volumes qu'Albert de Mun a intitulés 
Pour la patrie et l'Heure décisive, et où il a recueilli ses articles 
de 1912 et de 1913, on ne peut s'empêcher d'être frappé de la 
hauteur patriotique de vues, de la finesse de sens politique, de 
la justesse prophétique de vision dont ils témoignent. Si la 
guerre de 1914 a surpris un trop grand nombre d'entre nous, 
c'est qu'ils n'avaient pas assez lu et médité ces pages qui 
auraient dû résonner à leurs oreilles comme l'appel viril du 
clairon d'alarme. Et si les événemens nous ont trouvés militai- 
rement moins prêts que nous n'aurions dû l'être, c'est que « ces 
articles passionnés qui paraissaient appeler la guerre, à force de 
la prévoir (2) » n'avaient pas eu, au Parlement et dans les 
conseils de nos gouvernans, tout le retentissement qu'ils 
auraient dû avoir. 

Une première fois, la diplomatie, — une diplomatie peut- 
être trop habile, et dont certains procédés allaient être bientôt 
sévèrement condamnés, — réussissait à écarter, ou plutôt à 
ajourner le conflit. Ce fut, on se le rappelle, au prix de 
concessions que nous avions le droit de trouver injustifiées et 
douloureuses. 

Après bien des années d'un silence tristement involontaire, 
Albert de Mun remonta à la tribune pour présenter, sur les 
longues négociations engagées et subies par le gouvernement 

(1) Pour la Patrie (Émile-Paul), t. IV, p. 146. 

(2) Id., t. V, p. 214.' 



H2 REVUE DES DEUX MONDES. 

français, toutes les justes réserves que lui inspirait sa fierté 
patriotique. La Chambre lui fit, à plusieurs reprises, d'enthou- 
siastes ovations, le couvrit d'applaudissemens, mais rejeta sa 
motion. Jamais échec parlementaire ne fut plus glorieux : tous 
les cœurs étaient visiblement avec l'orateur; mais il n'est pas 
rare, en France, que la raison soi-disant politique désavoue les 
suggestions de la sensibilité. Albert de Mun en fit une fois de 
plus l'expérience; mais il avait rempli tout son devoir, et quand 
il lança son fameux cri : « Ah! messieurs les ministres, il faut 
que vous lui rendiez grâce avec nous à ce généreux pays ! Il 
vous a sauvés de vous-mêmes! » il dut sentir, à l'accueil qui lui 
fut fait, qu'il avait libéré l'âme française et préparé les répara- 
tions futures. 

Ce n'était point une illusion. De tous les points de la France 
les lettres affluent, lui prouvant qu'il a touché juste, que « la 
France ne veut pas périr, qu'elle ne veut pas être livrée, 
qu'elle ne veut plus être humiliée. » « Ma plume et ma parole, 
écrit-il, sont à son service. » Et à la chute du ministère Cail- 
laux, il ouvre une campagne pour saluer et encourager « le 
réveil du pays. » Campagne toute patriotique, et exclusivement 
patriotique, en dépit des vœux que lui adressent certaines des 
innombrables lettres qu'il recevait. « Quelques-unes, déclare- 
t-il, m'appellent sur le terrain politique. Je ne m'y laisserai pas 
attirer. Lheiire est trop poignante. C'est quelque chose comme 
celle d'il y a quarante et un ans, quand la patrie rassembla 
tous ses fils, sans distinction de croyances ou d'opinions, sans 
souci des mains qui tenaient le drapeau. » Noble attitude, en 
vérité, et qui, avec une générosité à laquelle on ne répondit pas 
toujours, préludait à cette « union sacrée » où nous vivons 
depuis plus de trois ans. Un de ces articles est précisément 
intitulé : V Union nécessaire, et il est une réponse à une parole 
fameuse sur la survivance séparatrice de la question religieuse. 

Oui, — concluait éloquemment Albert de Mun, — la question 
religieuse sépare nos âmes. Ce n'est que trop vrai. Mais, dans ce 
déchirement douloureux, où tant de cœurs ont saigné, quelque chose 
reste debout, qui les unit malgré tout, quelque chose de sacré qu'il 
n'est pas permis de livrer aux disputes et aux passions. // reste la 
France ! C'est à elle qu'il faut penser. C'est d'elle qu'il faut parler (1). 

(1) Pour la Patrie (Émile-Paul), p. 205, 289. 



ALBERT DE MUN. 113 

Noble langage en vérité', et qui, faisant écho au mot histo- 
rique du duc d'Aumale, traduit admirablement la pensée pro- 
fonde d'Albert de Mun, celle qui, par-dessus toutes les diver- 
gences doctrinales, toutes les oppositions politiques, a fait 
l'unité intime de sa vie. Ayant eu, d'ailleurs, « par d'irré- 
cusables témoignages, la certitude de correspondre à la pensée 
nationale, » il poursuivait sans défaillance la tâche qu'il s'était 
assignée. Il se défendait de pousser à la guerre. « Que la diplo- 
matie s'efforce de la conjurer, disait-il, je le veux, pourvu que 
ce soit sans rien sacrifier de l'honneur national, pourvu que ce 
soit, surtout, en fortifiant les amitiés fécondes, non en poursui-i 
vaut des rapprochemens stériles. Timeo Danaos... » II redoutait 
par-dessus tout les promesses d'amitié protectrice par lesquelles 
on essayait d'endormir notre bonne foi et de nous faire contracter 
des marchés de dupes. De quelque côté qu'il tournât les 
regards, il apercevait des causes d'inévitables conflits et des 
raisons d'inquiétude, et il les énumérait avec une pressante 
insistance, Surtout, il voyait poindre à l'horizon, entre l'An- 
gleterre et l'Allemagne, un duel fatal, formidable, auquel, bon 
gré mal gré, nous ne pourrions pas rester étrangers. « Une 
politique de funestes abandons et de criminels oublis, écrivait- 
il un peu sévèrement, nous a réduits à n'être, dans le conflit 
des deux empires, que le champ clos où se fera le heurt décisif. 
Nous y trouverons la mort ou la résurrection, selon que nous 
l'aurons voulu. » 

Et il ne se trompait pas, puisque, dans la pensée allemande, 
la guerre déchaînée en 1914 ne devait être que la première 
étape de cette lutte titanesque. Et il se trompait moins encore 
en dénonçant les signes précurseurs et les raisons profondes 
de l'agression germanique, les difficultés économiques et 
financières de l'empire voisin, les prédications belliqueuses 
d'outre-Rhin, « les préparatifs grandissans, et, sur notre propre 
sol, r envahissement pacifique préludant à l'invasion guer- 
rière (1). » Sinistres symptômes, s'ils n'avaient eu leur conso- 
lante contre-partie dans la fierté, l'ardeur, la résolution dont 
étaient animées les générations nouvelles. Ces sentimens virils, 
dans ses enquêtes sur l'état moral du pays, Albert de Mun les 
avait partout rencontrés. Il s'en réjouissait, et la confiance 

(1) Pour la Patrie (Émile-Paul), p. 289, 305, 

TOME XUI. — 1917. 8 



114 



REVUE PES DEUX MONDES. 



ronaissait dans son âme. « La nation, déclarait-il, est tout 
entière travaille'e par le sentiment de la patrie. C'est la coiiClu- 
sion de ce livre et c'est aussi, pour la France, la consolation 
suprême et la suprême espérance. » 

Cependant les événemens se précipitaient. Après Agadir et 
l'afTaire du Congo, la guerre italo-turque ; après l'aiYaire de la 
Tripolitaine, la guerre des Balkans; après le traité de Londres 
et celui de Bucarest, les nouvelles lois militaires et les armé- 
niens précipités de l'Allemagne. « L'heure décisive » appro- 
chait : il fallait s'y préparer. De l'avoir vu avec une admirable 
netteté, d'avoir dépensé, à proclamer cette vérité nécessaire, 
tout ce qu'il y avait en lui d'activité, de haute raison, d'élo- 
quence, — n'eùt-il fait que cela dans sa longue carrière 
d'homme public, Albert de Mun eût mérité qu'on saluât en 
lui l'un des plus grands Français de notre temps. Qu'on relise, 
par exemple, Y Avant-Propos de son avant-dernier volume : on 
y trouvera, en six pages, un exposé de la situation politique 
internationale, qui, pour l'exactitude des faits, — au moment 
oîi elle était écrite, — la vigueur ramassée et suggestive des 
formules, la justesse des pressentimens, serait digne d'être 
placé à côté des rapports diplomatiques les plus fameux de 
notre Livre Jaune. Quel merveilleux ambassadeur, se dit-on, 
en relisant ces pages, eût fait Albert de Mun, si l'on avait 
su utiliser toutes ses aptitudes! Il est vrai qu'en ces années 
d'avant-guerre, il avait un autre rôle, plus utile peut-être, 
à jouer : celui d'éclairer et de redresser l'opinion, que tant 
de sophismes intéressés ou aveugles risquaient d'égarer en- 
core. Et ce rôle, il le jouait avec une ardeur et une autorité 
admirables. Il se dérobait à toutes les intrigues parlemen- 
taires qui, hélas! suivaient leur cours. « Résolument, il 
écartait loin de sa pensée, de sa parole, de ses écrits, non 
seulement toutes les préoccupations de parti, mais toutes les 
récriminations, tous les ressentimens, même les plus légi- 
times : il ne songeait qu'à la patrie. » Il se contentait d'être une 
sorte de ministre ou de fondé de pouvoirs de la conscience 
nationale. 

La guerre est inévitable ; elle est virtuellement conditionnée 
et exigée par l'état actuel de l'Europe ; elle est voulue moins 
par les princes que par les peuples. Gomme un fruit mûr qui 
tombe de l'arbre, elle se détachera, elle fondra sur nous à 



ALBERT DE MUN. 



115 



l'heure fixée par le destin. Il faut regarder cette éventualité 
bien en face et s'y préparer avec courage. Unissons-nous, 
oublions tout ce qui nous divise; formons un seul faisceau de 
toutes nos énergies nationales ; ne laissons inemployée aucune 
de nos forces matérielles et morales. Fortifions notre armée et 
resserrons nos alliances. — C'est à ces quelques idées, toujours 
les mêmes, qu'Albert de Mun revenait sans cesse dans ces 
articles « écrits sans apprêt, avec son cœur qui était plein. » 
Idées qui, à l'épreuve des faits, se sont trouvées d'une doulou- 
reuse et profonde justesse, et qui, peut-être, n'appellent qu'une 
seule réserve. 

« L'Europe tout entière, disait-il, incertaine et troublée, 
s'apprête pour une guerre inévitable, dont l'heure lui est cachée, 
dont la cause immédiate lui demeure encore ignorée, mais qui 
s'avance vers elle, avec l'implacable sûreté du destin, tandis 
qu'à tâtons elle cherche à l'éviter. » Sans nier le moins du 
monde les raisons générales et lointaines, les raisons nationales 
et ethniques du grand conflit qui s'approchait, il était, ce 
semble, un peu téméraire d'en affirmer l'inexorable fatalité. 
Oui, certes, il y avait, entre 1911 et 1914, dans le monde, 
d'innombrables et d'inquiétans germes de guerre, et qui ne 
demandaient qu'à s'épanouir; mais cette moisson sanglante 
n'aurait-elle pas pu avorter ? Là encore, n'y a-t-il pas eu des 
responsabilités personnelles, individuelles, qu'il ne faut point 
cesser de dénoncer? « Si la guerre doit éclater, écrivait encore 
Albert de Mun, ce sera l'irrésistible mouvement des peuples, la 
poussée formidable des races qui l'aura déchaînée, ce ne sera 
pas la volonté des chefs d'Etat (1). » Est-ce absolument exact? 
Et les deux sinistres empereurs n'auraient-ils pas pu se dérober 
à « l'irrésistible mouvement » de leurs peuples? S'ils avaient 
été humains? S'ils avaient été sages? S'ils avaient su résister 
aux pressions de leur entourage, aux suggestions de leur 
cupidité et de leur orgueil, les événemens n'auraient-ils pas pu 
suivre un autre cours plus pacifique? 

Vains rêves que tout ceci ; et puisque aussi bien les libres 
passions princières sont, à leur manière, des « fatalités » his- 
toriques, Albert de Mun a eu raison au total de parler d'une 
guerre inévitable et d'en rappeler infatigablement la pensée à 

(1) L'Heure décisive, p. 211, 178, 67. 



116 REVUE DES DEUX MONDES.; 

ses lecteurs. Au reste, parmi ses appréhensions et ses inquié- 
tudes, de joyeuses consolations lui venaient, lui apportant la 
preuve qu'il ne prêchait pas dans le désert. Non seulement la 
jeunesse, par « l'accueil chaleureux » qu'elle réservait à ses 
vibrans articles, « soutenait son labeur » et « récompensait son 
effort. » Mais même dans les milieux politiques, il y avait 
quelque chose de changé. Au ministère qui avait, tant bien que 
mal, — et plutôt mal que bien, — paré le « coup d'Agadir, » 
en avait succédé un autre qui, en plus d'une circonstance, 
s'était montré particulièrement soucieux de la fierté et de la 
dignité nationales. Les Chambres avaient porté à la première 
magistrature du pays l'homme que l'instinct populaire leur 
avait désigné comme étant le plus capable, dans les difficiles 
conjonctures présentes, de présider aux destinées de la France, 
et le nouveau Président, à peine installé à l'Elysée, encoura- 
geait ses ministres à proposer le rétablissement de la loi de 
trois ans. Cette loi, qui nous a probablement sauvés d'un 
désastre, n'a pas eu, dans l'opinion et dans la presse, d'avocat 
plus chaleureux, plus persuasif qu'Albert de Mun, ni ses adver- 
saires de contradicteur plus compétent, plus vigoureux, plus 
pressant. Sans lui, je n'ose dire, n'en sachant rien, que cette 
loi de salut national n'eût point été votée; mais qu'il ait 
contribué à la faire voter, à créer en sa faveur, dans l'esprit 
public, une atmosphère de confiance et de lucide résolution, 
c'est ce qui me parait indéniable. Au terme de sa campagne, 
l'auteur de l' Heiire décisive pouvait se rendre le témoignage 
qu'il avait très efficacement travaillé à l'œuvre de défense natio- 
nale, et que, en partie grâce à lui, la France était « prête, 
quels que fussent les événemens, à remplir fièrement la mission 
qu'elle tient de sa glorieuse histoire. » 



III 



28 juillet 1914. Albert de Mun est à Roscoff. Depuis cinq 
jours, l'universelle tension diplomatique créée par l'odieux ulti- 
matum de l'Autriche à la Serbie tient les esprits en suspens; 
les nouvelles s'aggravent ; l'attitude de l'Allemagne est énigma- 
tique et inquiétante; on s'attend d'un instant à l'autre à la 
déclaration de guerre autrichienne. Albert de Mun écrit un 



ALBERT DE MUN. 



in 



article, qu'il intitule : L'Heure a-t-elle sonné? et peu après, il 
part pour Paris. 

Elle était sonne'e, en effet, l'heure de « l'horrible rencontre » 
qu'il était « bien loin de souhaiter, » mais dont il avait prédit 
l'inévitable échéance. Et alors commence cette admirable cam- 
pagne de presse qui laissera dans la mémoire de tous les 
Français un impérissable et si pur souvenir. Deux mois durant, 
les articles quotidiens d'Albert de Mun sont littéralement, — le 
mot est de M. Bourget, — « le battement même du cœur du 
pays. » Aux heures d'incertitude, de doute et d'angoisse, ce 
sont ces quelques pages de prose qui, — dans combien de foyers 
anxieux! — vont entretenir et renouveler la flamme sacrée de 
la confiance et de l'espoir. Personne en France ne désespère, 
puisqu'Albert de Mun espère toujours. Plus jeune, plus vibrant 
et plus actif que jamais, ce vieillard de soixante-treize ans, 
malgré la maladie, malgré l'âge, malgré les émotions du citoyen 
et du père, — il avait trois fils à l'armée, — prodigue généreu- 
sement les derniers jours d'une vie qu'il abrège, il le sait, mais 
qu'il veut user noblement. Tous les aspects de son âme et de 
son talent, unis, fondus ensemble et réconciliés, exaltés et 
transfigurés par les circonstances, s'expriment alors avec une 
largeur, une intensité, une liberté d'accent qu'il n'a encore 
jamais atteintes. Il est resté soldat, et il éprouve comme une 
juvénile allégresse à se battre une dernière fois pour ce fier 
pays qu'il a tant aimé. Il est profondément chrétien, et l'ardeur 
de son patriotisme légitime et utilise toutes les formes de sa 
piété : il retrouve, pour la France missionnaire du Christ, les 
sentimens mêmes qu'une Jeanne d'Arc avait déjà pour elle.. 
Il est orateur et apôtre; et chaque matin, du haut de sa tribune 
de l'Écho de Paris, c'est la foule immense des familles françaises 
qu'il harangue, auxquelles il prêche la patience, le courage et 
l'espoir. Il est gentilhomme, et comme jadis ses ancêtres éten- 
dant leur tutelle protectrice sur le petit peuple des alentours, 
lui, c'est tout le peuple de France qu'il défend contre les assauts 
du doute et des mortelles défaillances. C'est un croisé enfin; et 
quelle croisade, dans notre longue histoire, est comparable à 
celle que nous menons depuis trois ans contre les éternels 
barbares, les héritiers légili nés de la païenne Germanie? 
Comprend-on maintenant toute la beauté et toute l'ampleur du 
rôle qu'a joué Albert de Mun pendant les deux premiers mois 



118 REVUE DES DEUX MONDES. 

de la guerre? Toute sa vie et toute son œuvre aboutissaient à 
cette heure unique où, sans l'avoir cherché, il s'est révélé 
comme notre héraut national. 

L'heure, — déclarait-il en débutant, — l'heure n'est plus aux 
longs articles dans le silence et la réflexion : il n'y a de place que 
pour l'action. Chaque jour, autant que je le pourrai, je noterai ici les 
battemens de nos cœurs. Puisque, douleur poignante, le vieux soldat 
ne peut j3 lus être dans le rang, tandis que va se jouer la partie suprême 
attendue depuis quarante-quatre ans, peut-être pourra-t-il servir 
encore utilement la patrie avec la seule arme qui reste à son bras 
vieilli (1). 

Jamais patrie n'aura été mieux servie. Je ne sais ce que 
penseront de cette suite d'articles ceux qui viendront après 
nous. A nous autres il est bien difficile de les juger avec toute 
l'impartialité souhaitable. Nous les avons trop vécus! Ils font 
désormais partie de nous-mêmes. Toute notre vie nous y retrou- 
verons le vivant écho des émotions, des espérances^ des angoisses 
par lesquelles nous avons tous passé au cours de ces semaines 
tragiques oii se décidait le sort du pays. Et quand, plus tard, 
nous voudrons raviver nos souvenirs, faire renaître, avec notre 
âme d'autrefois, les sentimens qui l'agitaient, ce sont ces 
derniers articles d'Albert de Mun que nous voudrons relire. 

Quand nous les relisons d'ailleurs aujourd'hui, à plus de 
trois ans déjà des événemens qui les ont inspirés, ils nous 
paraissent aussi beaux qu'au premier jour. Aucune rhétorique. 
Aucune recherche de pensée ou d'expression. L'éloquence la 
plus spontanée, la plus simple, la plus jaillissante. Le lyrisme le 
plus direct, le moins concerté, le plus dédaigneux des procédés 
qu'il y ait peut-être dans notre langue. C'est véritablement une 
âme, — et quelle âme, haute, généreuse et profonde! — qui 
s'exhale et se livre tout entière. 

Voyez d'abord avec quels accens, lui qui, toute sa vie, a si 
souvent rêvé de l'unanimité française, et qui voit enfin son rêve 
réalisé, il nous crie, « le jour sacré » du 4 août, « son émotion 
profonde, sa poignante admiration, sa fierté patriotique » : 

Rien ne s'est vu de si beau, de si grand dans notre histoire. Tous 
ces hommes debout, frémissans d'enthousiasme, emportés par un 

(1) La guerre de 1914, p. 8. 



ALBERT DE MUN. 



119 



superbe élan de dévouement à la patrie, de confiance en son bon 
droit, de passion pour sa grandeur et son indépendance, oubliant 
pour elle, en une minute, toutes les discordes de la veille, et 
réconciliés dans l'unanime amour de la France, ce fut un spectacle 
sans pareil (1). 

Ah! il n'a pas besoin de nous dire qu'il « a assisté à ce 
spectacle, unique dans les fastes d'un peuple, le cœur battant, 
les yeux pleins de larmes, » nous le connaissons assez pour 
savoir que ce dut être là l'un des plus beaux jours de sa vie. 
Et, même si nous n'en avions pas dans ses articles le vivant 
témoignage, nous devinerions que les événemens des premiers 
jours de la guerre, la violation du Luxembourg, de la neutralité 
belge, l'entrée en ligne de l'Angleterre, la provisoire abstention 
italienne, la méthodique et calme perfection de la mobilisation 
française, les premiers combats de Belgique et d'Alsace ont eu 
dans Albert de Mun le plus fièrement ému, le plus saintement 
enthousiaste des spectateurs. Il prodigue à l'armée belge, 
« troupe de héros, avant-garde volontaire de la civilisation, 
contre la ruée des barbares, » l'hommage chaleureux et recon- 
naissant de son admiration fraternelle. Et puis, le 8 août : 

Mulhouse est pris! Comprenez-vous, à ces trois mots, vous les 
jeunes, et vous-mêmes, entrés dans la vie depuis quarante ans, 
comprenez-vous, à ces trois mots, quel coup au cœur, quel sursaut 
de tout notre être, pour nous, les vieux, les vaincus de 4870?... 

La revanche ! IVÏot vibrant, si longtemps refoulé dans nos âmes, et 
qu'il nous était défendu de crier tout haut. Le voilà qui retentit, 
comme un espoir désormais possible, d'un bout à l'autre du pays. 
C'est donc vrai ! Nous pouvons espérer, avant que Dieu nous rappelle, 
voir ce grand retour de justice et de gloire. Et vous, mes camarades, 
vous dont les restes illustres reposent sous la terre ou vous êtes tombés, 
frappés d' une mort doublement cruelle, puisqu'elle n'avait pu, du moins, 
sauver la pairie, est-ce que, dans vos tombes de hasard, que laboure, 
depuis tant d'années, le travail des vivans, est-ce que vos os n'ont pas 
tressailli d'un frémissement soudain, au bruit de la grande nouvelle (2) ? 

On se rappelle ce que disait Chateaubriand, à propos du 
mouvement final de V Oraison funèbre duprincede Coudé, « qu'à 
ce dernier effort de l'éloquence humaine, les larmes de l'admi- 

^l) La guerre de 1914, p. 34. 
(2j ld.\ p. o4-55. 



120 REVUE DES DEUX MONDES.; 

ration ont coulé de ses yeux, et le livre est tombé de ses 
mains : » à propos de cette page, digne de Bossuet, on serait 
tenté d'en dire autant. 

Et nos premiers succès, en se succédant, suggéraient au 
vieux soldat qu'était Albert de Mun, avec de superbes paroles 
de confiance, d'ardentes, de palpitantes visions de batailles : 

Ah! comme je vis avec vous, comme je sens vos cœurs battre, 
mes camarades, en ces jours d'attente solennelle ! Je vous vois là, en 
contact avec l'ennemi, à quelques kilomètres de lui, écoulant le bruit 
des combats avancés, guettant, calmes et tout de même excités, 
l'heure proche de la bataille. Les aéroplanes parcourent le ciel, vont 
et viennent; les chevaux sont sellés et paquetés. Et, demain, tout à 
l'heure, pendant que j'écris, peut-être, le canon va tonner sur toute 
la ligne. Alors, comme le A août 1870, à quatre heures du soir, devant 
Borny, vous vous lèverez tout droit, officiers et soldats, en criant : 
« Vive la France ! » Et nous qui vivons, les yeux rivés sur vos gestes 
lointains, qui vivons le cœur serré d'angoisses, jJ^rce que nos fils sont 
parmi vous, mais l'âme frémissante, parce que vous êtes la pairie en 
armes, nous vous répondrons d'ici par le même cri évocateur de 
gloire : « Vive la France ! » 

Mais en attendant les chocs décisifs, les heures se traînaient, 
lentes, fiévreuses, angoissées, u Le temps a passé, et mainte- 
nant, c'est l'attente, lourd manteau jeté sur nos pensées, que 
nous traînons partout, dans l'activité des fonctions diverses oii 
nous essayons de servir la patrie. » Pour nous aider à les 
passer, ces heures <( solennelles et poignantes, » Albert de Mun, 
qui les vivait comme nous, plus dangereusement peut-être, 
trouvait les réflexions et les mots les mieux appropriés à notre 
anxieuse impatience. Il énumérait nos motifs d'espérer ; il 
nous prêchait le sang-froid; « mères douloureuses, épouses 
tragiques, fiancées torturées, » il les exhortait au dur sacrifice 
de la maîtrise de soi et du silence. A ceux qui partageaient ses 
croyances il rappelait les promesses de la vie éternelle et la mis- 
sion providentielle de la France. « Et puis enfin, il y a Dieu, 
disait-il, Dieu qui a rassemblé nos cœurs divisés, qui a permis 
le fol emportement de l'orgueil allemand, qui a conduit le 
merveilleux renversement des calculs germaniques. Il y a Dieu 
et Jeanne d'Arc!... Ce n'est pas en vain qu'après cinq siècles, 
l'image de Jeanne béatifiée est revenue planer sur la patrie, 



ALBERT DE MUN. 



121 



comme sur la cité romaine le palladium antique! » Un autre 
jour, il rappelait « la protection se'culaire de la Vierge Marie, 
sur notre patrie bien-aimée. » « Elevons, s'écriait-il, nos âmes 
chrétiennes et françaises vers la mère des douleurs et des espé- 
rances... » Et, se tournant vers ceux qu'en d'autres temps ce 
langage aurait pu surprendre et faire sourire : « D'autres me 
liront, écrivait-il, sans s'étonner de cette explosion de mes pen- 
sées intimes. Je leur dirai, bien qu'ils ne partagent pas ma foi, 
les mêmes et viriles paroles. Vous aussi, grandissez vos âmes 
à la hauteur de la patrie. Elle vous demande plus qu'à vos fils. 
Eux, ils donnent leur vie, dans l'enthousiasme du combat, 
vous, vous donnez la vôtre, dans le silence de l'attente et le 
devoir ignoré (1). » 

Il donnait, lui, la sienne sans compter. Son article quoti- 
dien n'était que la moindre de ses « œuvres de guerre ; » il se 
dépensait dans une foule d'utiles besognes de charité et de 
dévouement patriotique. Il avait, dès les premiers jours, 
d'accord avec le gouvernement, organisé son bataillon sacré, 
ces aumôniers militaires, dont on ne saurait s'exagérer la part 
d'action dans le merveilleux moral de nos troupes, et donc dans 
les victoires françaises. « Ce sera la plus belle œuvre de ma 
vie, » déclarait-il dans l'un de ses derniers articles. La plus 
belle? Je ne sais; mais probablement la plus pratiquement 
utile, et, dans l'ordre spirituel, la plus lointainement efficace. 
Si, comme nous l'espérons tous, la « mentalité » populaire en 
France est changée après la guerre, les aumôniers volontaires 
y auront largement contribué, et, par l'esprit d'apostolat et de 
sacrifice dont ils auront fait preuve, l'une des plus hautes pen- 
sées d'Albert de Mun se prolongera, se réalisera peut-être après 
lui. 

Non content enfin de soutenir et de réconforter les Français 
de l'arrière, il s'adressait aussi Aux soldats : tel est le titre d'une 
<( proclamation » qu'il publiait dans le Bulletin des années, et 
qui dut, à la veille des grandes batailles, exalter et redresser, 
sur le front, bien des courages. Cet « ancien » parlait si bien le 
fier langage militaire, élevé, précis et simple qui convient à 
l'héroïsme français 1 II disait si bien, en termes si chaleureux, 
si forts, si émus, tout ce qu'il y avait à dire, tout ce que chaque 

(1) La guerre de 1914, p. 64, 50, 67. 



122 REVUE DES DEUX MONDES. 

petit soldat, en partant pour la guerre, s'était dit, dans le secret 
de son âme, pour s'expliquer la grandeur de son sacrifice ! 

L'honneur est grand, — déclarait-il, — de vous parler, à cette 
heure où vit en vous toute l'âme de la France. Il est grand surtout 
pour le vétéran de la guerre douloureuse, dont le cœur, meurlri*par 
l'inoubliable blessure, bat à grands coups, d'espérance et de fierté, en 
saluant les vengeurs de la patrie. 

Qui de vous, depuis le général en chef jusqu'au simple soldat, ne 
porte en lui, gravée par l'histoire de sa race, l'image de la patrie, 
terre des pères, ensemble sacré de nos demeures et de nos cliamps, mère 
des vivans et gardienne des morts, chérie d'un instinctif et puissant 
amour!... 

Cependant, l'heure des rencontres formidables approchait.^ 
L'occupation de Bruxelles, l'invasion allemande dans le Nord- 
Ouest de la Belgique, Morhange, Charleroi, la retraite, l'inva- 
sion de la France : autant de dates et d'événemens douloureux, 
et que nos premiers succès ne nous faisaient point prévoir. 
L'attitude d'Albert de Mun est alors admirable. Jamais il n'a 
mieux mérité ce titre de « ministre de la confiance nationale » 
qu'il se donnait plus tard à lui-même. Si grave que soit la 
situation, il se défend de désespérer. Toutes les raisons précises 
et positives que nous pouvons avoir de croire à un prochain 
retour de fortune, et à la victoire finale, il les ramasse en un 
faisceau saisissant, il les commente avec une vivacité d'intui- 
tion, une vigueur persuasive qui vont porter la foi et l'espoir 
dans les esprits les plus troublés, les cœurs les plus inquiets. 
Sans nier le moins du monde les faits acquis, sans en diminuer 
le caractère douloureux, il les ramène à leurs proportions véri- 
tables dans l'ensemble des opérations, dans la situation géné- 
rale. Il corrige et redresse les imprudences et les fausses ma- 
nœuvres que les pouvoirs publics, dans leurs communiqués, 
dans leurs informations officieuses, ont plus d'une fois com- 
mises. Il relève les courages abattus, il exalte les volontés fai- 
blissantes; il parle à chacun le langage qu'il peut le mieux 
entendre. A tous il rappelle, au nom même de « nos enfans » 
qui comptent sur nous, le grand, l'imprescriptible devoir de la 
courageuse patience. 

Croit-on, s'écrie-t-il, que je ne soufl're pas, ayant mes fils et mes 
proches dans l'action, et que je ne compatis pas de toute mon âme à 



ALBERT DE MUN. 



423 



l'atroce angoisse de tous ceux qui souffrent avec moi? Mais quoi! la 
guerre est l'école de la souffrance et du sacrifice. Ils souffrent aussi, là- 
bas, nos enfans, loin de tout, coupés de toutes nouvelles, exposés 
aux fatigues et aux combats de chaque jour! Nous leur demandons 
pourtant la silencieuse acceptation du devoir héroïque. Ils ont le 
droit de compter sur la nôtre (1). 

Et à mesure que le danger se rapproche et s'aggrave, que 
les nouvelles des atrocités germaniques se précisent, — Badon- 
viller, Etain, Louvain, — la voix d'Albert de Mun se fait plus 
indignée, plus pressante, plus impérieuse, u Les lettres qu'il 
reçoit chaque jour, par monceaux, l'encouragent par la pensée 
qu'il donne une voix à tant d'âmes étouffées d'inquiétude. » Il 
sent que, par sa plume de journaliste, il remplit l'un des plus 
hauts, des plus importans services publics du pays. Il se dit 
« heureux de pouvoir encore donner à la France quelque chose 
de sa vie. » Le mot de Wellington à Waterloo : « Tenir, tenir 
jusqu'à la mort » est sa devise, et celle dont il ne cessera de 
nous vanter l'efficace. Mais la foi ne l'abandonne pas. Quand, le 
2 septembre, il quitte, afin de poursuivre librement son œuvre, 
Paris pour Bordeaux, les dernières paroles qu'il nous laisse, en 
guise d'adieu, sont les suivantes : « Nous ne voulons pas mourir.; 
Prenons le moyen de vivre. Il n'y en a qu'un, c'est de tenir 
bon, quoi qu'il arrive, avec la confiance chevillée dans le cœur. » 

Et pourtant, « Paris était menacé par eux! » Sombre pensée, 
il l'avoue, mais qui ne parvient pas à entamer la foi, réaliste et 
mystique tout ensemble, qu'il a dans le salut de la France. 
« Entendant la voix mâle du chef qui commande à la résistance, 
écrit-il, je sens, comme il y a un mois, mon âme exaltée dans 
la confiance. » Il « pense plus que jamais » ce qu'il pensait et 
disait dès l'arrivée des Allemands sur la Somme, à savoir : 
« qu'une armée qui tenterait une manœuvre semblable, laissant 
sur son flanc des forces puissantes et organisées, commettrait une 
folie dont elle serait sûrement châtiée. » Et voilà que peu à peu 
l'événement lui donne raison. Voilà que s'engage, dans les 
meilleures conditions possibles, la bataille décisive qui va 
sauver Paris et refouler le Barbare. Pendant qu'elle s'engage, 
pendant qu'elle progresse, semblable au prophète hébreu qui, 
du haut de la montagne sainte, soutenait par ses prières le 

(1) La guerre de 1914, p. 99. 



124 



REVUE DES DEUX MONDES. 



courage de ses troupes, Albert de Mun prie, prêche la sérénité, 
l'espoir, et, par tous les moyens en son pouvoir, réchauffe, 
exalte, tonifie la confiance française. L'un des premiers, le 
premier peut-être, il proclame ce qui est devenu, depuis, une 
vérité d'évidence : « Il y a eu, déclare-t-il, dans l'histoire, des 
retraites illustres à l'égal des victoires. Celle qui, depuis Char- 
leroi, contient la marche de l'envahisseur, quand le détail en 
sera connu, comptera dans ces exemples fameux. » Et, pronon- 
çant, à l'égard de nos vaillans défenseurs, les chaudes paroles 
de gratitude qui traduisent la pensée de la France, il s'écrie : 
« Je voudrais que le pays le comprît tout entier, et que, de 
son sein, s'élevât vers ses glorieux soldats, un cri de recon- 
naissance et d'amour. Je voudrais, surtout que là-bas ils 
eussent, ces sauveurs de la patrie, ces héros de la civilisation, la 
certitude que la France admire leur œuvre et la comprend (1). » 
La France tout entière n'allait pas tarder d'applaudir à cet 
hommage... 

Bordeaux, 19^ septembre 1914. — Comment dire? Quels mots 
trouver? Ils sont en pleine retraite, et sur la gauche, entre Reims et 
Soissons, cette retraite est une déroute... Ah! il faut s'imaginer cela, 
le tableau tragique et d'une grandiose horreur... Ça y est... Les 
canons s'empêtrent dans la marche en arrière, les chevaux tombent, 
les voitures s'entassent. Hardi les enfans! Poussez! « Tout est vôtre, » 
comme criait Jeanne d'Arc aux siens le jour de Patay. 

Alors, comprenez-vous la joie, l'ivresse, l'orgueil ! c'est la pour- 
suite. La poursuite des Allemands sur le sol français !lTtis.gmez l'enthou- 
siasme, la griserie. Plus de fatigue, plus de regards à ceux qui 
tombent ! Il faut les atteindre, ramasser les traînards, couper les traits 
des canons, et, surtout, les empêcher de repasser la Marne, qui paraît 
là, tout près, au bout du champ de bataille. 

Ah! la belle histoire! Et dire que nous ne sommes pas là, nous les 
vieux, les vaincus, les victimes, pour jouir de cette revanche, attendue 
depuis quarante-quatre ans! 

Et le lendemain : 

Notre victoire ! Enfin il est permis de les écrire, ces mots glorieux 
et libérateurs, qu'hier encore, imaginant la poursuite, je n'osais pro- 
noncer tout haut, tant l'école de la guerre nous a rendus rebelles aux 
prompts enthousiasmes... 

(1) La guerre de 1914, p. 101, 119, 143, 147, 132. 



ALBERT DE MUN. 



125 



Ah! il a raison, notre Joffre, de nous ouvrir enfin les lèvres, afin 
que nous puissions crier notre victoire. Elle est plus grande, sans 
doute, que nous ne la mesurons nous-mêmes. Demain verra de grandes 
choses (1). 

Demain ne vit pas toutes les grandes choses qu'escomptait 
Albert de Mun. Demain vit commencer cette interminable 
guerre de tranchées qui allait mettre à une si dure épreuve la 
patience française. Albert de Mun eut, comme nous tous, 
quelque mal à s'y faire. Mais la grandeur du but à atteindre le 
préservait de toute lassitude et lui servait à bander toutes les 
énergies, à relever tous les courages. La bataille de la Marne 
était à peine achevée qu'il écrivait : « L'Allemagne joue sa vie 
comme nous. Ces parties-là ne se règlent pas en un jour, ni en 
une bataille. » Obstinément, il replaçait sous nos yeux le 
Delenda Carthago qui devait être, selon lui, l'unique solution 
raisonnable de cette guerre effroyable : « la destruction de la 
puissance germanique, » c'était pour lui un axiome, dont 
aucun sophisme ne devait dénaturer la clarté. « Nous subissons, 
malgré nous, disait-il, une guerre affreuse et sans merci, nous 
versons, par tous les pores, le sang de la patrie. Il faut que ce 
soit pour assurer aux générations qui viennent un siècle de 
paix, de repos et de prospérité. Elles ne le trouveront que dans 
le définitif écrasement de l'ennemi qui, depuis quarante ans, 
piétine notre cœur (2). » Cette farouche résolution est devenue 
celle de tous les Français, et nul n'aura plus fait qu'Albert de 
Mun pour nous l'implanter dans le cœur. 



A cet épuisant régime d'émotions et de labeur, son cœur 
s'usait, et des crises, chaque jour plus fréquentes, l'avertissaient 
du péril. Il n'en avait cure, se dérobant aux conseils de pru- 
dence, se refusant à suspendre ou diminuer son effort. Il voulait 
aller jusqu'au bout de son devoir, et le devoir pour lui confinait 
à l'héroïsme. Au reste, que lui importait d'abréger sa vie. ^ Son 
œuvre n'était-elle pas achevée? N'avait-il pas eu l'honneur de 
collaborer de toute son âme au « miracle français » dont il avait 
été le généreux prophète? N'avait-il pas, de ses yeux de chair, 

(1) La guerre de 1914, p. n4, 175, 181. 

(2) Id., p. 185, 227. 



126 



REVUE DES DEUX MONDES.^ 



VU la victoire qu'il n'avait cessé de prédire? Ne pouvant mourir 
sur le champ de bataille, pouvait-il souhaiter une plus belle 
mort de soldat que de tomber, la plume à la main, pour son 
pays? Un soir d'octobre, son article du lendemain achevé, la 
mort le prit doucement, l'enlevant à la tendresse des siens, au 
respect et à l'admiration reconnaissante de la France entière. 
Ce fut un deuil national. Il n'avait plus d'adversaires, et ceux 
qui le combattaient la veille ne furent pas les derniers à lui 
rendre hommage. Bordeaux lui fit de magnifiques funérailles. 
Académiciens, ministres, sénateurs, députés, ambassadeurs, le 
Président de la République en personne, tout ce qui représen- 
tait et aimait la France se donna rendez-vous derrière son 
cercueil. Chacun sentait qu'une des grandes voix de la patrie 
venait de s'éteindre. Les douleurs individuelles s'élargissaient 
et s'épuraient dans la religieuse émotion collective. On songeait 
à l'harmonieuse unité de cette existence, si pleine de hautes 
pensées et de bonnes œuvres, à cette noble fin de chevalier 
chrétien et français, qui avait toute la vertu et tout le sens 
agissant*d'un symbole. On se disait que, même achevée, cette 
vie était encore créatrice d'union, d'énergie, de sacrifice et 
d'espoir. Au dire de tous les assistans, ces sentimens se lisaient 
sur tous les visages de la grande foule anonyme et recueillie 
qui se pressait autour de cette tombe. Et le mot qu'il fallait 
dire a été prononcé par un soldat, répondant à un camarade 
qui demandait à connaître le héros de ce long cortège : « C'est 
M. de Mun, celui qui consolait nos mères. » 

Victor Giraud. 



LA 

(1) 



RIVE GAUCHE DU RHIN 



II 

L'OPPOSITION A LA PRUSSE 
ET LES FLUCTUATIONS DE LA POLITIQUE FRANÇAISE 

(1848-1870) 



1. — LA RÉVOLUTION 

On connaît les faits généraux de la Révolution allemande 
de 1848. A Berlin, l'émeute éclata le 18 mars et mit en péril 
la monarchie, de telle sorte que le roi convoqua une Assemblée 
qu'il chargea de voter la constitution promise depuis 1815. 
Mais cette Assemblée fut dissoute le 10 novembre par le minis- 
tère de réaction Brandenbourg, et Frédéric-Guillaume IV, de 
sa propre autorité, octroya à ses sujets le statut qu'ils lui 
réclamaient : les articles du 6 décembre, très fortement modifiés 
en 1849, ne furent appliqués que le 31 janvier 1850. D'autre part, 
les aspirations unitaires provoquèrent la réunion à Francfort 
d'un Parlement constituant qui tenta d'organiser l'Allemagne 
en un Etat fédératif. Ce Parlement de Francfort, réuni le 
18 mai 1848, créa un pouvoir central provisoire, le Vicariat 
d'empire, auquel fut appelé l'archiduc Jean d'Autriche; la Diète, 
qui représentait les princes, fut abolie, et les députés rédigèrent 

(1) Voyez la Revue du 1" octobre. 



i2S ftEVUE DES DEUX MONDES.) 

une constitution allemande qu'ils votèrent le 28 mars 1849., 
Tous les Etats germaniques devaient être groupés sous le sceptre 
d'un empereur, assisté de ministres responsables. La question 
était pourtant de savoir si l'Autriche ferait partie de cette 
combinaison : dans ce cas, on fonderait la grande Allemagne, 
tandis que, si elle en était exclue, seule était possible une 
petite Allemagne. Les partisans de celle-ci l'emportèrent. 
Le 28 mars, le roi de Prusse fut élu empereur, mais il refusa 
la couronne et la constitution le 3 avril, ne voulant pas tenir 
son pouvoir du peuple. Le Parlement de Francfort, réduit à 
quelques députés, se retira à Stuttgart où il fut dispersé. L'insur- 
rection se déchaîna en plusieurs points de l'Allemagne, à 
Dresde, surtout en Bade et dans le Palatinat. Elle fut écrasée, 
et l'on rétablit l'ancienne Diète le 10 mai 1850.; 

Ces événemens, qui ont attesté la profonde désunion des 
Etats germaniques, ont eu leur répercussion ou leur théâtre sur 
la rive gauche du Rhin., La fermentation y commence aussitôt 
que se répandent les nouvelles de Paris. Le 27 février 1848, 
Trêves réclame une constitution. Le 2 mars, Cologne s'agite 
à la voix des ex-lieutenans Anneke et Willich, du médecin 
Gottschalk, et de François Raveaux. Le 5, Aix-la-Chapelle mani- 
feste, et, quelques jours après, Bonn et Diisseldorf prennent 
position. Dans la Révolution de Berlin, les Rhénans jouent un 
rôle considérable, car, dès le début de mars, Cologne et trente- 
quatre autres villes de la région ont envoyé au roi une dépu- 
tation chargée de défendre le point de vue libéral. D'un bout à 
l'autre de la crise, les démonstrations se succèdent : il s'agit 
pour nous d'en montrer le sens et la portée. 

Divers symptômes pourraient faire croire que les popu- 
lations de la rive gauche ont été animées par la passion unitaire 
et qu'elles se sont senties profondément allemandes. Il est vrai 
qu'un agitateur comme Robert Blum et un Icutomane comme 
Venedey, tous les deux Rhénans, ont été députés à Francfort. 
Il est exact qu'en maints endroits le lied pangermaniste de 
Arndt, Was ist des Deutschen Vaterland, a été chanté par la 
foule; que le drapeau de la grande Allemagne, noir, rouge 
et or, a été arboré sur les édifices municipaux à Aix-la-Chapelle, 
Bonn, Diisseldorf, Cologne, Trêves, et ailleurs encore;' que les 
comités électoraux de la rive gauche ont réclamé la création 
d'une flotte nationale; que l'archiduc Jean a joui d'une grande 



La rivé gaîjchë du rhiiv. 129 

popularité dans les villes; enfin que la constitution de Francfort 
a été' accueillie avec le plus vif enthousiasme dans tout le pays. 

Pourtant il faut éviter de s'exagérer la valeur de ces mani- 
festations. Venedey et Robert Blum n'ont pas représenté au 
Parlement germanique la cité qui les a vus naître : ils tenaient 
leur siège, l'un de Giessen", l'autre de Leipzig. Au contraire, 
Aix-la-Chapelle, Trêves et Cologne élisent des députés qui 
s'appellent W. Smets, L. Simon, et Raveaux. Le premier a 
chanté la gloire de Napoléon. Le second était républicain et 
mourut en exil après avoir été condamné à mort pour sa parti- 
cipation aux troubles de 1849. Le troisième, fils d'un Français 
qui sous l'Empire occupait les fonctions de garde-magasin à la 
citadelle de Deutz, avait été compromis dans l'émeute de 1846; 
c'est sur sa proposition que l'Assemblée de Francfort vota, le 
27 mai 1848, la motion qui donnait la prééminence à la future 
constitution allemande sur toutes les constitutions des États 
particuliers, et cela au moment où la monarchie des Hohen- 
zollern annonçait l'intention d'accorder aux sujets du roi le 
statut promis en 1815 : dans celte intervention de Raveaux nous 
ne pouvons voir qu'un acte de défiance vis-à-vis de la Prusse. 
Tranchons le mot : dans la vallée du Rhin la Révolution de 1848 
est antiprussienne, et cela constitue l'un de ses caractères les 
plus évidens. 

Elle est violemment antiprussienne. Comme telle, elle cache 
ses tendances séparatistes sous des dehors unitaires, par une 
apparente contradiction qu'il est facile d'expliquer. En effet, 
du moment que les populations font effort pour échapper à la 
tyrannie qui les écrase, il est naturel qu'elles cherchent un 
appui dans le pouvoir qui s'oppose le plus directement à celui 
de leurs maîtres. De là les démonstrations que nous avons 
énumérées en faveur de la cause dite « nationale. » Pourtant 
chacune de celles-ci, avant tout, est dirigée contre Berlin et la 
monarchie des Hohenzollern. Que dans l'amour que l'on témoigne 
à la cause allemande il entre, selon les circonstances, quelque 
parcelle de sincérité, voilà qui n'est pas dénué de vraisemblance, 
mais cet amour n'a jamais que la valeur d'un élément accessoire : 
la haine de la Prusse, toujours, est le sentiment qui domine. 

Catholiques et démocrates s'entendent merveilleusement 
pour la même œuvre de libération. Ils ont le même. programme, 
en somme, celui que présentent les libéraux à Francfort. Mais 

TOME XLII. — 1917. 9 



130 REVUE DES DEUX MONDES. 

justement ce programme est en contradiction avec les principes 
les plus chers au gouvernement prussien. Le 12 avril 1848, à la 
réunion de Worrstadt, qui pre'pare les élections au Parlement 
germanique, les Rhénans demandent la réduction des armées 
permanentes, la diminution du nombre des fonctionnaires, la 
suppression des privilèges de la noblesse, la séparation des 
Eglises et de l'Etat, l'indépendance mutuelle de l'école et de la 
religion, l'abolition de la censure, la liberté individuelle garantie, 
le droit de réunion et d'association. Toutes ces revendications sont 
dictées par le souvenir cuisant des maux soufTerts depuis 1815; 
elles sont autant de coups droits portés à une monarchie où la 
noblesse, les fonctionnaires et l'armée sont les agens de la plus 
dure tyrannie, oii l'État confond ses intérêts avec ceux d'une 
certaine confession, où les franchises civiques sont systémati- 
quement refusées par une administration autoritaire et brutale. 
Les catholiques ne dissimulent pas leur alliance avec les 
démocrates. Ils l'avouent même hautement au Congrès de 
Mayence, en octobre 1848, et ils en donnent comme raison qu'ils 
ne devaient pas repousser les armes nécessaires à leur défense. 
Le peintre Lasinsky, dans le discours qu'il prononce, expose 
pourquoi" son parti a embrassé la cause de l'unité allemande et 
soutenu la politique de Francfort. <c Quelques jeunes gens qui 
possèdent la confiance du peuple, dit-il, se mirent en devoir de 
tracer un programme : parmi eux il y avait quelques ennemis 
de l'Eglise, mais nous n'avions pas à choisir. Au moment du 
naufrage, tout le monde, amis et ennemis, se cramponne à la 
planche de salut. » Rhénan lui-même, il laisse parfaitement 
entendre que son catholicisme est surtout fait d'opposition à la 
Prusse, et il énumère les outrages subis pendant de longues 
années de servitude : « Aucun pays n'a plus souffert de la 
domination du fonctionnarisme prussien que la vallée de la' 
Moselle. C'est grâce à cette oppression que cette riche contrée 
se trouve presque dans la misère... Rien d'étonnant dans la 
virulence de mon langage. Nous autres Trévirois, nous fûmes 
pendant des années honnis comme des vagabonds, des pèlerins 
paresseux. Pour nous défendre, nous sollicitâmes du gouver- 
nement de fonder un organe. On nous répondit injurieusement 
que le besoin ne s'en faisait nullement sentir. Jusqu'à cette 
heure nous n'avons rien obtenu. C'est pourquoi nous avons 
perdu toute confiance dans les pouvoirs séculiers. » Les autres 



LÀ RIVE GAUCHE DU RHIN.i 



131 



orateurs rhénans exhalent ies mêmes rancunes et font eux aussi 

le procès de l'administration prussienne. Lenning, chanoine 
à Mayence, sa ville natale, et Hardung, conseiller au tribunal 
de Cologne, rappellent avec indignation l'infâme traitement 
qu'a dû subir l'archevêque Droste. 

On voit déjà ce qu'il faut penser de l'affirmation de K. Schurz, 
selon laquelle le mouvement unitaire de 1848 aurait raccom- 
modé les Rhénans avec la Prusse. Si l'on recherche ce qui se 
produit dans la région pendant cette période, il apparaît clai- 
rement que la question nationale passe au second plan et qu'il 
s'agit avant tout de ruiner la puissance prussienne. Le gouver- 
nement de Berlin s'en rendit d'ailleurs parfaitement compte : 
sa crainte de voir la province rhénane lui échapper fut telle 
qu'au cours de l'année 1849 il en nomma gouverneur le « prince 
Mitraille » en personne : le futur Guillaume 1" vint alors 
s'établir à Coblence. 

Une première phase est celle qui s'étend des premiers jours 
de mars au début de juin 1848; elle embrasse le soulèvement 
initial,^ les répercussions des événemens de Berlin, les élections, 
toute l'agitation que provoque la réunion de l'Assemblée de 
Francfort. Viennent ensuite quelques manifestations isolées. 
Un dernier groupe de faits prend place au moment où Frédéric- 
Guillaume IV refuse la couronne impériale et dans les semaines 
qui suivent. Quoique les monographies publiées soient peu 
nombreuses et qu'elles présentent de fortes lacunes, — souvent 
intentionnelles, — elles nous en disent assez pour que nous 
soyons pleinement édifiés. 

A Aix-la-Chapelle, au mois de mars 1848, la population 
tourne sa colère contre le 34^ régiment d'infanterie dont les 
hommes sont recrutés en Prusse, à Dantzig et à Elbing. Le 
15 avril, les habitans prennent d'assaut le poste de garde sur le 
marché; le 16, ils assiègent la caserne; le 17, ils attaquent les 
troupes à coups de pierres; les soldats tirent et tuent deux 
personnes, tandis qu'une charge de dragons fait quarante pri- 
sonniers. Les membres du Landtag-uni, dès les premiers jours 
de la fermentation révolutionnaire, par l'intermédiaire du pré- 
sident supérieur de la province, ont supplié le roi d'accorder 
sans retard au peuple pleine et entière satisfaction, sous peine 
de voir éclater partout des conflits sanglans. C'est l'armée prus- 
sienne qui est l'ennemie, et de Trêves àEmmerich, le sentiment 



132 REVUE DES DEUX MONDES. 

Universel applaudit à l'humilialion qui lui est infligée pendant 
les troubles de Berlin. A Bonn, où Kinkcl le i8 mars tient un 
grand discours sur les marches de l'hôtel de ville, à Crefeld, à 
Glève, à Coblence, ailleurs encore, seule la crainte d'une fusil- 
lade fait reculer les manifestans. Aussi la haine qu'inspirent les 
soldats de Frédéric-Guillaume IV en est-elle accrue. Elle 
rejaillit sur la maison royale : Pierre Reichensperger raconte 
qu'il a assisté à Coblence, sur le Florinsmarkt, à une réunion 
populaire où le « prince Mitraille, » violemment pris à partie 
comme chef de la camarilla antidémocratique, a été déclaré 
déchu du trône. L'agitation, dans la ville de Cologne, revêt le 
même caractère : au début de mars, Baveaux provoque une 
pétition demandant l'abolition des armées et l'armement du 
peuple; des manifestations ont lieu; elles sont dispersées par 
les troupes prussiennes qui arrêtent les orateurs; l'opinion 
exaspérée ne voit plus de recours qu'en la république. Aussi la 
joie est-elle immense lorsque l'on apprend la défaite de la mo- 
narchie; dans les cafés, dit Brùggemann, ce ne fut qu'un cri : 
« La Prusse est brisée, et la royauté de Berlin est morte. » 

A Trêves, dès que le mouvement se dessine, le gouverne- 
ment s'empresse de faire partir le 30^ régiment d'infanterie, 
recruté dans le pays, et de le remplacer par le 26*^ dont les 
hommes sont originaires de l'Est. Pour leur défendre le passage, 
la foule ferme les portes; mais les troupes les enfoncent, font 
quelques décharges et passent. Alors l'indignation est à son 
comble; on parle de chasser les soldats « étrangers; » on 
forme une garde civique pour les mettre en échec, et on donne 
l'assaut à la maison d'arrêt où l'on délivre quelques pauvres 
diables emprisonnés par l'administration pour vol de bois. Dans 
une grande réunion tenue le 26 mars, un républicain nommé 
Grùn fait en termes impétueux le procès de la monarchie prus- 
sienne. Le 2 mai, après les élections, un nouvel accès de fureur 
soulève le peuple contre le 26*= régiment; des barricades sur- 
gissent, des coups de feu sont échangés, il y a deux morts 
parmi les habitans. 

Dùsseldorf connaît des journées pareilles. Le début de mars 
se passe dans un malaise général et l'on sent gronder la révolte. 
Elle éclate lorsque les nouvelles de Berlin arrivent. Aussitôt 
les auberges s'emplissent d'une foule en fête qui acclame la 
déroute royale et chante des chansons séditieuses; on promène 



LA RIVE GAUCHE DU RUIN.i 



133 



les couleurs allemandes et on les hisse à l'hôtel de ville; des 
cortèges parcourent les rues, torches allume'es, au milieu des 
salves de fusils et de pistolets. Tandis que l'incendie illumine 
le ciel du côté de Neuss, et que le mouvement se propage à 
Mùlheim, à Lùbbecke, à Gûtersloh et à Elberfeld, les troupes de 
la garnison sont insultées, sifflées, poursuivies par des cris 
injurieux : «. Preiissen! Saupreussen! Prussiens I Cochons de 
Prussiens! » Le gouvernement alors concentre de forts contin- 
gens, mais, comme la situation politique est très mauvaise, il 
diffère sa répression, et les soldats se retirent après avoir fait 
des sommations impuissantes. La population et l'armée se dé- 
fient mutuellement : Saupreussen, clament les uns, et les autres 
répondent en chantant l'hymne connu : « Ich binein Preuss ; kennt 
ihr meine Farben? Je suis Prussien ; connaissez-vous mes cou- 
leurs? » Les civils, la nuit, tuent ou blessent les soldats attardés. 
Mayence n'est pas moins troublée. C'est une forteresse fédé- 
rale, où tiennent garnison des Autrichiens, des Badois, des 
Hessois, et des Prussiens. Ces derniers sont exécrés. Le 22 mars, 
deux artilleurs qui se rendent au casino militaire sont entourés 
par les habitans aux cris de u Mort aux Prussiens ! » Les 
Mayençais organisent des quêtes pour les Polonais persécutés 
par la monarchie des HohenzoUern, et les journaux, la Mainzer 
Zeitung comme le Mainzer Dcmokrat, attaquent avec véhémence 
le roi Frédéric-Guillaume IV, le despotisme militaire et bureau- 
cratique de son gouvernement. Au mois de mai, le sang coule. 
Citoyens et soldats prussiens se battent le 19, le 20, le 21 et 
le 22, d'abord à coups de poings, puis les armes h la main. Les 
Mayençais chantent un chant de circonstance, où ils invoquent 
l'aide des chefs révolutionnaires : 

Hecker, Struve, Zitz und Blum, 
Kommt und brlngt die Preussen um! 

« Accourez, Hecker, Struve, Zitz et Blum, accourez et écrasez 
les Prussiens! » Il y a des victimes des deux côtés : 4 soldats 
sont tués et 2.5 grièvement blessés; o citoyens sont blessés, dont 
3 grièvement. Les Prussiens désarment aussitôt la garde natio- 
nale : le 23, leur chef fait occuper les remparts par la garnison 
et braque ses canons sur la ville; ses hommes blessent encore 
un marchand de beurre et tuent un jeune garçon. Telle fut cette 
émeute ou Preussenkrawall (\m laissa d'amères rancunes. 



134 REVUE DES DEUX MONDES. 

De juin 1848 k avril 1849, les passions s'assoupissent un peu. 
Pourtant les sentimens ne changent pas, eL il suffit, pour s'en 
convaincre, de suivre les événemens qui se déroulent dans la 
seule ville de Cologne. En août a lieu la fête du sixième jubilé 
séculaire de la fondation de la cathédrale. On a organisé une 
grande cérémonie où l'on a convié le Parlement de Francfort, 
ainsi que le vicaire de l'empire, et à laquelle Frédéric-Guil- 
laume IV, comme souverain de la province, n'a pu se dispenser 
de promettre sa présence. Comme il faut s'y attendre, la popu- 
lation manifeste en l'honneur de l'unité allemande. L'archiduc 
Jean descend le Rhin, suivi du Parlement, débarque à Cologne 
où la garde nationale lui rend les honneurs, et répond au dis- 
cours du bourgmestre : « Vous avez nommé, dit-il, la cathé- 
drale de Cologne le symbole de l'unité allemande; elle l'est : 
elle doit l'être! L'œuvre que nous devons accomplir pour le 
salut de l'Allemagne, notre patrie, doit être grande, gigantesque 
comme votre cathédrale elle-même. » 

Pendant ce temps, le roi de Prusse était en route. Il avait 
fait savoir qu'il arriverait à Dùsseldorf le 14 août. Quelques 
membres de la municipalité auraient voulu qu'on s'abstint de le 
saluer au nom de la ville; néanmoins, une députalion se rendit 
à la gare. La garde civique prit les armes, mais avec des effec- 
tifs très réduits, car un grand nombre, d'hommes avaient refusé 
d'obéir aux ordres donnés. L'accueil fut tel que le roi poursuivit 
immédiatement son chemin, au milieu des coups de sifflet et 
des injures. Le soir, sur la place, du Marché, bourgeois et mili- 
taires prussiens en vinrent aux mains, et un soldat du 13^ régi- 
ment fut tué : c'est à peine si l'on put éviter une bataille 
rangée entre la troupe et la garde civique. 

A Cologne, Frédéric-Guillaume IV n'eut pas une réception 
beaucoup plus chaude. L'archiduc Jean se porta à sa rencontre 
au milieu des acclamations. « Quelques minutes après, nous' 
dit Charles de Sainte-Hélène, lorsqu'il revint avec le roi de 
Prusse à sa gauche, tous deux à pied, ainsi que leur suite, je 
n'ai pas entendu un seul : Vive le roi! » L'humiliation, constate 
le même auteur, fut sans précédent, et d'autres manifestations 
marquèrent la haine que les Golonais vouaient à la Prusse. 

Dans les derniers jours de septembre, leur mécontentement 
détermina un sérieux conflit. L'autorité avait résolu d'arrêter 
le référendaire Beckcr, chef de peloton à la ^ô" compagnie de la 



LA RIVE GAUCHE DU RHIN. 



135 



garde civique, Wachter son capitaine, Scliapper, correcteur 
d'imprimerie, et Moli, président par intérim de l'Union des 
Travailleurs. Elle avait mis la main sur Backer et Schapper» 
mais les autres lui avaient écliappé; la population, furieuse, 
avait dévalisé les boutiques des armuriers et démoli les écha- 
faudages de la cathédrale pour construire des barricades. Alors 
la police voulut réquisitionner 1 000 hommes de la garde natio- 
nale pour s'emparer de Wachter et de MolI, mais le bourgmestre 
refusa de signer l'ordre qu'on lui présentait. Le commandant 
de la place fit donc appel aux troupes prussiennes et menaça de 
bombarder lu ville. Après quelques bagarres pendant lesquelles 
des coups de feu furent échangés, l'ordre se rétablit. Le 26 au 
matin, les barricades étaient détruites, l'état de siège proclamé, 
la garde civique dissoute et désarmée, tandis que les soldats 
patrouillaient dans les rues d'un air provocateur, sous la pro- 
tection de canons mis en batterie à Deulz. Ces scènes tumul- 
tueuses n'accrurent pas le loyalisme des habitans. 

Nous approchons du dernier acte du drame. Le refus par 
Frédéric-Guillaume IV d'accepter la couronne impériale déter- 
mine l'insurrection des pays rhénans. A Cologne, la munici- 
palité convoque des délégations des autres villes de la région 
pour délibérer. La terreur de retomber sous le joug abhorré est 
telle que l'on est prêt aux dernières résolutions. L'assemblée 
déclare donc qu'elle accepte la constitution de Francfort, somme 
la Prusse d'en faire autant et formule les plus graves menaces. 
Le gouvernement répond en décrétant la mobilisation totale du 
corps d'armée rhénan. A Cologne, les mesures sont si bien 
prises que la population est tout de suite impuissante. Mais 
partout, les hommes de la landwehr refusent d'entrer au dépôt. 
De Bonn, Kinkel combine un coup de main sur l'arsenal de 
Siegburg et il échoue dans sa tentative. En revanche, àlserlohn 
et à Elberfeld, les insurgés sont maîtres de la situation pendant 
quelques jours. A Diisseldorf, c'est le tocsin qui donne le signal 
de l'émeute. Des barricades se dressent, surmontées du drapeau 
rouge. Non contents de fusiller les Prussiens, bourgeois et 
ouvriers leur lancent des pierres, des tuiles, des immondices 
et les insultent. Au bruit des cloches qui sonnent sans désem- 
parer, les troupes amènent du canon et prennent d'assaut les 
barricades de la Kommunikation et de la Flingerstrasse.- 
Le 10 mai, tout est fini : vingt citoyens ont été tués, beaucoup 



i3G REVUE DES DEUX MONDES. 

ont été blessés, et l'autorité procède à de très nombreuses arres* 
tations. Pendant ce temps, dans la région de la Moselle, 
l'agitateur Griin Corce et pille la citadelle de Priim avec l'aide 
d'hommes de la landwehr révoltés qui verront fusiller trois des 
leurs le 14 octobre dans les fossés de la forteresse de Sarrelouis. 

Mais ce ne sont là que de brefs épisodes. Alors que les 
restes du Parlement de Francfort se sont réfugiés à Stuttgart 
où ils ont constitué une régence de cinq membres parmi les- 
quels figurent Schùler, de Deux-Ponts, et Raveaux, la résistance, 
encouragée par ces libéraux irréductibles, se transporte en Bade 
et dans le Palatinat. Les révolutionnaires ennemis de la Prusse, 
et qui ont été refoulés du Nord par les troupes de Frédéric- 
Guillaume IV, se rassemblent dans le Sud. Leur armée se 
monte bientôt à 30 000 hommes environ. Elle embrasse la 
presque totalité des forces badoises et les contingens du Pala- 
tinat soulevés contre la Bavière, auxquels se sont réunis beau- 
coup de Rhénans sujets de la Prusse; à Mayence, où l'on n'a 
pas oublié l'émeute de mai, Zilz forme sept compagnies de 
Hessois qui se joignent aux insurgés. Malheureusement, cette 
armée ne possède qu'un armement défectueux, elle est peu 
instruite, et quelques semaines suffisent pour qu'elle soit com- 
plètement vaincue. 

Nous avons prouvé que la Révolution de 4848, dans la vallée 
du Rhin, a revêtu un caractère nettement antiprussien. Il nous 
reste maintenant à démontrer qu'elle a eu des tendances fran- 
çaises, et nous le ferons sans peine, encore que les chefs du 
mouvement aient été contraints à une certaine discrétion et 
qu'au delà de nos frontières les historiens modernes passent le 
plus souvent sous silence tout ce qui blesse leur patriotisme 
ombrageux. D'une façon générale, on peut dire que les démo- 
crates avancés ont souhaité le secours de la France, et qu'en 
elle seule, justement parce qu'elle s'était constituée en Répu- 
blique, ils ont vu la force active capable de faire triompher 
leurs idées. Quel devait être le prix de son intervention? La 
rive gauche du Rhin sans doute, car nul n'ignorait en 1848 à 
quel point les populations arrachées à la France en 1815 détes- 
taient latyrannie prussienne. Le sacrifice eût semblé mince, s'il 
avait été compensé par une aide efficace. Assurément, quelques 
révolutionnaires ont marqué une certaine réserve : il s'en est 
même trouvé pour écrire que la seconde République accorderait 



LA RIVE GAUCHE DU RHIN, 



137 



aux démocrates allemands son plein concours sans songer à en 
retirer le moindre avantage. Jusqu'à quel point étaient-ils 
sincères dans cette affirmation? Jusqu'à quel point ne cher- 
chaient-ils pas à mettre d'abord leurs compatriotes devant le 
fait accompli, sauf à leur faire accepter *plus tard la solution 
qu'ils entrevoyaient déjà? On peut se le demander, quand on 
voit que cette idée est défendue par W. Schulz, un Hessois de 
Darmstadt, originaire par conséquent d'un pays oii l'on était 
alors francophile, ancien officier de la Confédération du Rhin 
en 1812, réfugié politique à Nancy en 1832, député à Francfort 
en 1848, et l'un des irréductibles qui se retireront à Stuttgart. 
Croit-il vraiment, comme il l'écrit, que la France défendrait 
volontiers l'Allemagne contre la réaction septentrionale et 
renoncerait à tout profit? Ou bien ne faut-il pas prendre ses 
déclarations comme une demande d'intervention doucement 
suggérée, et W. Schulz, en fin de compte, ne se rallierait-il 
pas au programme d'un Heinrich Laube à la même date : 
Freiheit mit Mass, Einigung des deutschen Vatcrlands, auch mit 
Opfern, ce qui se traduit ainsi : Liberté avec mesure, unité de 
la patrie allemande, même au prix de sacrifices? Il est permis 
de le croire. 

Notre abstention nous fit le plus grand tort. Notre défection, 
— pour rendre exactement la pensée publique, — suscita contre 
nous quelques rancunes et un peu de mépris, et la circulaire 
de Lamartine aux agens diplomatiques delà France à l'étranger 
causîî dans les milieux libéraux une amère déception : « La 
guerre, disait ce document en date du 2 mars 1848, n'est pas le 
principe de la République française, comme elle en devint la 
fatale et glorieuse nécessité en 1792. La République française 
n'intentera la guerre à personne. Elle ne fera point de propa- 
gande sourde et incendiaire chez ses voisins. » Que cette déci- 
sion ait été extrêmement sage et qu'elle ait épargné à la France 
un désastre en lui évitant une lutte contre l'Europe coalisée, 
voilà qui est l'évidence même, mais beaucoup ,de démocrates 
allemands ne voulurent pas s'en rendre compte. 

La rive gauche du Rhin nous attendait et les faits parlent 
clairement. La députation qui se présente devant Frédéric- 
Guillaume IV, au début de mars 1848, le menace de sécession 
s'il n'accorde pas la constitution promise. A Cologne, nous dit 
K. Schurz, on chante la Marseillaise dans les rues et les bras- 



438 REVUE DES DEUX MONDES. 

séries, ce que confirme 0. Hartmann, qui nous indique d'un 
mot les tendances secrètes de cette agitation : « Surtout dans le 
pays rhe'nan, écrit-il, dont les habitans se sentaient Prussiens 
par obligation (Musspreusscn), les nouvelles de Paris eurent un 
effet foudroyant... On menaça de se réunir à la France. » A 
Trêves, les hommes qui jouent un rôle pendant toute cette 
période sont animés de sympathies pour nous. L'agitateur Grûn, 
qui organise la manifestation du 26 mars, a longtemps habité 
Paris où il a des amitiés politiques. Deux jours avant, quand 
on a formé la garde nationale, c'est Recking, dont le grand- 
père était maire de la ville sous Napoléon, qui en a pris le 
commandement. Sur les véritables sentimens de la région 
mosellane, le discours prononcé par Lasinsky au congrès catho- 
lique de Mayence, malgré ses formes enveloppées, jette un jour 
fort cru. La voix de ce peintre s'élève contre la Prusse, et ses 
plaintes ont une portée politique : « Nom confinons à la France, 
à la Lorraine et au Luxembourg . Les gens des bords de la 
Moselle, et à Trêves en particulier, sont taciturnes, mais ils 
pensent beaucoup et profondément. L'oppression conduit le 
peuple à toutes les extrémités. » 

Désire-t-on un aveu plus net encore? A Mayence, la Mainzer 
Zeitung qui, le 30 mars 1848, a sommé la chambre hessoise de 
déclarer au roi de Prusse que le peuple rhénan ne voulait rien 
savoir de lui, et qui multiplie ses attaques contre le « prince 
Mitraille, » imprime ces mots décisifs à la date du 4 mai : 
« Dans la vallée du Rhin, l'aversion pour la France disparait 
de jour en jour, en même temps que s'évanouit la confiance en 
l'Allemagne. » Lorsque Frédéric-Guillaume IV a refusé la cou- 
ronne impériale, le congrès des municipalités rhénanes réuni 
à Cologne vote une résolution qui contient cette phrase : « Les 
soussignés, pour conclure, expriment leur conviction que, si 
l'on ne veut pas tenir compte de leurs remontrances, la patrie 
court les plus graves dangers, que ces dangers peuvent même 
aller jusqu'à mettre en péril l'existence de la Prusse telle qu'elle 
est présentement constituée. » Le vote est du 5 mai 1849, 
Quelques jours plus tard, le Palatinat et Bade se soulèvent. 
C'est vers la France que se tournent les insurgés. C'est à elle 
qu'ils demandent des officiers et des armes. Mais elle ferme ses 
frontières et interdit même l'exportation par la Suisse. Les 
négociations continuent pourtant, mais nous ne répondons que 



LA RIVE GAUCHE DU RHIN. 



i39 



par un refus à un dernier appel : « La tentative du gouverne- 
ment provisoire, écrit Paul Flathe, de placer le Palatinat sous 
le protectorat de la France, fut repoussée à Paris. » 

Il nous reste à dresser le bilan de la Révolution allemande.; 
Elle n'a pas été complètement vaine, et la Prusse elle-même a 
dû faire des concessions. Pourtant, celles qu'elle a consenties 
l'ont été avec tant de restrictions, et elles ont donné si peu le 
sentiment qu'elles étaient définitives, que le pays rhénan a per- 
sisté dans sa farouche opposition. A Berlin, les partis réaction- 
naires avaient parfaitement compris que Frédéric-Guillaume IV, 
en rompant avec le Parlement de Francfort, leur donnait la 
victoire. En conséquence, ils réclamèrent aussitôt la suppres- 
sion de la constitution et le retour aux anciennes formes de 
gouvernement. Le roi ne voulut pas revenir sur sa parole, 
mais il résolut de modifier le statut octroyé de telle sorte qu« 
la Prusse demeurât monarchie conservatrice, et il publia la 
loi électorale des trois classes ou Dreiklassenwahlgesetz du 
30 mai 1849; encore en, vigueur aujourd'hui, qui assurait à la 
couronne un Landtag docile. Les libéraux, indisposés par cette 
mesure, signifièrent qu'ils s'abstiendraient dans les élections. 
Ce fut donc une chambre réactionnaire, réunie à Berlin, qui 
fut chargée de reviser la constitution du 5 décembre 1848. 
Quelques-unes des libertés conquises subsistèrent. Tous les 
Prussiens étaient proclamés égaux devant la loi. Les tribunaux 
d'exception et les peines administratives étaient supprimés, les 
jurys criminels promis même pour les affaires de presse, 
l'indépendance des juges assurée, les conflits de compétence 
remis à la décision d'une cour spéciale, tous leurs droits de 
police et de juridiction enlevés aux grands propriétaires terriens. 
Conformément aux indications données par le Parlement de 
Francfort, la monarchie prussienne reconnaissait le libre exer- 
cice du culte catholique, l'autonomie de l'Eglise, l'indépendance 
des évèques dans leurs rapports avec les fidèles; elle se désistait 
de toute participation à l'administration des diocèses, soit quant 
aux personnes, soit quant aux biens. De plus, d'autres articles 
établissaient le droit de réunion, l'abolition de la censure en 
matière de presse, l'interdiction des fiefs, des majorais et des 
privilèges fiscaux. Enfin, les recettes et les dépenses de l'État 
devaient être rendues publiques par un budget qui serait soumis 
à l'approbation des députés.: 



140 



RKVUE DES DEUX MONDES. 



Mais le Landtag à qui incombait la revision avait supprimé 
pour l'armée l'obligation de prêter serment à la constitution, et 
la haute direction de l'Eglise évangélique était remise à la 
couronne. Quoiqu'ils eussent obtenu une certaine indépendance 
confessionnelle et que la surveillance de leurs écoles primaires 
eût été confiée au clergé catholique, les Rhénans se rendaient 
parfaitement compte que la Prusse était toujours la même et 
que les concessions religieuses avaient leur source dans le désir 
d'enrôler les prêtres au service de la réaction. D'inquiétantes 
réserves ménagées dans le texte, quelques lacunes que devaient 
combler des règlemens futurs, tout cela inspirait à la population 
des sentimens de grave insécurité. On aimait à dire que la 
tyrannie russe était plus franche que l'oppression prussienne. 
Surtout, on savait que le souverain avait personnellement pesé 
sur les décisions du Landtag, et que, sur sa demande expresse, 
de nouvelles restrictions avaient été votées. Le malaise s'accrut 
encore lorsque la constitution fut promulguée et que le Roi 
prêta serment : « La constitution, dit-il, est née dans une année 
que la fidélité des générations futures voudra effacer de l'his- 
toire de Prusse à force de larmes, et partout encore elle porte 
le stigmate de son origine. Amendée comn^e elle l'est, cepen- 
dant, je puis la jurer. Je le puis, dans l'espoir que l'on me 
rendra possible de gouverner avec elle. » 

Le ministère Manteuffel, formé le 6 novembre 1830, s'efforce 
de mater la démocratie avec l'aide des orthodoxes protestans 
qui décidément sont les maîtres. Les conservateurs prussiens, 
acharnés dans l'assouvissement de leur vengeance, profilent de 
l'ordonnance du 5 juin 1850, qui limite à nouveau la liberté 
de la presse, pour entamer de nouveaux procès, et, en même 
temps, ils poursuivent tous les délits politiques commis pen- 
dant la Révolution. Nombreuses sont les condamnations dans le 
pays rhénan. La Gazette de Trêves est supprimée et la Gazette 
de Cologne, qui va bientôt se résoudre à devenir définitivement 
l'avocat de la Prusse, se sent en péril. A Berlin, la Gazette de 
la Croix reproche aux journaux rhénans de fausser l'opinion et 
de la franciser. Le 16 août 1851, Frédéric-Guillaume IV passe 
à Cologne. Outré de l'opposition que son gouvernement ren- 
contre, il répond à une délégation de la municipalité par un 
flot de paroles comminatoires : « Je ne suis pas venu pour vous 
faire des complimens, mais pour vous dire la vérité et toute la 



LA RIVE GAUCHE DU RHIN. 



141 



vérité. Je sais que vous êtes très sensibles sur le chapitre de 
votre presse. Mais il est nécessaire que cesse votre aveuglement. 
Il ne laisse naître ni confiance ni attachement, mais il crée la 
discorde dans la ville et dans l'État. Tâchez de bannir cet esprit 
d'hostilité. Faites en sorte de vous améliorer... Il est temps 
que cela finisse, ou bien c'est moi qui vous corrigerai ; j'en ai 
la volonté, et les moyens. Veillez à vous amender à bref délai. 
Sans quoi nous ne resterons pas bons amis, et je vous garantis 
que j'aurai recours aux mesures les plus rigoureuses. » 

Ce discours résume exactement la situation. Il prouve 
qu'après trente-six années de domination, la Prusse n'est pas 
plus avancée qu'au premier jour. D'une façon générale, les 
populations rhénanes n'ont pas encore accepté le destin que leur 
ont imposé les traités de 1815. Mais à ce moment un fait impor- 
tant se produit, et Napoléon III, en France, devient empereur.; 
Son règne, avant la catastrophe de 1870, va fournir à la résis- 
tance de nouveaux alimens. 



II. — LE SECOND EMPIRE 



Pendant cette période, tandis que la Hesse et la Bavière font 
preuve d'une certaine indulgence à l'égard des survivances 
françaises, la Prusse, malgré tous les indices qui pourraient 
faire croire à la précarité de sa domination, s'efforce de s'im- 
planter sur la rive gauche du Rhin : tant qu'elle occupe ces 
riches territoires, elle y lève des impôts qui profitent à toutle 
royaume, et elle y trouve des recrues qu'elle incorpore dans son 
armée. Elle ne change donc rien à ses méthodes; elle agit sur 
l'opinion par l'enseignement et par une presse qu'elle subven- 
tionne ; elle inonde le pays sous le flot de ses immigrans, qu'elle 
appelle Kidturtrdger ou porteurs de civilisation; elle tente de 
germaniser la Wallonie et décrète en 1863 la suppression abso- 
lue du français dans les actes administratifs du cercle de Mal- 
médy ; elle remplace le 14 avril 1851 notre code pénal par de 
nouveaux textes qui, en donnant satisfaction aux Rhénans, pré- 
parent une invasion plus complète de la législation prussienne, 
et qui ne resteront en vigueur que pendant dix-neuf années. 

Malgré l'oppression qu'ils exercent politiquement, les minis- 
tères successifs ne négligent pas l'organisation matérielle et 
économique de la province dans la même mesure qu'ils le 



142 REVUE DES DEUX MONDES. 

faisaient avant 1914 en Alsace-Lorraine. Les villes se déve- 
loppent, on y perce des rues nouvelles, on y construit des 
monumens d'utilité publique. Le réseau des routes s'accroît et 
de nouveaux ponts sont jetés sur les fleuves. La navigation du 
Rhin devient de plus en pfus intense : alors qu'en 1838 le 
mouvement des marchandises n'était que de 12 870 656 quin- 
taux métriques, il atteint en 1860 le chiffre de 102091432 quin- 
taux transportés en 91 135 voyages. L'on crée aussi un service 
de vapeurs sur la Moselle, de Metz à Coblence. De grandes 
lignes de chemins de fer sillonnent la province, courent le 
long des fleuves, mettent le pays en relations avec la Westpha- 
lie et Berlin, avec la Hollande, la Belgique et la France. 

L'essor industriel et commercial, aussitôt qu'il a com- 
mencé, ne se ralentit plus. Sans doute on constate une période 
de misère et de renchérissement de la vie qui s'étend de 1853 à 
48o'7. Le cercle de Trêves n'y échappe pas plus que les autres, 
et pourtant, rien que dans la ville, le nombre des tanneries 
s'augmente de huit entre 1849 et 1858. Les statistiques 
prouvent que, dans les années qui ont suivi la Révolution, de 
nombreuses usines se sont ouvertes et que de nouveaux com- 
merces ont pris naissance. C'est vers 1860 que l'on commence 
la fabrication des vins mousseux. La province exploite des 
carrières; elle possède des filatures, des verreries et des forges ; 
elle produit des tissus, du papier, des armes, des articles en 
fer-blanc, de la fonte et de l'acier, des matières chimiques, des 
cordes, beaucoup de cuir apprêté, du chocolat, bien d'autres 
marchandises encore. Or, sur plus de soixante-dix maisons 
rhénanes qui participent à notre exposition de 1867, il y en a 
au moins quarante qui ont été fondées après la Révolution. 
Toutes ensemble, elles occupent plus de 50 000 ouvriers dont 
9 500 appartiennent à l'usine Krupp. 

Il est bien évident que toute cette prospérité industrielle 
attire à la monarchie quelques dévouemens. D'autre part, une 
conquête qui remonte déjà à des dizaines d'années emporte avec 
elle, du fait qu'elle dure, des adhésions toujours plus nombreuses. 
Les faveurs dont un gouvernement dispose, les profits dont il est 
la source, les places qu'il est maître de distribuer, tout cela pro- 
voque des capitulations. Il y eut donc des conversions et il 
était fatal qu'il en fût ainsi. S'il fallait donner un exemple de 
ces ralliemens, je choisirais volontiers celui du poète Simrock. 



LA RIVE GAUCHE DU RHIN.i 443 

II était né à Bonn en 1802 dans une famille où l'on ne parlait 
que le français, et son père, comme il le raconta en 1874 à 
L. Kaufmann, était un admirateur enthousiaste de Napoléon. 
Etudiant en 4818 dans sa ville natale, puis en 1822 à Berlin, 
il devint en 1823 auditeur, puis référendaire au service de la 
Prusse. Une poésie qu'il écrivit sur la Révolution française de 
Juillet le fit chasser de son emploi. Alors il s'adonna à l'étude 
de la vieille littérature germanique dont il traduisit en alle- 
mand moderne les plus anciens monumens. Professeur ordi- 
naire à l'Université de Bonn dès 1830, il était désormais notre 
adversaire, et il agit par son enseignement sur plusieurs géné- 
rations d'étudians. 

Pourtant de telles conversions demeurèrent assez rares. C'est 
qu'en effet rien n'était changé dans l'attitude de la Prifsse à 
l'égard des populations annexées. La guerre religieuse, sourde 
et hypocrite, ne cessa jamais. Les demi-libertés, accordées par 
la constitution, sont peu à peu subrepticement retirées, et 
toutes les vexations provoquent de l'irritation, souvent des 
manifestations hostiles. 

La population est toujours française, non seulement dans les 
régions annexées par la Prusse, mais encore en Hesse et dans le 
Palatinat, et elle le demeurera pendant toute la durée du second 
Empire. En 1857, sur la demande du roi Maximilien de Bavière, 
Riehl écrit un gros volume sur le Palatinat. Comme il ne peut 
décemment crier à son protecteur le peu de loyalisme qu'il a 
constaté, il essaye de nier, ou bien il trouve des palliatifs et des 
formules consolantes. Selon lui, il est faux de penser, comme on 
le raconte, que leshabitansde la région veulent devenir Français; 
ils ne se soucient ni d'être Français, ni d'être Prussiens, ni même 
d'être Allemands ou Bavarois ; ils sont tout bonnement du Pala- 
tinat, et c'est comme tels qu'ils se sentent Bavarois ou Allemands. 
Pourtant, au milieu de ces déclarations, d'autres se font jour qui 
les démentent. Passant dans un cimetière juif, l'auteur y a vu 
des pierres tombales récentes, sur lesquelles l'écriture hébraïque 
était accompagnée de sentences françaises. Il remarque que les 
décrets et arrêtés français de grande voirie sont encore en 
vigueur dans tout le pays, que c'est de la Constitution de l'an III 
que les habitans font dater l'organisation politique de leur pro- 
vince, et qu'ils demeurent très attachés à tout ce que la France 
leur a apporté., 



144 REVUE DES DEUX MONDES. 

Partout sur la rive gauche, l'opinion est la même. En Prusse 
rhénane, elle s'est exprimée très clairement par l'attitude des 
populations lors des fêtes du cinquantenaire. « Une chose à 
remarquer, écrit notre ministre à Francfort en 1865, c'est que 
les seuls pays qui nous soient restés attachés sont ceux qui ont 
le plus souffert pendant les grandes guerres du commencement 
de ce siècle. C'est le'Palatinat et une partie des provinces rhé- 
nanes; c'est surtout la ville de Mayence. » Ces affirmations sont 
tout autre chose que l'illusion d'un visionnaire ou la fantaisie 
d'un diplomate étranger qui veut plaire à ses chefs. Reculot, en 
effet, ne pèche que par trop de modération. Pendant tout le 
règne de Napoléon III, la France reste la grande patrie des 
Rhénans. Ils affluent chez nous. Les Hessois forment à Paris 
une Importante colonie. Les ouvriers du Palatinat y sont très 
nombreux. Les jeunes filles de Trêves et de la Moselle y viennent 
chercher des places. Si les aveux enveloppés de Riehl ne 
paraissent pas assez probans, il y a d'autres textes, témoignages 
très nets de ceux des contemporains qui sont le mieux en situa- 
tion de juger. En 1866, au moment où la guerre va éclater 
entre l'Autriche et la Prusse, Clovis de Hohenlohe ne se fait 
aucune illusion sur les sentimens des Bavarois rhénans, «peuple 
sans caractère, écrit-il dans ses Mémoires, et qui supporterait 
très bien de passer à la France. » L'année précédente, l'Uni- 
versité de Bonn a délibéré sur la question de savoir si elle 
devait créer une chaire pour un professeur de littérature fran- 
çaise moderne. Elle s'y est refusée, après avoir pris connais- 
sance d'un rapport du professeur Sim.rock,un rallié qui connaît 
bien ses compatriotes : « Pourquoi, déclare-t-il, avons-nous 
besoin d'un troisième maître, quand des hommes comme Diez 
et Delius s'occupent bien suffisamment de la langue et de la 
littérature françaises? Encourager l'étude de la langue et de 
la littérature françaises aux dépens de l'allemand est chose 
périlleuse justement aux bords du Rhin, où les sympathies 
françaises n'ont pas encore disparu. » 

« 

* « 

De ce qui précède se dégage cette conclusion que les popu- 
lations rhénanes ne sont animées d'aucun loyalisme germa- 
nique. Elles ne le sont pas à cause de leur aversion naturelle 
pour la Prusse, mais aussi parce que, dans l'opinion allemande 



LA RIVE GAUCHE DU RHIN. 145 

comme dans l'opinion européenne, Napoléon III jouit d'un 
immense prestige. Du fait qu'il règne, le statut de la rive 
gauche ne semble pas définitif. Il le semble si peu qu'à chaque 
instant les voix les plus diverses, amies ou ennemies de la 
France, en soulignent le caractère provisoire ; car il suffit 
d'une visite de quelque Bonaparte à Berlin, ou d'un congrès 
de monarques, ou d'une démarche d'ambassadeurs, pour 
qu'aussitôt les journaux se demandent si l'on n'a pas discuté 
la question d'une cession prochaine, ou si même l'accord n'a pas 
été signé. 

La popularité du second Empereur est extraordinaire, non 
seulement dans nos quatre départemens d'avant 1815, mais 
encore dans tous les Etats de l'ancienne Confédération du Rhin. 
D'abord, on voit en lui le souverain le plus puissant de l'Eu- 
rope continentale, et la fabuleuse prospérité de la France éblouit 
l'Allemagne encore pauvre. C'est la France qui a organisé pour 
la première fois le pays rhénan; c'est d'elle que tout le progrès 
est sorti; c'est elle qui a donné la première impulsion au déve- 
loppement commercial et industriel de la région : sans doute 
décuplerait-elle encore la richesse, comme elle le fait chez elle, 
si les traités de Vienne étaient abolis. A Napoléon III s'attache 
aussi un intérêt sentimental : on sait qu'il parle couramment 
l'allemand, que son éducation est allemande, et qu'avant 
d'avoir vécu à Arenenberg, en Suisse, il a fait ses études en 
Bavière, au gymnase d'Augsbourg. Enfin et surtout il est un 
Bonaparte, le neveu et l'héritier du Grand Empereur, de celui- 
là même qui a été le vainqueur d'Iéna et le Protecteur de la 
Confédération du Rhin, que l'on a vu passer dans l'éclat de 
sa gloire à Cologne et à Mayence en 1804, à Dûsseldorf 
en 1811. 

Or, la restauration bonapartiste s'effectue en pleine période 
de culte napoléonien. Depuis 1815, d'innombrables poètes alle- 
mands ont chanté le Corse invincible, adversaire de la Prusse 
haïe, génie bienfaiteur de l'Allemagne occidentale et méridio- 
nale, champion du libéralisme, vengeur des peuples opprimés. 
A l'avènement du second Empereur, un long frémissement 
secoue toute l'ancienne clientèle germanique de la France. Les 
vétérans de la Grande Armée, westphaliens, badois, hano- 
vriens, wûrtembergeois, bavarois, saxons et rhénans, peut-être 
constitués, à en croire Mansfeld, en une vaste fédération, 
TOME jun. — 1917. 10 



146 



REVUE DES DEUX MONDES.) 



envoient aux Tuileries des adresses de fidélité. Des groupes 
depuis longtemps ont été formés dans toutes les villes- de la 
rive gauche : celui de Mayence, en 1852, fait partir pour Paris 
son drapeau, accompagné d'une délégation, pour féliciter Napo- 
léon III; dans cette môme ville, jusqu'en 1870, nos vieux sol- 
dats, torches allumées, en bicorne et en manteau sombre, c'est- 
à-dire dans leur uniforme français ou dans une tenue qui le 
rappelle, ne manqueront jamais de monter une faction, le jour 
de la Toussaint, devant le monument qu'ils ont fait élever au 
cimetière à la mémoire de leurs camarades défunts. Une de ces 
sociétés existe à Cologne, une autre à Coblence : on y célèbre 
régulièrement le 5 mai et le, 15 août. 

Heine, le premier, a déclaré que le's deux Napoléon ne sont 
qu'un seul et môme homme, un être surnaturel appelé à sauver 
le monde et à libérer l'Allemagne des restes de la Sainte- 
Alliance. Une foule de publicistes reprennent cette thèse, et 
dessinent du second Empereur une figure idéale, avec des traits 
empruntés à la physionomie du vainqueur d'Austerlitz. Napo- 
léon III a du génie; il est l'égal de son oncle et de Jules César, 
le plus profond politique de, son temps, un économiste remar- 
quable, un général hors ligne, enfin un héros complet. Souve- 
rain moderne, il donne à l'Italie l'indépendance et bat le tsar 
ami de la Prusse réactionnaire; il est le- soldat de la révolution 
et en môme temps le ministre des volontés divines : « L'homme 
providentiel qui gouverne la France, écrit Mansfeld; a une 
mission tracée qu'il lui sera donné de remplir. Tout, en effet, 
dans sa vie, nous montre le mortel prédestiné. » Or, cette mis- 
sion consiste à orienter la France dans ses voies de jadis : 
(( Elle joue un rôle de premier plan, écrit en 1860 un ano- 
nyme (1). Il semble que les temps de Louis XIV et de Napoléon 
pourraient bien revenir. » En d'autres termes, elle doit reconsti- 
tuer l'ancienne Confédération du Rhin, et, pour prix de la pro- 
tection qu'elle accordera aux États du Sud contre la Prusse, 
ceux-ci lui abandonneront la rive gauche. Les deux voyages 
que fait en Allemagne Napoléon III, le premier à Stuttgart 
en 1857, le second à Bade trois années plus tard, attestent son 
immense popularité. Il est accueilli par des foules en délire, 
aux cris poussés en français de : u Vive l'Empereur! » et les 

(1) Der Cù^nfjress in Badca-Gaden, p. 4. 



LA RIVE GAUCHE DU RHIN. 



147 



troupes qui le reçoivÊut déploient en son honneur les drapeaux 
de 1801), ornés de l'aigle impériale. 

Lui, d'ailleurs, veut reprendre en Allemagne la place qu'y 
occupait le fondateur de sa dynastie. Il rallie autour de son 
trône les vétérans de la Grande Armée en créant la médaille 
de Sainte-Hélène, qui sera portée jusque dans les régions les 
plus lointaines du Hanovre et de la Saxe. H a également le des- 
sein de recouvrer les quatre départemens rhénans. Pour se les 
faire attribuer, Sybel raconte qu'il aurait proposé à lord Gla- 
rendon, lors du Congrès de Paris, une revision de la carte 
d'Europe. Au mois d'août 4857, à Osborne, il serait revenu à la 
charge auprès de la reine Victoria. En janvier 1866, il aurait 
pressenti sur le même sujet l'ambassadeur prussien. Quant aux 
démarches faites par Benedetti après Sadowa, elles sont dans 
toutes les mémoires. 

La situation, dans les mois qui précèdent la guerre de 1866, 
est donc la suivante : d'une part, une Prusse haïe et redoutée, 
mais qui marche de toutes ses forces à la conquête de l'Alle- 
magne; de l'autre, de petits Etats exaspérés contre elle, et qui 
se sont rejetés du côté de l'Autriche; enfin, au-dessus des deux 
partis, la France, dont l'intervention doit amener la victoire de 
celui qu'elle voudra bien soutenir. Les deux camps se disputent 
son aide et lui offrent les provinces rhénanes pour prix de ses 
services. Or, Napoléon HI hésite, prête l'oreille aux ouvertures 
qui lui sont faites, mais reste énigmatique et muet jusqu'au 
moment où, à la dernière minute, il se décide à pencher fai- 
blement pour l'Autriche. Ici commence une douloureuse 
histoire. 

A Berlin, personne n'ignore que la rive gauche du Rhin est 
demeurée très française de sentimens. Guillaume P"" lui-même 
s'en rend compte, encore qu'il soit fort peu disposé à aban- 
donner les territoires annexés par son père en 181o. Après les 
fêtes commémoratives d'Aix-la-Chapelle, il est repassé par 
Francfort; il y a rencontré Savigny, son ministre auprès de la 
Diète, et lui a exprimé tout son mécontentement de l'accueil 
qu'on lui a fait. Le comte de Reculot, qui nous représente là- 
bas, résume cette conversation, puis il ajoute : « Sa Majesté a 
témoigné le regret que M. de Bismarck ne l'eût pas accompa- 
gnée. L'année dernière, l'on avait attribué la réception assez 
froide faite au roi à la présence de ce ministre : cette année il 



148 



REVUE DES DEUX MONDES, 



n'est pas venu, et l'attitude de la population a été presque 
hostile. » Donc, depuis qu'il avait été 'nommé gouverneur de la 
province rhénane en 1849, le roi n'avait pas conquis le cœur 
des annexés, au contraire de sa femme, la reine Augusta, qui 
leur avait marqué quelques prévenances. Gela, Guillaume P"" le 
savait, et Bismarck aussi. Dans ses Pensées et Souvenirs, où il 
récrimine sans cesse contre l'esprit français de sa souveraine, 
celui-ci résume une lettre qu'il a reçue, en 1863, du comte de 
Recke-Volmerstein : comme le roi avait formé le projet de 
venir cette annéè-là assister à un Dombaiifest, des Rhénans 
ralliés lui écrivirent pour le supplier de n'en rien faire et de 
déléguer la reine, « qui serait reçue avec enthousiasme. » 
D'ailleurs, l'expérience de Bismarck remontait au temps de sa 
jeunesse, quand il était référendaire au gouvernement d'Aix- 
la-Chapelle. 

Depuis longtemps il a donc envisagé la cession éventuelle de 
la rive gauche, et il est prêt à y consentir, si ce sacrifice lui 
assure notre bienveillance. Non pas qu'il l'ait jamais avoué 
officiellement, car au contraire il l'a toujours nié, mais ses 
idées étaient de notoriété publique et elles provoquaient de 
continuelles allusions. Il n'en faisait pas mystère en particu- 
lier : les preuves sont là, abondantes et formelles; elles se ren- 
forcent de jour en jour, à mesure que les documens sortent des 
archives. Les motifs qui le déterminent sont les suivans : les 
provinces rhénanes résistent toujours à la domination prus- 
sienne; elles ne sont pas protestantes, mais catholiques; elles 
défendent toujours âprement les conquêtes qu'elles doivent à la 
Révolution française et à l'Empire; elles sont loin de Berlin et 
privées de communications rapides avec lexentre de la monar- 
chie. Le plan de Bismarck est donc celui-ci : il abandonnera 
ces populations rebelles, pourvu que le territoire de la Prusse 
se groupe autour de la capitale en une masse compacte; il lui 
suffira pour cela, avec l'assentiment de la France largement 
désintéressée, d'annexer la Saxe et le Hanovre ainsi que la 
Hesse : alors les possessions des Hohenzollern s'étendront sans 
interruption de Tilsitt à la ligne du Mein. 

Il a manifesté ses intentions au diplomate saxon von Nostitz, 
au temps où il n'était encore que ministre à Francfort, puis, 
en 1863, au général Fleury. En 1864, il s'est efforcé, dans des 
conversations avec l'ambassadeur britannique, de prévenir une 



LA RIVE GAUCHE DU RHIN. 149 

alliance anglo-française : Londres ne pouvait rien offrir à 
l'Empereur pour payer son aide contre la Prusse, sinon la rive 
gauche que Napoléon III serait obligé de conquérir par une 
guerre coûteuse : « Celui qui peut donner les provinces rhénanes 
à la France, c'est celui qui les possède. Et le jour où il faudrait 
courir l'aventure, c'est nous qui pourrions mieux que tout 
autre marcher avec la France en commençant non pas par lui 
promettre, mais par lui donner un gage pour son concours. » 

Au moment où les premières difficultés s'élèvent entre 
l'Autriche et la Prusse, Bismarck éprouve notre ambassadeur 
à Berlin, mais sans rien préciser, car la situation n'est pas 
encore critique : il sait, dit-il, quelle compensation nous récla- 
merions de lui (1). En octobre 1865, iî part pour Biarritz, où il 
a une entrevue avec l'Empereur. Il a entamé des négociations 
avec l'Italie en vue d'une alliance, dans l'espoir peut-être de 
paralyser ainsi la France, ou tout au moins de l'incliner vers 
la Prusse. Il signe avec elle la convention militaire du 
8 avril 4866, et alors, comme les agens italiens sont restés à 
Berlin, des conversations s'engagent qui sont du plus haut 
intérêt. Il est prêt à céder, s'il le faut, toute la rive gauche, et il 
le laisse entendre à Barrai, ministre de Victor-Emmanuel auprès 
de Guillaume F^ « On est excessivement préoccupé, écrit Barrai, 
des négociations très actives qui se poursuivent entre la France 
et l'Autriche pour désintéresser l'Italie, et qui seraient allées 
jusqu'à l'offre de la ligne du Rhin à la France. A l'observation 
que je lui ai faite sur le danger d'une pareille offre par une 
puissance allemande, Bismarck m'a répondu par un mouve- 
ment d'épaules, indiquant très clairement que, le cas échéant, 
il ne reculerait pas devant ce moyen d'agrandissement. » Cette 
dépêche est du 6 mai 1866, et elle est confirmée par un mémoire 
du général Govone en date du 1. 

Pourtant, poussé dans ses retranchemens, le futur chan- 
celier, par un véritable marchandage, cherche à conserver la 
plus grande partie du territoire rhénan. Le 22 mai, Govone 
résume un nouvel entretien. Il a pressé Bismarck de s'entendre 
avec Napoléon IIÏ, dont les désirs sont connus de toute l'Europe. 
Son interlocuteur alors a invoqué les répugnances de son roi, 

(1) Sur les idées de Bismarck relativement à la rive gauche du Rhin, cf. les 
Origines diplomatiques de la guerre de 1870'18~1 , et La Marmora : Un po'piii di 
luce sugli eventi politici e militari delV anno 1S66. 



450 REVUE DES DEUX MONDES.] 

qui consentirait difficilement à céder des régions allemandes., 
Il semble bien cependant qu'il ait précisé ses offres, car de 
Paris, Nigra peut écrire le 31 mai que la Prusse serait disposée 
à accorder à la France tout le pays situé entre la Moselle el- 
le Rhin. Le résumé d'une nouvelle entrevue qui a lieu quelques 
jours après confirme les renseignemens de Isigra. Une f*s>is de 
plus Bismarck met en avant son roi, et il ajoute que lui-même 
veut conserver Cologne et Mayence. Mais il fait bon marché du 
Palatinat, de l'Oldenbourg, et des possessions prussiennes 
situées au sud de la Moselle, car il est a moins Allemand que 
Prussien » (io sono meno tedesco che prussiano.) Ce pas franchi, 
il s'adresse à Benedelti qui se dérobe et il lui fait à peu près 
les mêmes propositions.* Il est à ce moment impatient d'avoir 
une réponse de nous et il le sera jusqu'à la dernière minute, 
car il chargera le 41 juin le général hongrois Tiirr de partir 
pour Paris avec mission de le renseigner sur les intentions 
de la France et de faire à l'Empereur des offres de territoire, 
offres dont l'étendue d'ailleurs est restée ignorée, rien n'ayant 
transpiré de l'entretien que le général eut avec le prince 
Napoléon- 

Il est donc bien évident que nous aurions obtenu de 
Bismarck tout ce que nous aurions désiré, si nous avions voulu 
prêter l'oreille à ses sollicitations et le suivre dans ses marchan- 
dages. Nous ne l'avons pas fait parce que nos intérêts nous 
entraînaient bien plus du côté de l'Autriche et des Etats du Sud. 
Au début de juin, la question du reste est déjà tranchée, puisque 
e'est avec Vienne que nous négocions : en d'autres termes, à 
Paris, le courant austrophile représenté par Drouyn de Lhuysl'a 
emporté, sous une forme sans doute trop modérée, mais du 
moins conformément aux aspirations de notre clientèle alle- 
mande. Le pacte secret du 23 juin, conçu dans un esprit tout 
passif, nous fait encore la partie belle. Par l'article premier, le 
gouvernement français s'engage à conserver la neutralité absolue 
et à lâcher d'obtenir celle de l'Italie. Par l'article 2, si l'Autriche 
est victorieuse en Allemagne, elle promet de céder la Vénétie 
à Naporéon III. Enfin le dernier article prévoit le cas où l'Empe- 
reur voudrait placer son mot dans le débat : « Si les événemens 
de guerre changeaient les rapports des puissances allemandes 
entre elles, le gouvernement autrichien s'engage à s'entendre 
avec le gouvernement français avant de sanctionner les rema- 



LA RIVE GAUCHE DU RHIN. 



151 



niemens de territoire qui seraient de nature à déranger l'équi- 
libre européen. » 

Cette convention est complétée par une note additionnelle 
qu'éclairent elle-même les correspondances diplomatiques. « Les 
ministres autrichiens, écrit notre ambassadeur à Vienne, ont 
déclaré qu'ils attachaient le plus grand prix à ce que, au moins 
dans la note additionnelle, il fût dit que la France ne s'oppose- 
serait pas aux accroissemens territoriaux de .l'Autriche (l)--- 
Le gouvernement autrichien n'aurait aucune objection à élever 
contre un remaniement territorial qui ferait des provinces 
rhénanes un nouvel Etat indépendant. Au surplus, il se mettra 
d'accord avec la France. » Quand l'accord a été signé, notre 
ambassadeur en définit ainsi la portée : « Dans l'état actuel des 
choses, nous sommes sûrs que, si la guerre éclate, la Vénétie 
nous est cédée pour prix de notre neutralité et de nos bons 
offices en Italie, et, si la guerre, en se développant, amenait une 
situation nouvelle dans laquelle il nous fût avantageux de 
prendre une part plus active, rien ne nous empêche de le faire. 
Ce n'est certainement pas l'Autriche qui se plaindra de nous 
voir entrer en campagne et qui s'opposera aux acquisitions que 
les événemens pourraient nous procurer. » Traduisons donc : 
si, pour payer notre neutralité, on nous promet l'indépendance 
de la rive gauche, — sous un régime d'ailleurs à propos duquel 
nous serions consultés et qui ne serait peut-être que transitoire, 
— l'annexion immédiate serait la conséquence de notre inter- 
vention armée. Nous sommes donc garantis. 

Or, toutes les négociations conduites par la France avant 
Sadowa participent du même esprit. Il est très notable qu'elles 
ont considéré comme à peu près exclue l'hypothèse d'une action 
militaire. Si. le gouvernement impérial a signifié que les cir- 
constances pourraient le contraindre à tirer l'épée, c'est là une 
éventualité qu'il croyait improbable, et en fait, il n'a pris 
aucune disposition pour y préparer notre armée, épuisée par la 
campagne du Mexique. L'Empereur, dès ce moment malade et 
désireux de tranquillité, se croyait le maître de l'heure. Sa 
conviction, comme celle du reste des milieux officiels, était que 
l'Autriche, deux fois plus peuplée que la Prusse, serait victo- 
rieuse. Lorsque les deux adversaires seraient à bout de forces, 

(1) Elle songe à reprenrlro la Silrsir. i-ninniR le prouve une conversation du 
colonel ildlieu Driquct avec .Mollke. Cl'. La Aiaiuiora, op. cit., p. 22:i. 



152 



REVUE DES DEUX MONDES. 



et dans le cas d'une lutte très dure, Napoléon III s'interposerait 
comme arbitre. Il donnerait à l'Italie le territoire vénitien, à 
l'Autriche la Silésie, au Danemark le Schleswig; il garantirait 
l'indépendance des Etats secondaires et ainsi se les attacherait; 
il permettrait à la Prusse de s'agrandir dans le Nord et rece- 
vrait la rive gauche pour prix de ses bons offices : sa médiation 
assurerait la grandeur de l'Empire et le bonheur de l'Europe, 
sans que la France eût été contrainte à se battre. 

C'était là une erreur totale et qui nous fit négliger Yios inté- 
rêts les plus sacrés. Jamais occasion ne fut plus propice en effet 
de reprendre les provinces rhénanes. Elles nous attendent. Dès 
que la guerre devient probable, l'opposition relève la tête et 
tente de susciter à la Prusse des difficultés intérieures. Il 
semble bien qu'elle ait pris part aux'assemblées qu'organise au 
mois de juin le Nationalverein en diverses localités du Palatinat 
et de la Hesse, afin de protester contre la politique agressive de 
Bismarck. Mais elle est mal à l'aise dans ces démonstrations à 
tendances pangermanistes, et elle agit pour son propre compte. 
Les conseils municipaux envoient à Berlin des adresses en 
faveur de la paix. Dix-sept chambres de commerce font parve- 
nir au roi une pétition collective contre la guerre. Les habitans 
de Dortmund, Duisbourg, Elberfeld, Barmen, Grefeld, Dûssel- 
dorf et Cologne étalent leur hostilité dans un document presque 
comminatoire : « Nous nous sentons obligés en tant qu'hommes 
indépendans de déclarer publiquement que, malgré tout le 
dévouement du peuple au souverain bien de la patrie, l'enthou- 
siasme indispensable à une lutte véritable pour les intérêts 
allemands lui fait défaut. » C'est bien pis encore quand la 
Prusse lance ses ordres de mobilisation : alors les soldats de la 
réserve et de la landwehr refusent de monter dans les trains 
militaires, et les autorités doivent les y forcer en faisant inter- 
venir d'autres troupes. Ketteler, l'évêque de Mayence, prend 
parti pour les rebelles et publie une lettre très violente où il 
reconnaît que les hommes obéissent de mauvaise humeur et 
sans aucun enthousiasme. Quelques jours auparavant, l'arche- 
vêque de Cologne a écrit au roi dans le même sens. Dans la 
campagne, les curés prêchent contre Bismarck. 

Les senti mens des Rhénans s'analysent sans aucune diffi- 
culté. D'abord, entre la Prusse luthérienne et l'Autriche catho- 
lique, leur choix est vite fait en faveur de cette dernière : il 



LA RÎVË GAtJCHE DtJ RHIN. i"3 

suffit d'ailleurs qu'elle soit l'ennemie de la Prusse. En outre, 
les rancunes accumulées depuis 1815 portent leurs fruits, et l'on 
refuse d'autant plus de travailler à la grandeur des Hohenzol- 
lern exécrés que l'on se sent soutenu par la coalition presque 
unanime de l'Allemagne. Enfin il semble inutile -de se battre 
pour Guillaume P"", du moment qu'à la fin de la guerre, avant 
peut-être, Napoléon III prendra possession du pays tout entier. 

Car, de quelque façon que l'on envisage l'att'itude de la 
France, soit qu'elle ait jugé à propos de s'entendre avec la 
Prusse, soit qu'elle ait signé une convention avec l'Autriche, 
dans les deux cas, le résultat du conflit semble devoir être 
celui que nous venons de dire. Il n'y a pas à se méprendre sur 
les vœux de la population, encore que certains faits paraissent 
prouver le contraire. Sans doute, certaines assemblées popu- 
laires, celles du 3 juin à Oberingelheim et du 17 à Mayence, 
ont voté des ordres du jour par lesquels elles exprimaient 
l'intention de s'opposer à l'annexion par la France d'une partie 
quelconque du territoire allemand; mais ces réunions, convo- 
quées par le Nationalverein, outre qu'elles ont dû se composer 
surtout de ralliés et d'immigrés, présentaient une trop bonne 
occasion de narguer la politique prussienne pour que l'opposi- 
tion francophile s'en désintéressât. La lettre de l'archevêque de 
Cologne ne doit pas nous tromper davantage. Son auteur, écri- 
vant au roi de Prusse pour le détourner de la guerre, invoque 
cet argument que les Français, à la faveur des hostilités, pour- 
raient bien s'emparer de la rive gauche : c'est là, dit-il, ce qui 
indispose l'opinion et provoque la résistance des réservistes 
rhénans. Mais l'archevêque Melchers, dignitaire du royaume, 
pouvait-il donner à ses remontrances une autre forme ou excu- 
ser par d'autres motifs l'insubordination de ceux dont il était 
le chef spirituel ? Il semble bien que non. 

Nous avons d'autres témoignages. Le 22 juin 1866, notre 
ministre à la Haye indique qu'à Luxembourg les soldats rhé- 
nans qui y tiennent garnison se plaignent de leur gouverne- 
ment, expriment le vœu de se voir remplacés par des troupes 
françaises et crient déjà : « Vive l'Empereur ! » Sur la rive gauche, 
la délivrance semble prochaine. Bismarck en effet, parce qu'il 
n'a pu obtenir l'assurance de la coopération impériale, nous a 
abandonné tacitement tout le pays. C'est à l'intérieur de l'Alle- 
magne qu'il a décidé de faire porter son effort militaire : il 



154 



REVUE DES DEUX MONDES.1 



compte y trouver une victoire qui lui accordera de larges com- 
pensations pour la perte du Rhin. La rive gauche est à nous si, 
comme il s'y attend, nous voulons la prendre. A plusieurs 
reprises le rappel des troupes royales est signalé aux Tuileries 
par nos agens. De Strasbourg, où il commande, le général Ducrot 
assiste à cette retraite : « Les Prussiens, écrit-il, étaient si bien 
convaincus que la rive gauche du Rhin devait être la compen- 
sation légitime, pour nous, de leur agrandissement en Alle- 
magne, qu'ils avaient tout évacué, et qu'ils n'avaient même pas 
laissé dans les casernes les porte-manteaux et les crochets des- 
tinés à recevoir les effets militaires. » A la même époque, des 
lettres arrivent du pays rhénan au journal wûrtembergeois le 
B'eobachler et lui fournissent les mêmes renseignemens : Bis- 
marck désarme les forteresses et rappelle ses troupes. 

De Trêves à la frontière de Hollande, on s'apprêtait donc à 
recevoir les Français. Tous les espoirs nourris depuis 1815, 
déjoués une première fois en 1830, puis encore en 1848, allaient 
se trouver réalisés. En avril 1868, le général Ducrot devait 
s'entendre dire que les populations, si elles avaient alors été 
appelées à disposer d'elles-mêmes, eussent voté à l'unanimité 
en faveur de la France : le nombre des opposans n'eût pas dépassé 
1 pour 100, Mais lui-même n'avait pas besoin de ces affirmations 
pour être convaincu. A Strasbourg, en 18GG, il était parfaitement 
averti de l'état de l'opinion. Les rapports officiels parvenus à cette 
époque soit à la préfecture, soit au siège de la division, attes- 
taient que le suffrage universel devait nous être favorable. Ce 
qu'il y avait de plus significatif, c'est que beaucoup de familles 
rhénanes, pour éviter les désagrémens inséparables de toute 
invasion, s'étaient réfugiées non pas en Prusse ou dans les Eltats 
situés sur la rive droite du Rhin, mais sur notre propre terri- 
toire, en Alsace et en Lorraine, afin de se mettre sous la garde 
de ceux qu'elles considéraient comme de légitimes protecteurs. 

Or la France conserva son attitude passive. A la nouvelle de 
Sadowa, qui consterna les milieux officiels, Drouyn de Lhuys 
insista, dans le sens d'une action immédiate. L'Empereur réunit 
le conseil des ministres^ signa le décret de convocation des 
Chambres et proposa de mobiliser 250 000 soldats. Mais Rouher 
et La Valette s'opposèrent à ce projet en représentant que l'expé- 
dition du Mexique avait désorganisé l'armée. La Valette affirma 
que le maréchal Randon ne disposait que de 40 000 hommes. 



. LA RIVE GAUCHE DU RHIN. 155 

et encore sans munitions suffisantes. Napole'on persista d'abord 
dans sa décision, puis se montra un peu ébranle', enfin leva la 
séance sans indiquer qu'il avait pris une résolution définitive. 
On ne fit rien. Tout se borna a la publication par le Moniteur, 
le 5 juillet, d'une note qui annonçait que l'Empereur avait 
demandé aux rois de Prusse et d'Italie une suspension d'armes. 
Les deux monarques accueillirent un peu fraîchement cette 
proposition de médiation, d'où pourtant sortirent plus tard les 
préliminaires de Nikolsbourg. 

La guerre continua jusqu'au 22 juillet. Pendant toute cette 
période, le pays rhénan se trouva dépourvu de troupes, et Bismarck 
fut à la merci de la France. Notre ministre à Hanovre l'avait 
signaléle20 juin. Do Vienne, Gramont, notre ambassadeur, pres- 
sait notre gouvernement d'agir : « La Prusse est victorieuse, 
mais épuisée. Du Ilhin à Berlin, il n'y a pas 15 000 hommes à 
rencontrer. Vous pouvez dominer la situation par une simple 
démonstration militaire. )> Telle était aussi l'opinion du général 
Ducrot. Mais écoutons le principal intéressé, Bismarck lui- 
même, meilleur juge encore. Il a avoué au Reichstag, le 16 jan- 
vier 1874, le péril qui le menaçait alors : <( Quoique la France, 
a-t-il dit, eût peu de soldats, un contingent français eût suffi à 
transformer en une excellente armée les nombreuses troupes 
du Sud, qui étaient très bonnes, mais peu organisées. Nous 
aurions été forcés de couvrir Berlin et d'abandonner tous les 
avantages conquis en Autriche. » 

Diplomatiquement, notre situation n'était pas moins favo- 
rable. Dans les monarchies méridionales, l'exaspération était à 
son comble. Un mot d'ordre courait : « Plutôt Français que 
Prussiens. » Le général Ducrot signale que les rois de Wurtem- 
berg et de Bavière, ainsi que le grand-duc de Hesse écrivirent 
des lettres autographes à l'Empereur pour solliciter son secours. 
De ces démarches faites afin d'obtenir l'intervention française, 
la plus connue est celle de Beust. Il .quitta Vienne le 9 juillet, et 
notre ambassadeur, le lendemain, fit connaître son départ en 
ces termes : « L'empereur François-Joseph avait espéré que, 
en cédant la Vénétie à la France, en acceptant sa médiation, en 
rendant l'empereur Napoléon arbitre du sort de son empire, 
l'Empereur se serait mis avec lui contre ses ennemis... Aujour- 
d'hui que l'inefficacité des lettres, des messages, des pourpar- 
lers paraissait démontrée, il était nécessaire de savoir sur quoi 



156 REVUE DES DEUX MONDES.: 

l'on pouvait compter de la part de la France; en un mot, le 
moment était venu de demander à l'empereur Napoléon s'il 
était disposé à appuyer sa parole par l'envoi d'un corps d'armée 
sur le Rhin et l'envoi d'une flotte à Venise. » 

Beust remplit en effet sa mission, mais sans aucun résultat. 
« M. Rouher, écrit le général Ducrot, a été lui aussi un instant 
l'arbitre des événemens après Sadowa; mon ami M. de Beust a 
été chargé, par la Saxe et les États du sud de l'Allemagne, de se 
rendre auprès de l'empereur Napoléon pour réclamer son inter- 
vention. II a rejoint l'empereur à Vichy. Il est resté là quatre 
jours, attendant une audience. Il passait son temps entre 
M. Drouyn de Lhuys et M. Rouher, qui lui tenaient un langage 
tout à fait opposé. » Le premier parlait d'intervention sûre, le 
second de neutralité. Beust repartit sans avoir obtenu l'audience 
qu'il demandait. Il s'en alla à Darmsbadt : « Nous ne devons 
plus compter sur la France, dit-il au grand-duc de Hesse ; 
l'empereur des Français est très malade, tellement malade que 
je ne sais pas s'il s'en remettra; ses ministres ne s'entendent 
pas. A vrai dire, il n'y a plus de gouvernement ; il faut nous tirer 
d'affaire comme nous le pourrons, chacun pour son propre 
compte. » 

* * 

Ce fut donc la paix, la paix de Prague, qui consolidait la 
Prusse dans ses possessions et lui en assurait de nouvelles; ce 
traité créait la Confédération de l'Allemagne du Nord et s'ac- 
compagnait de conventions militaires conclues avec les États du 
Sud. De tous ces événemens notre prestige sortit assez amoindri. 
Le mauvais effet produit par notre inaction s'augmenta encore 
dans la suite. Notre diplomatie, à la cour de Hesse par exemple, 
prit à tâche de décourager les espoirs que notre ancienne 
clientèle mettait encore en nous. On vit avec une pénible sur- 
prise l'opposition libérale du Corps législatif refuser de « trans- 
former la France en caserne. » 

De telles manifestations oratoires ne contribuèrent pas à 
accroître la confiance que les opprimés mettaient en notre 
secours. Sur la rive gauche du Rhin, Sadowa a pour consé- 
quence de renforcer et d'augmenter le parti prussien. Nos par- 
tisans découvrent moins ouvertement leurs opinions; les ralliés 
affirment plus énergiquement les leurs; certains enfin nous 



LA RIVE GAUCHE DU RHIN. 



157 



abandonnent, et les élections du 7 novembre 1867 sont plus 
favorables que par le passé à la monarchie des HolienzoUern. 
Napoléon III n'est-il pas trop vieux et trop las pour montrer 
quelque vigueur? L'Empereur a trompé l'espoir des populations, 
tout comme Louis-Philippe et la seconde République. Et alors, 
s'il est décidé à ne pas agir, pourquoi s'acharner dans une oppo- 
sition dont on ne tirera aucun bénéfice? Ne vaudrait-il pas 
mieux faire capituler la haine, s'accommoder d'une domination 
qui dure depuis cinquante années, et dont rien n'annonce la fin 
prochaine? « Si la France, déclare en 1868 un Rhénan au 
général Ducrot, n'est pas assez forte, assez résolue pour nous 
prendre sous son patronage, pour nous ouvrir les bras, nous 
nous jetterons dans ceux de la Prusse, de cette nation jeune et 
pleine de sève, à laquelle semble appartenir l'avenir. Mais que 
la France fasse preuve de force et de volonté, et c'est vers elle 
que nous entraînera tout naturellement le courant de nos sym- 
pathies et de nos intérêts. » 

Pourtant il ne faut rien exagérer. Il ne s'agit encore que 
d'une diminution de notre influence, non pas, et à beaucoup 
près, d'une faillite totale de notre crédit. Malgré la timidité 
de sa politique militaire, la France passe toujours pour avoir 
une armée très solide. Elle n'a pas été battue sur les champs 
de bataille, et elle conserve un prestige intact, celui qu'elle a 
retiré de ses victoires de Grimée et d'Italie. Il ne manque pas 
d'ailleurs, dans les provinces rhénanes, de survivans de la pro- 
digieuse épopée pour comparer les maigres succès de la Prusse 
aux éclatans triomphes du premier empereur. La monarchie des 
Hohenzollern, quelle que soit son énergie oTfensive, parait ton- 
jours faible : elle a profité d'un concours exceptionnel de 
circonstances; elle a eu un bonheur qui ne se reproduit jamais 
/deux fois. De plus, elle est pauvre, et l'on ne voit pas bien 
comment elle pourrait s'enrichir. La France, au contraire, est 
toujours opulente, pleine de capitaux en production : ses grands 
travaux et ses emprunts témoignent de son incomparable pros- 
périté. Les Rhénans prennent part à notre Exposition de 1867. 
Désireux de se confirmer dans l'idée que nous sommes toujours 
la « grande nation, » ils accourent en foula à Paris, ils y 
admirent les élégances françaises et constatent notre richesse, 
puis ils retournent chez eux en emportant les portraits de 
Napoléon lU, de l'impératrice et du prince impérial. Clara 



i58 



REVUE DES DEUX MONDES.) 



Viebig l'a noté : « Il fallait convenir que Napoléon n'était pas 
un imbécile. N'avait-il pas attiré, par sa splendide Exposition, 
tous les potentats dans son pays, afin qu'ils lui fissent pour ainsi 
dire la cour? M. Schnackenberg n'avait pu se résoudre à rester 
chez lui... Il tombait encore en extase quand il décrivait com- 
ment il avait vu l'Impératrice en voiture dans l'avenue des 
Champs-Elysées, vêtue d'une robe de soie mauve, ses cheveux 
d'or roux illuminés par un rayon de soleil, et, à côté d'elle, le 
prince Loulou, en culottes et en bas rouges, avec la croix de la 
Légion d'honneur sur sa veste de velours. Paris! Paris!... c'était 
la capitale du monde! Beaucoup de bourgeois de Dûsseldorf^ 
avaient suivi l'exemple des Schnackenberg : il était de bon ton 
d'avoir été à Paris cette année-là. » 

Quand on pense à toutes ces choses, le doute disparaît et 
l'on excuse les pires fautes. Même l'autorité personnelle de 
Napoléon III., bien qu'affaiblie, survit à la crise. La maladie 
avait été la cause de l'inaction impériale; tout au plus pouvait- 
on admettre que la santé de l'Empereur était toujours très 
atteinte; mais cela ne signifiait pas que l'on se fût trompé et 
qu'il n'eût pas le génie qu'on lui avait attribué. Il restait malgré 
tout qu'en 1866, il avait tenu en mains les destinées de 
l'Europe. La tourmente finie, on se reprit à espérer : l'affaire 
avait été mal engagée, la surprise trop rapide; une autre fois, 
— bientôt, on le pensait, — les circonstances seraient plus favo- 
rables, et la France, directement provoquée, ne manquerait pas 
d'agir. Les acclamations frénétiques qui accueillent Napoléon III 
au mois d'août 1867, comme il traverse la gare de Stuttgart 
pour se rendre à Salzbourg où il va conférer avec François- 
Joseph et Beust, retentissent profondément dans les provinces 
rhénanes. 

En effet, comme le dit le premier ministre hessois Dalwigk, 
rien n'est encore perdu pour nous. Avec un peu d'énergie et de 
volonté, il nous est possible de tout sauver. Les catholiques 
sont ulcérés. Sans doute, sous le coup de Sadowa, Ketteler, 
l'évèque de Mayence, publie une brochure intitulée : V Alle- 
magne après la guerre de 1866, dans laquelle il déclare qu'il 
accepte le fait accompli. Avait-il espéré que les vainqueurs 
feraient bon usage de leur victoire? Il se peut, comme il se peut 
aussi qu'il ait été déconcerté par l'événement et qu'il ait voulu 
racheter son attitude jusque-là antiprussienne, soucieux avant 



LA RIVE GAUCHE DU RHIN. 



459 



tout de ce qui pouvait être utile à l'Église. Mais la conduite de 
Ketteler lui-même se chargera pluis tard de démentir ces décla- 
rations. Certes, le clergé allemand a montré parfois quelque 
défiance à notre égard, à cause de notre alliance avec l'Italie, 
ennemie du Saint-Siège. On avait vu quelques années aupara- 
vant un prêtre westphalien, Janssen, privat-docent à l'Univer- 
sité de Bonn, dénoncer violemment nos vues sur le Rhin. Mais 
Sadowa, dans l'opinion catholique, fut ressenti comme un 
véritable désastre. Auguste Reichensperger, de Coblence, ne 
trouva que ces mots en apprenant la nouvelle : « On a bien de 
la peine à s'accommoder de pareils décrets de Dieu. » 

Or, les tendances clairement exprimées par la Prusse, dès 
son entrée en campagne, et bien plus après sa victoire, ont vite 
fait de lui aliéner les catholiques. Au moment où la guerre 
allait éclater, la Gazette générale de l' Allemagne du Nord avait 
représenté le conflit imminent comme une guerre de religion 
dirigée contre les adversaires de l'Eglise évangélique. Après la 
défaite de l'Autriche, qui est en même temps celle de la 
France, comme s'acharnent à le démontrer les publicistes pro- 
testans, il est bien évident que la Prusse s'érige en soldat du 
luthéranisme. Le langage des journaux bismarckiens inquiète 
les catholiques. Des personnalités comme Bluntschli, Baum- 
garten, Holtzendorff reprennent le rêve d'une Eglise nationale 
et parlent d'abolir les concessions établies par la constitution 
de 1850 : « Le thème de la supériorité des protestans sur les 
catholiques, écrit Kiessling, soit dans des livres ou des confé- 
rences, soit dans des sermons ou des articles, a été traité 
usque ad nauseam, entre 1866 et 1870. » Les années qui 
s'écoulent entre les deux guerres sont donc remplies par une 
\utte sourde des deux confessions. Dans la vallée du Rhin, 
l'exaspération est à son comble, et les journaux ennemis de 
Bismarck mènent une violente campagne en faveur du Pape, 
poursuivant sous cette forme détournée la guerre qu'ils ont 
déclarée à la bureaucratie berlinoise. Entre la Prusse et nous, 
quels que sbient les reproches qu'ils puissent adresser à la poli- 
tique de Napoléon III, les catholiques les plus décidés ont fait 
leur choix. 

Dans les Etats du Sud, de très forts partis espèrent encore 
que notre intervention anéantira bientôt tes effets de Sadowa. 
Bade est à peu près complètement inféodé à Berlin ; mais en 



160 REVUE DES DEUX MONDES. 

Wurtemberg et en Bavière les ministères Varnbùler et Hohen- 
lohe rencontrent une forte opposition. L'on en revient toujours 
au plan des années précédentes : que la France tire l'épée pour 
sauver les monarchies méridionales ; alors la rive gauche lui 
appartiendra, et peut-être même pourra-t-elle reconstituer à 
son profit la Confédération du Rhin. Cette combinaison se des- 
sine dans un entretien du grand-duc de Hesse avec le général 
Ducrot, en 18G8. A ce moment, la Hesse a déjà dû céder à la 
Prusse ses postes et télégraphes, et Bismarck, par un coup de 
force, vient de mettre la main sur l'administration de l'armée. 
Le grand-duc a lui-même mandé à Darmstadt le commandant 
de notre sixième division militaire, et, le considérant comme 
un des personnages les plus considérables de France, il lui 
adresse une prière instante.- Il souffre de voir ses troupes obéir 
à une autre autorité que la sienne. Il sait qu'en cas de guerre 
la première chose que fera la Prusse, ce sera de les lui enlever 
pour en disposer comme elle le jugera bon, ce sera de les dis- 
perser de telle façon qu'elle les ait en sa puissance, sans 
révolte possible. Il s'indigne de voir les couleurs prussiennes 
s'étaler, en face de son palais, sur les bàtimens de la poste. Il 
n'a donc qu'un seul recours, c'est la France. Il rappelle les sou- 
venirs de la Confédération du Rhin, parle des aigles du premier 
Empire que ses régimens ont conservées comme de précieuses 
reliques, évoque la fidélité de ces Hessois qui ont été nos der- 
niers alliés après nos désastres d'Espagne et de Russie. Est-il 
possible que nous l'abandonnions? Il souhaite la guerre, la 
guerre que nous ferons contre la Prusse. Il nous accorde tout 
ce que nous voudrons, si nous consentons à le sauver, et il 
nous promet d'avance les territoires qu'il possède sur la rive 
gauche du Rhin, dans l'espoir que nous lui trouverons ailleurs 
une compensation. « Venez, dit-il à Ducrot, je resterai seul au 
milieu de mon peuple, qui est et restera toujours mien. Je vous 
attendrai, je me livrerai sans hésitation entre vos mains, je 
me confierai à la générosité de votre Empereur! Qui sait? 
C'est peut-être vous, général, qui me ferez prisonnier. Vous ne 
me maltraiterez pas trop, n'est-ce pas?... » 

Il est certain que, dans le pays rhénan, l'on n'a éprouvé 
aucune joie à revoir l'armée des HohenzoUern campée à nou- 
veau dans les territoires qu'elle avait évacués au moment de 
Sadowa. A beaucoup l'avenir parait sombre, et un certain 



LA RIVE OAUGIIE DU RHIN. 



164 



Enger, de Cologne, l'écrit, en janvier 1867, à Napoléon III : 
« En suite des événemens de l'année passée, l'on saurait à 
peine douter que les provinces rhénanes n'aient rien à espérer 
de notre gouvernement actuel. » Pour toutes les contrées qui 
s'étendent au nord de l'Alsace-Lorraine, le long de notre fron- 
tière, c'est encore aux dépositions du général Ducrot qu'il faut 
se reporter si l'on veut être renseigné sur les aspirations popu- 
laires. Ce n'est pas seulement vers Rastadt, Carlsruhe, Darms- 
ladt et la Forêt Noire qu'il a dirigé son enquête; il a fait aussi 
des voyages à Gemersheim, Landau, Mayence, Trêves. Son acti- 
vité, qui l'a fait accuser d'espionnage par les Alleiiiands, lui a 
tout au moins donné une connaissance très précise de l'état de 
l'opinion. S'il a recueilli des doléances provoquées par notre 
abstention de 1866, si même on lui a laissé entendre que notre 
attitude passive poussait en fin de compte les habitans à accepter 
le joug prussien, ceux-là mêmes qui lui ont adressé leurs 
plaintes n'ont pas manqué d'appeler notre intervention : l'ar- 
rivée des troupes françaises provoquerait immédiatement la 
volte-face des résignés. 

Très significative est la profession de foi faite au général 
par un avocat mayençais qui parle au nom de tout le pays, en 
avril 1868. Cet avocat déclare qu'il est l'interprète de ses 
compatriotes, sujets de la Prusse, de la Hesse, ou de la Ba- 
vière. Tous pensent comme lui, médecins, notaires, négocians, 
gens éclairés des villes et des campagnes. Il ne fait que répéter 
ce qui se dit dans les cercles, dans les brasseries, sur les places 
publiques et dans les réunions intimes : « Si vous le désirez, je 
vous remettrai la liste de tous les notables du pays, de tous 
ceux quT, par leur caractère, leur position, leur fortune, jouis- 
sent de quelque influence; vous pourrez les interroger, les 
faire interroger, et vous verrez qu'il n'y a qu'une manière de 
voir et de penser parmi nous. » 

L'interlocuteur du général atteste les souvenirs toujours 
vivans de la domination française. C'est à la France que les 
Rhénans doivent leur émancipation matérielle et morale. C'est 
la Révolution qui les a organisés; c'est l'Empire qui a développé 
leur commerce, qui leur a apporté le Code civil et les libertés du 
citoyen. A cet éloge de la France s'oppose l'affirmation que les 
Rhénans ne sont pas Allemands, qu'ils ne partagent nullement 
les sentimens germaniques, que les habitans de la rive gauche 

TOME XLII. — 1917. i 1 



162 REVUE DES DEUX MONDES. 

ne se mapienl pas de l'autre côte du fleuve et qu'ils n'y envoient 
pas leurs enfans. Ils ne sont de cœur ni Hessois, ni Bavarois, ni 
Prussiens; ils souffrent au contraire d'avoir été séparés par les 
traités de 1815 et livrés en otages à des Etats différens qui les 
exploitent, sont incapables de les protéger et ne leur donnent 
aucune des satisfactions morales dont ils ont besoin. Les aspi- 
rations du peuple tendent à l'unité de la rive gauche, mais, 
pour vivre, il faut de plus faire partie d'une grande nation, 
assez forte pour défendre les intérêts du pays. Cette nation n'est 
pas la Prusse, qui écrase ses malheureux sujets rhénans sous 
sa tyrannie fiscale et militaire. 11 n'y a de salut que dans le 
retour à la France, conformément à ce que conseillent la 
géographie et l'histoire. Mais pour provoquer cette solution, 
puisque tous les pourparlers diplomatiques n'ont amené aucun 
résultat et que les victoires prussiennes ont consolidé l'œuvre 
de 1815, on ne peut espérer que dans une guerre. Vienne donc 
la guerre I 

Cet entretien se complète par d'autres constatations que fait 
le général Ducrot en personne pendant ce même séjour à 
Mayence, où il s'arrête quand il revient de Darmstadt. C'est le 
grand-duc de Hesse qui l'a engagé à visiter cettB ville, en ajou- 
tant que les sentimens français, toujours vivaces, y ont pris 
encore plus d'intensité depuis que les Prussiens, après Sadowa, 
sont les seuls à y tenir garnison. Le général, qui est accom- 
pagné d'un capitaine parlant l'allemand, en est vjte convaincu : 
(( Quant au peuple, écrit-il, c'est-à-dire aux ouvriers et aux 
paysans, ils affichent avec une extrême violence leur haine 
contre les Prussiens. Ces gens, disent-ils en parlant d'eux, ne 
sont pas à leur place ici; ils n'ont rien à faire de ce côté du 
Rhin; nous espérons bien que les Français viendront nous aider 
à nous en débarrasser un jour ou l'autre... » 

Or, à ce moment. Napoléon III a déjà entamé des négocia- 
tions avec l'Autriche. Au mois d'août 1867 il se rend à Salzbourg, 
et au mois de novembre François-Joseph vient en France. En 
1869, les deux empereurs contractent des engagemens mutuels 
dont l'existence nous est connue par la correspondance échangée 
en janvier 1873 entre Beust et Gramont, et par les révélations 
de celui-ci. Au début de 1870, les états-majors établissent un 
plan de mobilisation et un plan de campagne ; l'archiduc Albert 
est envoyé en mission à Paris, et le général Lebrun fait le 



LA RIVE GAUCHE DU RHIN. 



163 



voyage de Vienne. La participation de l'Italie étant admise, 
Italiens et Autrichiens opéreront leur jonction en Bavière, tandis 
que les Français formeront deux armées, l'une destinée à péné- 
trer dans l'Allemagne du Sud, l'autre à entrer dans le Palatinat 
et à envahir la rive gauche du Rhin. 

La seule condition que l'on exige de nous, — et de ce que 
nous ne l'avons pas remplie, nos alliances se sont trouvées 
nulles, — c'est que nous prenions résolument l'offensive dès le 
premier jour, surtout que nous passions sur la rive droite du 
fleuve, de façon à déterminer tous les Etats méridionaux à 
abandonner la Prusse. Le grand-duc de Hesse l'avait déjàl recom- 
mandé au général Ducrot. François-Joseph le répète au général 
Lebrun. 11 ne peut déclarer la guerre en même temps que Napo- 
léon III, mais si 3elui-ci apparait dans le sud de l'Allemagne 
non pas en ennemi, mais en libérateur, alors l'Autriche sera 
obligée de faire cause commune avec la France. 

Ainsi, au moment où nous allons nous retrouver devant 
notre ennemie de 1813, je veux dire devant la Prusse, nous 
possédons d« fortes chances de succès. Nous sommes en présence 
d'un adversaire assurément redoutable, mais que la moindre 
défaite peut abattre complètement en le privant des auxiliaires 
que la crainte seule réunit autour de lui. L'enjeu du conflit est 
évident. Si nous sommes vaincus, nous serons contraints de 
renoncer à cette riVe gauche du Rhin que nous avons dû céder 
à la chute du premier empereur, malgré le vœu des populations.; 
Que nos armes au contraire remportent des avantages rapides, 
cl Sadowa est aboli avec toutes ses conséquences. Du même 
coup, en corrigeant les traités de 1815, nous rétablissons sur le 
grand fleuve notre domination toujours regrettée. Il semble 
bien que'nous touchions au but. 

Julien Rovèrb. 

(A suivre.) 



LA BELLE FRANCE 



(1) 



PORTRAITS DE CHEZ NOUS 



SŒUR IGNACE 



Tous les touristes un peu familiarisés avec les sites de la 
Haute-Alsace connaissent le bourg de Willer, l'un des centres 
d'excursions les plus fréquente's des Vosges. On y monte en 
quelques heures au grand ballon de Guebviller, au Molkenrain 
d'où l'œil va des Alpes à la Forêt-Noire, et l'on n'y est pas 
très loin du fameux Hartmansweillerkopf dont tant de combats 
devaient ensanglanter les crêtes. Des vallons boisés et rocheux 
débouchant les uns dans les autres, des tunnels d'où s'allongent 
des voies ferrées, des ponts sur des torrens, des fermes dans 
la montagne, une rivière serpentante et fraîche, des usines et 
des moulins, tel est ce beau pays de Willer et de ses environs où 
l'industrieuse et jolie Thurr, dont la vallée porte le nom, coule 
j)ittoresquement de Saint-Amarin à Môosch et de Moosch à 
Bishwiller, pour s'en aller vers l'historique petite ville deïhann, 
dominée par la ruine de son vieux château et parée de son clocher 
gothique. 

Il y a une quarantaine d'années, peu de temps après la 
guerre de 1870, l'un des moulins du pays était la propriété des 
Roesch. Ils y vivaient heureux, avec leurs cinq enfans, un fils 
et quatre filles, dont deux étaient jumelles, et il y avait cependant 

(1) Voyez la Revue du 1" septembrç. 



LA BELLE FRANGE. 165 

une ombre sur leur vie. Français dans l'âme, ils ne se conso- 
laient pas d'être Allemands de fait, et leur bonheur, d'autre part, 
devait peu durer. M™^ Roesch mourait en 1876, son mari ne 
tardait pas à la suivre, et les enfans se trouvaient orphelins. 
Un de leurs oncles, l'abbé Roesch, se chargeait alors de leur 
éducation, et les envoyait en pension en France. Puis, le temps 
passait, chacun suivait sa voie, et une trentaine d'anne'es plus 
tard, à l'approche de 1914, le fils, entré dans les Ordres, était 
professeur à Quito, dans la République de l'Equateur, au collège 
des Jésuites, l'aînée des filles mariée en Lorraine, la seconde 
prématurément retournée à ses parens dans le petit cimetière 
de Willer, et les deux autres, les jumelles, Religieuses du Divin 
Sauveur. L'une de ces dernières était la Sœur Ignace, dont la 
charité devait rester légendaire, et réservée à un si tragique 
avenir. M""^ Roesch, en mourant, avait prononcé ces paroles 
rapportées sur un de ces touchans mémento en usage dans les 
familles pieuses : « Mon Dieu, je vous fais le sacrifice de ma 
vie, faites de moi ce qu'il vous plaira, mais protégez mes 
enfans! » La destinée les avait tous conduits singulièrement 
loin du moulin de Willer, mais la prière de la mère n'avait pas 
été entièrement inexaucée, etSœur Ignace devait même revenir, 
un jour, rendre son dernier soupir bien près du clocher où 
avaient sonné son baptême et le glas paternel et maternel. 

Longtemps avant la guerre, la maison des Sœurs de la rue 
Bizet était renommée à Paris pour la perfection de ses services. 
La maîtrise de la chapelle n'était pas au-dessous du reste, et 
on y remarquait, dans les chœurs, une voix qu'on aurait 
presque prise pour une voix d'homme. C'était celle de Sœur 
Ignace, et sa charité, d'un caractère tout viril, malgré la ten- 
dresse de sa nature et la profonde bonté de son cœur, n'était pas 
sans s'accorder avec ce timbre plutôt màîe, qui marquait et 
soutenait les chants. On la citait volontiers pour sa vaillance 
gaie et forte que rien ne pouvait jamais déconcerter, et qui 
avait plus d'une fois aidé la Mère Supérieure, par les temps de 
persécution et d'épreuves, à sortir des passes difficiles. 

— Allons, ma mère,* lui disait-elle avec son invariable bonne 
humeur et une petite pointe de familiarité qui n'excluait pas le 
respect, allons, ne vous alarmez pas... C'est sans importance, 
ce n'est rien... Le bon Dieu va arranger çal... 

Presque toujours, en effet, le bon Dieu « arrangeait ça, » et 



i66 REVUE DES DEUX MONDES. 

personne ne savait aussi comme elle mettre les malades sur 
la route du rétablissement par sa manière à la fois rassurante et 
plaisante de les remonter. De taille et de corpulence moyennes, 
avec une expression d'indulgence et de franchise au fond de ses 
yeux bleus légèrement bridés et comme un peu narquois, dans 
une figure qui aurait été moqueuse si le sourire n'en avait pas 
été aussi bon, elle tenait d'habitude, en vous parlant, ses 
deux mains tranquillement posées l'une sur l'autre entre sa 
ceinture et sa poitrine, et les remuait seulement d'un petit 
geste optimiste qui semblait aussi vouloir arranger les choses. 

— Allons, disait-elle au patient, ça va mieux, ça va s'arran- 
ger... La figure est bonne, c'est bon signe... Le bon Dieu va 
vous tirer de là!... 

Il y avait déjà vingt ans qu'elle était rue Bizet, lorsque le 
couvent se trouva transformé en ambulance au moment de 
la mobilisation. Elle y restait alors encore une année, pendant 
laquelle, après avoir été la Providence des malades, elle devenait 
celle des blessés, et rien ne donnera mieux l'idée de l'action et 
du charme de sa charité que le témoignage même de l'un d'eux, 
et de l'un des plus terriblement éprouvés en même temps que 
du plus illustre. A la veille de quitter l'établissement où il avait 
recouvré la vie, et qu'elle venait de quitter pour une ambulance 
du front, le général Gouraud lui exprimait sa reconnaissance 
dans une lettre où la gratitude se cachait sous la plaisanterie, 
comme si le bien, avec Sœur Ignace, devait toujours s'accom- 
pagner d'enjouement, et lui parlait, notamment, d'un certain 
« général Gustavin » sous la croix duquel on reconnaît sans 
peine une bonne Sœur Gustavine, aimablement secourable, elle 
aussi, aux douleurs des mutilés. 

« Chère Sœur Ignace, 

« Je m'empresse de vous remercier de votre bonne lettre 
du 4 septembre. 

(( Je suis désolé que ce petit bombardement ait obligé à 
l'évacuation de l'hôpital de Moosch, où vos Sœurs et vous 
soignez si bien nos chers soldats. J'espère que nos succès sur 
les crêtes vous permettront bientôt de recouvrer votre hôpital. 

(( Le fromage sera-t-il arrivé à temps pour que vous ayez 
pu le distribuer à vos blessés ? 

« J'ai à vous donner les meilleures nouvelles de votre ami 



LA BELLE FRANCE. 



167 



le général Gustavin. Non seulement il m'a soigné avec le 
dévouement et la bonté que vous lui connaissez, mais sa 
compagnie, pendant ces longues heures de réclusion, m'a été 
bien précieuse, et sa gaîté, aussi bien que ses soins, a certaine- 
ment contribué à mon rapide rétablissement. 

«Aussi, j'estime qu'en face de résultats aussi remarquables, 
le général Gustavin mériterait d'être promu au grade supé- 
rieur. Je remets la chose entre vos mains. 

« Je compte quitter dans une dizaine de jours la rue Bizet 
pour aller dans le Midi, puisque ce mois de septembre n'est pas 
très chaud. Ce ne sera pas sans émotion que je quitterai cette 
chère rue Bizet où j'étais arrivé mourant, et d'où je partirai 
en assez bon état, grâce en grande partie à vos Sœurs. Aussi 
garderai-je de leur rayonnante charité un éternel souvenir. 

« Veuillez agréer, chère Sœur Ignace, l'expression de mes 
sentimens très respectueux. 

« Général Gouraud. » 

Cette lettre était du 1 septembre 1915, et depuis deux mois, 
en effet, Sœur Ignace était à Moosch, tout à côté de son village, 
à quelques minutes de Willer, dans le joli coin d'Alsace où 
elle était née, et qu'avait reconquis la France. Un riche proprié- 
taire du pays y avait fondé un hôpital pour les ouvriers de la 
région, et la construction venait d'en être achevée à la déclara- 
tion de guerre. On y avait établi une ambulance, confiée à 
l'Ordre du Divin Sauveur, et Sœur Ignace venait d'y être 
envoyée pour y apporter l'impulsion qu'elle savait donner par- 
tout. Arrivée au début de l'été, elle s'était retrouvée ainsi avec 
les beaux jours dans la vallée de son enfance, où le fracas du 
canon et des obus remplaçait maintenant le bruit des usines et 
le fredonnement des moulins. 

Aussitôt à l'hôpital, elle y apportait l'ordre et la vie, et 
la direction n'avait pas tardé à lui en être à peu près laissée 
quand elle annonçait, le 12 août, à ses Sœurs de la rue Bizet, 
qu'il <( y avait des taubes sur Moosch, » et leur écrivait, une 
quinzaine de jours après, un peu inquiète, malgré la solidité de 
sa bonne humeur : « Bien chère Sœur Séraphine et bonne Mère 
Théobaldine, quelle aventure! Figurez-vous, on était en train 
d'opérer et de travailler, quand tout d'un coup éclatent des 
obus... Oui, messieurs les Boches ont inventé, et nous ne savons 



468 RËVDÉ DES DfellX MÔNDEâ. 

pas par quel droit, de venir bombarder la ville de Moosch- Ah î 
si vous aviez vu ce manège! Ils en ont lancé huit, dont deux 
n'ont pas e'claté. Il y a eu quatre blessés, dont deux civils, et 
quelques maisons un peu abîmées... Aussi, déménagement 
complet. On a immédiatement descendu les malades à la cave, 
les plus malades au réfectoire des Sœurs, et tous ceux qu'on 
pouvait évacuer ont été renvoyés sur. Bussang. Ils étaient si 
malheureux! Il y en a eu plusieurs qui ont pleuré!... Je ter- 
mine, car il est tard, minuit, et je suis bien fatiguée... » 

Même sous les bombes et les obus, l'un des soucis de Sœur 
Ignace était d'être privée de « retraite. » Aussi, racontait-elle à 
ses Sœurs de Paris comment elle s'en dédommageait, et leur 
écrivait-elle, avec sa gaîté ordinaire : «Nous nous sommes payé 
une petite fête bien religieuse pour la Nativité... Messe chantée, 
Reine des Cieux, Sancta Maria, Reste avec moi, Magnificat... 
Après l'Evangile, un sermon en français sur la sainteté. C'était 
si simple, mais si bienfaisant! » Un nuage, pourtant, assom- 
brissait la solennité, et elle continuait : « Après la messe, on 
nous a amené un blessé nageant dans son sang. Ce pauvre, s'est 
suicidé! Vous ne vous figurez pas combien c'était pénible de le 
voir se débattre... Il avait une maladie nerveuse, et surtout des 
idées noires. Espérons que le bon Dieu lui fera miséricorde. Je 
plains de tout mon cœur sa pauvre femme et sa petite fille... » 
Mais les obus pleuvent de plus en plus drus, et elle note alors, 
dans ses lettres suivantes, leur fréquence toujours plus grande : 
« Dimanche, il en est tombé treize, mardi quinze, et c'est curieux 
comme on s'y fait. D'un côté, bombardement et, peu de temps 
après, musique dans la cour de l'hôpital... On ne conserve plus 
que les blessés inévacuables, les deux étages supérieurs sont 
vides et, à la moin.dre alerte, on les descend à la cave qui est 
assez bien installée. Nous y avons même une salle d'opéra- 
tions... » Puis, quelques jours après : « Quelle canonnade!... 
Jeudi soir, on a opéré jusqu'à deux heures et demie du matin, 
et vendredi jusqu'à trois heures... Jamais nous n'avons vu 
autant d'hommes abrutis et à bout comme ces pauvres malheu- 
reux. Ils faisaient peine à voir. Aussi, ma chère Sœur Séra. 
phine, je me suis couchée hier sans adoration, lecture et 
deux chapelets de moins... Il est onze heures du soir, et je suis 
éreintée... » 

Malgré le bombardement, et les incessantes arrivées de 



LA BELLE FRANCE. 



169 



mutilés et de mourans, elle n'en maintenait pourtant pas moins 
l'ordre et l'entrain dans l'établissement. Jamais démontée, et 
redonnant du cœur aux plus découragés, rendant le sourire 
aux plus soutîrans, elle était même allée jusqu'à organiser une 
chorale où elle s'amusait à faire chanter aux blessés allemands, 
mêlés aux nôtres, ce refrain qu'ils répétaient sans le com- 
prendre : 

Nous les aurons, 

Nous les aurons I 

Chaque jour, cependant, le bombardement augmentait 
d'intensité el, le 4 janvier, il était d'une si grande violence 
qu'elle écrivait dans la journée à Sœur Séraphine : « Aujour- 
d'hui 4, on peut se tenir prêt à rendre compte à Dieu... » Le 
matin, en voyant se succéder les enterremens, et passer les 
cercueils enveloppés du drapeau, entre les hommes qui 
marchaient fusils bas, elle avait déjà dit, avec sa bravoure 
habituelle : 

— Moi, je demande à être enterrée comme les soldats, et 
je veux aller en cimetière militaire... Allons, avait-elle ajouté 
en regardant encore défiler un cortège funèbre, puisque tout le 
monde doit mourir, il va falloir nous confesser tous aujour- 
d'hui ! 

Une heure plus tard, les Allemands commençaient un feu 
terrible, l'hôpital semblait prêt à s'écrouler, les carreaux des 
maisons volaient en éclats et, vers cinq heures, la nuit tombée, 
on frappait à la porte de l'ambulance. C'étaient deux religieuses 
de l'Ecole dont l'une avait reçu un éclat de bombe en faisant 
sa classe; et Sœur Ignace, après l'avoir pansée, ne voulait pas 
laisser les deux femmes s'en aller seules. Elle priait Sœur Isaïe 
de les reconduire avec elle, et les quatre religieuses se met- 
taient en route deux par deux, en se tenant à quelque distance, 
afin de ne pas former groupe. Elles s'étaient bientôt perdues 
de vue dans l'obscurité, et tout à coup, à quelques pas de Sœur 
Isaïe et de celle qu'elle accompagnait, un obus éclatait avec un 
épouvantable fracas, en les couvrant de terre et de cailloux. 
Tout étourdies mais ne se sentant pas blessées, et supposant 
qu'il en était de même de leurs compagnes, craignant en même 
temps d'autres explosions, elles entraient se mettre à couvert 
dans une cave voisine où se trouvaient déjà d'autres personnes, 



170 REVUE DES DEUX MONDES. 

et OÙ se réfugiaient aussi des soldats. Sœur Isaïe leur deman- 
dait s'ils n'avaient pas rencontré deux Sœurs, mais ils n'en 
avaient aperçu aucune, et elle commençait à se rassurer com- 
plètement, lorsqu'un chasseur arrivait en disant qu'une reli- 
gieuse venait d'être blessée près de la fontaine, sur la place de 
la mairie. Tout angoissée, Sœur Isaïe quittait alors précipitam- 
ment la cave, demandait au chasseur de la conduire sur la 
place, et là, à côté de la fontaine, distinguait en effet une 
ombre allongée par terre, au milieu d'un groupe. Elle s'appro- 
chait aussitôt de cette forme immobile et noire, y reconnaissait 
Sœur Ignace, l'appelait, se jetait à genoux, lui parlait, croyait 
l'entendre soupirer, et envoyait le chasseur chercher immédia- 
tement un prêtre et un médecin... Mais tout était fini, et Sœur 
Ignace ne donnait déjà plus signe de vie. Elle venait d'expirer, 
et l'automobile sanitaire, qui ne tardait pas à arriver, ne rappor- 
tait plus qu'un cadavre à l'ambulance. 

Il est très rare qu'une mort fasse vraiment verser des larmes 
à une foule, mais dans tout Moosch, à la nouvelle de celle de 
Sœur Ignace, il ne se trouva personne pour rester les yeux 
secs. On la couchait sur un lit tendu de blanc, parmi les cierges 
et les fleurs, dans sa robe et dans sa cape noires, et ses mains 
jointes, ses yeux clos, son rosaire, ses lèvres qui semblaient 
presque remuer encore, lui donnaient l'air de prier. Puis, le 
dernier jour se levait, et le cortège, précédé de six prêtres-soldats, 
la menait au champ du repos comme on y mène les héros. A la 
foule des officiers et des troupes, à la garde d'honneur avan- 
çant fusils bas, on aurait pu croire au cortège d'un chef 
militaire, sans les symboliques et virginales guirlandes de fleurs 
blanches dont le cercueil était orné. Gomme elle l'avait souhaité 
le matin même de sa mort, on la conduisait au cimetière mili- 
taire, où l'attendait sa tombe entre celles de deux officiers; on 
plantait dessus la croix de bois, on y attachait la cravate de tulle 
blanc, et la belle et tragique vallée, où devaient bien dormir 
encore quelque part, sous les roulemens du canon, quelques 
anciens échos du moulin de Willer, assistait aux plus émou- 
vantes funérailles qu'aient peut-être jamais vues les hommes I 

Quelques jours après les obsèques, un planton venait à 
l'hôpital, et remettait un pli à la Supérieure. Elle en recon- 
naissait tout de suite l'écriture, y lisait en même temps : Ouvert 
par l'autorité militaire, et c'était, en effet, une lettre de Sœur 



LA BELLE FRANCE. 



m 



Ignace à l'une de ses amies d'Amérique, pleine de trop cruelles 
réalités pour n'avoir pas été alors interceptée au départ, mais 
trop caractéristique pour ne pas être maintenant donnée ici. 

A M" F... M... A BOSTON 

Moosch, le 31 décembre 1915. 
H Ma toute chère et bonne amie, 

« Malgré que je sois très en retard pour vous offrir tous mes 
vœux de bonne et heureuse année, je le fais d'autant plus chau- 
dement... Si vous saviez quelle triste fin d'année nous avons 
passée! Depuis le 22 décembre, et nous sommes le 31, on n'a 
pas arrêté d'attaquer, de contre-attaquer, et de bombarder la 
vallée, mais c'est surtout les 22, 23, 24 et 25 que c'était le plus 
fort. C'est tout dire quand, dans quarante-huit heures, on peut 
compter 1 095 blessés Français et 54 Allemands qui ont passé 
chez nous. Vous ne pouvez pas vous figurer une chose aussi 
épouvantable que le spectacle que nous avions nuit et jour 
sous les yeux. Il y en avait de couchés partout, dans les corri- 
dors, dans les escaliers et dans les chambres entre les lits; 
partout des brancards. Et alors il fallait entendre ces plaintes, 
ces cris, ces pleurs, etc. Que d^opérations, d'amputations, de 
trépanations, et combien nombreux ceux blessés aux poumons 
comme notre bon F... Le Hartmannsweillerkopf est une vraie 
nécropole, et ce n'est pas fini. Ici, à l'hôpital, en dix jours, 
nous avons eu 78 morts. Alors, jugez! 

« Nous avons, comme automobilistes ou conducteurs, rien 
que des Américains de bonne famille qui s'étaient engagés 
volontairement pour la durée de la guerre. Ils sont vraiment 
bien admirables et bien courageux. Eux qui aiment bien le 
confortable, ils ne l'ont pas, ou plutôt sont privés de tout. Ces 
jours derniers, un d'eux, de vingt ans, n'est plus revenu ; un 
obus l'a tué net sur une route, où il passait depuis tant de 
temps, et que son cher frère est obligé de parcourir plusieurs 
fois journellement. Il a été cité à l'ordre de la Division, ot a 
reçu la croix de guerre. Pauvre petit! Combien il l'a méritée! 

(( Si je vous disais que rarement j'ai vu des amies aussi 
gentilles et dévouées que les petites Américaines. Il y a mesdames 
W..., L... et quantité d'autres qui me sont bien dévouées, et 



172 



REVUE DES DEUX MONDES. 



tout cela grâce à votre délicate attention,. , Voilà quatre fois 
qu'on me de'range, et je suis en train d'écrire sur la taMe d'opé- 
rations, et il est minuit, le 1" de l'An. 

« Vous m'excuserez de vous écrire aussi mal que cela, mçtis 
je dors debout... 

« Voire grande amie, 
« Sœur Ignace. » 

UN EMPLOYÉ DE COMMERCE 

Georges Gondom appartenait à une de ces vieilles familles de 
dignes et modestes fonctionnaires comme on en voyait tant 
autrefois honorer la France, et comme elle en comptait encore 
au moment de la guerre, malgré tout ce qui avait si gravement 
altéré, sa physionomie morale. Dans des situations peu rétri- 
buées, mais auxquelles s'attachait une considération spéciale, 
elles s'estimaient assez dédommagées de la médiocrité relative 
de leur vie par la respectabilité qu'elles en retiraient, et se 
transmettaient fidèlement, d'une génération à l'autre, comme 
une vocation d'autorité, de désintéressement et de devoir. Les 
Gondom étaient de cette race de bons serviteurs du pays, et en 
conservaient toutes les traditions. M. Gondom exerçait les 
fonctions de directeur d'hospice, son père en avait occupé 
d'analogues dans la même administration, et son grand-père et 
un de ses oncles avaient appartenu à l'Université. Père de deux 
fils, il aurait pu les croire destinés à suivre sa voie, mais les 
nouvelles conditions de la vie générale, aussi bien que de la vie 
administrative, les en avaient détournés. L'aîné faisait son 
droit, le poussait jusqu'au doctorat, et Georges, le second, 
entrait dans le commerce. 

Le jeune Georges, dès son enfance, s'était tout de suite 
annoncé pour un vaillant. Il avait fait sa première commu- 
nion à Forges-les-Bains, où son père dirigeait l'Hôpital et 
l'Orphelinat, et le curé, la veille de la fête, ayant demandé à 
ses petitS' communians de nettoyer eux-mêmes les abords de 
l'église, trop négligés par l'édililé, Georges, immédiatement, les 
réunissait tous, prenait le commandement de la petite équipe, 
et mettait lui-même tant de cœur à la besogne qu'il rentrait 
tout fourbu chez ses parens. Il avait tout juste la force de se 
lendre le lendemain à la cérémonie, et n'assistait même pas 



LA BELLE FRANCE. 173 

au diner de famille donné le soir en son honneur. A quelque 
temps de là, un incendie éclatait dans le pays, le personnel de 
l'Hôpital accourait avec la pompe de l'établissement, les habi- 
tans aidaient à la manœuvre, et on remarquait alors, parmi 
ceux qui s'exposaient le plus, un petit garçon dont l'adresse et 
le courage faisaient l'admiration de tous. C'était le petit 
Gondom, qui venait d'avoir ses treize ans 1 

A dix-sept ans, ses études terminées, il se décidait pour 
la carrière commerciale, se plaçait d'abord dans une maison de 
gros, y faisait son apprentissage, et entrait ensuite aux Magasins 
du Louvre, comme vendeur au rayon de la jupe. Quatre ans 
après, il allait faire son seivice militaire à Lunéville, au 
8^ Dragons, d'oîi il revenait maréchal des logis. Employé 
modèle, il avait été aussi un parfait dragon. Si excellent soldai 
qu'il se fût montré, il n'en avait pas moins cependant tou- 
jours regretté son état, et le brillant sous-officier de cavalerie, 
aussitôt son temps fini, s'était hâté de redevenir l'actif vendeur 
d'auparavant, lorsque, le 2 août 1914, la mobilisation le repre- 
nait encore à son métier, et l'envoyait à la frontière lorraine, 
dès la première heure de la guerre. 

Georges Gondom avait toujours eu le culte de la famille, 
et son père et sa mère dont il avait été la joie, son frère le 
docteur en droit qu'il appelait son « grand savant, » sa jeune 
sœur qu'il appelait toujours sa « petite sœur, » lui étaient pro- 
fondément chers. Aussi ne leur faisait-il pas ses adieux sans 
déchirement, mais n'en laissait rien paraître. 

— Allons, ne pleurez pas, disait-il gaiement à sa mère et à 
sa sœur au moment de la séparation, il ne m'arrivera rien de 
fâcheux... Cette guerre, voyez- vous, il fallait absolument la 
faire, et il vaut mieux en finir une fois pour toutes... Après, 
nous serons tranquilles et heureux I... 

A peine à son régiment, il était nommé adjudant, et faisait 
avec ce grade toute la campagne de Lorraine. Renvoyé ensuite' 
à son dépôt, et affecté à la remonte, il supportait mal son éloi- 
gnement de la bataille, réclamait instamment son retour au 
feu, et finissait par recevoir la mission de former un groupe 
léger appelé à s'y rendre aussitôt instruit. Un accident, la veille du 
départ, avait bien failli le retenir. Un pan de mur s'était écroulé 
sur lui dans un incendie et l'avait blessé assez sérieusement, 
mais il voulait quand même suivre ses hommes, et peu s'en 



474 



REVUE DES DEUX MONDES. 



fallait encore, à quelques jours de là, qu'il ne trouvât la mort 
à son arrivée au front. Chargé d'une reconnaissance de nuit, et 
parti seul avec son ordonnance, il tombait dans une embuscade. 
Heureusement, il s'en tirait avec un coup de baïonnette dans la 
manche de sa tunique, et l'ordonnance en était quitte pour un 
coup de crosse à la tête. Plus tard, il était de la grande attaque 
de septembre, et réchappait encore, comme miraculeusement, 
à l'explosion d'une marmite. Puis, il passait en Haute-Alsace, 
dans les parages fameux de l'Hartmansweillerkopf, et là, 
aussitôt rendu dans ces terribles et célèbres défilés, il était 
nommé sous-lieutenant. 

Avec sa nature toute en élans, il avait très vite conquis l'af- 
fection et l'admiration de ses chefs comme de ses soldats, et 
l'un de ses camarades, le lieutenant de Tauriac, avec qui il 
s'était lié d'une de ces héroïques et tendres amitiés de guerre 
comme il s'en noue entre frères d'armes dans l'habitude de la 
vaillance et du dévouement en commun, devait un jour dire de 
lui, dans une lettre toute pleine elle-même de noble générosité : 
« Quand je suis arrivé au groupe léger, j'ai tout de suite été 
frappé par ce visage sympathique, ce cœur d'enfant vaillant et 
généreux qui se donnait tout entier dans une poignée de main. » 
Tout de suite, et tout entier, c'était bien ainsi en effet que se 
donnait Georges Gondom, non seulement à l'amitié, mais au 
devoir, et if allait bientôt encore le faire une fois de plus. 11 
venait d'être détaché aux chasseurs à cheval, pour y former un 
autre groupe léger, sur le modèle de celui des dragons, quand, 
aux premiers jours de mars 1916, son capitaine recevait l'ordre 
d'enlever un ouvrage allemand.. Comme l'affaire devait être 
particulièrement difficile, le capitaine redemandait son sous- 
lieutenant aux chasseurs, et Condom répondait à l'appel avec 
d'autant plus d'enthousiasme qu'il s'agissait d'un coup plus 
hardi et plus périlleux. H allait falloir attaquer, se battre, 
exposer sa vie, enlever une position, et il accourait avec joie, 
mais songeait aussi à ses vieux parens, à son frère le « grand 
savant, » à sa sœur, sa « petite Alice, » à tous les siens, et leur 
écrivait alors, avant la bataille : 

(( Mes très chers parens, vous m'excuserez d'être pour vous 
la cause d'un gros chagrin, car si vous recevez jamais cette lettre, 
c'est que j'aurai eu la gloire de mourir au champ d'honneur. 

« A l'heure où j'écris celte lettre, nous sommes tout près de 



LA BELLE FRANCE. 115 

tenter un coup audacieux sur un ouvrage boche. Cette action, 
très bien comprise et habilement menée par M. le capitaine 
Lacroix, mon chef d'unité, doit réussir, mais bien entendu il 
doit y avoir de la casse. 

« Eh bien! soyez absolument persuadés, mes chers parens, 
que c'est avec joie que je fais le sacrifice de ma vie, car je sais 
que c'est beaucoup pour la France et un petit peu pour vous 
que je tomberai : pour cette France que j'aime tant, pour vous 
qui partagez cet amour et à qui je dois tant ! 

« Je tiens, mes très chers parens, à vous remercier de tout 
mon cœur de tout ce que vous avez fait pour moi. Vous avez été 
des parens modèles, et je meurs en vous vénérant. 

« Je n'ai rien de bien spécial à vous demander à cette der- 
nière heure. Le peu de bricoles que j'ai sera pour vous des petits 
souvenirs, bien modestes du reste. 

(( Je dis adieu à ma gentille et très aimée petite Alice, qui a 
toujours été si bonne et mignonne avec son grand Georges. Je 
regrette de ne l'avoir pas fait danser plus souvent, mais j'espère 
que le Bon Dieu lui réserve de longs jours de bonheur! 

« Je fais mes adieux à mon grand savant Paul, un homme 
qui comprendra mieux peut-être le calme absolu avec lequel je 
vous écris. Adieu, mes chers "parens, adieu à toute la famille, 
adieu à tous mes amis I 

<'. Je désire que rien de spécial ne soit fait pour mon corps, 
égal dans la mort comme tous mes compagnons tombés avec 
moi. Je vous défends de porter le deuil plus longtemps que la 
stricte nécessité pour les convenances. 

u Je meurs pour Dieu, pour la France, pour tous les vivans ! 

« Votre fils très affectionné et reconnaissant, 

(( Georges Gondom, 
« sous-lieutenant au 8^ dragons. » 

Puis, il écrivait au lieutenant de Tauriac pour le charger 
de prévenir sa famille, le priait de remettre cette dernière lettre 
aux siens, lui demandait pardon de la peine qu'il lui donnait, 
et ajoutait : « Je vous aimais beaucoup, cher monsieur de 
Tauriac. Je sais que vous êtes un homme ayant un mora[ 
élevé, et c'est pourquoi je vous demande ce dernier service... 
Que personne ne me legrette, moi qui ne me regrette pas moi- 
même 1 » 



176 REVUE DES DEUX MONDES." 

C'était le 6 mars et, le 8, la position allemande était enlevée. 
Le coup de main, bien conduit, avait eu un plein succès, et le 
sous-lieutenant Gondom, selon l'expression même du capitaine 
Lacroix, avait déployé, d'un bout de l'attaque à l'autre, « la 
plus magnifique désinvolture. » Allant continuellement de 
peloton en peloton, et revenant tranquillement renseigner son 
chef entre ses allées et venues, il restait le dernier sous le feu, 
à la tête de son groupe, pour protéger le repli des autres. L'opé- 
ration terminée, il voulait même retourner faire une dernière 
patrouille dans les tranchées prises, pour bien s'assurer que rien 
n'y était resté, mais y renonçait sur un ordre formel, et revenait 
seulement encore une fois en arrière, sous la fusillade qui ne 
discontinuait pas, pour diriger les groupes qui rapportaient les 
morts et les blessés, quand une balle l'avait frappé... 

Il était tombé... C'était fini... 

LE CAPITAINE DE VISME 

Le 25 février 1916, par une mauvaise journée de neige et 
de boue, le 146° d'infanterie s'arrêtait, dans l'après-midi, à 
Chaumont-sur-Aire, petite localité delà Meuse, à moitié chemin 
de Bar-le-Duc et de Verdun. En route, depuis deux jours, les 
hommes, malgré leur entrain, n'étaient pas fâchés de se reposer 
un peu, mais leur repos devait être court, et à cinq heures, ou 
dix-sept heures selon le nouveau style, le commandant de la 
3® compagnie du bataillon de mitrailleurs, le capitaine Jacques 
de Visme, venait inscrire lui-même sur le cahier d'ordres : Appel 
à 19 heures. Réveil à 23 heures 15. Départ à heure 30. Les 
sous-officiers coucheront avec leurs hommes. Un contre-ordre, 
dans la soirée, retardait, il est vrai, le départ du régiment, dont 
le transport devait avoir lieu en camions-autos, mais rien n'était 
changé pour les compagnies de mitrailleuses. Elles devaient 
toujours faire l'étape à pied, et à vingt-trois heures quinze, 
comme l'avait indiqué l'ordre, le réveil sonnait pour elles. Une 
heure plus tard, par une nuit noire, « une nuit d'encre, » a dit 
un témoin, sous une pluie glacée qui pénétrait les os, le bataillon 
quittait Chaumont-sur-Aire. 

Entré d'abord dans les dragons en quittant Saint-Cyr et 
Saumur, d'où i) était sorti brillamment, le septième de la pre- 
mière école et le premier de la seconde, le capitaine de Visme 



LA BELLE FRANCE. 



m 



avait renoncé à la cavalerie pour s'engager dans l'infanterie, 
et ne commandait sa compagnie que depuis un mois. Age de 
vingt-cinq ans, appartenant par sa famille à la haute société 
protestante de Paris, de mâle et beau visage, de nature déli- 
cate et d'àme religieuse, il donnait à tout le monde une impres- 
sion de charme, de sensibilité et de finesse. Un de ses cama- 
rades écrivait de lui dans une lettre : « Il m'a témoigné tout 
de suite, presque sans me connaître, une si bonne confiance 
que l'on s'aimait déjà. Je n'étais alors que sous-officier, et 
il me traitait déjà en égal... Jacques devint vite pour moi le 
cœur où l'on aime à s'épancher. Quoique de religion différente, 
seul sujet dont nous n'ayons jamais parlé ensemble, nous 
sympathisions en tout... J'allais souvent le voir dans sa 
chambre, et j'ai trouvé sur sa table certains livres de piété dont 
l'usure prouvait un usage fréquent... » Un autre aimait 9, rap- 
peler la fougue avec laquelle, au sortir de l'Ecole, ils entraî- 
naient ensemble leurs chevaux, et comment ensuite, dès la 
guerre, ils faisaient des reconnaissances d'où ils avaient failli 
souvent ne pas revenir. Il ajoute : « C'était un brave, et nous 
aimions à causer de guerre ensemble. Nous nous comprenions 
et nous nous aimions. » Aimer la guerre et ses compagnons de 
guerre, tout le capitaine de Visme était là! Son changement 
d'arme avait été pour lui un véritable drame intérieur. Pas- 
sionné pour la cavalerie, mais n'y trouvant pas l'activité désirée, 
désolé d'y laisser des camarades auxquels il s'était attaché de 
cœur, mais décidé à tout pour servir comme l'y poussait son 
impatience du combat, il avait vivement souffert de quitter 
son corps et ses hommes, mais n'en annonçait pas moins avec 
triomphe à ses parens son passage au 146^, et sa nomination 
de capitaine de mitrailleurs. Un mois plus tard, son régiment 
recevait l'ordre de se rendre à une destination gardée secrète, cl 
gagnait alors Chaumont-sur-Aire, pour être transporté de là 
sur un autre point en camions-autos, pendant que le bataillon 
de mitrailleurs devait continuer sa marche à pied. 

Personne, parmi les soldats, ne savait où l'on allait, mais le 
colonel, au moment du départ, avait confié à son entourage : 

— A vous, je ne vous le cacherai pas, nous sommes appelés 
à une mission de sacrifice complet... Les Allemands avancent 
avec une artillerie formidable, et nous n'avons rien! 

A cette heure sombre, et dans cette nuit glacinle, les mitrail- 

TOME XLII. 1917, i2 



178 REVUE DES DEUX MONDES. 

leurs du 146® partaient donc pour une marche au martyre, et 
l'une des' plus écrasantes qu'ait eu à fournir une troupe. Les 
officiers, heureusement, avaient la pleine confiance des soldats, 
mais pas un d'eux ne la possédait comme le capitaine de Visme. 
L'espèce de tendresse guerrière qu'il éprouvait pour ses hommes 
l'avait vite rendu leur idole et, par un de ces gestes dont il 
avait le don, sachant combien l'étape allait être dure, il avait 
résolu de la faire à pied comme eux, et donné son cheval à son 
ordonnance, qui devait le monter à sa place. 

On s'était donc mis en route aussitôt après minuit. Le vent 
souftlait, il pleuvait, les pieds glissaient dans la boue, il faisait 
tellement sombre qu'on ne reconnaissait même pas ses voisins, 
et la colonne, dans cette obscurité, avançait d'abord en silence. 
Puis, un vieux sergent entonnait la rengaine : 

Un éléphant se balançait 
Sur une assiette de faïence... 

Alors, la troupe reprenait les couplets, et marchait au rythme^ 
de la chanson... 

On marchait déjà ainsi depuis plus de six heures lorsque le 
jour commençait à poindre. On distinguait alors peu à peu les 
formes, le pays se dessinait, les silhouettes se précisaient. 

Vers neuf heures, la colonne atteignait Souilly. On man- 
geait, on se reposait, puis l'ordre était donné de repartir. 
Plongeant dans les vallons, ou regagnant les plateaux, la 
route traversait un panorama magnifique, et le bataillon, à 
deux heures de Souilly, croisait des groupes de gens en fuite. 
Ils disaient s'être sauvés de Verdun, et la colonne devinait 
alors où elle allait, quand toute une suite d'ordres et de contre- 
ordres venaient encore compliquer sa marche. Ou bien, à une 
croisée de chemins, on prenait à droite, mais pour faire bientôt 
demi-tour, retourner sur ses pas, et prendre une autre direction. 
Ou bien, on coupait tout h coup à travers champs, à destination 
de crêtes et de petits bois où l'on espérait camper, mais on 
n'avait pas fait cinq cents mètres qu'un contre-ordre arrivait 
encore, et qu'il fallait de nouveau revenir en arrière, pour se 
remettre à suivre la route, dont le ruban se déroulait à l'infini. 

— C'est long ! finissait par grogner quelqu'un. 

— Bah! répondait le sergent à la chanson de l'éléphant, ça 
ne sera jamais si long que les impôts 1 



LA BELLE FRANCE. 



179 



Le jour, vers cinq heures, commençait cependant à baisser, 
et on s'arrêtait, à la nuit, dans une localité du nom de Regret. 
Les compagnies faisaient la soupe, et le capitaine de Visme 
félicitait la sienne. Il payait à chacun un quart de vin, encou- 
rageait ses hommes, et leur annonçait qu'ils allaient coucher 
à Verdun, à la caserne Marceau... Puis, le bataillon repartait 
encore, entendait bientôt tonner le canon, et ne tardait pas à 
croiser des régimens qui semblaient revenir du combat. 

On leur criait alors au passage : 

— Eh! là-bas... Vous venez de Verdun? 

— Oui. 

— C^est loin, Marceau? 

— Quatre kilomètres... 

Une heure ensuite, seulement, on n'apercevait pas encore 
Marceau, et d'autres troupes, passant toujours, répondaient de 
même aux mêmes interpellations. Néanmoins, on marchait de 
bon cœur, le canon tonnait de plus en plus, et, au pied d'une 
côte, où l'on continuait à rencontrer des troupes, les hommes 
leur criaient encore : 

— Et Marceau? 

On leur répondait enfin : 

— C'est là-haut... 

Il y avait plus de vingt heures qu'ils étaient en marche, et 
la route, à leur arrivée, se retrouvait aussi boueuse, la boue 
aussi glissante, la pluie aussi glacée, l'obscurité aussi noire 
qu'au départ. Quelques hommes, malgré leur courage, avaient 
dû rester en chemin, d'autres pleuraient de souffrance, tous 
tombaient de lassitude, et la caserne était si encombrée qu'on 
ne voulait pas d'abord les recevoir. Devant l'insistance, et 
presque la violence, du capitaine de Visme, on consentait 
cependant à les loger, et ils pouvaient enfin, un peu avant mi- 
nuit, écrasés de fatigue et de sommeil, s'étendre sous un abri. 
Mais ils n'y reposaient pas depuis trois heures que le colonel 
faisait appeler les capitaines, et leur disait, vers deux heures du 
matin : 

— Messieurs, vos hommes ont déjà fait une marche ter- 
rible... Considérez-vous pourtant comme possible de les 
remettre encore en route, pour engager le combat à cinq kilo- 
mètres d'ici? 

— Mon colonel, lui répondait le plus ancien du grade, le 



180 REVUE DES DEUX iMONDES.) 

capitaine Barryat, ce n'est pas possible humainement, mais au 
20'' corps, ça peut se faire ! 

Alors, les compagnies, qu'on allait réveiller, repartaient 
encore, se trouvaient en ligne avant l'aube, et là, sous une 
tempête d'artillerie, criblaient elles-mêmes l'ennemi de leur 
mitraille, repoussant le flot allemand qui ne cessait de s'élan- 
cer, pour se briser contre leur feu. La bataille durait six jours, 
et le capitaine de Visme y était blessé dès le début, mais ne 
voulait même pas paraître le sentir. Allant et venant dans la 
tourmente, mettant la main à l'installation des pièces, assurant 
le tir, entraînant ses hommes, prudent pour eux sans l'être 
pour lui-même, il était partout, se dépensait partout, et tom- 
bait, le sixième jour, foudroyé par une balle, sans une plainte 
et sans un cri... Le soir même, le fort était repris, et le colonel 
et le commandant attestaient, par leurs lettres à sa famille, 
pour quelle large part il avait été, depuis Ghaumont, dans le 
miracle de la marche et dans celui du combat. 

Un jour, à quelques semaines de là, le capitaine Augustin 
Gochin, qui devait aussi laisser un si grand souvenir, et qu'une 
amitié héroïque liait à de Visme, se trouvait en permission à 
Paris, et racontait les péripéties de la bataille. 

— Et Jacques? lui demandait-on... Gomment avait-il 
accueilli la nouvelle de cette mission de sacrifice annoncée 
par le colonel? 

— Mais il en avait paru content, répondait Gochin. 

— Et, en arrivant à Verdun, après cette marche de vingt 
heures? 

— Ohl... Il était frais comme la rose, et seulement un peu 
peiné à cause de ses hommes... (1). 

UN PRÊTRE-SOLDAT 

Jean-Maurice Portas était né à Périgueux le 11 no- 
vembre 1885. Son père, originaire des environs, avait d'abord 
été cultivateur à Saint-Orse, et s'y était marié. Obligé ensuite 
de renoncer à la terre, il était venu s'établir au chef-lieu où, 
tout en n'étant pas sans bien, il entrait comme manœuvre à la 
Compagnie d'Orléans. Plus tard, avec sa dot et celle de sa 

11) Le frère du capitaine de Visme, l'adjudant Pierre de Visme, du 127e d'in- 
fanterie, était également tué, le 3 septembre 191G, à Mauropas. 



LA BELLE FRANCE. 



181 



femme, il avait acheté un petit terrain derrière le Garmel, 
entre Saint-Martin et le faubourg du Toulon, s'y était fait bâtir 
une maison, et devait l'habiter jusqu'à sa mort. 

Le jeune Maurice était un enfant particulièrement docile et 
doux, mais d'une sensibilité extrême, et qui se troublait et pleu- 
rait au moindre mot. Aucun élève, au pensionnat Saint-Jean, 
n'était cependant aussi aimé des autres, car aucun ne s'oubliait 
pour eux d'aussi bon cœur. Unanimement désigné un jour par 
ses petits camarades pour la mention d'honneur à décerner au 
plus méritant, lors d'une tournéç du Frère visiteur, il en avait 
rougi jusqu'au blanc des yeux, et fondu tout à coup en larmes. 
Puis, la visite ayant prolongé la classe, et sa mère lui ayant 
demandé un peu sévèrement pourquoi il rentrait si tard, il lui en 
avait donné la raison, mais avec un si grand trouble, et telle- 
ment bouleversé, qu'elle en était restée elle-même tout émue. 

]y[me Portas avait un cousin germain curé à Beaussac, joli 
village du canton de Mareuil-sur-Belle, et le petit Maurice 
n'avait pas encore dix ans qu'il déclarait déjà vouloir se faire 
prêtre comme son oncle l'abbé Geneste. Toute sa joie était 
d'aller le voir avec sa mère, et tout son rêve de venir vivre 
un jour au presbytère. Aussi, après sa première communion, 
les Portas avaient-ils consenti à l'envoyer chez leur parent, 
qui se trouvait désormais chargé de son éducation, et pouvait 
juger à loisir de l'enfant confié à sa direction. De cœur tendre 
et d'àme délicate, mais timide, et toujours prêt, selon l'expres- 
sion même de son oncle, à se « recoquiller » au moindre repro- 
che, comme ces fleurs qui se referment au moindre nuage, il 
préférait la retraite à toutes les camaraderies, ne demandait 
qu'à être seul, et ne restait en même temps jamais inoccupé, 
faisant de la menuiserie et de la peinture, s'amusant à dresser 
des bêtes, et remplissant ainsi tous ses instans. Avec cela, 
détestant le travail des champs, et extraordinairement peu- 
reux! Il avait même fallu pratiquer entre sa chambre et celle 
du curé un guichet qui restait ouvert toute la nuit. Autrement, 
il n'aurait jamais pu dormir. Son oncle lui donnait des congés 
pour aller voir ses parens, et son père et sa mère l'engageaient 
alors à les prolonger un peu, mais il s'y refusait toujours, 
et leur répondait gravement que, devant un jour être prêtre, 
il ne pouvait pas rester chez eux passé le temps permis. 
L'abbé Geneste l'avait déjà ainsi comme pensionnaire depuis 



182 REVUE DES DEUX MONDES.) 

plus d'un an, quand il avait été nommé curé de Lanquais, 
dans le Bergeracquois, oh le suivait le petit Maurice, de plus 
en plus dominé par sa vocation. 

Le 11 novembre 1901, le jour même de ses seize ans, Mau- 
rice Portas perdait son père. Il était alors, depuis un an, à 
l'école cléricale de Périgueux, et sa mère, devenue veuve, 
se retirait à Lanquais chez son cousin, où le jeune homme conti- 
nuait lui-même à venir passer ses vacances et ses congés. Tous 
les deux ans, l'oncle, la mère et le fils allaient en famille à 
Notre-Dame de Lourdes, et Maurice se trouvait toujours comme 
transformé par ces journées de pèlerinage, où il montrait un 
entrain et une expansion extraordinaires. Enfin, il était entré 
au séminaire et, en 1910, était nommé vicaire à Nontron. Il 
avait alors vingt-cinq ans. Grand, élancé, toujours un peu 
timide, mais plein de bonne grâce, d'apparence frêle, mais vail- 
lant, d'une bonté simple et d'une modestie vraie sous lesquelles 
se cachait une énergie douce, il avait plu tout de suite à la 
population. L'archiprêtre l'avait chargé du patronage des jeunes 
gens et, chaque année, certains d'entre eux partant pour le régi- 
ment, où ils allaient faire leur service militaire, comme il avait 
lui-même fait le sien, il ne cessait pas pour cela de les conseiller 
et de les suivre, leur écrivait fréquemment, et les lettres par 
lesquelles il leur continuait ainsi ses directions mettent parti- 
culièrement bien en relief sa physionomie ecclésiastique. 

Le caractère le plus marquant de cet apostolat par corres- 
pondance est d'abord ce qu'il a de pressé et de bref. Les 
plus étendues de ses recommandations n'ont pas vingt lignes*) 
D'autres n'en ont que cinq ou six. On dirait déjà des instruc- 
tions envoyées d'un champ de bataille. Ce qu'on y remarque 
ensuite, c'est la sensibilité, la délicatesse des conseils, et ce 
qu'ils ont de doucement, mais de tenacement impérieux. Il y 
est répété, à chaque instant : « Il faut... On doit... C'est le 
devoir... » Sous l'afTection et la tendresse, on sent bien vrai- 
ment le directeur. Enfin, on y est à la fois frappé par leur piété 
et leur familiarité. C'est le ton d'une camaraderie mystique, 
mais celui d'une camaraderie. 

Il écrit ainsi à l'un de ceux que suivait plus spécialement 
sa sollicitude : « C'est pénible, mon cher ami, de quitter les 
siens. Mais ne sommes-nous pas faits pour cela les uns et les 
autres? N'est-ce pas aussi en prévision de ces éloignemens que 



LA BELLE FRANGE. 



183 



le bon Dieu a mis dans l'amitié une telle source de courage et 
d'e'nergie qu'à elle seule elle est capable d'empêcher le décou- 
ragement, même aux heures les plus noires? Il te faut donc 
envisager crânement la vie en face... » Dans une autre lettre : 
« II me semble que tu prends un peu de courage, malgré tes 
heures noires. Tu as encore besoin de réagir pour cela. Je 
compte sur toi... Te voilà donc dans un patronage. Tant mieux! 
Et membre du... Deux fois tant mieux! Et conférencier. Vingt 
fois tant mieux! Aie beaucoup confiance en ton directeur. Il 
nous faut à tous, mon cher ami, une personne à qui nous puis- 
sions tout dire. Il faut qu'elle soit près de nous, car parfois on n'a 
pas le courage d'écrire et on a la force de parier. Avec cela, et les 
- prières de tous tes amis, en route!... » Et, quelque temps après : 
« A peine le temps de griffonner au crayon sur un papier quel- 
conque. Ta mère vient de me dire que tu ne viendras pas à 
Noël. 11 faut que tu viennes... Fais l'impossible pour cela, ne 
serait-ce qu'un jour. Tesparens seraient trop tristes... » Dans 
l'un des billets suivans : « Ta mère et ton père te font dire de 
leur écrire. Ne te fais pas prier, ils sont si contens quand ils 
reçoivent un mot de toi! Dis-leur ce que tu fais et, si tu es fatigué 
ou si tu t'ennuies, tu n'es pas obligé de le mettre... » Une autre 
fois, il insiste pour lui faire encore demander une permission : 
(( Je rentre, et j'ai juste le temps de te demander de venir le 15. Il 
le faut pour tes vieux qui veulent te voir. Voici cinq francs pour 
le voyage. Inutile d'en parler. Cela rentre dans tes économies. 
Tu manifesteras ta reconnaissance par une bonne prière... Bon 
courage, mon petit Fernand. Le bon Dieu n'abandonne jamais. 
Il éprouve, mais c'est pour fortifier le caractère... » Et ailleurs : 
« Eh bien! que fais-tu? Veux-tu te dégourdir? Tu t'es laissé 
pincer par tes idées noires. Allons! Expédie-moi tout cela loin 
de ton esprit et de ton cœur. J'attends une lettre de toi. Il me 
la faut sans tarder. Et puis, pas de fausse honte ! Tu sais com- 
bien je t'aime, et une hésitation me ferait de la peine... » Et il 
lui recommande encore instamment, quelques jours après: « Il 
faut que tu viennes à Pâques. Tes parens ont besoin de te voir. 
Il faut les contenter, un désir des parens est un désir que j'appel- 
lerais volontiers sacré. Tâche d'obtenir la permission... Ta mère 
voulait te répondre, mais c'est un bien gros travail pour elle. 
Alors, je me suis chargé de la commission, et j'en profite pour 
l'embrasser... » 



18i REVUE DES DEUX MONDES. 

Dès la déclaration de guerre, l'abbe' Portas était lui-même 
rappelé sous les drapeaux, et trouvait alors, malgré toute sa 
tendresse filiale, la force de partir pour le front sans aller 
embrasser sa mère, afin de lui éviter le déchirement des adieux. 
Il avait fait son service au 2o0* d'infanterie, d'où il était revenu 
avec les galons de sergent-fourrier, et les raisons qui lui avaient 
toujours valu partout tant de sympathies lui avaient égale- 
ment gagné celles des soldats. Aimé des jeunes gens de son 
patronage au point qu'on pouvait l'en dire adoré, il avait 
aussi conquis très vite l'affection et le respect des hommes de 
sa compagnie, et vivait d'ailleurs avec eux sur le pied d'une 
assez libre camaraderie. Beaucoup, en le retrouvant dans la 
vie civile, continuaient même k l'y tutoyer comme au régiment, 
et son lieutenant, aux manœuvres, ne l'appelait jamais fami- 
lièrement que « le curé, » tout en le respectant beaucoup, et 
en lui servant même quelquefois la messe. 

— Où est le curé? demandait-il en plaisantant. 
Et il s'amusait à ajouter : 

— Nous n'avons rien à craindre... Nous avons un curé avec 
nous en cas d'accident... 

La popularité du fourrier Portas remontait donc assez loin, 
et datait de ses premiers galons, mais devait encore grandir avec 
la guerre. Sa vaillance au combat n'avait d'égal que le dévoue- 
ment avec lequel il se jetait à genoux auprès des blessés et des 
mourans pour les secourir ou les absoudre, et tant de bravoure 
et de charité touchaient les âmes les plus dures. On le trouvait 
toujours aussi prêt à exercer son ministère qu'à faire le coup de 
feu et, dès les premiers jours de la guerre, il était nommé 
sous-lieutenant, à la bataille de Bapaume. Sur le point de 
commencer sa messe lorsque était arrivé l'ordre de partir, il 
avait aussitôt quitté ses ornemens, rejoint son poste, et son 
commandant de compagnie écrivait quelques jours après, à 
l'archiprêtre de Nontron : <( C'est sur ma proposition, et pour 
sa belle conduite sur le champ de bataille de Bapaume que 
votre vicaire, M. l'abbé Portas, a été nommé sous-lieutenant. 
Il a fait bravement son devoir sur la ligne de feu comme sous- 
officier, mais il l'a fait aussi comme prêtre. Il avait promis les 
secours de la religion à ceux qui les lui demanderaient ou 
l'avaient prié de les leur porter. Sous une pluie de balles, il allait 
d'un blessé à l'autre, encourageant celui-ci, recueillant de 



LA BELLE FRANGÉ. 185 

Celui-là le dernier soupir, le suprême adieu aux êtres chéris. 
11 n'a pas été blessé, mais il a fait tout ce qu'il fallait pour 
l'être. » 

Le régiment, le lendemain delà bataille, s'arrêtait k Frévent, 
où l'école libre était réquisitionnée pour loger la troupe. Le 
fourrier Portas venait prendre possession de l'établissement, et 
la directrice et ses sous-maîtresses ne pouvaient s'empêcher de 
s'intéresser à l'air fragile et doux de ce grand et mince sous- 
officier, dont la sollicitude pour le soldat avait comme quelque 
chose de maternel. Elles voyaient ensuite arriver les hommes, 
et sa patience, au milieu de leurs réclamations, ne leur causait 
pas moins d'admiration. Plusieurs d'entre eux semblaient assez 
grossiers, et d'autres avaient même d'assez mauvaises figures, 
mais tous, lorsqu'ils lui parlaient, le regardaient avec déférence. 
En apprenant qu'il était prêtre, elles insistaient pour l'inviter le 
soir à leur table, et remarquaient d'abord la profonde tristesse 
que lui avaient laissée les terribles visions de la veille. Puis, il 
devenait moins taciturne, leur parlait de sa paroisse et de son 
pays, de Lanquais, de sa mère, de son oncle le curé, et la 
directrice, le jour suivant, écrivait à M™^ Portas : « Madame, 
j'ai eu l'honneur et le bonheur hier de recevoir M. Portas, 
sergent-fourrier du 230^... De suite, je remarquais l'intérêt qu'il 
portait à ses hommes et le bien-être qu'il désirait pour eux, et 
je ne fus pas très étonnée quand l'adjudant me dit tout bas qui 
il était. Vous pouvez être fière, madame, d'avoir un tel fils, et 
toutes, ici, nous avons été profondément touchées de son égalité 
d'humeur, de la bonté qu'il témoigne à tous et de son oubli 
complet de lui-même. Son souvenir ne s'effacera pas de notre 
mémoire... Arrivé dimanche à trois heures de l'après-midi, il 
nous a quittées le lundi à cinq heures du matin. Nous avons 
voulu le soigner comme vous l'auriez fait vous-même, mais 
nous avons dû insister longtemps avant de réussir à lui faire 
accepter un lit et un repas. » 

Un mois plus tard, le 250® se battait dans la Somme, et l'un 
des jeunes gens du patronage de Nontron recevait cette carte 
du front : « Dans une tranchée, face à l'ennemi. Merci, mon 
petit Antonin, de toutes tes lettres. Elles sont vraiment bien 
bonnes, et j'y puise beaucoup de courage pour accomplir chaque 
jour mon devoir. Ce sera une grande consolation et joie pour 
tous de penser que, par tes lettres, tu aides ton petit sous-liéu- 



186 REVUE DES DEUX MONDES. 

tenant à servir la Patrie. Prie toujours bien, fais des sacrifices, 
rien de tout cela n'est perdu, et songe que, bien souvent, pen- 
dant le jour, ou la nuit en sentinelle, ma pense'e et mon cœur 
vont vers vous tous que je désire tant revoir. Embrasse tous 
les camarades pour moi, et remercie tous ceux qui m'ont écrit... 
Bonjour à ta famille. Je t'embrasse. » 

Le régiment, à ce moment-là, occupait, au bord de l'Avre, 
au pied de Villers-les-Roye, des tranchées établies dans les 
champs, à proximité d'un petit bois. Les sorties contre les 
Allemands étaient fréquentes, et le sous-lieutenant Portas y . 
faisait toujours, comme à Bapaume, « tout ce qu'il fallait » 
pour être tué, mais sans être jamais atteint, semblait même 
comme invulnérable, et commençait à s'en divertir, en criant 
quelquefois dans la fusillade : 

— Ah! les maladroits!... Ils ne savent pas tirer... Si ça 
continue, je serai obligé, après la guerre, de cribler moi- 
même mon habit de balles, pour qu'on ne m'accuse pas d'avoir 
fait l'embusqué !... 

Les balles et les obus ne devaient pas cependant toujours 
l'épargner et, le 6 octobre, il disparaissait dans une alerte de 
nuit, sans que les récits de sa mort aient jamais bien concordé, 
ni que son corps ait même jamais été retrouvé. 

Vers le milieu de la nuit, d'après certains témoins, un sol- 
dat cycliste rencontrait, après l'attaque, les restes de la com- 
pagnie dans une tranchée de seconde ligne, et demandait aux 
hommes s'ils avaient beaucoup souffert. 

— Oh! oui, lui répondaient-ils. 
Ils ajoutaient : 

— Tenez, le sous-lieutenant Portas a été tué, le voilà !... 

Et ils lui montraient un mort étendu au fond de la tran- 
chée... On venait alors, au jour, pour reconnaître le corps, 
mais ni le mort, ni les hommes n'étaient plus là. 

D'après d'autres témoins, le lendemain même du 6, un 
homme avait annoncé à sa mère qu'il venait d'assister aux der- 
niers momens de l'abbé Portas, mais l'homme était mort lui- 
même lorsqu'on lui avait écrit pour lui demander des détails. 
D'autres racontaient aussi avoir vu le vicaire tué à bout portant 
en refusant de se rendre, d'autres qu'ils l'avaient vu se repliant 
blessé vers le bois, et d'autres qu'il était tombé dans le bois 
même, blessé, mais faisant encore face à l'ennemi. Il leur semr 



LA BELLE FRANCE. 



187 



blait toujours, disaient-ils, l'apercevoir, dans la demi-lueur de 
la nuit, agitant ses grands bras pour essayer de les rallier, puis 
se retournant pour tirer, quand ils avaient tout à coup cessé de 
l'entendre, et ne l'avaient plus aperçu... 

Un jour, peu après cette disparition, des permissionnaires 
débarquaient à la gare de Périgueux, en rencontraient un autre 
qui repartait pour le front, et les premiers demandaient au 
second : 

— Dis donc, tu te rappelles bien Portas, le curé? 

— Oui, le sous-lieutenant... Eh bien? 

— Il est mort... 

A cette nouvelle, le permissionnaire pâlissait, regardait un 
instant ses camarades sans pouvoir leur dire un mot, et fondait 
tout à coup en larmes. 

FAMILLES DE FRANCE. 

J'ai entendu raconter à un religieux: 

— Il arrive fréquemment que, dans mon ministère,, une 
pauvre enfant me dise à la fin de l'entretien : « Mon père, priez 
pour mes frères... J'en ai quatre, j'en ai cinq, j'en ai six à la 
guerre. » Un jour, l'une m'a même dit : « J'en ai sept! » 

De ces frères, pour qui tremblaient ainsi leurs sœurs, com- 
bien ne seront pas revenus! Combien seront morts loin de tout 
secours, martyrs innombrables et ignorés, eil murmurant seu- 
lement, à leur dernier soupir, le nom de leur mère et celui de 
leur pays! Combien de maisons, pleines de joie et de jeunesse 
avant le cataclysme, et dans le vide et le silence desquelles ne 
sont plus que des femmes en noir, des vieillards et desenfans! 

Vers le milieu de mai 1916, le député de Gholet, M. Jules 
Delahaye, visitait sa circonscription. On était aux journées les 
plus terribles de Verdun, et parmi les femmes et les veuves, 
venues pour lui exposer leurs besoins ou lui raconter leurs 
deuils, il voyait se présenter une vieille paysanne en coiffe, une 
femme Brémond, veuve d'un petit propriétaire de Saint-Chris- 
tophe-du-Bois, qui lui disait avec une douleur profonde : 

— Monsieur, nous avons eu, mon mari et moi, six enfans, 
quatre garçons et deux filles, et tous nos fils sont partis pour 
la guerre... Brémond et moi, monsieur, nous avons été élevés 
dans l'amour de la France, et nos fils ont été élevés comme 



188 REVUE DES DEUX xMONDES.i 

nous. Ils ont été fiers de partir, comme nous en avons été fiers 
pour eux. Dès le début, malheureusement, l'un d'eux, notre 
cadet, est tombé à la bataille de la Marne, et j'en ai éprouvé 
tant de chagrin que mon mari me l'a reproché. Il me disait : 
« Ne sois pas aussi triste... C'est un honneur pour notre enfant 
d'être mort comme il est mort... » Et puis, peu de temps après, 
nous en avons eu un second tué, et mon mari m'a dit encore : 
« Ne pleure pas tant, il faut montrer du courage ! » Ensuite, 
seulement, nous en avons eu un troisième si gravement blessé 
qu'il a été comme perdu... C'était trop, et mon mari, alors, en 
est tombé tout d'un coup. Il restait des journées devant la 
cheminée, sans rien dire, à regarder les cendres. Un jour, il 
s'est couché, et il est mort sans maladie... Ainsi, monsieur, j'ai 
déjà perdu deux enfans, même trois, j'ai perdu aussi mon mari, 
et il ne me reste plus qu'un fils, mon aîné, qui est sergent et 
se bat à Verdun. Eh bien! monsieur, j'ai lu dans un journal 
que lorsque des parens avaient eu deux fils tués à l'ennemi et 
qu'ils en avaient encore un au feu, ils pouvaient demander que 
celui-là soit mis un peu à l'arrière, et je suis venue pour vous 
prier de me dire comment il faut faire ma demande... De ces 
hommes-là, voyez-vous, il faut tâcher d'en conserver la race!...; 

M. Delahaye rédigeait la demande de la mère, et les larmes, 
lorsqu'il la lui lisait, coulaient sur la figure immobile et ridée 
de la veuve... Puis, elle gardait le silence, comme si quelque 
chose l'avait tout à coup gênée, et disait, en effet, après avoir 
hésité : 

— Mon Dieu, monsieur, je réfléchis que mon fils ne connaît 
pas ma démarche... Il serait peut-être mécontent, s'il lisait la 
lettre comme elle est là... Et, cependant, je voudrais qu'il 
vive... Alors, monsieur, pourriez-vous mettre que je demande 
bien toujours de le retirer de Verdun, mais seulement lorsque 
la bataille sera finie !... 

Dans nos villes et nos villages, combien d'humbles familles 
auront ainsi donné jusqu'à la dernière goutte de leur sang! 
Elles sont légion, elles ont sauvé la France, et l'historien ne 
saura jamais leurs noms... Mais il en est aussi d'illustres ou 
de connues, et qui peuvent dire comme les obscures : « J'ai 
donné cinq, six, huit, dix de mes enfans à la Patrie ! » Celles- 
là non plus ne sont pas rares, et la première à citer sera celle 
des Castelnau, du vainqueur de Lorraine et de ses cinq fils. 



LA BELLE FRANCE. 



189 



Trois sont tombés au champ d'honneur, et les autres servent 
toujours... Ce seront aussi les frèi'es Gochin, Jacques, Augustin 
et Jean. Marié, père de, deux enfans, et mobilisé comme officier 
d'état-major, Jacques n'a de repos qu'après avoir obtenu le 
commandement d'une compagnie d'infanterie, et tombe a l'as- 
saut du Xon, frappé d'une balle dans la tempe. On le retrouve 
au sommet de la colline, le bras encore tendu dans le geste 
de la charge, avec sa canne et ses gants dans la main ! 
Homme d'étude et d'érudition, auteur d'importans travaux 
historiques, Augustin est tué à Verdun. Sous-lieutenant, lieu- 
tenant, puis capitaine, six fois blessé, mais se refusant tou- 
jours au repos ordonné par les médecins, il tombe en menant 
ses hommes à l'attaque, avec son bras cassé dans un appareil 
en plâtre I Jean commande le Papin et fait sauter les torpil- 
leurs autrichiens, coule leurs mines flottantes, et se jette lui- 
même à la nage pour aller couper leurs crins ! Ce seront 
encore les cinq du Paty de Clam, et leurs cousins, les sept 
Daras. Retraité, et voyant sa demande de réintégration traîner 
en d'interminables longueurs, le lieutenant-colonel du Paty 
de Clam s'engage, a soixante ans, comme simple chasseur à 
pied, et rejoint son bataillon à la frontière lorraine, où il 
accepte toutes les fatigues des hommes de troupe, quand le 
général le retire enfin du rang pour lui confier des mis- 
sions. Trois mille fuyards refluent, épouvantés, sur Etain, et 
il faudrait arrêter leur fuite, leur rendre le moral, tâcher de 
refaire un corps de tous ces élémens débandés. Du Paty de 
Clam s'en charge, part avec cent gendarmes, et c'est fait en 
quelques heures, par la seule magie de l'ascendant, du sourire 
et de l'autorité I Les hommes l'écoutent, se reforment, et l'accla- 
ment. Puis, il faudrait aussi conduire des renforts à une desti- 
nation difficile, leur faire franchir l'Argonne à travers des 
combats et des embuscades, et du Paty de Clam s'acquitte 
encore de la tâche. Alors, on lui rend un régiment et, le 
30 octobre, le 117® enlève sous sa conduite le Quesnoy-en- 
Santerre à la baïonnette. Il n'a ni clairon, ni tambour, mais 
ne s'embarrasse pas pour si peu et, ne pouvant faire battre ou 
sonner la charge, il la chante. Une mauvaise couverture sur les 
épaules pour mieux cacher son grade à l'ennemi, il entonne, 
de tous ses poumons : Y a dla goutte à boire là-haut, y ad' la 
goutte à boire! Les soldats reconnaissent sa voix, il les entraîne 



190 



BEVUE DES DEUX MtNDES. 



et, leur montrant le village avec un fusil allemand ramassé par 
terre, il chante toujours, à gorge ddployée : Y a d'/a goutte à 
boire là-haut, y a cl' la goutte à boire! On le suit de plus en plus, 
l'élan gagne, la troupe reprend le refrain, on marche, on court, 
on charge, et la place, le soir, est à nous. Objet de l'une les plus 
belles citations parues à l'Ordre de l'Armée, nommé officier 
de la Légion d'honneur, blessé, âgé, mal guéri, il succombera 
aux suites de ses blessures, et mourra de son héroïsme, mais 
l'héritage en sera recueilli par ses fils, qui semblent, tous 
les quatre, le recevoir chacun tout entier I Trois fois cité à 
l'ordre de l'armée, trois fois blessé, chevalier de la Légion 
d'honneur, Jacques du Paty de Clam, capitaine de chasseurs 
à pied, est amputé d'une jambe. François du Paty de Clam, 
capitaine de hussards, est cité à l'ordre de son régiment pour 
vingt mois de bravoure et de « merveilleux allant. » Blessé, et 
cité à l'ordre de la brigade, Charles du Paty de Clam sauve 
son bataillon en se couchant sur une caisse de grenades, pour 
y faire matelas de son corps et l'empêcher de prendre feu. 
Commandant de V Archimède , Michel du Paty de Clam est enlevé 
par une lame en torpillant un transport autrichien, et sombre 
dans sa victoire... Et voici l'admirable liste des Daras... Georges 
est prisonnier, et Maurice trois fois blessé. Un troisième, l'ainé, 
Henri, est amputé d'une jambe et chevalier de la Légion d'hon- 
neur. Un quatrième, Charles Daras : la mâchoire fracassée et 
chevalier de la Légion d'honneur. Un cinquième, Louis Daras : 
tué à l'ennemi. Un sixième, Pierre Darçis : dix-huit ans et tué à 
l'ennemi. Et le septième, Michel Daras : englouti dans un tor- 
pillage en veillant au salut de sa troupe. Il meurt, mais il a 
sauvé ses hommes! 

Nobles familles, et qui devaient Texemple, mais qui le 
donnent magnifiquement, et que va cependant dépasser encore 
celle des de Maistre ! 

Au général baron de Maistre, arrière-petit-fils d'un maréchal 
de camp d'Henri IV et chef des barons de Maistre, ou des de 
Maistre de France, il est resté trois fils de ses nombreux enfans, 
Armand, capitaine de cavalerie, Emmanuel, capitaine d'artil- 
lerie, André, sous-lieutenant de réserve, et la mort du troisième 
a la beauté de l'épopée. En avant de sa section, il l'exhorte 
au combat, quand une balle le frappe à la hanche. Sans fléchir, 
il poursuit son exhortation, tombe foudroyé par une seconde 



LA BELLE FRWCE. 



101 



balle, et ses camarades, la bataille terminée, annoncent sa lin 
en ces termes : 

— Ses dernières paroles ont été : « Je vais me porter en 
avant »... Son dernier geste a montré le ciel, où il est, et 
l'ennemi! 

Le baron Yvan de Maistre, frère du général, a eu quatorze 
enfans, parmi lesquels quatre fils, Bernard, Jacques, Joseph et 
Pierre, et trois d'entre eux accomplissent exploits sur exploits. 
Parti pour prendre Javrecourt, le lieutenant Bernard de Maistre 
reçoit une première balle en traversant une zone battue par un 
feu terrible, n'en tient pas compte, porte le sac d'un de ses 
hommes plus grièvement blessé que lui, continue à entraîner 
sa troupe, entre dans le village à la baïonnette, y reçoit une 
seconde balle, refuse toujours de la prendre au sérieux, est 
nommé capitaine, et tombe, un an plus tard, en Lorraine, 
en ralliant sa compagnie, à la tête de laquelle il se bat jus- 
qu'à sa dernière cartouche. « Il est mort face à l'ennemi, écrit 
un des officiers de son régiment, en héros, en Français, et le 
fusil à la main! » Le capitaine Joseph de Maistre, quatre fois 
cité pour son (( cran superbe, » et resté légendaire à la fois 
comme dragon et comme fantassin, accumule, à Verdun, 
témérités sur témérités. N'ayant plus avec lui, au Bois-Camard, 
qu'une poignée d'hommes contre tout un gros d'Allemands, il 
se rue sur eux malgré leur nombre et, le revolver au poing, 
un gourdin dans l'autre main, les tue, les assomme, et les met 
en déroute. Puis, après Verdun, c'est Sailly-Saillisel, oii il crie 
à ses soldats : « En avant, c'est pour la France ! » et tombe criblé 
de mitraille, à quelques pas de la tranchée ennemie. Servant 
dans les dragons au début de la guerre, et déjà de toutes les 
audaces, il avait, à ce moment, un émule dans un de ses cou- 
sins, dragon et lieutenant comme lui, de Maistre comme lui, et 
s'appelant comme lui Joseph. Egalement célèbres pour la fougue 
de leurs raids, et l'un et l'autre de la même brigade, tous les 
deux du même grade, de même nom, de même prénom, et de 
même héroïsme, ils étaient alors les deux Joseph de Maistre! 
Héroïque aussi, le lieutenant Pierre de Maistre, chevalier de la 
Légion d'honneur, cité comme ses aînés à l'ordre de l'armée» 
et gravement blessé dans une attaque! Héroïque, le jeune bri- 
gadier Baubiet, de Maistre par sa mère, neveu des trois précé- 
dens, et tué à dix-huit ans sur ses pièces! Héroïque enfin, le 



192 REVUE DES DEUX M0NDE3.1 

vieux colonel Henry de Maistre, blessé à Gravelelte quarante- 
quatre ans auparavant, retraité comme son frère le général, 
mais ayant réussi à reprendre du service, et y succombant 
d'épuisement, pendant que son fils, le lieutenant Louis de 
Maistre, se distingue brillamment dans les batt^illes de Cham- 
pagne I 

Et, cet élan à servir, les hommes ne sont pas seuls à le 
suivre dans la famille. Gomme leur frère le baron Jacques, 
qu'une infirmité empêche de porter les armes, mesdemoiselles 
Geneviève et Jeanne de Maistre se dévouent avec lui au soin des 
blessés sous les bombes, dans leur ambulance de Vauxbuin, et 
ne cessent d'y affronter tous les dangers du front, ainsi qu'en 
témoigne, avec la citation à l'ordre de l'armée, la croix de 
guerre avec palme attachée à leur corsage d'infirmières I 

Maintenant, voici les comtes de Maistre, ou les de Maistre de 
Savoie. Descendans ou neveux du grand Joseph de Maistre, ils 
vont être plus prodigues encore des leurs que les premiers, et 
les soldats de carrière, les martyrs du devoir, les blessés, les 
morts, vont même sembler, chez eux, ne plus pouvoir se 
compter I 

Au plus fort de la persécution antimilitariste, le comte 
Rodolphe de Maistre a donné sa démission de capitaine de 
cavalerie, et vit, depuis dix ans, retiré en Normandie, dans son 
château de Beaumesnil, lorsque la guerre éclate. Il demande 
aussitôt sa réintégration, l'obtient, est nommé commandant, 
chevalier de la Légion d'honneur, cité à l'ordre du régiment, 
et ses deux fils aînés, Joseph et Henri de Maistre, se distinguent 
en même temps chacun dans son arme. Sous-officier de dra- 
gons, Joseph fait toute la campagne de Belgique, perd son 
cheval dans une fondrière à l'affaire de Saint-Vincent-Rossignol, 
n'échappe aux Allemands qu'en traversant la rivière à la nage, 
se cache dans les bois, rallie en route des hommes partis pour 
se rendre, et les ramène avec lui dans nos lignes. Henri, mobi- 
lisé comme sergent, est gravement blessé dès le début de la 
campagne, guérit, repart, est nommé sous-lieutenant, et blessé 
de nouveau à l'Hartmansweillerkopf, où il reste aux mains de 
l'ennemi avec les débris de son régiment. H avait reçu sa pre- 
mière blessure dans une reconnaissance de nuit et, rampont 
alors au fond d'une tranchée, d'où il cherchait à \oit dans la 
tranchée voisine, il y apercevait les Allemands, faisait un signe 



LA BELLE FRANCE. 103 

r 

à ses hommes, leur recommandait le silence, et recevait une 
balle, mais ne bronchait pas, quand un de ses soldats en 
recevait une à son tour, et ne pouvait s'empêcher de gémir. 

— Chut! lui murmurait de Maistre, tu vas nous faire 
découvrir... Tais-toi, ça ne fait pas de mal... Je viens d'en rece- 
voir une, je le sais bien !... 

Oncle et grand-oncle du comte Rodolphe et de ses enfans, le 
comte Eugène de Maistre a eu, parmi les siens, Pierre, Xavier, 
Maurice et Béatrix ; et, à cinquante-deux ans, le Père Pierre de 
Maistre, professeur à l'Université de Beyrouth, part comme 
aumônier militaire, pendant que ses deux frères, les comman- 
dans Xavier et Maurice de Maistre rentrent en activité. Affreu- 
sement brûlé par les jets de liquides enflammés, le commandant 
Maurice de Maistre est fait prisonnier, jeté dans un camp de 
représailles, en subit toutes les horreurs, et son fils, pendant 
ce temps-là, s'engage à dix-huit ans, comme le font également 
ses trois cousins germains, les fils de Béatrix, sœur de son père 
et de ses oncles, les jeunes de la Ghevasnerie, dont l'un sera 
tué, un autre gravement blessé, et le troisième deux fois tré- 
pané. Puis, ce sont les fils du comte François de Maislre, 
André, Joseph, Jean et François-Benoit. Déclaré inapte, André, 
malgré tous les obstacles, parvient à entrer dans les transports, 
et fait les campagnes les plus dures, la Belgique, Verdun, la 
Somme. Frappé du plus cruel des deuils par la mort de sa jeune 
femme, et père de cinq enfans, Joseph, lieutenant de dragons, 
et l'émule en hardiesse de l'autre Joseph de Maistre, ne passe 
pas, en trois mois, une seule journée sans livrer un combat ou 
faire une reconnaissance. Terrassé à la fin par un éclatement 
de marmite, laissé pour mort, sauvé par son ordonnance, 
nommé capitaine, trois fois proposé pour la Légion d'honneur, 
trop abîmé pour remonter en selle, il entre dans l'aviation, 
et se fait des ailes de ses infirmités. Blessé et prisonnier, le 
quatrième, François-Benoît, est emmené dans un camp d'Alle- 
magne, et Jean, le troisième, réformé d'abord comme André, 
admis ensuite dans un bataillon de marche, puis blessé comme 
Joseph et François-Benoît, ne veut quand même pas rester 
inutile, et passe, lui aussi, dans les services aériens. Des ailes 1 
Des ailes! Il voudrait pouvoir voler lui-même à l'ennemi, mais 
ne le pourra pas, aidera du moins à la lutte autant que le lui 
permettront ses forces, et deviendra dépanneur. Il ira, sous les 

TOME XLII. — 1917. 13 



194 REVUE DES DEt X MONDES. 

balles et sous les bombes, délivrer les avions en panne, leut 
rendre la volée et leur rouvrir l'espace ! 

Aucune lecture ne va au cœur comme ces lettres de héros 
pieusement recueillies par les leurs, ou ces récits de leur vie et 
de leur mort par un père, un frère ou un ami, où l'âme des 
disparus semble s'être enfermée pour y parler encore à ceux 
qui restent. Saintes et précieuses plaquettes de famille comme 
La Mort du Chef ou les Lettres de Jacques et d'Augustin Cochin, 
et l'une des plus émouvantes est celle qui porte à la fois pour 
titre et pour dédicace : A mon cher petit-fils Henri de Maistre, 
tombé glorieusement pour la France à l'assaut de Souchez, le 
35 septembre 1915. Père A. du Bourg. Le vieillard, dont la main 
bénissante a tracé ces lignes si tendrement paternelles, est le 
vénérable Dom du Bourg, supérieur des Bénédictins de Paris, 
ancien officier retiré dans les Ordres, et grand-père des trois 
fils du comte Ignace de Maistre. Le premier, Joseph, est blessé, 
et le second, Henri, celui qui doit mourir, envie gaîment à son 
« grand, » dans une vaillante et charmante lettre à leur mère, 
la gloire d'avoir reçu « le baiser de l'obus, » mais l'aura bientôt 
reçu lui-même, et c'est alors que l'aïeul lui dédiera les quelques 
pages de larmes et de fierté, qu'il signe comme en tremblant : 
Ton bon papa. Le noble petit héros n'avait pas vingt ans, mais 
un vengeur se lève déjà pour lui dans son jeune frère 
François, qui n'en a pas dix-huit, et s'engage dans le régiment 
où vient de tomber son aine 1 

Du Bourg, de Laubier, Dartige du Fournet, Plan de Sieyès 
de Veynes, tous ces noms, dans ce glorieux tableau familial, 
doivent encore se ranger autour de celui de Maistre. Deux fois 
blessé, à Bagatelle et à Verdun, Michel du Bourg, neveu de 
Dom du Bourg, et de Maistre par sa mère, quitte la cavalerie 
pour les chasseurs à pied, pendant que son frère Charles fait 
d'abord campagne au Maroc, où il est de tous les raids, pour 
s'engager ensuite dans l'aviation où il va se broyer une jambe 
dans une chute de deux mille mètres. Leur mère, pendant ce 
temps-là, M"'^ du Bourg, gagne elle-même la médaille d'infir- 
mière sous les bombes à Bar-le-Duc, et leur cousin Gabriel 
entraîne ses dragons partout ! Neveux du Père Dominique de 
Maistre, les deux frères de Laubier et leur cousin Dartige du 
Fournet ont l'enthousiasme du péril. Six officiers se présentent 
à leur colonel comme volontaires pour l'aviation, et Léon de 



LA BELLE FRANCE. 



195 



Laubier est des six. Ensuite, deux seulement d'entre eux, en 
voyant s'abattre un avion, et le pilote et l'observateur broyés 
sous leur appareil, maintiennent leur candidature, mais Léon 
de Laubier est des deux. Dieudonné, son cadet, s'engage à dix- 
sept ans, est nommé brigadier, maréchal des logis, cité à l'ordre 
du régiment, puis de la division, et va chercher, sous la 
mitraille, les blessés qu'il ramène sur ses épaules. Quant au 
jeune Dartige, il est si pressé de courir au feu qu'il invente un 
nouveau genre de désertion, la désertion héroïque. Il trompe 
t^es chefs, trompe son oncle le jésuite à l'autorité de qui il 
est confié, saute en fraude dans un train à destination du front, 
se jette enfin dans la bataille, est blessé au visage, à la main, 
à la poitrine, perd un doigt, a le corps et la figure zébrés 
de cicatrices, mais ne s'en porte pas plus mal, et ne tient tou- 
jours pas en place, dès qu'il n'est plus en danger! 

Cinq fils au front, et qui semblent, tous les cinq, moins 
relever quelquefois de l'histoire que de la légende, c'est le 
bilan de famille du marquis de Sieyès de Veynes, cousin 
germain du comte François de Maistre. Capitaine de réserve, 
grièvement blessé aux Eparges, et réduit par sa blessure à 
quitter l'infanterie, l'aîné, Jean de Sieyès, passe dans l'avia- 
tion, y multiplie lés exploits, et disparaît dans un combat, en 
incendiant un Drachen. Il survit, mais tombe en Hanovre, où 
il est retenu prisonnier. Egalement capitaine, le second, Joseph 
de Sieyès, accourt de Chine où l'a surpris la guerre, passe de 
la réserve dans les coloniaux, est blessé en Champagne, et 
rejoint sa compagnie sans avoir pris le temps de guérir. On lui 
propose de la quitter pour passer dans l'Etat-major, mais il 
refuse. Il s'est attaché à ses soldats comme ils se sont attachés 
à lui, ils l'aiment comme il les aime, et il tombera à Belloy- 
en-Santerre, victime de sa fidélité à ses hommes. Ayant reçu 
l'ordre d'occuper avec eux un emplacement trop terriblement 
périlleux, il a voulu l'occuper seul, afin d'exécuter l'ordre, 
mais les a mis, en même temps, à l'abri de l'extermination 1 
Le troisième est Jacques de Sieyès. Vingt-trois ans, capitaine et 
chevalier de la Légion d'honneur, il a livré combats sur com- 
bats, obtenu citations sur citations, reçu blessures sur bles- 
sures. Un bras cassé par un éclat d'obus, l'autre par une balle, 
une jambe broyée par une bombe, il lui reste cependant encore 
assez de lui-même pour pouvoir se faire aviateur, et il y laisse 



196 



REVUE DES DEUX MONDES. 



encore deux de ses doigts, mais ne voie qu'avec plu.s d'entrain, 
avec ses bras brisés, sa jambe coupée et sa main mutilée, aux 
Drachens et aux Fokkers. Une nouvelle citation à l'ordre de 
l'armée témoigne alors, une fois de plus, de l'admiration qu'il 
excite, et de la main, ou de la demi-main qui lui reste, il écrit 
à sa mère, entre ses envolées, des lettres pleines de foi reli- 
gieuse et de gaîté. Xavier est le quatrième. Médaillé militaire, 
blessé, deux fois cité pour ses coups de main, il a vingt ans, et 
le cinquième, Bernard, qui en a dix-sept, veut s'engager dans les 
hussards, mais est réformé au corps, parvient à passer dans 
l'artillerie, doit aussi la quitter à la suite de ses blessures, 
se réfugie alors comme ses trois frères encore vivans dans la 
guerre aérienne, et sera mitrailleur là-haut. Ne pouvant plus, 
ni les uns, ni les autres, servir et se battre sur terre, ils s'en 
vont se battre et servir dans l'espace. Des ailes, des ailes, des 
ailes! est comme le cri de la famille, et l'héroïque défilé n'est 
pas encore clos ! Arrière-petits-fils de Marie, d'Anne et de 
Jeanne de Maistre, les de Toytot, les de Buttet, les de Surigny, 
les de Foras, se trouvent aussi au rendez-vous du devoir et de 
l'immolation. Le capitaine Pierre de Toytot : mort au champ 
d'honneur! Le capitaine Xavier de Buttet : blessé et prisonnier 
de guerre! Le lieutenant Humbert de Buttet : blessé et prison- 
nier de guerre! Le capitaine Louis de Buttet : mort au champ 
d'honneur! Le capitaine Pierre de Surigny : mort au champ 
d'honneur! Le capitaine Rodolphe de Foras : mort au champ 
d'honneur! 

Si remplie de ces glorieux exemples que soit déjà ainsi, 
dans ces années de cataclysme, l'histoire d'une famille illustre, 
il en est cependant encore un sans l'évocation duquel elle res- 
terait incomplète. 

Vers 1904 ou 1905, le comte Barle de Foras émigrait de 
Savoie iavec ses enfans pour le Canada. Quelques années aupa- 
ravant, son père, le comte Amédée, avait occupé la charge de 
grand maréchal à la Cour de Bulgarie, et sa petite fille, la 
petite Ferdinande, la première née du comte Barle, avait eu le 
roi pour parrain. Le prince, malheureusement, faisait ensuite 
abjurer le Catholicisme à son fils Boris pour le culte schisma- 
tique, et le vieux comte Amédée ne se regardait plus comme 
autorisé par l'honneur à rester à son service. Sans vouloir 
même s'arrêter à ce qu'une rupture avec son souverain allait 



LA BELLE FRANCE. 197 

lui faire perdre, il n'hésitait pas à rompre, se re'signait d'avance" 
aux e'preuves qui ne pouvaient manquer de lui advenir, et 
l'exode de ses enfans, pour les régions perdues où ils s'étaient 
expatriés, n'en avait été que la conséquence. 

Puis, le temps avait passé, et les de Foras se faisaient à la 
vie d'Amérique, lorsque le coup de tonnerre de la guerre leur 
arrivait dans leur exil. Le comte Barle avait dix enfans, et Fer- 
dinande, leur aînée, la filleule de l'apostat, sentait alors se 
réveiller en elle toutes ses générosités héréditaires. Ses frères 
étaient partis défendre leur pays, ses oncles étaient comme eux 
sur les champs de bataille, des Anglaises et des Canadiennes 
s'engageaient elles-mêmes pour le service des blessés, et sa 
résolution était vite prise. Elle s'engagerait comme,elles,et rien 
ne l'arrêterait, ni les difficultés, ni la longueur du voyage, ni 
les prières ni la tendresse même de ses parens ! Et elle s'em- 
barquait pour la France, se rendait à l'ambulance de Dinard où 
l'envoyait la Croix-Rouge, et où sa foi, sa jeunesse et sa race 
accomplissaient des prodiges. Mais elle allait y perdre sa santé, 
y contractait un mal qui ne lui pardonnait pas, et mourait à 
Genève, le 19 décembre 1913, décorée dans ses derniers jours 
de la Médaille d'Or des épidémies, entourée de l'affection de 
parentes accourues à son appel, et martyre de sa charité I 

Fors l'Honneur nul souci... C'est la vieille devise des de 
Maistre, et ils ne devaient pas y forfaire. Du vieux blason de 
famille, et des pages immortelles de l'écrivain-prophète, toute 
une tribu héroïque devait se lever ainsi dans les descendans, les 
neveux et les porteurs mêmes du nom! Après le génie du pre- 
mier, les vertus et la foi des autres ! Après le plus riche 
héritage de vérité, la plus riche abondance de sang joyeusement 
donné ! 

Maurice Talmeyr. 



LES ANZACS 
L'Héroïque odyssée des néo-zélandais 



Ils habitaient les solitudes herbeuses des antipodes. La 
longue distance, la nature même des choses devaient les tenir 
en dehors de nos conflits. Et, cependant, ils sont montés, un 
jour, par milliers dans des navires qui les emmenèrent loin 
de leur sol natal. Ils ont traversé un océan et deux mers, 
défendu le canal de Suez, lutté contre la Turquie dans les sables 
du Sinai et au détroit de Dardanus, non loin de l'antique. 
Troade ; ils sont allés briser les assauts des Arabes fanatiques 
qui voulaient faire du Grand Senoussi le nouveau maître de 
l'Egypte; ils ont, au galop de leurs chevaux rapides, enlevé cette 
citadelle d'El Arish oîi, en 1800, Kléber négociait avec les 
Anglais. Hier, ils versaient leur sang en Picardie; ils sont, 
aujourd'hui, parmi les plus héroïques soldats de la bataille des 
Flandres. 



* 

* * 



Isolées dans un océan où les compétitions des puissances 
pour s'assurer des bases navales étaient incessantes, visées par 
l'expansion japonaise, témoins des intrigues allemandes aux 
îles Samoa, ne pouvant guère compter sur la mère patrie (on 
sait que la Nouvelle-Zélande est, depuis 1907, rattachée à 
l'Angleterre en qualité de Dominion,) les deux iles du Pacifique 
avaient compris de bonne heure la nécessité de se donner une 



LES ANZACS, 



499 



solide organisation militaire. Elles y avaient re'ussi, et c'est 
lord Kitchener qui, bien avant la guerre actuelle, reconnais- 
sait la valeur de l'armée néo-zélandaise, et proclamait la haute 
qualité de ses élémens. Le mois d'août 1914 trouva donc le 
pays dans un état de préparation à la guerre qu'eussent pu lui 
envier tous les autres dominions, y compris le Canada lui- 
même. 

Dès qu'elle apprit que le gouvernement de Londres s'enga- 
geait avec la Russie, la France et la Belgique contre les pays 
germaniques, la Nouvelle-Zélande donna un splendide exemple 
d'union sacrée. Avant l'heure fatale, le 31 juillet 1914, lorsque 
M. Massey, premier ministre, annonçait à la tribune de la 
Chambre des représentans qu'il venait d'offrir à la métropole 
de lui envoyer un corps expéditionnaire, d'un même mouvement 
tous les députés se levèrent et entonnèrent l'hymne national. 
L'opposition, par la bouche de son leader, sir Joseph Ward, 
affirma son loyalisme : elle soutiendrait de tout son pouvoir 
le gouvernement dans sa difficile tâche. Lorsque, le 5 août, 
la guerre fut déclarée, une manifestation spontanée de la 
foule rassembla dix mille personnes pour acclamer la mère 
patrie. 

Sans qu'aucun appel eût encore été adressé à la population, 
d'eux-mêmes les hommes s'offraient en masse. Dans la seule 
ville d'Auckland, — la vieille cité entourée du prestigieux décor 
de ses soixante-dix pics rangés comme une garde d'honneur, — 
il y avait mille engagés quelques heures après l'annonce offi- 
cielle de l'intervention britannique. Dès le 20 août, les six mille 
hommes promis à la métropole étaient rangés l'arme au pied 
avec un équipement parfait. Cependant, d'autres effectifs, déjà, 
attaquaient les îles allemandes du Pacifique (1). L'enthou- 
siasme gagna la population tout entière et les Maoris eux- 
mêmes, antiques maîtres des îles et anciens adversaires des 
Anglais, réclamèrent leur place dans l'armée. La tribu des 
Ngaputis, notamment, à l'instigation de son chef Kawiti, se 
montra d'une particulière ardeur, tirant argument auprès des 
autorités de ce qu'on permettait bien aux Hindous de s'en- 
gager. Aussi dut-on former un premier groupe de cinq cents 
Maoris. 

(1) Voyez la Revue du 1" décembre 1915. 



200 REVUE DES DEUX MONDES. 



* * 



Justement préoccupés de l'hygiène de leurs troupes, les 
Néo-Zélandais établirent leur camp dans un endroit des plus 
salubres. Ce fut la petite ville de Featherston, à faible distance 
de Wellington, la capitale du pays. Sous les ombrages des monts 
Rimutaka, on vit pousser, comme autant de champignons venus 
en l'espace d'une nuit, des centaines de petites maisons basses 
en planches auxquelles travaillèrent aussitôt mille charpen- 
tiers. Trois cents habitations, plusieurs kilomètres de rues bor- 
déeie de théâtres, de clubs, de cantines et de cafés formaient le 
cœur de la nouvelle cité. Les Anzacs se plurent à noter que leur 
camp couvrait cinquante acres et qu'il ne fallut pas moins de 
trente mille kilos de clous pour assembler leurs nouvelles 
demeures. Fervens du billard, ils s'assurèrent vingt-huit jeux 
où les carambolages se succédèrent sans fin. Chaque cuisine 
nourrissait seize cents hommes qui se répandaient dans seize 
réfectoires immenses. Les dortoirs furent l'objet de soins tout 
particuliers : les abords et l'intérieur en étaient, la nuit, éclairés 
par trois mille lampes électriques. Bientôt, le service postal 
fonctionnait avec une remarquable régularité. 

L'instruction des troupes se poursuivit active et méthodique. 
Autour du camp, tranchées, ouvrages de campagne, étaient 
établis d'après les méthodes les plus récentes par des instruc- 
teurs venus du front occidental. Dans le camp de Papawai, 
artilleurs et mitrailleurs, signaleurs et tirailleurs, s'exerçaient 
au milieu de champs remplis de lance-bombes et de blockhaus ; 
puis, leur entraînement terminé, par groupes de deux mille 
hommes, ils gagnaient la ville de Trentham. 

Bientôt devait se poser le problème de la conscription. Pen- 
dant les premiers mois, le comité de guerre britannique n'avait 
demandé que neuf cents soldats de renfort mensuel. A la fin 
de 1915, devant la résistance croissante de l'Allemagne, il 
réclama une contribution de deux mille cinq cents hommes 
par mois. Malgré quelques opposans travaillistes, la loi mili- 
taire que proposa le colonel Allen, ministre de la Guerre, fut 
votée, le 10 juin 1916, par trente-quatre voix contre quatre, aux 
acclamations de la Chambre entière. 

L'arme est forgée maintenant, nous pouvons suivre lès Néo- 
Zélandais sur les champs de bataille. 



LES ANZAC8. 



EN ROUTE POUR L'EGYPTE 



201 



La Nouvelle-Zélande commença par se débarrasser de son 
plus proche adversaire en conquérant les îles Samoa, petite 
colonie allemande qui, à vrai dire, ne pouvait offrir aucune 
résistance. Mais la maîtrise du Pacifique appartenait, alors, à 
l'escadre de l'amiral von Spee que l'on savait dans la région. 
Or, le convoi qui transportait le corps expéditionnaire néo- 
zélandais vers l'Egypte devait faire la première partie du voyage 
sous la seule protection de trois petits croiseurs. Aussi, la tra- 
versée jusqu'à la Nouvelle-Calédonie fut-elle périlleuse. A 
Nouméa, le convoi reçut de toute la colonie française un accueil 
triomphal, tandis qu'il y rejoignait le croiseur de bataille i4?ri- 
tralia et le croiseur cuirassé français Montcalm. 

Après une escale au Fiji, nos nouveaux alliés s'emparèrent, 
sans coup férir, du port d'Apia dans l'île Upolu (l),dont la popu- 
lation allemande fut déportée. Le colonel Logan fut nommé 
gouverneur. Puis il fallut remplacer les autorités germaniques 
déchues; c'est ainsi, rapporte le Tt?nes, que l'on vit de simples 
soldats devenir juges de paix ©u collecteurs d'impôts : ils de- 
vaient, plus tard, abandonner volontairement ces places de tout 
repos pour rejoindre au combat leurs camarades de Gallipoli. 

Embarquer pour l'Europe le corps expéditionnaire néo- 
zélandais, tatidis que les corsaires ennemis tenaient «ncore le 
Pacifique, ne fut pas une petite affaire. On dut organiser une 
garde sérieuse autour des douze vapeurs de commerce affectés 
au transport des premiers huit mille hommes. 

Le départ eut lieu de Wellington, en grand mystère, à la 
fin du mois d'octobre. C'était dans le silence de la nuit. Seul, le 
bruit d'une houle légère troublait la paix de ce coin du détroit 
de Cook. Le long des jetées qui font face à Blenheim, des 
masses sombres se détachaient. Au large, immobiles mais 
empanachés d'étincelles, plusieurs croiseurs anglais avec, au 
milieu d'eux, un colosse d'acier. L'alliance anglo-japonaise 
commençait à jouer sur ce point extrême du globe. Le grand 
croiseur de bataille Ibuki, jaugeant 14 600 tonneaux, filant 

(1) Là résida longtemps le célèbre romancier Robert-Louis Stevenson, auquel 
le regretté Teodor de Wyzewa a consacré des pages que n'ont pas oubliées nos 
lecteurs. 



20. 



REVUE DES DEUX MONDES. 



21 nœuds et portant quatre 305, s'apprêtait à protéger le convoi 
contre le Gneisenan allemand et ses deux 110. Soudain, des coups 
de sifflet percèrent la nuit. Les grands corps silencieux et immo- 
biles se mirent à creuser l'eau de leurs doubles hélices. L'un 
après l'autre, ils lâchèrent leurs amarres... Quand, le lende- 
main, la population s'éveilla, le port de Wellington était 
vide : elle ne vit plus les larges vaisseaux gris qui avaient 
emporté son premier tribut à cette interminable guerre. 

Après cinq jours de navigation, le convoi vint loucher le 
port d'Hobart et ce fut un spectacle grandiose que celui de ces 
vaisseaux battant pavillon de guerre qui se détachaient sur le 
lointain mont Wellington coiffé de neige resplendissante. 
Quittant la capitale tasmanienne, les Néo-Zélandais laissèrent 
le golfe des Tempêtes qui se confond, au loin, avec la mer 
australe et vinrent, au large d'Albany (i), faire leur jonction 
avec les autres escadres qui, désormais, devaient accompagner, 
à la fois, les troupes australiennes et néo-zélandaises. 

Dès lors, formé de trente-deux navires, le convoi déroula sa 
théorie mouvante empanachée de noir sous la garde d'une 
escadre où se mêlaient les pavillons d'Angleterre et du Japon. 
Les jours et les nuits passèrent, réservant au commandant des 
heures d'angoisse. C'est qu'il savait que des croiseurs ennemis 
rôdaient sur ces mers; il savait surtout que se trouvait quelque 
part, embusqué, VEmden, le fameux corsaire qui rendait ces 
parages terriblement dangereux. 

Les craintes de l'amiral parurent bientôt justifiées. Les 
navires marchaient vers Colombo, lorsque, en plein océan 
Indien, au large de Sumatra, soudain, les hommes qui flâ- 
naient sur les ponts virent le croiseur australien Sidney quitter 
l'allure pacifique pour le branle-bas de combat. Aussitôt, il 
s'éloigna à toute vapeur vers un petit archipel connu sous le 
nom d'iles Coco ou Keeling. C'était à 3 800 kilomètres de toute 
terre importante. Quelques rares habitans vivent sur cette 
terre perdue aux plages frangées d'argent que surplombe la 
verdure d'une ceinture de cocotiers. Un radiotélégramme 
venait de signaler aux gardiens du convoi la présence de 
VEmden, et c'était à la poursuite du corsaire que partait le 
croiseur australien. 

Ij Albany est le port principal de l'Australie sud occidentale. C'est une escale 
entre Melbourne et la West-Australia. 



LES ANZACS. 



203 



Sous le commandement du capitaine von Muller, VEmden 
s'était approché des îles Keeling, luttant contre les vents et la 
houle, pour détruire le poste de T. S. F. qui s'y trouvait : ce 
qu'il fit, mais trop tard heureusement! Un piquet de marins 
envoyés à terre vint bi-en s'emparer des fonctionnaires anglais, 
mais pas avant que ceux-ci eussent lancé un dernier radio qui 
devait causer la perte de l'agresseur. Tandis que le mât de 
T. S. F. s'abat et que les Allemands, à coups de hache, en déchi- 
quettent les débris, un groupe de pionniers cherche à couper 
les trois câbles sous-marins qui réunissent l'ile à Perth, Batavia 
et Rodriguez. Un seul est découvert et mis hors de service. 
A 9 heures 20, l'ennemi regagnait son bord et VEmden s'éloi- 
gnait. 

Cependant, le Sidney approche. A 9 heures 40, il ouvre le 
feu, recevant lui-même une vigoureuse réponse de l'ennemi. 
A 11 heures 20, mâts et cheminées de VEmden sont rasés, 
et le corsaire s'en vient échouer sur le sable qui ourle l'ile qu'il 
avait quittée peu de temps auparavant. Tandis que le Sidney 
s'écarte pour sauver les passagers du vapeur anglais Baresk, 
la dernière victime de VEmden, celui-ci se raidit dans un 
suprême sursaut d'énergie. A 16 heures 30, le capitaine Glossop 
somme les Allemands de se rendre. Von Muller refuse. Le 
croiseur australien couvre, alors, l'ennemi d'un rideau d'acier : 
cinq minutes à peine s'écoulent et VE?nden hisse le drapeau 
blanc. Il avait eu 8 officiers et 111 hommes tués, plus 56 blessés. 
Le Sidney ne comptait que 16 marins hors de combat. 

La destruction de VEmden était le premier fait d'armes de la 
marine australienne : ce fut un magnifique succès. 

Le convoi continue son voyage, atteint Aden, remonte la 
Mer-Rouge et rencontre au canal de Suez les premiers signes 
de la guerre : sur ses deux berges sablonneuses, des troupes 
en grand nombre creusaient des tranchées. Hindous et Anglais 
acclamèrent le corps australasien à son passage, tandis que 
l'équipage d'un vaisseau de guerre français l'accueillait au 
chant de la Marseillaise; à bord des trente-deux vapeurs, trente 
mille voix répondirent par le God save the King. 

C'est à Port-Saïd que les Anzacs devaient être informés de 
la destination qui leur était assignée : le 4 décembre, ils 
débarquaient à Alexandrie, après sept semaines de navigation 
ininterrompue. 



204 REVIE DES DEUX MONDES. 

Durant plusieurs jours, une vie intense se déversa sur les 
vastes quais du grand port égyptien. Le ciel était coupé par 
l'incessant va-et-vient de soixante grues, qui débarquèrent che- 
vaux, canons, voitures, matériel de campement. Puis, tous ces 
hommes, tous ces chevaux, tout ce matériel s'ébranlent. C'est 
un nuage de poussière, d'où émerge une longue coulée de 
têtes, d'encolures, de bâches, où le soleil allume des clartés 
dans le reflet de l'acier. C'est un sourd murmure qui se perd 
dans le lointain, devant la merveille de cette nouvelle course 
aux Pyramides. Le 5 décembre, au soir, les Néo-Zélandais 
commençaient d'atteindre le camp de Zeitoun, à 1500 mètres 
d'Héliopolis, qui allait aussi attirer à elle les Australiens, un 
moment campés devant Mena. Sur l'aérodrome, les tentes 
s'élèvent, les rues se forment, les magasins s'organisent. Et les 
chevaux mesurent leur cadence, heureux de se détendre après 
une longue immobilité. 

A partir de ce jour, le Pacifique se trouva représenté dans 
le camp des Alliés par une force considérable. Le général Godley 
en prit le commandement, et l'on désigna ce corps sous la déno- 
mination encombrante de Australian and New-Zealand Army 
Corps, qui devait être remplacée, bientôt, par le commode 
diminutif Anzac, d'auteur inconnu, et réservé à une prompte 
illustration. 

Héliopolis connut, alors, une vie pour laquelle ceux qui 
avaient présidé à sa somptueuse installation ne l'avaient cer- 
tainement pas faite. En la ressuscitant des sables qui, jadis, 
ensevelirent les restes de la cité lumineuse, ne l'avaient-ils 
pas destinée à devenir le plus agréable des séjours pour les 
hivernans d'Egypte? Et voici que la guerre s'en emparait. Il 
fallait soumettre à un entraînement intensif et sévère les 
Néo-Zélandais, peu accoutumés aux manœuvres longues et 
pénibles. Tout de suite, en dépit de la température excessive 
qui règne en Egypte, on débuta en plaçant sur le dos de chaque 
homme un équipement de quarante livres. Puis, sous un soleil 
torride, on les fit marcher, marcher encore et sans cesse sur ce 
sable mou qui fuit à la moindre pression et triple la longueur 
des étapes. 

Aux premières lueurs de l'aube, dans l'or pâle du ciel, les 
clairons sonnent et le camp s'éveille. Les préparatifs de départ 
sont vite terminés; les colonnes s'ébranlent dans la fraîcheur 



LES ANZACS, 



205 



matinale; une allégresse se peint sur tous les visages. Mais 
bientôt, à mesure que le soleil darde plus droit ses rayons, la 
chaleur augmente et les hommes commencent à souffrir. Après 
une ou deux heures, les souliers, les armes sont surchauffés, au 
point que leur seul contact donne une impression de brûlure. 
Un nuage de sable monte toujours plus haut, toujours plus 
épais autour de la colonne en marche. La soif grandit et, 
cependant, on refuse au soldat altéré la boisson dont un mirage 
lui fait imaginer le délice, car ce serait diminuer, sur-le-champ, 
ses moyens de résistance. Silencieux, obstinés, les Anzacs, 
— tous volontaires de guerre, — continuent de marcher, les 
yeux brûlés et la bouche sèche avec, entre les dents, des grains 
de ce sable fin qui les exaspère. Enfin, quand le clairon sonne : 
fin d'étape, les hommes se groupent dix par dix, déposent le sac, 
se restaurent d'une ration de pain et de fromage. Et la marche 
reprend, interminable, sur la route sablonneuse et brûlante 
qui de Suez s'allonge, éclatante de lumière, vers la lointaine et 
pourtant'proche Héliopolis. 

Nulle fatigue, nulle contrainte ne rebuta les Anzacs, pour- 
tant si peu habitués à la discipline, si jaloux de leur indépen- 
dance. Ainsi, cette armée sans passé, sans tradition, née d'un 
jour, si on la considère au regard de ses nouvelles obligations, 
devint un corps puissant, entraîné, d'une souplesse exemplaire. 
Les Anzacs allaient constituer une élite. 

Des trente mille Australiens et Néo-Zélandais réunis à Hélio- 
polis, le lieutenant-général Birdwood qui les commandait fit 
une division mixte qu'il confia au général Godiey, auteur de 
l'organisation militaire de la Nouvelle-Zélande. Et aux premiers 
jours de février 1915, sur un ordre soudain, nos alliés du Paci- 
fique montaient en chemin de fer, dirigés vers le canal de Suez. 

A ce moment, la menace de Djemal pacha contre cette ligne 
de communication essentielle, sinon vitale pour l'Entente, se 
révéla d'une gravité insoupçonnée. Le haut commandement 
égyptien fit appel à toutes ses forces. L'attaque s'annonçait 
imminente. De leurs courses lointaines par-dessus la péninsule 
du Sinaï, les aviateurs rapportaient l'annonce de fortes concen- 
trations d'armées. Les points d'eau leur avaient paru grouiller 
de monde; et ils ne se trompaient pas. Les informations aériennes 
se trouvèrent confirmées, lorsque, sur les côtes dorées du 
désert, les patrouilles britanniques virent se profiler les pre- 



206 



REVUE DES DEUX MONDES. 



miers chevaux kurdes. Et cette vision étonnante ne fut pas 
inutile pour convaincre certains esprits sceptiques qui persis- 
taient à juger infranchissable par une armée l'immensité déser- 
tique tendue à l'Est du fameux canal. 

Un matin, comme l'aube venait à peine de poindre, les 
yeux encore lourds d'un sommeil trop tôt interrompu, les Néo- 
Zélandais durent s'ébranler. D'un vigoureux coup de reins ils 
hissèrent sur leurs épaules le pesant sac de marche et, de leur 
pas cadencé, gagnèrent par la berge blanche El Ferdan, à six 
milles au Nord d'Ismaïlia. Là, sur la rive d'Asie du canal, deux 
compagnies de Gourkas tenaient une tête de pont solidement 
occupée. Le matin même, armés de leur redoutable kukris, ils 
venaient de surprendre une patrouille ennemie. Aussi, sentant 
l'attaque proche, Fétat-major leur dépêcha-t-il du renfort, et ce 
furent deux compagnies du régiment néo-zélandais de Ganter- 
bury qui rallièrent l'avant-poste, dans la nuit du l^"" février 1915. 

Le soir tombe et l'immense lagune d'Ismaïlia s'illumine 
subitement de feux inconnus. En temps de paix, ses eaux sans 
profondeur ne s'éclairaient que des pâles clartés lunaires, tandis 
qu'à l'Orient scintillaient les lumières d'Ismaïlia. Mais, ce soir- 
là, tous les projecteurs du croiseur Clio flamboyèrent soudain 
et par-dessus la lagune se tendit une voûte d'acier faite des 
obus qu'échangeaient le vaisseau et les canbns ottomans. Et 
ce fut au son des grosses pièces de marine, à la lumière des 
flammes géantes qui sortaient de la gueule des canons, que les 
Néo-Zélandais reçurent le baptême du feu, tandis que, en dépit 
des éclaircies subites qui les indiquaient aux coups de l'en- 
nemi, un bac mené par les Gourkas les conduisait sur la rive 
orientale. 1 

Le lendemain, ils occupaient la gare d'El Ferdan. 

Dans la nuit suivante, les Anglais avaient atteint le 
passage entre Ismaïlia et Tussum, lorsque la XXV^ division 
turque déclencha son attaque. A la lueur de$ obus, sous la 
clarté fulgurante des projecteurs, illuminés par le parasol 
multicolore des fusées, les Anzacs voyaient distinctement des 
formes noires se profiler sur la rive opposée. Dins le lointain, 
des feux de bengale de leurs flammes rouges, vertes et bleues, 
lançaient autant d'ordres d'attaque aux soldats de Djemal, tapis 
dans les rides du sable. Et les Anzacs, saisissant alors leurs 
larges pelles au manche court, se creusèrent, en liâte, des tran- 



LES ANZACS. 



207 



chées sur la berge. Mais à peine avaient-ils commencé qu'en 
face d'eux l'ennemi annonçait sa manœuvre. Et l'on vit, spec- 
tacle stupéfiant, de larges bacs de tôle noire qui, poussés par 
d'invisibles bras, s'avançaient vers la raie à peine ridée des 
eaux. Ainsi donc, les Turcs avaient pu traverser le Sinaï entraî- 
nant à leur suite tout cet encombrant et lourd train d'équipage! 
Les mitrailleuses néo-zélandaises commencèrent, aussitôt, 
d'entrer en action et les balles, frappant sans trajectoire les 
pontons métalliques, y battirent un infernal branle-bas jusqu'à 
ce que ceux-ci, troués de part en part, demeurèrent incapables 
d'aucun service. Décontenancés, les Turcs se rejettent en arrière 
et s'abritent, en hâte, dans des trous d'obus. Mais ils n'y peuvent 
demeurer longtemps, car les 305 des cuirassés anglais ancrés 
dans le lac Timsah et les 274 du garde-côte français Requin 
bouleversent le sol, soulevant, dans un indescriptible mélange, 
de blondes gerbes de sable et des débris humains. 

La nuit suivante fut marquée par de nouvelles angoisses : 
la canonnade fit rage. Or, au matin, on s'aperçut que les Turcs 
battaient en retraite. Des centaines de cadavres, à demi enfouis 
déjà sous le sable, disaient assez ce que coûtait à Djemal pacha 
sa tentative avortée. Un officier allemand gisait à moins de cent 
mètres du canal A ses papiers on le reconnut pour le major 
von dem Hagen; et, tandis que des Indiens creusaient de 
larges fosses pour y ensevelir les morts, on fit à Tofficier alle- 
mand les honneurs d'une tombe à part. Sur un large espace le 
sol était jonché de débris de toute sorte, fusils, cartouches, 
boites à munitions déjà remplies de sable. Au loin, dans un 
nuage mouvant que rosissait le soleil, un parti d'infanterie 
néo-zélandaise tiraillait contre Tarrière-garde ottomane. Puis, 
de nouveau, un calme relatif renaissait autour du canal. Le 
danger semblait éloigné ; les Anzacs rentrèrent à Héliopolis 
et reprirent le même et monotone entraînement, creusant, le 
matin, des tranchées d'exercice qu'au soir le sable du désert 
poussé par le vent remplissait à demi. 

VERS GALLIPOLI 

Si le rôle des Anzacs dans la campagne du Sinaï était demeuré, 
jusqu'ici, à peu près inconnu, il n'en va pas de même pour leur 
superbe corduite aux Dardanelles. Les combats soutenus par 



208 REVUE DES DEUX MONDES. ^^^^B 

les troupes du Pacifique aux portes de Constantinople, leur 
résistance indomptable contre de furieuses contre-attaques, leur 
ardeur offensive ont crée' dans ces troupes d'élite un esprit de 
corps désormais célèbre dans l'Empire britannique tout entier; 
on dit couramment : <( The spirit of Anzac. » 

Aux premiers jours d'avril 1915, les Néo-Zélandais quittaient 
le sol des Pharaons par le port d'Alexandrie, à bord de vapeurs 
allemands capturés, comme le Lïitzow et le Derfflinger, qui appa- 
rurent, bientôt, devant la rocheuse île de Lemnos. Et voici que 
dans la rade de Moudros, voisinent tous les pavillons alliés. 
A côté des quatre cheminées si caractéristiques du croiseur 
russe Askold, se profilant sur le ciel, les tourelles du Gaulois et 
du Bouvet, aujourd'hui glorieux disparus, dominent les mons- 
trueux canons de la Queen Elisabeth. Autour, c'est l'incessante 
allée et venue de petits navires : une vedette automobile coupe 
le sillage d'un sous-marin anglais qui revient de la Marmara, 
un destroyer appareille pour une exploration des côtes turques. 
Un navire-hôpital oscille lentement sous l'effet du roulis, 
tandis qu'au mât du sémaphore montent et descendent dans leur 
langage figuré des drapelets multicolores. L'ile elle-même n'est 
qu'un vaste camp où les Néo-Zélandais, venus des antipodes, 
voient, comme dans un kaléidoscope, défiler tous les types de 
l'humanité. Ces hommes agiles et vigoureux en kaki, là-bas, sur 
la route, ce sont les Anglais du Lancashire : ils croisent, en 
échangeant de joyeux bonjours, une colonne de Sénégalais au 
sourire . d'une blancheur éclatante. Ces courtes tentes qui 
s'étagent au flanc de la colline abritent des coloniaux français, 
ces marsouins, la vieille garde de la troisième République. 
Ceux-là, ils sont allés partout . : en Indo-Chine, au Sahara, à 
Madagascar, au Congo, avant que l'année 1914 les rappelât en 
Europe pour de nouveaux combats. «Plus loin, de grands cols 
bleus et des bérets étroits : ce sont les marins de la division 
navale anglaise. Ici, des artilleurs caressent la gueule grise des 
légers 75, tandis que passent des Martiniquais portant la soupe 
à l'escouade. Ailleurs, c'est la Légion étrangère, qui va, bientôt, 
mériter une des premières parmi ces citations qui lui ont valu, 
depuis, la fourragère jaune et verte. 

Vint le jour où ces multitudes bariolées s'engouffrèrent dans 
les flancs profonds des navires : le 24 avril, tous ces vapeurs 
appareillaient, tandis qu'à bord des cuirassés les musiques mili- 



LES ANZACS. 



209 



tâires entonnaient les hymnes nationaux. Le lendemain, déjà, 
beaucoup des Néo-Zélandais partis joyeux, la veille, dor- 
maient leur dernier sommeil entre les buissons épineux de 
Gaba Tepe. 



Ce fut une lamentable aventure que nous ne redirons pas 
ici. On sait que deux débarquemens avaient été prévus dans la 
péninsule de Gallipoli : l'un, à son extrême pointe, au cap 
Hellès ; l'autre, plus au Nord, à Gaba Tepe, et c'est là que, le 
25 avril, les Anzacs commencèrent d'écrire leur prestigieuse 
histoire. 

Sur plusieurs points de la presqu'île fatale, les collines 
abruptes de l'intérieur descendent à la mer en pente douce. 
Ailleurs, des plages spacieuses pouvaient faciliter un débar- 
quement. Ailleurs encore, l'absence de forces turques eût permis 
de rapides succès. Enfin, il se trouvait des endroits inabordables, 
faits d'à-pics plongeant dans les eaux. Expliquera-t-on jamais 
pourquoi sir Jan Hamilton fit descendre les troupes du Pacifique 
au point géographiquement et militairement le plus difficile de 
toute la péninsule? Un mystère pèse sur cette détermination qui 
allait coûter tant de vies humaines ! 

Imaginez, surgissant de la mer, face au spectateur, et mon- 
tant vers la droite, une côte étroite et abrupte, couronnée d'une 
crête qui serpente, ensuite, vers la gauche entre des brous- 
sailles noires et basses. Puis, montant toujours, cette crête finit 
par rejoindre le sommet dont le profil se continue parallèle à la 
mer. Là-haut, dans les tranchées, canons et mitrailleuses guet- 
tent la folle équipée où l'on mène les Anzacs. Les cuirassés 
de l'amiral Thursby vomissent flammes et mitraille. A l'entour, 
jaillissent des gerbes d'eau que soulèvent les obus turcs tirés 
de la hauteur. Cependant, les Anzacs se jettent à l'eau, aban- 
donnant au rivage chaloupes, pontons, barques, chalands et 
remorqueurs dont le grouillement couvre la mer au pied de 
la falaise. A terre, quelques mètres de sable séparent à peine 
l'eau des talus épineux. Et c'est là que se pressent hommes, 
canons, chevaux affolés et qui se cabrent, approvisionnemens, 
postes de secours, — toute une armée ! 

D'en haut, les Turcs ajustent leur tir., En bas, à mi-côte, 
grimpant toujours et quand même, les splendides Anzacs. Sur 

TOMB XLII. — 1917. 14 



210 



REVUE DES DEUX MOiNDES. 



un sentier, où peuvent à peine tenir trois hommes de front, 
ils montent, en file indienne, courbés sous le sac, d'un geste 
rythmé balançant leur fusil. Puis, un moment vient où, exas- 
pérés par la mousqueterie turque, les Néo-Zélandais jettent 
leur équipement, s'agrippent aux flancs de la sanglante falaise 
et par bonds escaladent la pente. Ainsi, une première, puis 
une seconde tranchée sont conquises. Mais, sur le sommet, c'est 
une autre mêlée. Des chevaux attçlés par huit se tendent dou- 
loureusement sous le claquement des fouets et le cruel appel des 
éperons. A travers le sable où s'enfoncent les roues, ils amènent 
des canons de renfort et les obus plus nombreux partent, 
arrivent, tombent, éclatent. Et la lutte se poursuit toujours plus 
confuse et s'augmente l'enchevêtrement des effectifs : groupes 
épars et privés de liaison, débris de sections anéanties. Le pire 
dommage venait de pièces Krupp, amenées à Gaba Tepe, qui 
démolissaient des lignes entières d'assaillans. C'est alors que 
les 9^ et lO*' bataillons néo-zélandais s'enlèvent dans un nouvel 
et frénétique assaut et viennent clouer sur leurs pièces artilleurs 
turcs et allemands. L'entreprise avait été commencée à quatre 
heures. A quatorze heures, 12 000 hommes qui avaient réussi à 
débarquer hissaient sur la pente dix légers canons indiens. 
L'ordre commençait de se rétablir; mais il fallut en rester là : 
le sommet était tenu, maintenant, par 20 000 Ottomans, au 
moins. Le seul résultat acquis, c'était une bande de terrain entre 
Gaba Tepe et Ari-Burnu. Au terme de cette journée, funeste 
entre toutes, les Anzacs combattaient coude à coude, tandis 
que, tous leurs officiers morts, de simples soldats commandaient 
des compagnies. 

Nous n'avons pas à entrer dans le détail des opérations 
militaires aux Dardanelles : nous nous proposons seulement de 
dépeindre ce que fut la vie des soldats venus du Pacifique à Gaba 
Tepe. La résistance ennemie s'est organisée. Il faut renoncer à 
l'-^îspoir de succès rapides et se contenter du terrain conquis. 
Ainsi, jusqu'au mois d'août 1915, les trente mille soldats d'Aus- 
tralasie devront vivre et combattre sur quelques centaines de 
tnètres carrés de sol turc. Accrochés aux flancs du massif de 
Sari Bahir, dominés de toutes parts, ils vont se retrancher en 
gradins échelonnés de la côte au sommet, A travers les buissons 
défrichés, ils taillent des routes au bord desquelles les quar- 
tiers généraux s'installent dans des bàtimons faits en sacs de 



LES ANZACS. 



211 



sable. Trous, tranchées, abris profonds couverts de toile tendue. 
Dessus, un soleil cuisant ; dessous, des hommes ruisselans de 
sueur. Les Wellington Mounted Rifles s'établissent sur une 
côte particulièrement abrupte que protègent des ensablemens 
rocheux qui la dominent. Sur le sol, taches grises des roches et 
taches sombres des broussailles alternent. Des escaliers per- 
mettent de monter d'abri en abri, de gradin en gradin. Là, 
tlotte une toile de tente moins fripée; c'est l'abri du colonel. 
Tout en bas, au pied même de la falaise, entre mur et vagues 
ourlées d'écume, une sape longue contient des chevaux, qui pai- 
siblement broient leur avoine. Ainsi, ce peu de terrain conquis 
dut être organisé pied à pied, transformé en une redoute mul- 
tiple, car les Turcs eussent-ils réussi dans un nouvel assaut que 
ces trente mille hommes, ces milliers de chevaux, ces centaines 
de canons et de mitrailleuses, ces ambulances, ces caissons 
roulaient pêle-mêle dans la Marmara! Sous le coup de pareilles 
nécessités, se révélèrent des talens militaires aussi remarquables 
qu'imprévus : tel cet avoué d'Auckland, transformé par la 
guerre en officier, le colonel Malone, qui déploya d'étonnantes 
facultés d'ingénieur, parvenant à muer le plus périlleux endroit 
des lignes, le Quinn's Posten, en un salon de toute sécurité. 

Les Néo-Zélandais prirent une part glorieuse aux tristes 
journées d'août 1915. Lors de l'évacuation des Dardanelles, en 
décembre 1915 et janvier 1916, ils firent preuve d'une ingénio- 
sité particulière. Il s'agissait de partir sans être aperçus des 
Turcs. Progressivement, les hommes s'en allèrent, et il vint 
un moment où ils ne furent plus qu'une centaine à défendre 
un front que, la veille encore, tenaient des milliers de baïon- 
nettes. Il va sans dire que ces cent hommes se donnaient du 
mouvement comme s'ils eussent été des milliers, tirant des 
coups de fusils, jetant des grenades, faisant partir des lance- 
bombes. Même après leur départ ces bruits variés continuèrent, 
des cordons à longue combustion faisant partir des mines. 

Ainsi put-on dire, non sans mélancolie, que ce qu'il y eut de 
plus réussi dans l'expédition des Dardanelles... ce fut l'évacua- 
tion. Les Turcs gardèrent le gant d'où nous retirions notre 
main. 



21â HEVUE DES DEUX MONDES. 



RETOUR EN EGYPTE. EN LIBYE 

La presqu'ile de Gallipoli évacuée, la division néo-zélandaise 
regagne l'Egypte où elle se renforce d'effectifs nouveaux, venus 
directement du Pacifique. Parmi ceux-ci, il y eut, notamment, 
une Rifle Brigade qui, à peine débarquée près du Caire, fut 
engagée sous les ordres du général Wallace contre lesSenoussis. 
Et le plateau libyque devint le champ d'étonnantes batailles, 
tandis qu'un autre groupe néo-zélandais assurait et maintenait 
libres les communications de cette audacieuse entreprise. Ce 
fut cette Rifle Brigade qui, le 23 décembre dernier, attaqua, aux 
côtés du 15^ Sikhs, les Senoussis retranchés dans le Djebel 
Medua, emportant une crête jugée inexpugnable aux mains des 
Arabes révoltés. Si les nôtres y laissèrent 64 des leurs, l'ennemi 
perdit 370 tués et 82 prisonniers. Des Maoris, dont on n'a pas 
oublié les manifestations loyalistes en 1914, s'y distinguèrent et 
on les vit revenir dans une triomphale chevauchée, montant des 
chameaux captifs. 

Les Néo-Zéiandais abandonnèrent, alors, ce domaine des 
sables et des rochers désertiques du plateau libyque pour se 
reformer devant les bords connus du canal de Suez. Mais ils 
n'y vinrent plus pour défendre cette ligne de communication 
capitale. Le temps avait marché depuis et, maintenant, on 
passait à l'offensive. Sir Archibald Murray commençait ces 
marches conquérantes qui l'amènent, aujourd'hui, aux portes 
de Gaza, à la tête d'effectifs dont l'importance étonnerait si, 
sans indiscrétion, on pouvait les chiffrer. 'Maintenant, son suc- 
cesseur, le général sir Edmund Allenby, s'y prépare de nou- 
veaux lauriers. Et voici encore, sur ces pistes solitaires, les Néo- 
Zélandais membres de cette glorieuse Anzac Mounted Division 
qui, par ses épiques chevauchées avec le Bikamir Gamel Corps, 
vinrent cueillir des milliers de prisonniers dans El Arish. 

Les Néo-Zélandais encore, le 3 août 1916, défendirent le 
mont Royston contre de furieux assauts turcs, enlevant à 
l'adversaire 4000 hommes d'un seul coup, plus 1251 tués 
qu'abattit, pour sa part, la Canterbury Mounted Riffles. 

Ces derniers incidens ne retenaient, à vrai dire, qu'une 
faible partie des troupes néo-zélandaises. Considérablement ren- 
forcés par de constans apports, les Anzacs formaient autour du 



LES ANZACS. 



213 



Caire deux corps d'armée à trois divisions qui, à leur grande 
joie, partirent pour la France. Et Marseille vit, durant plu- 
sieurs semaines, se déverser sur ses quais un torrent d'hommes 
vêtus de kaki verdâtre et coiffés d'un feutre cavalièrement 
retroussé. Le 1" corps était commandé par le général Birdwood ; 
le 2" par le général Godley. Les Néo-Zélandais s'entraînèrent 
encore quelque peu à l'arrière ; puis, ils furent affectés au secteur 
d'Armentières, où la hardiesse de leurs raids devait bientôt leur 
faire, auprès des Allemands, une redoutable célébrité. 

SUR LE FRONT FRANÇAIS 

C'est le 15 septembre 1916, entre la Somme et l'Ancre, que 
nos alliés du Pacifique livrèrent leur premier combat impor- 
tant sur le front occidental. Depuis quelque temps déjà, la divi- 
sion néo-zélandaise était arrivée en France; la bataille de 
Picardie, commencée le l^"" juillet 1916, avait amené, vers le 
14 septembre, les Anglais à portée d'assaut des principales 
lignes ennemies. Le moment était venu de frapper un grand 
coup, en liaison avec les armées françaises des généraux 
Fayolle et Micheler. 

Les IV^ et V^ armées britanniques, commandées par sir 
Hubert Gough et sir Henry Rawlinson, avaient pour objectifs 
les positions adverses, établies sur la crête de Thiepval à 
Combles, et jalonnées par des lieux désormais illustres : la 
ferme du Mouquet, Martinpuich, les bois des Foureaux et des 
Bouleaux. La tâche spéciale des Anzacs était de déborder par 
l'Ouest le village de Fiers. L'attaque, préparée avec un soin 
minutieux, fut fixée au 15 septembre. 

On comptait beaucoup, pour le succès de la journée, sur un 
engin nouveau dont la préparation avait été tenue secrète et 
qui est aujourd'hui fameux : le tank, portant officiellement le 
nom de « cuirassé de terre de Sa Majesté » (H.-M. Land-ShipsJ. 
Deux d'entre eux, surnommés « Crème de Menthe » et «Cordon 
Rouge, » devaient appuyer les Anzacs. 

* 

* * 

A l'aube du 15 septembre, plus de 1 200 canons britanniques 
ouvrirent, soudain, un terrible feu en rafale, qui se prolongea 
jusqu'à 6 heures 20. A cette minute précise, l'armée anglaise 



214 REVUE DES DEUX MONDES.) 

sauta sur le parapet de ses tranchées. Les Néo-Zélandais, com- 
poses surtout d'élémens originaires d'Auckland, Canterbury, 
Otago et Wellington, avaient cinq cents mètres à franchir avant 
d'en venir au corps à corps. Ils partent en plusieurs vagues, 
franchissent un double barrage de shrapnells et de mitrailleuses, 
semant derrière eux une sanglante traînée de cadavres et tom- 
bent sur leurs adversaires. Ce fut un terrible combat à l'arme 
blanche où succombèrent les derniers défenseurs allemands. 

Après un instant d'arrêt qui permit aux artilleurs d'allonger 
leur tir, les nôtres s'étaient reformés et repartaient sur la 
deuxième ligne allemande, distante de huit cents mètres, cons- 
tituée par une double tranchée garnie de fils barbelés. Ils mar- 
chèrent comme à la parade, alignés et sans s'arrêter, malgré de 
lourdes pertes. La situation était délicate : les positions adverses, 
quoiques « pilonnées » avec soin, contenaient encore des défen- 
seurs. Elles demeuraient même intactes sur certains points. 
Les tanks vinrent sauver les Anzacs. Leur avance lente les 
avait laissés en arrière, tandis que les soldats bondissaient en 
avant. Mais, voici leur heure venue. Dépassant l'infanterie, ils 
malaxent les fils barbelés et s'établissent à cheval sur une 
tranchée qu'ils balayent de leurs mitrailleuses. En vain, mal 
remis de sa stupeur, l'ennemi riposte-t-il par une pluie de 
bombes ; en vain, une batterie de 77 les prend-elle dans son tir, 
de plein fouet, à quatorze cents mètres : ils demeurent invulné- 
rables, entraînant à leur suite, dans un sillage victorieux, 
les fantassins qui submergent la garnison et criblent de balles 
le ravin situé à 1 500 mètres au Nord-Ouest de Fiers. Le terrain 
qu'ils avaient ainsi gagné dans cette glorieuse journée, les 
Anzacs surent aussi le conserver. Le lendemain, il en fut de 
même avec un accroissement de pertes pour l'adversaire et, peu 
après, les Néo-Zélandais étaient relevés, ayant pris la part la 
plus brillante à ce succès et capturé un grand nombre des 
5 000 prisonniers faits en cette occasion (1). 

Depuis, les Anzacs, le 7 juin 1917, dans la prise de Mes- 
sines-Wytschaele à la bataille des Flandres, rendirent à notre 
cause un inoubliable service. Ils eurent la gloire de prendre 
d'assaut le premier de ces deux villages. Le 4 octobre, par un 
nouveau bond vers Passchendaele, ils enlevaient Gravenstafel. 

(1) Ajoutons que le corps canadien, sous les ordres de sir Julian Byng, se 
couvrit aussi de gloire en celle journée. 



LES ANZAGS. 



215 



C'est la voie par où s'annonce un résultat d'immense impor- 
tance. 

Aussi JDien, et on ne le devine que trop, ce n'est pas sans de 
cruelles pertes que ces succès furent obtenus. Deux généraux, 
notamment, tombèrent au champ d'honneur. Le premier, le 
général Brown, fut tué à Messines par un éclat d'obus. Il était 
adoré de ses hommes, qui lui firent d'émouvantes obsèques. Ses 
deux fils, engagés volontaires, menaient le deuil. Le second, le 
général Johnston, avait commandé une brigade néo-zélandaise, 
depuis le début de la guerre. Aux Dardanelles, il menait à l'as- 
saut, le 6 août, une des colonnes qui s'emparèrent de Shunuk 
Baïr. Le 8 août 1917, un tirailleur allemand le tua d'une balle. 



* 
* * 



En 1917, les forces néo-zélandaises furent réorganisées. Un 
certain nombre d'entre elles s'entraînent encore aux antipodes; 
d'autres, sous les ordres du général Ghaytor, se trouvent 
devant Gaza, en Palestine, mais le gros est en France avec le 
général Russell. L'ensemble de toutes ces troupes est com- 
mandé par le lieutenant-général Godley. Quant au service des 
hôpitaux, organisé en Angleterre, il dépend du général 
Richardson. 



* 
* * 



Il faudrait encore mentionner le rôle de la Nouvelle-Zélande 
dans la guerre maritime. Avant 1914, sa contribution en argent 
aux besoins de la métropole avait permis à celle-ci de cons- 
truire un beau croiseur de bataille, jaugeant 18 7o0 tonnes, armé 
de huit 305, seize 101 et filant 27 nœuds. Ge navire, — nommé 
justement New-Zeland, et placé sous les ordres de l'amiral Beatty. 
— prit, le 24 janvier 1915, une part glorieuse à la bataille du 
Dogger Bank. Il accabla de ses gros obus le croiseur cuirassé 
allemand BlLïcher, qui, comme on sait, finit par être coulé. Son 
chef, le capitaine Halsey, avait reçu, en 1913, des chefs Maoris, 
un certain nombre de fétiches qu'il conserva précieusement 
dans la tourelle de commandement pendant toute l'action. Le 
navire n'ayant eu aucune perte, on leur accorda, désormais, 
une confiance illimitée et le capitaine Halsey les transmit à 
son successeur qui, à la bataille du Jutland, le 31 mai 1916, 
gagna son poste do combat en portant les mêmes insignes 



2J6 REVLE DES DEUX MONDES. 

maori; et, de nouveau, le New-Zelaiid mit l'adversaire k mal 
sans souffrir lui-même beaucoup. C'est pourquoi, sur les bords 
du lac Taupo et dans les montagnes abruptes de la Nouvelle- 
Zélande, les femmes maori racontent à leurs enfans la légende 
de ces fétiches qui sauvèrent la vie de tant de blancs intrépides I 

* 

» * 

La venue des Néo-Zelandais sur les champs de bataille euro- 
péens, — comme celle des Canadiens, Australiens et Sud- Afri- 
cains, — est une des meilleures preuves de la justice de notre 
cause. Les services rendus par la Nouvelle-Zélande, depuis la 
guerre, expliquent la place éminente que M. Massey, président 
du conseil néo-zélandais, a tenue dans la conférence impériale 
de Londres. Liées à la métropole par des engagemens formels, 
les deux îles du Pacifique eussent pu limiter leur effort à 
l'envoi du corps expéditionnaire promis. Mais, au lieu de 
8 000 hommes qu'il comportait, elles nous en ont envoyé déjà 
80 000. C'est que la Nouvelle-Zélande a compris le véritable 
sens de la guerre actuelle. Encore faut-il dire qu'il s'agit du 
pays peut-être le plus avancé dans les idées politiques, car le 
parti socialiste en est l'arbitre et, depuis 1893, le suffrage uni- 
versel y a été accordé aux femmes. 

Mais parce que de l'écrasement de l'Allemagne dépend 
l'avenir du monde, les Néo-Zélandais ont versé sans compter 
leur or et leur sang. 

Charles Stiénon. 



m."- _- i .ji i ,_ i . i jj„jajtJ.Li- |i - - I J IL. l■l l J -„^■^.w.„ ■ J.^ | JJ, 



REVUE LITTÉRAIRE 



UNE NOUVELLE VIE DE SAINTE GLAIRE (1), 



Thomas de Celano, qui a écrit la vie Je saint François, a écrit 
également la vie de sainte Claire. Celle-ci, du moins, il ne l'a peut- 
être que rédigée, utilisant les mémoires de l'évêque de Spolète 
Barthélémy, de frère Ange et de frère Léon. Avec le testament de 
sainte Claire, avec ses lettres et la bulle de sa canonisation, c'est le 
document principal sur l'abbesse et qui se disait la servante des 
Pauvres dames. L'on trouvera aussi beaucoup d'anecdotes précieuses 
dans les Fioretti; et on les trouvera particulièrement jolies dans la 
traduction qu'a donnée M. André Pératéenun langage imité de saint 
François de Sales. Mais, il y a quelque vingt ans, M. l'abbé CozzaLuzzi 
a découvert à la BibUothèque florentine un manuscrit des premières 
années du xvi* siècle et qui contient la vie de sainte Claire par Thomas 
de Celano, mise en italien et, comme l'explique le traducteur, 
augmentée assez largement. Ce traducteur, on n'en sait pas le nom. 
Ce qu'on peut dire, c'est qu'il a de bonnes intentions. Il a choisi, 
pour son ouvrage, la « langue vulgaire, » afin que « les dévotes et 
bien-aimées filles de Madame Sainte Claire » le pussent lire : Thomas 
de Celano écrivait en latin. L'avantage de Celano, c'est qu'il était le 
contemporain de sainte Claire, plus jeune qu'elle de six années 
environ. 11 l'a connue. Il a recueilli le témoignage vivant. Ce qu'il 

(1) Sainte Claire d'Assise, sa vie et ses miracles, racontés par Thomas de 
Celano et complétés par des récils tirés des Chroniques de l'ordre des Mineu?'S et 
du Procès de canonisation ; traduit d'après un manuscrit italien du XVI' siècle, 
avec une introduction et des noies, par Madeleine Havard de la Montagne (Per- 
rin, éditeur). • 



218 



REVUE DES DEUX MONDES* 



n'a pas dit et qu'on lit dans le récit du xvi^ siècle ne mérite probable- 
ment pas la même confiance. Pourtant l'anonyme du xvi* siècle n'a 
pas l'air d'inventer ce qu'il raconte. Il a sans doute une certaine 
coquetterie de style; mais, pour les faits, il a consulté les chroniques 
de l'ordre des Mineurs et les pièces fournies au procès de canonisa- 
tion. M"'= Madeleine Havard de la Montagne vient de traduire, avec 
une simplicité gracieuse, la vie italienne de sainte Claire. 

Vaut-il mieux dire la légende de sainte Claire? Comme on vou- 
dra . Le volume de M""^ Havard de la Montagne est précédé de trois 
lettres, du ministre général de l'ordre des Franciscains, du ministre 
général de l'ordre des Capucins et du maître général de l'ordre des 
Frères-Prêcheurs. Aucun de ces trois religieux n'atteste la rigoureuse 
vérité de tout le récit. Voire, le R. P. Venance de Lisle-en-RigauU, 
ministre général de l'ordre des Capucins, écrit : « Peut-être quelque 
savant, en les examinant à la loupe, —ces petites fleurs de sainle 
Claire, — protestera-t-il bien haut que, dans le nombre, il s'en 
trouve d'artificielles, que certains récits manquent de base histo- 
rique... » Le R. P. Venance ne souhaite pas de réfuter le savant mé- 
ticuleux. 11 est possible que les miracles de sainte Claire semblent 
fabuleux à diverses personnes qui réservent à la Science une crédu- 
lité souvent mise à de rades épreuves. Ces miracles sont déjà dans 
la vie rédigée par Thomas de Celano, pour la plupart. Ils ont été 
recueillis avec autant de précaution qu'il se pouvait et, en tout cas, 
notés avec bonne foi. Messire Barthélémy, évêque de Spolète, avait 
reçu du Pape Innocent IV la mission d'aller, dès après la mort de 
Madame Claire, au monastère de Sain t-Damien, prendre toutes informa- 
tions et faire, comme on dit maintenant, une enquête. Il était accom- 
pagné de messire Léonard, archidiacre de Spolète, de messire 
Jacques, archiprêtre de Treyi, des saints frères Léon et Ange de 
Rieti, compagnons de saint François, — frère Ange qui ne quittait 
jamais le petit pauvre d'Assise, et frère Léon qui, dans la confrérie, 
avait le surnom de la Brebis de Dieu ; — il emmenait encore un 
notaire, sire Martin, qui devait consigner les témoignages. Ces dignes 
hommes interrogèrent les Pauvres dames et attribuèrent plus d'im- 
portance aux réponses que firent « quelques sœurs âgées et de vertu 
constante. » Thomas de Celano et l'arrangeur du xvi" siècle ont très 
bonnement laissé dans la narration les traces de l'enquête menée par 
l'évêque de Spolète et ses collaborateurs. Un jour que Madame Claire 
était malade, un prêtre lui apporta la sainte conimunion. Et alors, 
l'une des sœurs, nommée Françoise, vit sur la tête de l'abbesse une 



REVUE LITTliRMRE. 



219 



grande lumière ; et l'hostie avait l'apparence d'un petit enfant très 
beau... L'évèque de Spolète écouta ce que sœur Françoise relatait : 
mais il lui demanda si une autre sœur avait pareillement vu ce pro- 
dige. Elle répondit qu'elle n'en savait rien. Le notaire Martin consi- 
gna cette vision de sœur Françoise et que sœur Françoise était 
unique témoin. Une autre fois, — ce fut le jour des calendes de mai, 
de quelle année? — sœur Françoise vit de nouveauté petit enfant très 
beau, sur la poitrine de Madame Claire et sut que c'était l'enfant Jésus; 
et, sur la tête de la sainte, elle vit deux ailes, plus brillantes que le 
soleil, qui se levaient et s'abaissaient, couvrant, lorsqu'elles s'abc^s- 
saient, la sainte tout entière. L'évèque de Spolète pria sœur Fran- 
çoise de lui vouloir dire si d'autres sœurs avaient contemplé cette 
grande merveille : « Elle répondit que non et qu'elle-même n'en 
avait jamais parlé à personne... » Elle en parlait tardivement « pour 
la gloire de Dieu et de sa sainte mère Claire qu'elle aimait tant... >v 
L'évèque de Spolète n'eut pas à douter de l'amour que gardait sœur 
Françoise à la mémoire de Madame Claire. Au monastère de Saint- 
Damien, Madame Claire faisait venir de pieux et touchans prédicateurs. 
Un jour, ce fut frère Philippe d'Antria et Thomas de Gelano dit qu'il 
était doué d'une céleste éloquence. Tandis qu'il parlait, sœur Agnès 
d'Assise, — mais il y a deux Pauvres dames de ce nom; l'une était la 
sœur de Madame Claire, un peu plus jeune, entra au monastère peu 
de jours après elle, mourut peu de semaines après elle : et c'est de 
l'autre qu'il s'agit, — sœur Agnès vit auprès de Madame Claire un 
jeune enfant d'une extraordinaire beauté. Vite, elle se mit en oraison, 
suppliant Dieu de ne permettre pas qu'elle fût induite en illusion par 
le Mahn : car elle avait cru reconnaître en ce jeune enfant le divin 
enfant Jésus. Alors, elle entendit ces paroles : « Je suis au milieu de 
vous. » Elle comprit que Dieu était au milieu des Pauvres dames, 
lorsque celles-ci étaient parfaitement ferventes et attentives à la pré- 
dication. L'évèque de Spolète pria sœur Agnès de se rappeler toutes 
les circonstances du miracle, et les dates précisément. Elle répondit 
que c'était dans la semaine du temps pascal, et quand on chante 
Ego sum pastor bonus. Si l'on s'étonne que sœur Agnès n'eût point 
écrit, dès le jour même, un tel souvenir, eh ! bien, non. Très probable- 
ment sœur Agnès ne savait pas écrire. Madame Claire, abbesse des 
Pauvres dames, et qui était de grande famille, ne le savait pas da- 
vantage. Quand elle fut à l'heure de rédiger son testament, elle dut 
le dicter ài'une de ses filles en rehgionqui, par hasard, était » instruite 
des lettres. » Sœur Agnès ne put dire l'année: elle se souvint seule- 



220 REVUE DES DEUX MONDES. 

ment que le chant à.' Ego sumpastor bonus embellit encore la journée 
du miracle. Puis l'évêque de Spolète lui demanda si aucune autre 
sœur n'avait vu le jeune enfant; elle répondit: « Une sœur m"a dit: 
Je sais que tu as vu quelque chose... Je me suis tue, et elle ne ma 
plus rien dit; peut-être elle aussi l'avait-elle vu... » 

J'aime beaucoup ces passages, qui montrent, comme je disais, la 
bonne foi du narrateur et la bonne foi des enquêteurs. Ils n'affirment 
pas ce dont ils n'ont pas la certitude ; ils ne repoussent pas non plus 
ce qu'ils ne savent pas qui n'est pas vrai. Et, si l'on dit que les sœurs 
Agnès ou Françoise n'étaient que \dsionnaires et rêveuses, c'est bien- 
tôt dit. Au cas où l'on tiendrait à leur refuser créance, le fait de leur 
illusion, si c'en est une, ajoute au personnage de sainte Claire un 
caractère qui mérite qu'on l'étudié. Elle avait un prestige singulier, 
ne semblait pas une créature pareille à toutes les créatures ; et elle 
était de telle sorte qu'il fallait la croire en commerce avec Dieu. Mais, 
en tout cela, il n'y a très évidemment nulle imposture, et de per- 
sonne. Les ennemis de ces légendes saintes supposent l'imposture 
avec trop de facilité. Ces prétendus positivistes, et munis (à les en- 
tendre) des méthodes scientifiques, se débarrassent promptement de 
ce qui les pourrait gêner. S'ils prenaient la peine de regarder avec 
loyauté ou ne fût-ce qu'avec bonhomie, qui est une vertu de l'esprit et 
du cœur, ces miracles du cœur, ils verraient que personne assuré- 
ment n'y a menti et que même beaucoup de vérité s'y révèle, envi- 
ronnée d'incertitude, comme toute vérité. 

Au surplus, dans la légende de sainte Claire, — et aussi dans la 
plupart de ces légendes, — les miracles ne sont pas l'essentiel ai ne 
sont pas indispensables. Les enquêteurs pontificaux, chargésde relever 
les preuves merveilleuses de la sainteté de Madame Claire, le disent 
très nettement. Les miracles, remarquent-ils, prouvent « que les 
œuvres de la vie ont été bonnes et parfaites. »Mais, quoi! Saint Jean- 
Baptiste n'a fait aucun miracle qui soit connu ; et cependant on ne va 
pas lui disputer la sainteté ni le considérer, parmi les saints, commele 
dernier :« La vie de Madame sainte Claire suffirait à établir sa sainteté.» 
Si néanmoins l'évêque de Spolète confie au notaire Martin le soin de 
coucher par écrit les visions des sœurs Françoise et Agnès et les 
autres témoignages de l'efficacité surnaturelle delà sainte, c'est que 
« le peuple a plus grande foi et dévotion aux saints du ciel quand il 
voit les miracles que Dieu accomplit par eux. » C'est le contraire au- 
jourd'hui, paraît-il ? La vie de Madame Sainte Claire suffit à enchan- 
ter les imaginations et à les mener vers de bonnes rêveries. 



REVUE LITTERAIRE. 



221 



Elle était née à la fin du xii* siècle, une douzaine d'années après 
saint François, dans une très noble famille. Son père s'appelait Favo- 
rino de Scifi et comptait huit chevaliers parmi ses ancêtres. Sa mère, 
M""" Ortulana, n'était pas de souche moins illustre. Et les Scifi 
avaient de grandes richesses. La petite Claire eut, dans la maison de 
ses parens, la vie heureuse et une abondante oisiveté : car on lui 
enseigna peut-être à lire, non pas à écrire. Mais elle apprit l'art de 
filer, de tisser, de broder. Plus tard, au monastère de Saint-Damien, 
pendant une longue maladie, elle tissa, au nombre de cinquante 
paires, les Jinges très fins sur lesquels doit reposer l'hostie consa- 
crée ; elle les fit envelopper de soie couleur de pourpre et d'ama- 
rante et, par l'es frères, distribuer aux églises pauvres des alentours. 
Elle broda aussi, pour saint François, une aube qui est précieusement 
conservée aujourd'hui par les Clarisses d'Assise et qui est un ouvrage 
très beau. M'"^ Ortulana, sa mère, était une pieuse dame. Et ce nom 
d'Ortulana, qui revient quasiment à Jardinière, le chroniqueur fran- 
ciscain joue avec : il vante la Jardinière, pour la belle plante qu'elle a 
donnée au jardin du Seigneur. M"* Ortulana eut le désir de visiter les 
lieux saints ; elle en obtint licence de messire Favorino et, « bien 
accompagnée, elle se mit en route. » EUe vit le Saint-Sépulcre ; el, à 
son retour, elle accomplit un pèlerinage à l'oratoire de saint Michel 
archange, à l'église des Saints-Apôtres et aux divers sanctuaires de 
Rome. La petite enfant qui serait sainte Claire grandit dans une 
maison qui réunissait l'opulence et la piété. EUe n'en aima que la 
piété. Elle était encore toute petite et elle n'avait pas encore de cha- 
pelet, qu'elle inventa de compter ses patenôtres en déplaçant des 
séries de menus cailloux. Et elle était un peu plus grande, mais elle 
n'avait que douze ans, lorsque ses parens la voulurent marier. Elle 
refusa, non seulement le parti qu'on lui offrait, mais eUe refusa tout 
mariage et pour jamais. Ses parens la questionnaient : « elle leur 
exposa la caducité et la vanité de ce misérable monde... » Hélas! et 
elle n'a que douze ans : déjà le monde n'a plus rien pour la séduire !... 
On dira que cette époque du xin* siècle commençant n'était pas douce 
en ItaUe. Thomas de Celano, dans le prologue de sa Vie de sainte 
Claire, écrit : « En la décrépitude qui accablait ce monde si vieux... » 
Il y a longtemps que l'humanité se lamente sur la vieillesse du 
monde : la même plainte se trouve dans le Timée : c'est un prêtre 
d'Egypte qui la formule et qui souhaite qu'un déluge efTace le vieux 
monde afin que cesse un tel ennui et que sous le soleil fleurisse une 
vie impré\Tie. Le désespoir est une maladie ancienne et perpétuelle 



222 



REVUE DES DEUX MONDES. 



ici-bas. Il ne faut point accuser du dépit de la jeune Claire le malheur 
de son époque. Son époque était analogue à d'autres, et analogue à 
presque toutes les autres, mêlée de calamités et de plaisirs, boule- 
versée par des guerres féroces, animée de vitalité magnifique : et la 
barbarie apparaissait fréquemment sous les dehors de la civihsation 
brillante. La poésie, venue de Provence, chantait dans la vallée 
d'Ombrie ; et quelquefois les « Sàrrazins » de l'empereur schisma- 
tique Frédéric II arrivaient, « brûlaient et démolissaient villes, forte- 
resses et châteaux, coupaient les arbres, rasaient les vignes et les 
jardins, prenaient hommes, femmes et enfans pour les tuer et les 
mener en prison. » C'est une époque analogue à toutes les autres. En 
d'autres temps, plus anciens ou plus récens, la petite Claire Scifi 
aurait eu même occasion de dénoncer « la caducité et la vanité de ce 
misérable monde. » Elle n'a, du reste, aucun chagrin particulier : car 
elle est une enfant jolie, aimée... Nous avons une telle passion de ne 
pas croire aux terribles conclusions des pessimistes que nous cher- 
chons dans leur aventure les motifs de leur mélancolie. Nous 
plaignons Leopardi avec un zèle empressé : pauvre garçon ! toujours 
malade ! et les femmes ne l'aimaient pas ! comment alors n'eût-il pas 
inventé la doctrine de Vinfeliciià ? Il se défend : « C'est par un effet 
de la lâcheté des hommes, si attachés à ne se pas laisser démentir les 
mérites de l'existence, qu'on a prétendu traiter mes opinions philo- 
sophiques comme le résultat de mes souffrances... » Mais, dans la 
jeune destinée de Claire Scifi, l'on chercherait en vain les causes de la 
tristesse et l'argument de [ce dédain qu'elle a pour les mérites de 
l'existence. 

Elle entendit saint François. Mais ce n'est pas de saint François 
qu'elle apprit à mépriser le monde. Elle le méprisait déjà. Elle enten- 
dit saint François un matin de carême, en l'année 1210 et quand elle 
n'était pas loin d'avoir seize ans. M""* Ortulana l'avait, ainsi que sa 
sœur Agnès, emmenée à l'éghse. Et elle eut le cœur ému déhcieuse- 
ment de la suavité avec laquelle saint François prononçait le nom de 
Jésus. Après cela, elle ne rêva que de revoir le Père séraphique, de 
l'entretenir et de prendre ses leçons. Elle ne s'en ouvrit pas à 
M"^* Ortulana, qui était dévote, mais dans le monde. Elle trouva, pour 
préparer sa rencontre avec le Père séraphique, une « bonne et dis- 
crète personne » qui s'appelait Madonna Buona di Gualfuccio. Et elle 
raconta vivement à saint François qu'elle avait résolu « d'abandonner 
Iç monde et de servir Dieu dans la chasteté, en accomplissant toutes 
choses selon le bon plaisir divin. » Aussitôt, saint François s'égaye. 



REVUE LITTERAIRE. 



223 



Il était occupé de récolter à Dieu beaucoup d'âmes : et voici qu'une 
âme se présentait, docile, pour être conduite à Dieu; et il devina pro- 
bablement que cette âme-ci était d'un prix singulier. Donc, il s'égaye ; 
et il plaisante ; et il s'écrie : « Non ! Je ne te crois pas ! » Et pourquoi? 
C'est qu'il se méfie de ces caprices qu'ont les jeunes filles... « Je ne 
te crois pas !... » Et nous imaginons le sourire qui dut être à ses 
lèvres, le même qui est dans tous ses propos, dans toute son histoire... 
« Je ne te crois pas !... Et pourtant, si tu veux que j'aie foi en tes 
paroles, tu feras ce que je vais te dire... » C'est une épreuve. Juste 
précaution ! Mais l'épreuve est bien marquée de son génie très volon- 
tiers un peu extravagant qui réunit à de grandes sévérités une sorte 
de badinage : « Tu te revêtiras d'un sac et tu iras par toute la ville en 
mendiant ton pain !... » Claire Scifi rentra chez elle. Et elle s'habilla 
d'un sac ; elle mit sur son visage un voile blanc, sortit à la dérobée et 
s'en alla par la cité, comme l'avait commandé saint François, men- 
diant son pain. Les gens d'Assise étaient accoutumés à la voir très 
noblement parée. Ils ne la reconnurent pas. Saint François la 
reconnut; et il sut que cette jeune fille avait de l'audace et de l'obéis 
sance. 

Pendant quelques mois, saint François et Claire se virent assez 
souvent. Les parens de Claire ne le savaient pas. Madonna Buona di 
Gualfuccio lui servait de chaperon. D'ailleurs, les rencontres étaient 
courtes et n'étaient pas si secrètes qu'on pût en murmurer ou en 
concevoir de malins soupçons. Claire sortait de ces entretiens pleine 
d'allégresse, plus décidée à « répudier la beauté du monde. » Les 
vanités et les plaisirs du monde, elle les juge « immondices et boue. » 
Elle maadit et maudira « la contagieuse infection » du siècle. Et ces 
mots, qu'elle choisit les plus répugnans et insultans, elle les dit et les 
répète avec obstination. Jamais la pauvre vie humaine n'a été plus 
ardemment vilipendée ; et jamais l'arrangement que l'infortunée 
humanité a composé pour son séjour involontaire sur la terre, plus 
violemment jeté aux ordures, que par cette heureuse jeune fille. Voilà 
le pessimisme de sainte Claire. Et c'est le pessimisme de saint 
François. 

Mais ce n'est point un pessimisme. On chercherait en vain, disais- 
je,dans la destinée de Claire Scifi, les causes de la tristesse : on cher- 
cherait en vain- la tristesse de sainte Claire. Quand nous allons lui 
demander pitié pour la vie humaine, songeant que nous n'avons pas 
autre chose : « Et la vie éternelle? » réplique-t-elle. Sainte Claire, et 
dès son enfance et jusqu'à sa mort, n'est aucunement triste : elle vit 



22i REVUE DES DEUX MONDES. 

dans l'espérance et la certitude absolue de la vie éternelle. Et voua 
l'appelez une mystique? Elle a aussi fait un calcul et vous répond de 
son intelligente économie. Elle écrit à Ermentrude, sa très chère 
sœur : « Très chère, il est court, notre travail ici-bas; mais la récom- 
pense est éternelle! » En somme, elle est chrétienne. Mais, pour 
entendre la manière si ardente et si gaie de son christianisme, il faut 
apercevoir qu'elle a été l'une de ces âmes qui subissent terriblement 
les alarmes de la durée. Je ne crois pas que rien caractérise mieux 
les âmes que leur sentiment de la durée : les unes qui, là-dessus, 
n'ont pas d'exigence et qui se contentent de la brièveté ; les autres 
qui tolèrent très bien l'ennui ; et quelques-unes qui s'amusent de la 
brièveté, baguenaudent parmi les instans et goûtent la décevante 
poésie du plaisir éphémère ; et quelques autres, plus avides, qui 
réclament l'éternité, plus vivantes peut-être et qui pensent mourir 
avec tout ce qui meurt. Toute petite, et à douze ans, ce n'est pas tant 
la vilenie du monde que Claire Scifi déplore, mais f dit-elle) sa 
caducité. 

Le dimanche des Palmes de l'année 1212, elle avait dix-huit ans 
bientôt. Avec M"'*" Ortulana et ses sœurs, elle assista aux offices. Le 
Pape Innocent III, dit la légende, — et ce fut peut-être, seulement 
l'évéque d'Assise — donnait les rameaux. Claire, au lieu de s'appro- 
cher, demeurait à sa place : et il fallut que l'évéque ou le Pape descen- 
dît les marches de l'autel et vînt à elle, lui donnât le rameau; en 
outre, il la bénit. Pourquoi ne bouge-t-elle pas ? Timidité, dit la 
légende; et humilité. Principalement, elle est troublée ;elle est comrne 
interdite. Saint François lui a promis de l'enlever au monde, le lende- 
main dès l'aube, et de la consacrer. Le jour passe, et les premières 
heures de la nuit. Et elle va quitter la maison paternelle. Une de ses 
suivantes l'accompagne, à la fidéhté de qui elle se fie. Elle ne sortira 
point par la grande porte : elle se sauve en cachette. Mais^ la petite 
porte est fermée par de grosses pierres, que ses forces ne suffiraient 
pas à remuer. Elle s'agenouille et fait oraison. Dieu lui augmente ses i 
forces ou bien rend les pierres moins lourdes : elle les écarte sans diffi- 
culté. Elle se dépêche, à travers les rues d'Assise endormie. Elle arrive 
à la Portiuncule, où l'attendent avec beaucoup d'émoi saint François 
et les pauvres frères mineurs ses compagnons, tous priant pour qu'elle 
pût accomplir son dessein. Quand elle entra dans l'humble chapelle, 
ce fut « très grande liesse » . Les frères chantèrent les hymnes de re- 
merciement ; et cette égUse, « tant à cause des nombreuses lumières 
que du chaiit très pieux, semblait vraiment un paradis où ne subsis- 



REVUE LITTÉRAIRE. 225 

tait plus rien delà terre. » Saint François mena la jeune fille à l'autel. 
Et elle était parée de ses plus riches atours : saint François l'avait 
ordonné ainsi. Et elle était extrêmement belle. Or, sans doute, la 
beauté n'est rien ; la beauté est, parmi les faux biens de ce monde, le 
plus tôt périssable. Et cependant, Thomas de Gelano n'omet pas de dire 
que Claire était ravissante ; il le dit plusieurs fois. Il y a, dans l'égUse 
inférieure d'Assise, une fresque de Simone Martini, où l'on suppose 
qu'est le portrait de sainte Claire, où l'on n'est pas sûr qu'elle y soit 
ressemblante. Un long Adsage, et d'un charrhe étrange. Des yeux 
longs et minces ; une bouche petite et qui ne sourit pas ; un air de 
souveraineté nonchalante ; une beauté qui n'est pas attentive à elle- 
même et, séduisante, se dédaigne. Thomas de Gelano veut qu'on 
sache que sainte Claire était jolie ; et saint François voulut qu'elle vînt 
renoncer au monde parée de ses plus riches atours. Ce n'est pas qu'à 
leur gré le sacrifice consenti à Dieu soit ainsi beaucoup plus consi- 
dérable et digne de la récompense éternelle : entre les vanités de ce 
monde, ils ne font pas de telles différences ; et pourtant nulle austé- 
rité ne les convainc de ne compter pour rien du tout, absolument pour 
rien, la beauté dun \dsage et même d'une robe. Cette condescendance 
à nos vanités est charitable et courtoise. Claire Scifî, amenée à l'autel, 
« se dépouilla de ses parures; » et elle « rejeta les ornemens du 
monde. » Elle reçut l'habit rehgieux « et, autant dire, les insignes de 
la pénitence. » Elle quittait « l'obscurité de Babylone, pom^ entrer 
dans la sainte cité de Jérusalem. » Et elle avait une physionomie 
« joyeuse et angéhque. » Saint François coupa les lourdes tresses de 
ses cheveux; il la ceignit d'une grosse corde; et 11 lui posa sur la 
tête un voile blanc, puis un voile noir : et il reçut ses vœux d'obéis- 
sance, de pauvreté, de chasteté, de perpétuelle clôture; et il lui dit : 
(( Si tu observes ces engagemens, je te promets Jésus-Christ pour 
époux et la gloire dans la vie éternelle. » Madame Claire fut conduite 
au monastère des rehgieuses noires de Saint-Benoit. Bientôt, en 
l'égUse Sainte-Mari e-des-Anges de la Portiuncule, où avait commencé 
l'ordre des Frères Mineurs, elle fonda l'ordre des Pauvres dames. 

Les deux ordres, celui de saint François et celui de sainte Claire, 
sont liés étroitement. La même pensée les anime tous deux : la pensée 
de saint François ; comme aussi la pensée de saint François anime 
sainte Claire, qui est un peu l'âme féminine de saint François, Sainte 
Claire, toute sa vie, a senti sa vie très simple par la seule pratique 
d'une vertu qu'elle appelait « l'imitation de notre père saint F^rançois. » 
Elle le consultait, aux jours de quelque difficulté. Mais lui aussi la 

TOME XLII, — 1917. 15 



226 REVUE DES DEUX MONDES. 

consultait. Une fois, si fort que fût son entrain, — les plus vaillans ont 
de ces langueurs, — il crut qu'il n'était pas sûr de ce que réclamait de 
lui le service divin : Dieu attendait-il que son ser\4teur François par 
courût le monde en prêchant son amour et sa loi ; ou bien se conten- 
terait-il que son serviteur François, en un lieu solitaire, lui offrît ses 
prières épanouies? La question, posée ainsi, trahit quelque lassitude 
et le désir de ne plus bouger. Saint François douta un instant de son 
œuvre et de lui. Il envoya frère Masseo demander à Madame Claire son 
avis et, d'un mot, « le bon plaisir de Dieu. » Le bon plaisir de Dieu 
était que saint François recommençât de prêcher par le monde, afin 
de sauver des âmes : sainte Claire le dit à frère Masseo, qui le dit à 
saint François, qui partit sauver des âmes. Mais enfin, le plus généra- 
lement, c'est de saint François que Aient toute l'initiative. L'histoire 
de sainte Claire est à l'histoire de saint François comme la lune est 
ausoled.La lumière est donnée par saint François à sainte Claire; 
néanmoins, il y a ainsi une seconde lumière, plus petite, plus douce 
encore, pénétrante et qui éclaire d'autres parties de la réaUté mysté- 
rieuse. 

Les deux légendes voisinent. Certains miracles de sainte Claire ont 
de la ressemblance avec certains miracles de saint François. L'un et 
l'autre ont de singulières intelligences avec le ciel et avec toute la 
création. L'un et l'autre parlent aux animaux; et les animaux les 
comprennent, leur sont dévoués et attentifs. Une petite chatte écoute 
sainte Claire et lui obéit comme à saint François ses frères les oiseaux. 
Comme saint François mit à la raison le loup d'Agobbio, sainte Claire 
très souvent fit honte à des loups qui avaient d'abominables projets 
et les rendit plus innocens que des agneaux. Et, quand Madame sainte 
Claire envoyait d'aventure une tourière hors du couvent, elle lui 
commandait de louer le Seigneur à chaque fois qu'il y aurait au bord 
de la route des arbres fleuris. C'est un ^commandement digne de saint 
François. Elle avait pour saint François une amitié sainte et 
permise; une amitié naturelle aussi et fervente avec grâce. Pen- 
dant longtemps, elle fut tourmentée de ce désir : elle voulait prendre 
l'un de ses repas en compagnie du saint, qui refusait, et sans 
doute afin de se priver d'un égal plaisir, et qui ne céda que sur 
le reproche qu'on lui adressa d'être excessivement sévère. Quand 
saint François reçut les stigmates, il ne le dit à personne; mais il en 
fit la confidence très secrète à sainte Claire : elle s'occupa de lui 
coudre des chaussures commodes à ses pieds blessés. Et, quand il fut 
à la venie de mourir, sainte Glaire et ses filles se désolèrent à l'idée 



REVUE LTTTÉR\IRE. 227 

de ne plus le voir. Il leur manda qu'elles le reverraient avant qu'elles 
ne fussent mortes. Et, quand il fut mort, les frères qui portaient son 
corps de Sainte-Marie-des-Anges vers Assise n'avaient point à passer 
par le couvent des Pauvres dames. Ils firent ce détour malgré eux et 
comme à l'instigation d'une volonté supérieure à eux, « pour que la 
parole de saint François s'accomplit, » et pour qu'ici-bas sainte Claire 
eût dit adieu, eût dit à saint François au revoir. Toutes les Pauvres 
dames pleuraient, orphelines et d'un tel père. Sainte Claire « ne pou- 
vait se détacher du corps et des stigmates. » Elle pleura comme une 
autre femme. Et les stigmates autrefois, tout miraculeux qu'ils fussent, 
elle avait tâché de les guérir à saint François. Au monastère de sainte 
Claire, on garde une compresse qu'elle appliqua sur les douloureuses 
plaies. 

Elle vécut vingt-sept années encore après que saint François fût 
mort et conserva son enseignement qui d'abord était de pauvreté. 
La règle de pauvreté est le principe de sa morale et, comme le strata- 
gème du salut, son grand amour. Elle écrit à la fille du roi de 
Bohême : « Le royaume des cieux n'est promis qu'aux seuls pauvres. 
Impossible de servir Dieu et l'argent : ou bien nous aimons l'un et 
nous haïssons l'autre ; ou bien nous servons l'un et nous méprisons 
l'autre... » Elle qui est si douce et docile, et si humble et si naturelle- 
ment portée à croire qu'elle se trompe si l'on n'approuve pas son idée, 
elle a lutté avec ardeur contre le pape Grégoire IX au sujet de la pau- 
vreté. Le Pape, n'ayant pas vu sans inquiétude la sévérité des Clarisses, 
en avertit bénignement l'abbesse et la pria de relâcher tant de rigueur. 
L'évéque d'Ostie, protecteur de l'ordre des Pauvres dames, joignit 
aux remontrances du Pape les siennes. Tous [deux conjurèrent 
l'abbesse d'accepter quelques propriétés qu'ils donneraient à l'ordre, 
vu la difficulté de vivre en ces temps-là sans rien posséder. L'abbesse 
refusa. El le Pape lui dit alors : « Si c'est à cause de ton vœu de pau- 
vreté parfaite que tu refuses, nous te relèverons de ton vœu... » 
L'abbesse répondit, avec autant de résolution que d'humilité : « Saint 
Père, je ne crains pas pour mon vœu; et je sais bien que vous pouvez 
m'en relever. De mes péchés, je vous prie, absolvez-moi, père très 
saint. Mais je ne désire en aucune façon de ne pas suivre les traces de 
mon Seigneur! » Elle eut, comme saint François, l'amour insigne de 
la pauvreté. Tard dans sa vie, elle se souvenait du jour qu'ayant 
renoncé à toute richesse et à toute possession des choses de la terre, 
elle avait commencé de « courir plus légère sur les pas de Jésus- 
Christ. » Elle a recherché, durant sa vie entière, toutes les mortifica- 



228 REVUE DES DEUX MONDES. 

lions, jeûné, porté le cilice et, de mille manières, tourmenté son 
corps innocent. Elle a supporté la souffrance et l'a convoitée. Or, 
habituellement, « les maladies mettent la tristesse et l'amertume 
dans l'àme ; Claire, il semblait que la souffrance du corps augmentât 
ses féKcités spirituelles. » Et, au fort de l'affliction charnelle, son 
visage était joyeux. Par la pauvreté, par les mortifications, elle tend 
à l'allégresse. Conséquemment, si elle s'aperçoit que ses filles ne 
sont pas gaies, elle a soin de les consoler. La nuit, fût-ce l'hiver 
et par les grands froids, elle se levait, parcourait la chambre des 
sœurs endormies; elle recouvrait doucement celles qui n'étaient 
point assez couvertes. Si l'une était languissante ou débile, elle atté- 
nuait pour celle-là les austérités de la règle, de façon que toutes 
pussent « demeurer contentes. » Un pareil souci du contentement, de 
la gaieté même, dans le dénuement, la misère du corps, c'est la 
marque franciscaine. Sainte Claire après saint François, auprès de 
saint François, a inventé, pratiqué ce détachement de l'âme heureuse 
de son détachement. Un jour, quand elle fut au point de mourir, on 
l'entendit murmurer : « Va en toute paix; tu as un bon guide pour 
te montrer le chemin; pars sans crainte... >> On lui demanda à qui 
elle parlait; et elle répondit : « J"ai parlé à mon âme. » Et elle a 
dit à ses filles les Pauvres dames, dans son testament: « Aimez 
vos âmes. » 

Le R. P. Binet, jésuite, que Pascal a si fort maltraité, jô crois, 
injustement, fit un panégyrique de sainte Claire ; et, comme il avait, 
avec une piété accomplie, un grand bon sens et une excellente 
drôlerie oratoire, il ajouta : « Je vous défends très expressément 
d'imiter cette vierge sainte ; c'est assez pour vous de l'admirer ! » 
Mais il n'est pas. à craindre que le monde finisse par l'universelle 
imitation de sainte Claire. Et les saints ne risquent pas de perdre le 
monde par l'excès de la perfection qu'ils proposent. Ils le sauveraient 
plutôt, par leur exemple un peu suivi. Et sainte Claire, en aucun 
temps, n'est dangereuse et n"est inopportune, qui rappelle aux 
vivans qu'ils ont une âme ; qui les invite à supporter l'inévitable 
souffrance, à la tourner peut-être en bienfait ; et qui oppose un idéal 
de pauvreté à l'énorme « Enrichissez-vous » qui est la honte et la 
calamité de nos époques. 

André Beaunier. 



CHRONIQUE DE LA QUINZAINE 



Depuis longtemps, on annonçait de grands préparatifs allemands 
dans la Baltique; depuis quelque temps, il n'y avait plus de doute 
que sur le point où porterait l'attaque; attaque navale, ou double 
attaque combinée par terre et par mer. L'imminence de ce 
péril était la première des raisons invoquées dans l'appel, plus 
patriotique que séditieux, du général Korniloff. L'occupation de 
Riga, la possession du bassin inférieur de la Dvina, rendaient 
l'expédition plus facile ou possible; aussibien l'Empire « inAincible, » 
dont c l'avenir est sur l'eau, » mais le présent dessous, avait -il là, 
avec un échec à réparer, sa façade d'orgueil à recrépir. Et puis, ce 
que nous ne sa^dons pas, ce que le monde étonné a appris par 
l'étrange confession publique de l'amiral von Cappelle, il y avait 
les équipages mutinés d'une flotte qui se rouillait dans l'inaction à 
reprendre en main et à guérir d'une indiscipline à laquelle aucune 
force, même allemande, ne surfit ni ne résiste. Une opération de 
grand slyle était donc certaine, mais où? Serait-ce en Courlande, sur 
les bords du golfe de Riga, sur les côtes de Livonie? Ne serait-ce pas 
en Finlande, où l'Allemagne ne voudrait pas perdre les fruits de la 
plus savante des préparations, telles qu'elle met tous ses moyens à les 
faire, et telles que par avance elles lui livrent, pense-t-elle, le pays miné 
et le peuple corrompu? En Finlande, elle travaillait sur un vieux fonds 
de séparatisme et d'antipathie qui lui assurait le plein de ses 
chances, et, pour la dernière secousse à donner, elle savait, les ayant 
elle-même formés, qu'elle trouverait des « cadres » dressés à la prus- 
sienne. Enfin, de Helsingfors, avec de bons yeux et de longs bras, peut- 
être se flattait-elle de découvrir et d'atteindre Pétrograd. 

Nous sommes maintenant fixés, au moins sur le point de départ. Une 



230 REVUE DES DEUX MONDES. 

escadre impériale, que des informations autorisées se plaisent à peindre 
« colossale, « — dix dreadnoughts, dix croiseurs, un essaim de tor- 
pilleurs, plus de cinquante, — a jeté des troupes dans les îles d'Osel 
et de Dagô, qui ferment du côté du Nord le golfe de Riga, en 
achevant d'un coup précipité la conquête, ainsi que celle de l'île 
jumelle de Moon, l'élargissant ensuite et en quelque sorte l'éclairant 
par la prise de deux autres petites îles,, deux îlots, deux écueils à 
bâtir des phares, Abro, toute proche, Rounô, au milieu du golfe. 

Voilà, pour le moment, ce que les Allemands ont fait ; mais ce 
n'est pas le plus important ; le plus important est ce qu'ils vont faire. 
Pour le moment, ils viennent d'acquérir une base dans le golfe de 
Riga; à quelle fm, et vers quel objectif? Un coup d'œil promené sur 
la carte fait immédiatement apparaître, sur les rivages de l'Esthonie, 
par delà l'île Worms, qui flanque Dago à l'Est, Hapsal, et, en 
remontant. Port- Baltique, puis Revel, trois têtes deb'gnes, et puis, au 
fond, mais tout là-bas, à trois cents kilomètres, Pétrograd. Entre les 
deux, entre la base et l'objectif, si décidément Hindenburg, obstiné 
dans son unique idée, n'a jamais détaché son regard de Pétrograd, de 
multiples et sérieux obstacles, la nature, le sol, le chmat, la saison. 
Difficultés connues, auxquelles s'adjoignent deux inconnues : la capa- 
cité actuelle d'efifort des Allemands, à court, sinon à bout d'effectifs, 
mais c'est la moindre ; et, — c'est la principale, — la capacité de 
défense de la Russie dissoute par l'anarcMe, hquéfîée par la trahison. 

Divers indices permettent de supposer que l'armée et la marine 
russes commencent, — U en est temps, — à sentir l'effroyable, et, sans 
elles, l'irrémédiable danger ; qu'elles n'abandonneront pas la patrie à 
l'heure suprême, à la dernière minute où, par elles, elle puisse être 
sauvée ou perdue. Les garnisons de l'île d'Ôsel paraissent s'être 
battues courageusement, et, dans le Soëla-Sund, entre Ôsel et Dagô, 
les navires russes, quoique inférieurs en nombre et en puissance à 
l'escadre allemande, lui auraient barré la route, infligé des pertes sen- 
sibles, l'auraient obligée à se retirer. Kerensky, — que pouvait-il faire? 
— a adressé un appel à la flotte. Cri émouvant, que renforce l'adjura- 
tion du Bureau des Soviets lui-même. Et sans doute on a tort de de- 
mander ce que le gouvernement pourrait faire : il devrait commander, 
mais qu'est-ce que le commandement sans l'obéissance ? Les mœurs 
révolutionnaires, en général, ne s'y prêtent pas, et le tempérament 
russe, ployé séculairement par le despotisme à la servitude, se dérobe 
à l'un et à l'autre, aussi incapable de commander que d'obéir dans la 
liberté. Tout le monde en Russie voit l'anarchie, et tout le monde, 



aEVUE. — CHRONIQUE.. 23-1 

à peu près, la déplore, mais absolument tout le monde l'augmente. 
L'autre jour, le ministre de l'Intérieur, M. Nikitine, voulut s'opposer à 
ses ravages; que fit-il ? 11 décida de créer des « comités contre 
l'anarchie. » Ce qui est proprement verser des gouttes d'eau dans le 
fleuve. Comme si tous ces comités ne devaient pas être de nouveaux 
facteurs d'anarchie, et comme si, contre l'anarchie, il pouvait y 
avoir un autre « comité » que le gouvernement ! Mais il faut un gou- 
vernement. S'il y avait à Pétrograd un gouvernement, s'il y avait 
même quelque part en Russie un pouvoir local intact et sain, les géné- 
raux Denikine, Elsner et Markoff, qu'on envoie rejoiildre Korniloff 
sous le ciel inclément de la péninsule de Kola, n'auraient pas été 
livrés sans protection aux exigences injurieuses des soldats, dont 
beaucoup, probablement, ne leur reprochent, dans le « secret » de leur 
cœur, que d'avoir voulu les contraindre à marcher. 

Néanmoins, une partie de la flotte de la Baltique a entendu l'appel 
de Kerensky. Les quatre gros dreadnoughts, qui s'étaient enfermés, 
pour des fins ultra-révolutionnaires, dans la rade de Cronstadt, n'en 
sont pas sortis. Mais des vaisseaux, malheureusement plus anciens et 
plus faibles, les mêmes peut-être qui avaient essayé d'interdire à l'en- 
nemi le détroit de Soëla, ont engagé, à l'entrée du golfe de Riga, une 
vraie bataille navale qui ne s'est terminée que dans le Moon-Sund, et 
où les Allemands ont payé cher leur avantage. Devant des masto- 
dontes du type Kaiser et Kœnig, ils ne pouvaient guère que se faire 
écraser ; mais ils l'ont risqué, et c'est l'essentiel. L'essentiel est de 
restaurer, dans l'armée et la marine russes, l'esprit de devoir et de 
sacrifice. La Russie commencera à être moins battue, dès qu'elle aura 
recommencé à se battre. Et, quelque menace qui soit dirigée, de Riga, 
d'Ôsel ou d'ailleurs, contre Revel ou même contre Pétrograd, dès 
qu'elle se battra comme elle sait, peut et doit se battre, rien ne sera 
irréparable. 

D'autant plus que tout ne se passe pas sur le front oriental. Les 
communiqués de Ludendorff emploient quelqpiefois, comme formule 
de magnificence, cette expression : « De la Baltique à la Mer Noire. » 
Mais ils sont encore bien modestes. Il faudrait dire : '< De la mer du 
Nord au golfe Persique. » A l'un des bouts de cette immense ligne, il 
y a les Flandres, Ypres, Langemarck, Poelcappelle ; et il y a la Méso- 
potamie, Bagdad, Ramadié, à l'autre bout. A l'un des bouts, les 
Anglais tiennent la route par où Falkenhayn devait venir avec les 
Turcs d'Enver-pacha ; à l'autre bout, les armées britanniques des 
généraux Gough et Plumer, l'armée française du général Anthoine, 



232 REVUE DES DEUX MONDES. 

quand elles auront gravi les dernières crêtes de Passchendaele et 
détruit les nids de mitrailleuses dont se hérisse la forêt d'Houthulst, 
commanderont les trois routes de Staden, de Roulers et de Menin, par 
où les Allemands s'en iront. Il se pourrait alors que, sans que la côte 
eût été bombardée, ils fussent décrochés de la côte. Et qui sait si 
cette perspective ne contribue pas à les rendre plus raisonnables sur 
le chapitre de la Belgique? Plus raisonnables, exception faite natu- 
rellement pour les fous du pangermanisme : encore ces fous-là ne 
sont- ils pas peut-être aussi incurables qu'ils affectent de l'être, et 
peut-être y a-t-il dans leur cas une part de simulation. Vont-ils 
entendre la fanfare, de joyeux augure pour nous, qui s'élève des 
bords de l'Aisne, au Sud-Ouest de Soissons, par-dessus les 70 canons 
enlevés et les 8 000 prisonniers faits aux « meilleures troupes de 
l'Allemagne, » derrière leurs zeppelins abattus ? 

La précédente quinzaine avait été pour la diplomatie allemande 
la quinzaine belge ; celle-ci appartient à l'Alsace-'Lorraine. La AVil- 
helmstrasse, comme les Muses, aime les jeux alternés. Mais sa 
manière n'est pas de glisser, elle appuie, et sa manoeuvre, peu à peu, 
se dessine et se précise, jusqu'à en découper les gestes en ombres 
chinoises sur la toile tissée du fil blanc de ses malices. Le prologue 
de la comédie, ou du moins de cette comédie, de celle qu"on nous 
donne en ce moment, et qui n'est pas la première, a été récité, non 
pas à Berhn par le Chancelier, son secrétaire ou ses sous-secrétaires 
d'État, mais à Vienne par le ministre austro-hongrois des Affaires 
étrangères, le comte Czernin, au lendemain de l'envoi des réponses à 
la Note pontificale. « La paix tout de suite, ou la guerre à outrance ! » 
disait, en somme, le comte Czernin. « La paix, » feignait de dire, 
depuis sa résolution du 9 juillet, le majorité du Reiehstag allemand. 
Et ce n'étaient que murmures endormeurs, paroles douces, comme 
chantées, bouche close, à un enfant qu'on berce. La voix allait 
décroissant, à mesure que la fatigue gagnait. D'abord l'Allemagne, en 
décembre 191(), promettait seulement de n'être point intraitable; puis 
l'Autriche, sous les auspices du nouveau règne, cherchait des accom- 
modemens ; puis l'Allemagne, à son tour, descendant des généralités 
à la géographie, se montrait avec ostentation arrangeante, ou prête 
à l'être, ou inclinée à le devenir, tantôt sur un point, tantôt sur un 
autre, qui changeaient, n'étaient jamais les mêmes, et s'effaçaient, si 
l'on essayait de les marquer. Elles espéraient que la monotonie du 
refrain produirait à la longue des effets d'assoupissement. Mais, de 
temps en temps, quelqu'un faisait du bruit, remuait les meubles, 



REVUE — CHRONIQUE. 233 

claquait les portes dans la chambre à côté ; et l'jilntente était sur ses 
gardes. Aux avances du comte Czernin, M. Winston Churchill répli- 
quait : « Ce n'est pas l'heure de parler de paix. » Il avertissait les 
Alliés : « On ne se doute pas combien on a été près de la victoire, 
avant qu'elle soit un fait acquis. » Pourtant voilà des heures, des 
jours, des semaines et des mois que l'Allemagne et l'Autriche nous 
parlent de la paix ; et, à force de nous en parler, il s'en est fallu de 
peu qu'elles nous en fissent parler. 

Le procédé a été le même pour l'Alsace-Lorraine que pour la Bel- 
gique. L'Allemagne, on l'a dit vingt fois, mais l'on est et l'on sera 
obligé de le redire sans cesse, porte en soi une puissance de répéti- 
tion, d'auto-imitation indéfinie. Rien ne l'éclairé, ou rien ne la lasse. 
Elle monte laborieusement un coup, l'exécute, le manque, et le 
recommence. Quand elle croit avoir forgé et tenir un levier à ébran- 
ler le monde, à peine, si elle voit que le monde ne bouge pas, 
daigne-t-elle changer le point d'application. Alors elle le tàte, pour 
ainsi dire, elle promène ses prises à la surface, cherchant l'endroit où 
l'écorce est le plus faible et pourrait craquer. C'est de la sorte qu'elle 
a mené son coup de la paix séparée ou de la paix tout court. Paix 
séparée, dans la pensée allemande, avait un premier sens, qui était : 
paix de séparation et de brouille entre les nations de l'Entente, 
suivant la tactique frédéricienne. L'Allemagne, après les événemens 
de mars, et devant les ravages de son infiltration, s'est imaginé 
qu'elle allait détacher du bloc occidental la Russie révolutionnaire; 
n'y ayant pas réussi, elle s'est retournée et s'est efforcée de détacher 
de la Russie révolutionnaire le bloc occidental. Elle a peint successi- 
vement les AlHés comme enclins à faire leur paix avec les Empires 
du Centre au détriment et sur le dos de la Russie, ensuite la Russie 
résolue à faire sa paix par l'abandon des Alliés. Le bloc a résisté, 
malgré toutes les fissures et tout le travail moléculaire qui, au dedans, 
le secouait. Les deux moitiés, l'Est et l'Ouest, en sont restées 
jointes. Faute de mieux, l'Allemagne s'est attachée à effriter, à ronger 
chacune d'elles. A l'Ouest, lorsqu'elle nous a eu ressassé pendant 
plus de deux ans que nous nous battions pour l'Angleterre qui, elle, 
ne se battait que pour la Belgique, qui peut-être même ne rêvait que 
de s'installer souverainement à Calais ou à Boulogne, elle a fait dire 
à l'Angleterre que, sur la Belgique, il y aurait moyen de s'entendre. 
Toute la presse d'outre-Rhin s'est remplie comme par enchantement 
de dissertations, de discussions, de projets concernant la Belgique; 
on les a un instant rehaussés et dorés d'une couleur diploma- 



234 REVUE DES DEUX MONDES. 

tique ; et puis, soudain, le château de cartes s'est écroulé, on a 
démenti. 

L'Alsace-Lorraine a pris, dans la machination renversée, la 
place de la Belgique. L'Allemagne s'est mise en tête d'insinuer à 
l'Angleterre et, par delà l'Océan, aux États-Unis qu'ils se battaient uni- 
quement pour la querelle française qui se réduisait toute à la reven- 
dication de l'Alsace-Lorraine, tandis que la presse allemande se rem- 
plissait de projets, de discussions, de dissertations, cette fois sur le 
sort de la « terre d'Empire . » Des conciliabules avaient lieu à Berlin 
entre confédérés. La Bavière voulait qu'on la coupât en deux, que la 
Prusse prît la Lon^aine, et qu'à elle-même on donnât l'Alsace. 
D'autres voulaient qu'on en fit un seul État, un royaume à qui, chez 
des princes aussi prolifiques, il serait facile de trouver un roi. A nous, 
cependant, de loin, avec des détours, on versait dans l'oreille que, s'il 
nous plaisait de « causer de la paix, » on consentirait sans doute à 
« causer » aussi de l'Alsace-Lorraine. Indirectement, très indirecte- 
ment, par toute espèce d'intermédiaires, de pays amis, en pays 
neutre, l'avertissement gracieux se multipliait. La docUe Autriche, 
comme toujours, doublait le rôle, faisait l'écho. 

M. Ribot l'a révélé publiquement, à la Chambre, dans sa réponse 
à l'interpellation de M. Georges Leygues sur « le personnel et l'action 
diplomatiques. » « Hier, a dit M. Ribot, c'était l'Autriche quise déclarait 
disposée à faire la paix et à satisfaire nos désirs, mais qui laissait volon- 
tairement de côté l'Italie, sachant que si nous écoutions ses paroles 
fallacieuses, l'ItaUe, demain, reprenait sa liberté et devenait l'adver- 
saire de la France qui l'aurait oubliée et trahie... Hier encore, c'était 
l'Allemagne qui faisait murmurer que, si le gouvernement français 
voulait engager une conversation directe ou indirecte, nous pourrions 
espérer qu'on nous restituerait l'Alsace-Lorraine. Le piège était trop 
grossier pour qu'on s'y laissât prendre. L'Allemagne, restée seule, a 
alors jeté le masque et fait cette déclaration- retentissante de M. de 
Kiihlmann : Des concessions sur l'Alsace-Lorraine? Jamais ! » 

A ce passage : « Si le gouvernement français voulait engager une 
négociation, nous pourrions espérer qu'on nous restituerait l'Alsace- 
Lorraine, » le Journal officiel note : [Exclamations). La Chambre des 
députés s'est récriée de stupéfaction. L'intrigue n'est pourtant pas 
nouvelle ; depuis que cette trame s'étire, elle devrait être usée jusqu'à 
la corde. En février 1915, avant que l'Italie fût entrée en guerre, et 
tandis qu'U lui promettait, aux dépens de l'Autriche, un parecchio de 
l'odeur duquel il se piquait de l'amener à se satisfaire, le prince de 



HEVUE. CUHONIQUB., 235 

Biilow tenait des propos analogues ; il n'en demandait pas le secret ; 
au contraire, et ils furent rapportés devant témoins. Après un grand 
éloge des vertus déployées par nos soldats dans cette tragique 
épreuve, et l'assurance qu'il regarderait comme le couronnement de 
sa carrière de pouvoir dissiper toute haine, toute rancune entre 
son pays et le nôtre, il ajoutaitque l'Allemagne, au besoin, payerait ce 
bienfait de la restitution de l' Alsace-Lorraine. Et comme son interlo- 
cuteur, syncopé, — on l'eût été à moins! — n'avait pu s'empêcher 
de faire observer : « Altesse, vous n'auriez pas dit cela au mois de 
septembre ! — Mais si, aurait vivement riposté M. de Bûlow, mais si, 
dès le mois de septembre ! » M. von dem Bussche, qui n'en est pas à 
une dénégation près, pourra, encore ici, démentir autant qu'il lui 
conviendra : ce sont des choses qu'il n'a pas sues, trop occupé qu'il 
était, en ce moment- là, à enterrer des caisses de bacilles dans le 
jardin de sa légation de Bucarest. 

Entre ces premières ouvertures, ou plutôt, pour employer l'ex- 
pression même de M. Ribot, ces premiers murmures et les plus 
récens, se sont sûrement intercalées cinquante tentatives du même 
genre. Personne n'a songé à les prendre au sérieux. « Nous aurons 
la victoire, et nous aurons l'Alsace-Lorraine, » a affirmé avec force 
M. Ribot. Spontanément, immédiatement, M. Asquith, M. Lloyd 
George, le lord Chancelier en Angleterre, le ministre italien Coman- 
dini, le président WOson et le gouvernement des Etals-Unis, ont 
répété et renouvelé le serment. Tous s'accordent à mettre en lumière 
la valeur de symbole qu'a prise la restitution à la France de l'Alsace- 
Lorraine, dans cette guerre qui a été entreprise pour la défense et se 
poursuit pour la réparation du droit. Oui, pour tous les Alliés, 
l'Alsace-Lorraine française est devenue le symbole de la victoire de 
l'Entente, à ce point que ce sont comme les deux termes d'une 
équation fondamentale, dont le second est la traduction, la transcrip- 
tion, la consécration visible pt tangible du premier. Mais, parallèle- 
ment, et par là même, par le contre-coup nécessaire de ces affirma- 
tions solennelles, pour l'Allemagne aussi, l'Alsace-Lorraine a pris la 
valeur d'un symbole. Lâcher la terre d'Empire, ce sera pour l'Em- 
pire avouer sa défaite. Il ne la lâchera donc que la main, le poignet, 
le bras et les reins brisés. Dire, par conséquent : « Nous aurons la 
victoire, et nous aurons l'Alsace-Lorraine, » c'est dire bien, mais ce 
n'est pas assez dire. Nous n'aurons l'Alsace-Lorraine que par la 
victoire. Victoire, au demeurant, qui peut n'être pas exclusivement 
militaire, pas exclusivement la victoire des armes, qui, au dernier 



236 REVUE DES DEUX MONDES. 

quart d'heure de la lutte gigantesque, de la bataille universelle où 
les peuples sont engagés contre les peuples, sera la victoire des 
races, des nations, des institutions, des gouvernemens, et, pour tout 
résumer d'un mot : la victoire des âmes. Nous l'aurons, mais plus 
sûrement, et plus tôt, et plus facilement, si nous y pensons toujours 
et si d'autre chose nous ne parlons jamais. Changeons le refrain âe la 
chanson, réveillons ceux qui nous endorment, sortons de l'ombre du 
mancenillier. 

Chez nous, la race est bonne, la nation est saine, les institutions 
tiennent et se tiennent tant bien que mal, nous sommes couverts par 
toute notre histoire comme par un bouclier ; le point névralgique, il 
y a longtemps qu'on le signale ici, c'est le gouvernement. Mais le mal 
n'est pas seulement un mal français, et même n'est pas seulement 
un mal commun aux pays de l'Entente, qui seraient en état d'infério- 
rité par rapport à la fameuse organisation allemande. La coalition 
de l'Europe centrale en souffre tout autant que nous. L'énormité de 
la tâche que les gouvernemens ont eu à remphr, dans l'un et l'autre 
camp des Puissances belligérantes, a partout mis à l'épreuve le maté- 
riel et partout usé le personnel de gouvernement. En rien, peut-être, 
l'usure produite par une longue guerre n'est plus marquée. L'Au- 
triche-Hongrie, où ces sortes de crises sont chroniques, paraît pour 
l'instant apaisée ou assoupie dans la somnolence troublée de cau- 
chemars du second ministère Seidler et du ministère Wekerlé. La 
Bulgarie et la Turquie ne vivent pas politiquement; c'est l'Allemagne 
qui vit pour elles. L'Empire allemand, chef du chœur, suprême 
seigneur de la guerre, est lui-même en proie aux discordes, et 
languit de la défaillance de l'autorité, delà carence du gouvernement. 
Guillaume II, à son retour de Sofia, où le tsar Ferdinand (puisqu'à 
présent il n'y a plus de tsar que le bulgare), quoiqu'il lui ait épargné 
les barbarismes de son latin, lui en a dit quand même de fortes, qui 
montrent à nu les convoitises de ce que le Cobourg appelle son 
peuple, Guillaume II va avoir à résoudre une difficulté qui n'est pas 
mince, et qui pourra être double. On a annoncé que le ministre de la 
Marine, l'amiral von Cappelle, emporté par les révélations singulières 
sur les mutineries de la flotte allemande, dans lesquelles on lui 
avait fait envelopper plus ou moins artificieusement une attaque 
contre les tendances de certains partis du Reichstag, a dû donner 
sa démission. On a ajouté que cette démission ne serait pas la seule, 
qu'elle en entraînerait une autre, par quoi, une troisième fois depuis 
191-4, s'ouvrirait en Allemagne une vacance de la Chancellerie. Ce 



REVUE. — CURONIQUE. 237 

sont des signes certains qui dénoncent hautement le malaise. Encore 
ne veut-on relever par prudence que ce qui se voit; mais il y a bien 
pis, on le sent. Tout n'est pas fureur de théâtre dans les querelles 
du partide la « Patrie allemande « et de la majorité du Reichstag; les 
lignes du vieil Hindenburg ne sont pas toutes en territoire étranger; 
tous les communiqués de Ludendorff ne sont pas pour le dehors, ni 
toutes les torpilles de M. de Tirpitz pour les bâtimens de commerce 
ennemis et neutres. L'Allemagne politique vacille, plus encore que 
l'Allemagne militaire. 

Mais, il faut franchement le recoimaître : poUtiquemenl, c'est-à- 
dire dans les conditions de la vie politique intérieure de chacun 
des États qui la composent, l'Entente n'est guère mieux partagée. 
L'Angleterre a eu ses secousses. L'Italie est au bord de la crise. Les 
symptômes, depuis- cet été, en étaient de plus en plus abondans et de 
plus en plus aigus. On avait eu, le l"2 août, la circulaire adressée aux 
maires socialistes, par M. Costantino Lazzari, secrétaire du parti, ce 
Lazzari que quelqu'un a plaisamment baptisé, à cette occasion : // 
Segretario non fioreniino, et qui, pour le rappeler en passant, aurait 
assisté à l'une des réunions de notre parti sociahste, à nous, lors des 
palabres tenues quand fut défait le cabinet Ribot. Ladite circulaire 
contenait, entre autres beautés, cette phrase monumentale : « Tu 
connais, écrivait à chacun des « chers camarades maires, » avec le 
tutoiement civique, le citoyen Costantino Lazzari, tu connais la réso- 
lution exprimée à la Chambre par les camarades députés contre un 
troisième hiver de guei-re. Un parti comme le nôtre doit, avec hon- 
neur et fermeté, maintenir foi à la parole donnée. Les communes 
sont, sans conteste, un moyen politique très puissant par l'influence 
directe qu'elles ont sur les populations ; eh ! bien, celles qui ont été 
conquises par nous doivent toutes servir, dans un acte concordant et 
solidaire de protestation et de résistance, à faire triompher notre 
thèse; avant Vhiver, la paix. » Le 25 septembre, M. Lazzari réitérait 
sa démarche, qui n'avait pas donné tout l'effet attendu, et, le 26, la 
direction du parti socialiste, que harcelaient, de Rome, de Milan et 
de Parme, les manifestations, hostiles de l'opinion, déchaînée par la 
publication du document, en prenait avec lui la responsabilité. 
A Turin se produisait, à propos ou sous prétexte d'un manque de 
vivres, une échauffourée qui touchait à l'émeute. 

Ces agitations se répercutaient vivement sur le miheu parle- 
mentaire. Et, tandis que, d'un côté, du côté des « interventistes, » 
on blâmait la mollesse du ministre de l'Intérieur, M. Orlando, 



238 REVUE DES DEUX MONDES. 

de l'autre, les a neulralisles impénitens, » les « faiseurs de combinai- 
sons, » les « fatigués, » marchaient à leur pas, qui est plus discret et 
plus lent, derrière les socialistes. Ils formaient le groupe dit des 
45, bien qu'il n'eût d'abord, par le retrait de la signature de 
M. Sandrini, que 4^4 membres, puis 47 par trois nouvelles recrues, 
et qu'enfin il se vantât de dépasser la soixantaine. Groupe mixte, 
ondoyant et divers, surnommé, du nom d'un de ses fondateurs, par 
un jeu de mots trop tentant : groupe Speranza; mais à base giolit- 
tienne, avec le propre gendre deM. Giolitti, M. Chiaraviglio. La ren- 
trée se faisant dans ces dispositions, le ministère Boselli ne pouvait 
esquiver l'attaque. Une apostrophe de M. Bissolati au député 
Grosso-Campana, à tort ou à raison soupçonné d'avoir mis la 
main dans les troubles, la déclaration simple et nette que, le cas 
échéant, il l'aurait fait fusiller, déclaration reprise à son compte 
par M. Orlando, contre toutes les données de sa psychologie, 
mais aux applaudissemens des trois quarts de la Chambre, a 
condensé et précipité le débat. Deux grands discours, sur des sujets 
et des tons différens, mais d'une même inspiration et dans une même 
direction, ont été prononcés, avec un succès inégal, par M. Canepa 
etM. Nitti.Qaelle que soit la solution, il est clair que l'Italie ne veut 
avoir, ne peut avoir et ne supportera qu'un gouvernement pour la 
guerre et non un gouvernement pour la paix, un gouvernement 
renforcé et guéri de sa facchezza, seul reproche qu'on ait pu faire à 
celui de l'excellent et éminentM. Boselli. 

Étant entrée dans la guerre comme elle y est entrée, ayant rompu 
ses anciennes alliances pour se rejeter où l'appelaient impérieuse- 
ment son passé, son avenir, ses traditions, son idéal, son génie, 
il est impossible à l'Italie, plus qu'à n'importe quelle Puissance, de 
sortir de la guerre autrement que par la victoire, car, autrement, c'est 
elle qui ferait la pire chute et connaîtrait le pire destin. Qui sera-ce ? 
M. Boselli survivant, M. Nitti, triomphateur d'hier, M. Orlando ré- 
habilité ?Tant que M. Sonnino restera, ce sera M. Sonnino. On peut 
juger maintenant de la faute commise en ne soutenant pas suffisam.- 
ment le ministère Salandra. La perpétuité de M. Sonnino à la Con- 
sulta en a atténué les conséquences. Pourvu qu'il y demeure, il est 
secondaire qu'il soit ou ne soit pas président du Conseil, et s'il ne 
l'est pas, peu importe qui le sera. Parmi les hommes poUtiques de 
son pays, M. Sonnino a toujours fait, et il ferait, parmi les hommes 
politiques de tout pays, une figure originale. Il n'a jamais désiré d'être 
à une place, n'a Jamais accepté que d'être à sa place. Lui aux 



REVUE. CHRONIQUE. 239 

Affaires étrangères, pour l'Entente, le gouvernement italien, c'est lui. 

En Russie, le cabinet de coalition, formé par M. Kerensky, — six 
socialistes, neuf bourgeois libéraux ou radicaux, deux militaires, — 
vient de se présenter devant le u Pré-Parlement, » ou « Conseil provi- 
soire de la République russe. » Sur le titre légal de ce Pré-Parlement, 
ses droits, ses pouvoirs, sa composition même, il y aurait beaucoup à 
dire. Mais M. Kerensky tout le premier, et le Pré-Parlement avec lui, ne 
nourrissent là-dessus aucune illusion. Il s'agit simplement de gagner, 
comme on le pourra, les élections à la Constituante. Ce qu'il faut du 
moins indiquer, c'est que le gouvernement s'est trouvé sans délai en 
butte à l'obstruction aveugle et sourde, mais hurlante, des « maxima- 
listes. » M. Trotsky est sorti, suivi de sa bande, avec des invectives et 
des défis. Notons, à ce propos, que M. Trotsky s'appelle, à l'état-civil, 
Bronstein, et qu'il est l'un des séides de Lénine, qui s'appelle Zeder- 
blum. A ce propos encore, exprimons le vœu, si les délégués régu- 
lièrement investis du gouvernement pro^dsoire doivent être accom- 
pagnés, à la prochaine conférence interalhée, d'un « représentant 
des élémens démocratiques, » ce représentant vienne à visage décou- 
vert, sous le nom de son père, et non sous un pseudonyme; que 
Feldmann ne se travestisse pas en Tchernoff, Nahimkes en Stekloff, 
Apfelbaum en Zinovieff, Rosenfeld en Kameneff, Furstenberg en 
Ganetzky, etc. La moindre des précautions que les Alliés puissent 
prendre, avant d'étaler leurs secrets, est de savoir exactement à qui 
ils ont affaire. 

En France, nous avons côtoyé la crise; mais nous l'avons évitée, 
ou elle paraît différée, • — pour combien de jours? Tout s'est borné 
au départ de M. Ribot^ remplacé par M. Barthou, à qui son intelli- 
gence prompte et souple permettra d'abréger son apprentissage. La 
démission collective du ministère entre les mains du président du 
Conseil, dont la démission personnelle était refusée, n'a été, au 
résultat, qu'un simulacre. Pour faire tomber un seul portefeuille, on 
a fait semblant d'en rendre vingt-neuf. L'origine même de cet 
imbrogho médiocre doit demeurer mystérieuse. L'intérêt national 
ordonne de la taire. M. Ribot s'en va, salué par tous ceux qui ont 
pu mesurer ou peser ce qu'il avait apporté, dans le Conseil, de savoir 
et d'expérience et ce qu'il en emporte. Il se peut que, du fait de tel 
ou tel, une erreur ait été commise, mais on ne corrige pas une 
erreur en y ajoutant une faute. Quoi qu'il en soit, nous avons encore 
un ministère : nous voudrions être aussi sûrs d'avoir enfin un gou- 
vernement. 



2i0 REVUE DES DEUX MONDES. 

Les neutres ne sont pas plus tranquilles. Une crise se prépare en 
Espagne, il y en a un symptôme dans la retraite du maréchal Primo 
de Rivera. Peut-être, si elle n'avorte pas, son développement et sa 
conclusion nous réserveront-ils des surprises. La Suède, en atten- 
dant, a résolu la sienne d'une façon qui n'est point banale. Le profes- 
seur Eden, chargé de constituer un Cabinet, l'a composé de libéraux 
et de socialistes, mais là n'est pas la nouveauté. Ce qui est neuf, et 
ce qui est beau, c'est qu'il n'ait pas craint de mettre à la Marine un 
lieutenant de vaisseau, à l'Instruction publique un maître d'école, à 
l'Agriculture un agriculteur, à la Justice un avocat, à l'Intérieur un 
préfet, aux Affaires étrangères un membre de la Cour de La Haye. 
Le ministre de la Guerre, il est vrai, est un négociant ; mais, pour 
la Suède, au centre des hostilités, le commerce n'est-il pas une 
forme de la guerre ? 

Le trait distinctif de tous ces embarras politiques ou parlemen- 
taires des Empires du Centre, des États de l'Entente et des pays 
neutres, c'est le rôle qu'y jouent, sur la scène ou dans la coulisse, les 
diverses fractions du parti socialiste. Il est sous notre crise à nous, 
dans la crise russe, dans la crise allemande, dans la crise espagnole, 
dans la crise suédoise. Il se manifeste, s'entretient, se grossit, par 
son action, sa propagande, ses congrès nationaux, Bordeaux, Wiirz- 
bourg, ses conférences ou ses projets de conférences internationales, 
Berne, Stockholm; par son ubiquité, son indiscrétion, sa ténacité, son 
audace. Il pose pour aujourd'hui, et plus encore pour demain, le plus 
redoutable des problèmes. En vain cherche-t-on, en face de lui, des 
transitions, des transactions. On ne fait pas au socialisme sa part : 
dès qu'il pénètre dans le gouvernement, il l'a bientôt envahi tout 
entier. 

Charles Benoist. 



Le Directeur-Gérant, 
René Doumig. 



LA FLAMME 

QUI NE DOIT PAS S'ÉTEINDRE 



I 

LA RACE DE FRANCE 



La société a des intérêts communs, et chaque homme ses 
intérêts particuliers. Faire aux uns et aux autres leur juste 
place est difficile, parce qu'ils n'inspirent pas une sollicitude 
égale à l'homme, leur arbitre. Pour s'attacher à son propre 
avantage, même minuscule et éphémère, il suffit d'être égoïste, 
et qui ne l'est pas? Pour embrasser l'avantage public et per- 
manent de la société, il faut sortir de soi, et combien en sont 
capables? L'intérêt général ne touche que les plus désinté- 
ressés et les plus perspicaces, c'est-à-dire les plus rares des 
hommes; l'intérêt individuel passionne la foule à qui manquent 
l'impartialité et la prévoyance. 

Comme l'utilité générale ne peut être servie que par la 
collaboration des particuliers, et qu'ils ne la peuvent servir 
sinon par certains renoncemens à leur autonomie, l'homme, 
prévenu contre ces sacrifices, est tenté de croire ennemis l'in- 
térêt public et l'intérêt individuel, et, se préférant, de refuser 
tout sacrifice à la cause sociale. Or, plus celle-ci est méconnue, 
plus s'appauvrissent les forces protectrices de l'ordre nécessaire 
à tous, et, quand la société reste sans défense, les intérêts 
généraux entraînent dans leur ruine les intérêts particuliers. 

TOME XLII, — 1917. 16 



242 BEVXJE DES DEUX MONDES.) 

Alors apparaît, trop tard, qu'au lieu d'être adverses ils étaient 
solidaires et qu'il eût fallu, pour protéger ceux-ci, protéger 
ceux-là. 

Telles sont les évidences que mettent en lumière les destins 
successifs de la famille française. Elle a été l'orgueil, elle est 
aujourd'hui l'anxiété de la France. Constituée d'abord pour 
défendre la puissance de la race, puis transformée pour accroître 
la liberté de l'homme, elle est devenue la victime du conflit 
entre l'intérêt général et l'intérêt individuel. 

I 

L'histoire de notre race fut longtemps Thistoire d'une 
ascension. Depuis la ruine de l'ancienne Rome et durant tout 
le moyen âge, parmi les multitudes aux groupes divisés et à la 
grandeur en gestation, la France s'élève de siècle en siècle, 
sans rencontrer d'égaux. Déjà formée en un tout et massive, 
elle domine l'Europe qui seule alors compte dans le monde : 
l'Europe où l'Espagne, tournée vers les Maures, n'agit pas 
encore, où l'Italie et les Flandres entretiennent avec les profits 
de leur commerce les discordes de leurs cités, où l'anarchie 
allemande n'obéit pas à l'Autriche et ne prévoit pas même la 
Prusse, où la Russie contenue par la Pologne n'a pas pénétré. 
Les rivaux ne commencent pour nous qu'après la Renaissance : 
peu à peu les régions éparses et qui cherchaient leur centre se 
forment en Etats et gagnent leur taille par les poussées habi- 
tuelles à l'âge de croissance, tandis que la France continue de 
grandir avec le progrès ralenti de sa maturité toujours jeune. 
Entre eux et elle, grâce à l'avance qu'elle avait prise, l'écart 
subsiste, qui insensiblement diminuera (1). Au xvi® siècle, la 
race française est, par le nombre, presque la moitié de l'Eu- 
rope. La France de Louis XIV est le tiers, celle de 1789 le 
quart; mais aucun des autres peuples n'a autant de nationaux 
qu'elle. Après les guerres de la Révolution et de l'Empire, non 
seulement elle est réduite au cinquième du monde européen, 
mais les Russes et les Allemands ont conquis la primauté du 

Jl) Siméoa Luce, dans VHisloire de Beriravd du Guesclln et de soti époque, a 
écrit : »- 11 est maintenant liors de doute que la population de la France, avant 
la guerre de Cent Ans, égalait au moins, si elle ne dépassait un peu sur certains 
points, celle de la Fiance actuelle. » 



LÀ FLAMME QUI NE DOIT PAS s'ÉTEINDRE. 243 

nombre. Durant le xix* siècle, le renversement de la hiérarchie 
se continue au profit d'autres races qui, non seulement en Europe, 
mais dans l'univers, continuent à grandir plus que nous, et, 
au XX' siècle, la Russie avec 130 millions d'habitans, les Etats- 
Unis avec 100, l'Allemagne avec 70, le Japon avec 52, l'Autriche 
avec 48, l'Angleterre avec 44 devancent la France qui, avec 39, 
est passée du premier rang au septième. Encore n'est-ce que le 
début d'un déclin que les années précipitent. Déjà onze fois, 
à intervalles de plus en plus proches, les décès en France ont 
été plus nombreux que les naissances. Rien ne croît plus que 
la stérilité des familles. 

Sous François P'',au moment où l'on commença de constater 
un affaiblissement de la vigueur anccstrale, on comptait en 
moyenne sept enfans par famille. Sous Louis XIV, il n'y en a 
plus que cinq; en 1789, quatre ; en 1870, trois; en 1914, deux. 
Deux enfans par famille, voilà pour une race le nombre de 
décadence. Il suffirait tout juste à maintenir stationnaire la 
population, et chaque couple serait remplacé par deux êtres 
qui prendraient sa place, pourvu que tous survécussent et se 
mariassent à leur tour. Mais chaque génération a ses jeunes 
rebelles à la vie et ses réfraclaires au mariage. Le célibat, voca- 
tion faite surtout par la fantaisie du caractère et du cœur, état 
le plus rebelle au mesurage et aux moyennes, a pourtant été 
saisi par la statistique comme un phénomène constant : il 
recrute du neuvième au sixième de chaque génération. Si le 
neuvième ou le sixième des adultes s'abstient de perpétuer la 
race, tout le vide ouvert par la mort ne sera pas comblé par 
les deux enfans qui, à chaque foyer, prennent la place de leur 
père et de leur mère. L'amoindrissement de la race est donc 
inévitable et progressif. 

Certains, qui mettent leur courage à ne s'inquiéter jamais 
de rien, s'accommodent de cet amoindrissement comme s'il 
marquait non une maladie, mais simplement une date dans 
notre existence. Un âge viendrait pour les races où elles n'ont 
plus besoin de grandir pour se conserver, et elles auraient la 
preuve qu'elles sont parvenues à la plénitude de la force 
quand l'accroissement du nombre se ralentit. C'est, il est vrai, 
une règle de nature que les populations sorties de l'adolescence 
progressent d'une marche plus lente. Mais tant qu'elles sont 
dans leur maturité vigoureuse, elles ne restent jamais sur 



244 REVUE DES DEUX MONDES., 

place, et la marque de leur santé est précisément que le croit 
total de la race compense encore, et au delà, le déclin de la 
fécondité dans chaque foyer. Dans toutes, si paresseusement 
qu'elles retardent sur leur ancienne ardeur d'enfanter, la popu- 
lation augmente. Leur force vive est le nombre annuel des 
naissances, déduction faite des décès, et voici les chiffres. La 
Russie s'accroît par an d'à peu près 4S00 000 et-»perd 2700 009; 
l'Allemagne gagne 2000 000 et perd 1 100000; l'Autriche gagne 
nOOOOO et perd 1100000; l'Angleterre gagne 900000 et perd 
450 000; l'Italie gagne 1000 000, et perd 650 000; la France 
gagne 750000 mais perd presque autant, parfois un peu plus. 
L'excès des naissances sur les décès ajoute chaque année plus 
d'un million d'hommes à la Russie, plus de 900000 à l'Alle- 
magne, plus de 500 000 à l'Autriche, plus de 400 000 à l'Angle- 
terre, 350 000 à l'Italie. Nos excédens étaient de 30 000, de 
20 000 avant qu'ils disparussent. Si nous ne sommes pas tombés 
plus bas, c'est que chez nous l'on meurt peu. Longtemps les 
médecins, comme s'ils désespéraient des naissances, ont con- 
centré leurs efforts sur la durée de la vie, et dans la masse 
des Français la proportion des vieillards augmente. Pour les 
autres peuples, se conserver, c'est poursuivre d'une allure plus 
lente la route par laquelle on s'élève. Nous seuls, après une 
halte devenue pour nous le sommet, avons rebroussé chemin 
pour redescendre. Chaque mouvement d'eux et de nous aug- 
mente la différence de nos altitudes et de nos destinées : ils 
continuent à monter vers la vie, nous enfonçons dans les ave- 
nues de la mort. 

La mort elle-même a ses résignés. Ils ne s'étonnent pas 
qu'après un si long et si grand passé la France soit au bout de 
son avenir; ils ne se sentent pas coupables que sa vieillesse 
n'enfante plus. Ils se soumettent à leur sort comme à la néces- 
sité invincible. Mais prétendre que, pour les peuples comme 
pour les hommes, la vieillesse soit le commencement fatal de la 
fin est un sophisme encore. Oui, les jours de chaque homme 
sont comptés, de quelque manière qu'il les emploie, et, s'il les 
abrège quelquefois par sa faute, ses vertus ne prolongent pas 
les délais de son passage sur la terre. Mais autres sont les lois 
qui mesurent le temps aux nations. La mort n'est pas naturelle 
aux sociétés comme elle l'est aux hommes qui les composent. 
Aucun terme n'est lixé d'avance à la vie des races, et rien n'est 



LA FLAMiME QUI NE DOIT PAS s'ÉTEINDRE. 245 

plus inégal que leur dure'e. Los unes achèvent en peu de temps 
leur destin, les autres se perpétuent sans vieillir. J^es malveil- 
lances de la nature ne sont mortelles qu'aux individus : nulle 
convulsion du sol, nulle peste, nul fléau ne s'étendent assez 
pour anéantir les peuples. Ceux qui périssent reçoivent le 
coup mortel d'une main humaine, soit qu'ils disparaissent 
dans des guerres d'extermination comme la barbarie les connut 
et comme la civilisation les a parfois renouvelées, soit qu'eux- 
mêmes détruisent en eux, par des vices devenus à la longue des 
poisons, l'aptitude à vivre. Les sociétés ne sont pas faites pour 
mourir : on les assassine ou elles se tuent, et dans leur fin il y 
a toujours un crime. Cette loi de responsabilité apparait dans 
le sort des races qui, avant le contact de la civilisation, vécurent 
paisibles en Amérique et heureuses dans la Polynésie. Les 
unes ont été anéanties par une férocité plus forte que leur cou- 
rage, les autres ont reçu d'une inimitié moins hâtive, mais non 
moins atroce, jes vices que leur sauvagerie n'apas su repousser : 
c'est d'eux qu'elles meurent. 

Rien ne ressemble moins à ces lamentables restes que la 
France. Mais les décadences aussi ont leur jeunesse qui se 
duperait à faire la dédaigneuse en face des dégradations plus 
avancées. Les mêmes vices qui ont épuisé les races agonisantes 
menacent et déjà contaminent les races les plus fières d'elles- 
mêmes. Médecins, moralistes, hommes de science et hommes 
d'Etat dénoncent par un témoignage unanime comme les fléaux 
les plus redoutables pour l'avenir du genre humain, une trinité 
empoisonneuse. La pratique des voluptés sexuelles multiplie les 
contagions que la vieille morale appelait très justement les 
maladies honteuses : rien de plus commun que les contracter, 
rien de plus lent que les guérir, rien de plus incertain que leur 
cure. Elles sont des causes durables de stérilité, et quand elles 
transmettent la vie, elles la corrompent; c'est d'elles que 
meurent tant d'enfans en bas âge, par elles qu'il y a tant 
d'aveugles, de paralysés, d'incomplets, et que se propagent les 
plus incurables, les plus répugnantes et les pires dégradations 
de l'espèce. L'ivrognerie, très ancienne compagne de l'homme, 
et jusqu'à nos jours compagne plus humiliante que funeste, 
s'est changée en un vice tout nouveau depuis que l'alcool, 
extrait de tout plus que du vin, est devenu le liquide préféré 
des buveurs. Or si le vin, même à dose forte, est tonique, l'alcool, 



246 REVUE DES DEUX MONDES., 

même à faible dose, est vénéneux, il entraîne la diminution de 
la volonté et de l'intelligence, et parmi les tares transmissibles, 
la démence, la fureur épileptique et la paralysie générale. Enfin 
la débauche et l'ivresse fraternisent, s'excitent l'une l'autre, 
accumulent leurs dommages sur l'être perverti par elles et 
livrent son corps déchu au mal qu'on pourrait appeler le mal 
des démocraties: car dans les sociétés où presque tous doivent 
gagner leur vie, et l'user pour la gagner, l'anémie livre les 
organes du pauvre à la pire envahisseuse, à la destructrice uni- 
verselle : la tuberculose. Quand aux excès du labeur s'ajoutent 
ceux du boire et de la volupté, il faut désespérer de la santé 
générale. Les chefs de la science médicale proclament que 
« l'implacable continuité du mal fait la tuberculose autrement 
meurtrière que les fléaux historiques : la peste, le choléra, les 
inondations, les tremblemens de terre (1). » 

Si cette contamination n'épargne aucun des peuples modernes, 
sa triple malignité a atteint particulièrement la France. Les 
excès alcooliques étaient comme préparés à notre pays par 
l'abondance et la qualité de ses vignobles et la coutume de 
s'abreuver à grands coups aux vins nationaux, et, hier encore, 
il se buvait plus d'absinthe dans la France seule que dans le 
monde entier. L'avarie menaçait une race au tempérament sen- 
suel, et aujourd'hui les professeurs de médecine ne dissimulent 
pas les ravages du mal (2). Enfin la France a été le pays où la 
tuberculose allait multipliant le plus les victimes. 

Mais si ces trois fléaux préparent une génération qui, afi'ai- 
blie par leurs malfaisances héréditaires, n'aura plus la force 
d'enfanter, ils sont lents à produire cette déchéance suprême. 
Aucun d'eux n'entraîne comme suite immédiate la stérilité. 
Leur plus redoutable mal est au contraire de transmettre leurs 
tares. Les nations les plus contaminées par l'avarie comptent 
parmi les plus prolifiques; l'ivresse, la tuberculose, au lieu 
d'amortir les instincts sexuels, les rendent plus vifs. La compa- 
raison entre les autres races et la nôtre prouve que la France 
n'est pas le pays où l'avarie sévit le plus; la comparaison avec 



(1) « Nefauche-t-elle pas sur le globe annuellement, plus de 2 000 000 de vies 
humaines ?» — (Le professeur Landouzy, en avril 1912, au Congrès internationa' 
de Rome contre la tuberculose.) 

(2) Quinze pour cent, suivant les uns, vingt pour cent, suivant les autres, 
soit un individu sur cinq à si.^. — Voir Emile Duclaux, U Hygiène sociale, p. 233. 



LA FLAMME QUI NE DOIT PAS s'ÉTEINDRE. 247 

nous-mêmes établit que, si nous e'tions au début du xx*" siècle 
la nation la plus malade des deux autres poisons, les mesures 
d'hygiène très timidement entreprises depuis une vingtaine 
d'années ont enrayé les progrès de la tuberculose (i); la prohi- 
bition de l'absinthe a, depuis la guerre, coupé court à l'ivresse 
la plus dangereuse. En résumé, si les trois fléaux que l'on 
s'accorde à considérer comme les plus menaçans pour le genre 
humain étaient des destructeurs immédiats de population, notre 
race serait plus forte qu'eux, puisqu'elle maintient encore à peu 
près le chiffre de sa natalité? et s'ils conduisent à la stérilité 
quand une longue transmission les a rendus incurables, notre 
race encore n'est pas leur victime définitive, car il a suffi qu'elle 
commençât, et combien peu, la lutte contre eux pour ralentir 
leur progrès; elle est donc capable de les vaincre. Chez nous 
leur contagion menace plus la qualité que la quantité des 
naissances. 

Or, c'est la quantité qui diminue. 

Diminue-t-elle par épuisement de la force, génératrice dans 
notre race? La race française n'existe pas seulement en France. 
Au Canada vivent les descendans des 62 000 Français qui y 
restèrent quand en 1763 notre domaine nous fut enlevé. Or au 
Canada les familles d'origine française continuent à avoir en 
moyenne de dix à douze enfans; et dans les familles d'origine 
anglaise sept à huit. En Afrique, des colons français, en Alsace- 
Lorraine les habitans d'origine française ont des foyers féconds. 
En France même, les ménages sont fort inégalement proli- 
fiques : il y a des régions où la rareté des enfans est devenue 
contagieuse; il y a des régions dans lesquelles les anciennes 
mœurs maintiennent la vieille abondance. Et si l'on met en 
parallèle les diverses races, on constate que les foyers excep- 
tionnels de vingt à vingt-cinq enfans sont surtout des foyers 
français. 

La majorité de la race éprouve-t-elle en France pour le 
mariage cette satiété jadis mortelle à la Grèce et à Rome? Là, 
quand la licence des mœurs eut détruit la société conjugale, 
celle-ci, réduite à une rencontre éphémère où chacun des époux 
se réservait la séparation des patrimoines, des intérêts, des com- 

(1) « Sous l'influence de la chasse qui lui est faite, la tuberculose domine en 
Angleterre et en Allemagne, tandis qu'elle reste stationnaire chez nous. » Id., 
p. 16o. 



â48 tîEVUE DES DEUX MO.NDGS., 

pagnies, des amours, et se reprenait par le divorce, inspira 
autant de dégoût qu'autrefois de ferveur, et, dans l'État où tout 
déclinait, l'institution la plus impopulaire devint le mariage. II 
parut plus simple d'éviter une condition où l'on n'entrait que 
pour en sortir, et le célibat l'emporta. Les célibataires, s'ils ne 
représentent plus seulement ce qu'il faut d'indépendance aux. 
aptitudes et aux inaptitudes d'exception, sont les plus dange- 
reux adversaires de la vie, même si leur renoncement n'est 
pas une abstinence. Le mariage seul crée l'honneur, le rang, 
la stabilité de la famille : à son foyer seul les enfans trouvent 
les soins dont leur corps et leur àme ont besoin. Partout le 
concubinat est plus avare d'enfans et ses enfans meurent davan- 
tage (1). Les célibataires de la décadence grecque et romaine 
étaient assez dissolus pour repeupler leur patrie, si la volupté 
suffisait : ils ont laissé la terre vide. Mais ils n'ont pas cette 
malfaisance dans le monde moderne, et, réduits tout au plus 
au sixième de la population, ils sont assez nombreux pour dimi- 
nuer sa moralité, pas assez pour compromettre son existence.; 
Le nombre des mariages dépasse dans notre pays 300000 par 
an. Si l'on tient compte de la population dans les divers pays, 
nous tenons un rang moyen parmi les peuples, et le nombre 
des mariages, loin de baisser, aurait plutôt tendance à monter.: 
Les mariages sont-ils trop tardifs en France? Trop précoces, 
lés unions épuisent dans les époux trop jeunes la sève féconde; 
trop ajournées, elles ne donnent à la formation de la famille 
que des ardeurs refroidies. La femme de dix-huit à vingt ans, 
l'homme de vingt et un à vingt-quatre parviennent à la pléni- 
tude de l'aptitude conjugale, qui va diminuant ensuite. Il semble 
qu'en France le mariage soit tardif, surtout pour les hommes.i 
Mais cette apparence tient à ce que les gens les plus observés 
sont les gens en vue : ceux qui reculent le moment du mariage 
sont ceux des carrières les plus publiques, les libérales. Pour 
eux, l'ignorance de l'avenir se prolonge et rend difficile leur éta- 
blissement. Mais plus nombreux sont les obscurs à qui les 
chances restreintes de leur métier laissent moins d'incertitudes. 
Grâce à eux, l'âge moyen des mariages ne dépasse pas en 

(1) Durant la période lie 1900 à 1904, la Franco a perdu, sur 1 000 enfans, 
71,7 illégitimes et 44,7 légitimes, morts au moment de la naissance, et, dans 
l'année de la naissance, 24U enfans naturels et 129 légitimes (Statistique interna- 
tionale 1907). 



LA FLAMME QUI NE DOIT PAS s'ÉTEINDRE.; 249 

France un peu plus de vingt-sept ans pour les hommes et de 
vingt-trois ans pour les femmes. Ce n'est pas assez pour que le 
couple français apporte à son œuvre familiale les prémices de 
la plus productive saison, mais c'est assez pour qu'il ait encore 
le temps de fructifier. 

Si notre race n'est inférieure à aucune pour les dons de 
nature, si sa vigueur n'a pas disparu dans un épuisement héré- 
ditaire, si ses mariages sont demeurés fréquens, leur stérilité 
ne tient pas à ce que les époux ne peuvent pas avoir des enfans. 
Elle tient donc à ce qu'ils ne veulent pas en avoir. Il y a long- 
temps qu'Auguste Comte a dit : « La maladie de la société est 
regardée comme physique, tandis qu'elle est morale. » C'est le 
refus des époux qui fait obstacle au vœu de la nature. C'est 
l'avarice de l'homme qui rend vaine la libéralité de la race. 

II 

Quand cette avarice a-t-elle commencé? Pourquoi s'est- 
ellc accrue? 

Dès l'origine, la famille française atteignit l'apogée de sa 
vigueur. Jusqu'à la lin du moyen âge, sans intermittence ni 
effort, notre vie coula comme de source; et c'est la plus haute 
des sources, en effet, qui entretenait cette abondance. Notre 
ancienne société ne se fiait guère aux incertitudes et aux 
inconstances de la raison humaine, elle avait besoin de ratta- 
cher tout ce qui est essentiel à la volonté d'un pouvoir surhu- 
main. Une foi alors universelle considère comme de prescrip- 
tion et de sagesse divines que le mariage soit une" communauté 
indissoluble entre un aeul homme et une seule femme, qu'il 
ait pour but principal la perpétuité de l'espèce, et que les époux 
doivent à l'abondance de leur famille toute leur énergie 
créatrice, sans s'inquiéter des charges : car l'enfantement 
s'impose à eux comme le devoir immédiat, les suites de ce 
devoir appartiennent à l'avenir, qui appartient à la Providence, 
et elle a promis son aide à ceux qui lui obéissent. 

Pour justifier ses commandemens, la Providence révélait à 

ses créatures leur destinée. L'homme n'est pas un solitaire 

fait i)0ur se suffire, mais un compagnon fait pour vivre parmi 

des êtres ses semblables, et avec lesquels il forme une société. 

'Celte sociéi-é est aussi un, être vivant et qui dure par la succès- 



25^ REVUE DES DEUX MONDES. 

sion de ses hôtes passagers. La société et l'homme ont besoin 
l'un de l'autre, ont l'un et l'autre des droits, ces droits se me- 
surent h l'importance de l'un et de l'autre, et cette proportion 
fait de l'homme le serviteur de la société. 

Ce qu'il lui doit d'abord, c'est de la perpétuer. Il a été associé 
à l'œuvre de la création par le don qu'il possède d'enfanter, 
à l'homme et à la femme, qui ont reçu en commun cette 
puissance, de s'unir pour l'exercer. Durer n'est pas le seul 
besoin de la société : les souffrances qui, sous toutes les formes, 
en frappant les vivans, la blessent elle-même, doivent être gué- 
ries par la bonté et par la science; à la vie sociale il faut aussi 
la consolation de la beauté, certains sont aptes k répandre ce 
soulagement par les générosités de l'art et du génie ; la société 
surtout a besoin de connaître les lois de sa vie et de son avenir, 
certains sont dignes de lui apporter le présent souverain, la 
vérité. L'obligation d'être utile est commune à tous, les moyens 
d'être utile sont divers, particu'Iiers à chacun. Ceux qui donnent 
leurs soins aux épreuves des autres, leur zèle à l'accroissement 
des nobles joies et leur existence à la révélation des principes 
sauveurs exercent une générosité plus grande que celle où les 
époux enferment leur sollicitude domestique. Si donc, pour 
mieux accomplir leur œuvre plus universelle, les serviteurs de 
tous ont besoin de ne pas se clore en un seul foyer, l'un de leurs 
devoirs les dispense de l'autre. Ainsi le célibat a son rôle comme 
le genre d'existence qui rend complète l'offrande à de grandes 
causes. Mais pour la masse des êtres qui n'ont pas ces dispenses 
d'exception, le précepte divin est de se consacrer à l'œuvre sociale 
qui exige le plus d'ouvriers, c'est-à-dire de continuer l'espèce 
humaine. Et tous les actes par lesquels l'homme se sacrifie en 
ce monde, multiplient les mérites dont la récompense est une 
vie future, heureuse et sans fin. 

La crainte filiale du Père commun fut la plus ancienne, 
la plus impérieuse, la plus constante des forces qui rendirent 
infatigablement pères nos ancêtres. La race de France fut le 
chef-d'œuvre de la morale chrétienne. Toute cette morale éta- 
blissait comme la loi de la vie présente la subordination des 
intérêts particuliers aux intérêts généraux. Complice de cette 
doctrine, l'histoire a montré notre race d'autant plus surabon- 
dante et irrésistible qu'elle ne travaillait pas pom* elle seule, et 
d'autant plus amoindrie et inefficace qu'en elle chacun s'est 



LA FLAMME QUI NE DOIT PAS s'ÉTÉINDRÉ. 251 

plus restreint au culte du moi. Si bien que dans les changemens 
de notre destin séculaire se poursuit l'unité d'une leçon. 

Quand la France naissante domine les autres peuples par le 
nombre et la volonté, elle cherche dans les ruines du monde 
antique les fondeinens d'un monde nouveau. Quand elle 
assemble par la conquête les diverses nations qui divisaient la 
Gaule, ce n'est pas seulement pour prendre du territoire, 
des esclaves et l'hégémonie, elle travaille à l'ordre, l'ordre 
des âmes par l'union de la foi. Faute de cette sollicitude édu- 
catrice, qui eût fait les vaincus semblables les uns aux autres 
et tous au vainqueur, la civilisation romaine avait perpétué la 
barbarie; par cette sollicitude édu^atrice, la barbarie franque 
était déjà la civilisation. Cette civilisation a seulement com- 
mencé son œuvre lorsque les Gaules forment un seul Etat. Par 
cet effort les Mérovingiens ont forgé la force que les Carolin- 
giens emploient à étendre en Europe, sur les peuples divers 
d'origine, la communauté d'une vie publique et privée. Cette 
communauté est le Saint-Empire, union de la puissance spiri- 
tuelle qui appartient au Pape et de la puissance temporelle qui 
appartient à Charlemagne. C'est cette communauté politique et 
morale que l'empereur franc protège contre la ténacité des 
Saxons, contre les audaces des Normands qui gardent au paga- 
nisme l'asile de leurs forêts ou de leurs îles, et contre l'invasion 
des Musulmans qui, de l'Arabie à l'Afrique, à l'Italie, à l'Espa- 
gne, s'avancent pour imposer à la société chrétienne la 
déchéance de leurs doctrines et de leurs mœurs. La lutte contre 
l'ennemi public, l'Islam, est la vaste pensée des Capétiens. Ce 
sont eux qui ont le moins à craindre de lui dans leur royaume, 
mais il leur est insupportable que le Tombeau du Christ appar- 
tienne aux sectateurs de Mahomet; que le sol, les foyers, la 
liberté, la croyance des races chrétiennes soient perdus et 
détruits; ils se sentent les défenseurs obligés de la vie morale 
que la force menace. C'est par eux que sont commencées, sou- 
tenues, poursuivies les Croisades, œuvre oij l'on retrouve 
comme partout oîi agissent les hommes, les traces des passions 
humaines, mais œuvre unique par la générosité et par la 
tendresse fraternelle qui voua deux cents ans l'Europe chré- 
tienne, comme à son intérêt suprême, au maintien de la civili- 
sation commune. 

Contre cet ordre chrétien la première révolte fut celle de 



2S2 REVUE DES DEUX MONDES. 

l'ambition germanique, dès que le Saint-Empire appartint 
aux princes allemands. Leur longue querelle contre les Souve- 
rains Pontifes fut pour émanciper la force de toute dépendance 
enveus le droit, et ils restaurèrent ainsi l'ordre païen où chaque 
peuple n'avait pour juge de ses cupidités que lui seul. Dès que 
la féodalité, bâtie sur le morcellement de la terre, ne s'élevait 
plus au-dessus d'elle-même, pour trouver dans une tâche mo- 
rale la paix et l'unité, elle devait choir et se dissoudre dans 
les disputes du sol, et déchaîner la bête pillarde, lubrique 
et homicide, que la guerre réveille si vite dans le combattant. 
La discorde ne ravage pas seulement les territoires, elle com- 
mence à envahir et chariger les intelligences, quand l'anti- 
quité, ressuscitant de son tombeau avec des monumens d'une 
sagesse et d'une beauté antérieures au christianisme, révéla 
aux philosophes, aux légistes, aux politiques, aux poètes, aux 
artistes, aux historiens, comme une puissance indépendante de 
l'autorité divine, la raison humaine. Dès lors, cette raison 
devenait la rivale immanente du pouvoir religieux, dût-elle, 
en fait, se dissimuler quelque temps, par un respect d'habi- 
tude, la logique du conflit. Les doctrines de l'Eglise blessaient, 
outre les princes, beaucoup d'hommes, les hommes de la 
pensée et les hommes de la chair. Aux uns elle imposait l'hu- 
miliation du mystère, c'est-à-dire d'un pouvoir qui subordon- 
nait la raison sans se justifier devant elle; aux autres elle impo- 
sait la contrainte de la pénitence, c'est-à-dire d'une discipline 
qui contredisait le constant attrait de notre nature vers le 
plaisir. La Renaissance fut dans toute l'Europe un affaiblisse- 
ment du catholicisme. 

Il gardait pour patrons les chefs mêmes de la France, tant 
que durèrent les Capétiens, héréditairement respectueux des 
ordres donnés par l'Eglise à la conscience, tout occupés d'étendre 
cet ordre à l'État et, par leur Etat, à la « république chré- 
tienne, » propagateurs infatigables d'une vie commune, habiles 
à accomplir de grandes besognes avec de petites gens, amis 
de la simplicité dans les habitudes, préservés des corruptions 
par les vertus du travail, passionnés à faire motte à motte 
leur royaume comme un paysan son domaine, attentifs à la 
fécondité de leur peuple comme le laboureur à la moisson de 
sa terre, et constamment prodigues de cette force française à 
des causes plus vastes que la France. Mais ils s'éteignirent et 



LA FLAMME QUI NE DOTT PAS s'ÉTEINDRÉ^ 2.^3 

laissèrent le trône à la race hautaine, sceptique, voluptueuse, 
brillante et corruptrice des Valois. Eux jettent la France à 
d'autres destine'es. Leur culte d'eux-mêmes rétrécit leur vision 
du monde : ils n'ont plus l'àme universelle de leurs prédéces- 
seurs, mais seulement nationale. Leur sollicitude ne s'étend 
pas au delà du territoire qu'ils possèdent ou ambitionnent, et 
leur France ne sert plus qu'elle-même. Avec eux, notre histoire 
commence à préférer l'intérêt particulier à l'intérêt général, 
car ils tiennent pour adversaires nés les Etats, croient que 
le mal de l'un est le bien de l'autre et veulent se dresser sur 
l'abaissement de tous. L'idée d'entretenir entre les race« la 
communion de l'esprit est devenue étrangère à ces princes qui 
s'allient contre les catholiques aux protestans et au Turc, cela 
sans autre dessein que de grandir leur royaume, et eux par 
leur royaume. Si brillante qu'ait élé à certaines he'ures cette 
•politique, elle était par la portée, la conscience et les profits, 
inférieure à la vocation première de la France, au dessein de 
rendre sacrées les unes aux autres les races formées par une 
même civilisation et de défendre par leurs forces uiiies contre 
l'anarchie des races et des croyances inférieures cette « société 
des nations » que l'on ose à peine espérer au lointain avenir, 
comme le dernier progrès de la raison humaine, et qui fut, 
pendant des siècles, la fille de la conscience française. 

Or c'est au moment où la mission de la France se rétrécit 
et s'abaisse que l'abondance de la race commence à faiblir., 

Le travail cesse d'être à l'ancienne taille de l'ouvrier. 
L'unité partout se morcelle. C'est encore l'Allemagne qui donna 
l'exemple des ruptures. Ailleurs il y avait eu la discordance 
des particuliers, là il y eut la défection d'une race : ce pays des 
princes avides se trouva celui des théologiens contentieux et 
des prêtres sensuels, et par leur coalition la Renaissance engen- 
dra la Réforme. L'unité de foi disparue, l'ancienne religion se 
trouvait réduite, mutilée, même dans les pays où persistait le 
catholicisme. La France, malgré l'audace des huguenots et les 
oscillations du gouvernement, demeura catholique par la sta- 
bilité de son génie traditionnel ; mais la Réforme s'était trouvée 
assez répandue pour rendre, par la contagion de l'exemple, 
les catholiques moins soumis à la doctrine qu'ils prétendaient 
maintenir. Un goût nouveau de contention et de marchandage, 
se substituant à l'ancienne docilité, réduisait la part de Dieu 



254 REVUE DES DEUX MONDES. 

dans la vie de l'homme ; chacun, s'enhardissanl à l'inobservance 
des pre'ceptes qui lui étaient plus incommodes, se faisait le 
maître de sa loi par une Réforme moins collective, moins 
publique, moins violente, mais destructrice de l'ancien ordre 
dans le secret de chaque cœur. Le chancelier de l'Hôpital mar- 
quait ce changement lorsqu'il disait à ses contemporains : « Je 
me figure qu'il vous faudra un autre Décalogue, parce que celui 
du Dieu vivant est trop rude pour vous, et contraire à vos 
mœurs, à vos appétits, à vos sens naturels (1). » 

Cependant cette lumière où s'évanouissait le devoir, si 
déformatrice fùt-elle de la société, n'en caressa d'abord que les 
sommets. La culture de la pensée et celle du plaisir n'étaient 
familières qu'à deux élites, celle des lettrés et celle des sei- 
gneurs et, même quand elles se mêlèrent en une seule, atti- 
rées à la cour par l'aimant du pouvoir royal, les deux indé- 
pendances ne réunissaient qu'un petit groupe de « libertins. » 
Mais ni cette oligarchie quand elle cherche un bonheur nouveau, 
ni les princes, quand ils favorisent cette émancipation de 
l'esprit et de la chair, ne songent à changer la croyance qui tient 
en paix les multitudes et le monde en stabilité. 

Conformes à la doctrine religieuse, les lois humaines ont 
fait de la famille la plus forte institution de l'Etat. Elle est 
l'asile indestructible qui attend les siens, les assemble et leur 
survit. Tantôt par le droit d'aînesse, tantôt par la liberté testa- 
mentaire qui permet au père de choisir par une institution 
d'héritiers « le soutien de la maison, » cette maison a, dans 
l'intérêt des possesseurs passagers qui se succèdent sur le bien 
permanent, un gardien unique. Il ne détient pas l'hoirie pour 
en jouir seul, mais pour empêcher que, chacun emportant sa 
motte et sa pierre, disparaissent et le logis où nul de ceux qui y 
naquirent ne sera jamais un étranger, et le domaine dont ils 
vivent tous s'ils s'emploient aie tenir en état. La famille groupe, 
en petites sociétés et pour là vie, les cultivateurs qu'on appelle 
d'un nom aujourd'hui devenu un terme de mépris et alors 
donné comme une louange : « manans, » ceux qui restent. La 
famille ressaisit, même hors du foyer paternel, les ouvriers 
qui, arti^es de l'outil et non manœuvres de la machine, satis- 
font, à l'aide des petits métiers et par petits ateliers, aux 

^) Traité de la réformaMon de la justice, t. II, p. 39. 



LA FLAMME QUI NE DOIT PAS s'ÉTEINDRE.: 255 

besoins de clientèles voisines. Elle se reconstitue pour ceux 
qui habitent en u compagnons » sous le toit et partagent la 
table du « maitre. » Elle a sa part dans le salaire calculé non 
seulement sur la valeur mercantile de la tâche" fournie par 
l'ouvrier, mais sur sa condition sociale, sur ses charges de 
mari et de père. Elle est respectée par l'organisation du travail 
qui tient la femme hors des métiers et, la laissant au foyer, lui 
permet d'être épouse et mère. A tous ceux qui, par nécessité 
ou choix, cherchent, hors de leur groupe originaire, leur 
avenir, le chef de la famille doit aide : faible ou puissante, 
l'influence de la parenté leur appartient et leur épargne, dans 
leurs épreuves, au moins la détresse de la solitude et de 
l'abandon. Les cadets de bonne lignée vont haut et loin sans 
grand'peine; à son tour, leur importance accroît le tronc qui les 
porte et duquel, branches parfois gourmandes, ils ne se déta- 
chent pas. Chacun de ces arbres innombrables garde et étend 
ainsi sa ramure sur le sol séculaire, et jamais il n'y eut sous le 
ciel de plus magnilique forêt. Voilà ce que la France avait fait 
de la famille et ce que la famille avait fait de la France. 

Mais on se lasse de tout ce qui dure, et ce sont les plus 
beaux arbres qui attirent le bûcheron. Le tranchant de la 
controverse, après être venu à bout de l'unité religieuse, avait 
continué à s'aiguiser sur les formules confessionnelles, les 
contradictions des croyans avaient servi de preuves à l'incrédu- 
lité, et le doute, après avoir atfronté Dieu, ne fut plus timide à 
défier les gouvernemens. Au xvii° siècle, une cure de vertu dans 
l'Eglise et le couronnement du pouvoir absolu dans l'Etat restau- 
rèrent l'autorité. Maisi'elTort du clergé fut insuffisant, excessif 
celui du prince, et le xviii^ siècle connut le dégoût d'obéir. 
Contre toutes les institutions si longtemps intangibles, les griefs 
s'accumulent, et tous se résument en un reproche universel, que 
la société tienne pour ses intérêts généraux les intérêts collec- 
tifs de corps particuliers, royauté, clergé, noblesse, bourgeoisie, 
métiers, et qu'à ces collectivités soit partout sacrifié l'individu. 

Tout n'était pas faux dans cette critique. Le roi, jadis le 
premier serviteur de la France, s'en était fait le maitre impé- 
rieux, la vigilance jalouse de l'orthodoxie tenait en laisse 
courte la pensée, la hiérarchie des castes poussait à l'extrême 
la diversité des conditions, le régime des métiers réduisait 
l'indépendance du travail, les liens de la famille emprison- 



2S6 REVUE DES DEUX M0NDE8.) 

naient ses membres. Contre ces abus s'éleva une colère plus 
grande qu'eux. La raison fît comparaître en suspectes les auto- 
rités sociales qui régnaient sur l'obéissance de l'homme. Elle 
mit sa revanche à le dégager des agrégats avec lesquels il faisait 
corps, des blocs où il était pris. Il leur avait été subordonné 
comme la partie au tout. Fausse appréciation, rétorquent les 
réformateurs, elles ne sont pas de même nature. L'individu a 
une vie antérieure à toutes les institutions sociales, elles ne 
sont que les servantes révocables de l'individu. Chacun ne doit 
tenir pour légitime que ce qui lui est bienfaisant, chacun est 
donc le juge de l'ordre social. Dès lors, la vocation de l'homme 
change. Pour l'homme perpétuellement subordonné, elle a été 
le sacrifice; pour l'homme, enfin maître de son sort, elle va 
devenir le bonheur. 

Pour qu'il connût le bonheur dans la famille, la famille 
devait changer d'institutions. Tenir, quel que fût leur âge, les 
enfans sous le pouvoir du père, prendre à tous leur part d'hoirie 
pour perpétuer le bien commun, réserver à l'artisan marié et 
père un surcroît de gain, étaient autant de torts faits à l'indi- 
vidu. La liberté veut, s'il est en âge de se conduire, qu'il ne 
soit exproprié de son moi par personne, fût-ce un père; l'éga- 
lité, que tous les enfans se partagent les biens héréditaires; la 
justice, que l'artisan soit payé d'après son travail. Enfin l'esprit 
nouveau transforme l'institution créatrice de la famille même, 
le mariage. Que son but essentiel soit la perpétuité de l'espèce 
et cela par un décret de Diea même, fait les époux esclaves à 
la fois de leur Créateur et de leurs enfans. C'est l'espoir d'être 
heureux l'un par l'autre qui attire l'un vers l'autre les époux. 
Certes, ils le peuvent être par la famille, mais aussi par le tra- 
vail, l'ambition, la richesse, le plaisir. Ils sont les juges de 
leur bonheur, et seuls ils savent si le transmettre le diminue. 

Ces clartés ne sont plus les rayons d'aurore qui avaient 
caressé l'intellect de l'humanisme et la volupté de la Renais- 
sance. L'heure est venue où le jour descend le long des pentes 
vers les plaines et prend possession de l'espace. Les deux oli- 
garchies de la pensée et du plaisir se sont étendues jusqu'à se 
joindre et à former, des lettrés, des nobles et des financiers, une 
nouvelle classe, la plus cultivée, la plus raffinée, la plus défiante 
de toute foi, et la plus crédule au bonheur. Les philosophes 
mettent en pratique l'aveu de Montaigne et préfèrent aux enfans 



LA FLAMME QUI NE DOIT PAS s'ÉTEINDRE. 257 

les livres « qui font plus d'honneur. » Les gens de cour et 
de luxe suppriment du mariage la vie commune, le foyer, les 
occasions et le goût de survivre en une abondante descendance, 
et, témoignage de l'inconséquence où se plaît alors l'esprit, 
c'est quand avoir des enfans n'est plus à la mode, que Jean- 
Jacques enseigne aux mères la mode de nourrir leurs enfans. 
'Néanmoins si, en France, la société la plus brillante ne fournit 
plus sa part d'autrefois au renouvellement de la race, c'est un 
déficit encore insensible dans la fécondité de la nation. Ceux 
qui parlent ou écrivent, les seuls qui comptent, sont dans la 
nation une minorité infime. La bourgeoisie presque entière, et 
toute la masse des ouvriers et des paysans, c'est-à-dire la 
France presque entière, reste ce qu'elle était, et dans la préser- 
vation de ses croyances et de ses mœurs perpétue la vie. 

La Révolution française apporta à la minorité le pouvoir de 
changer ses préférences en commandemens. Au nom de l'indi- 
vidu, le droit de propriété fut aussitôt modifié, la liberté testa- 
mentaire cessa d'^appartenir aux chefs de famille, à leur mort 
un droit supérieur à leur volonté produisit la division égale et 
automatique de chaque patrimoine entre tous les enfans, à 
chaque génération chaque patrimoine fut désagrégé en débris 
d'autant plus minimes et avec des frais d'autant plus lourds 
qu'il y avait plus de copartageans : c'était décourager à la fois 
les domaines durables et les familles nombreuses. Devant 
l'individu tombèrent les barrières des métiers, chacun eut 
licence d'employer ses bras avec le profit qu'il pourrait, sans 
aide ni contrôle de personne : c'était favoriser le célibat au lieu 
du mariage. Que l'individu, pourtant, gardât sa foi chrétienne, 
elle demeurerait sa meilleure défense contre les institutions, 
nouvelles conseillères de stérilité. Mais Dieu était l'ennemi de 
la Révolution, le pire des rois : tandis que les autres oppri- 
maient chacun une race, lui opprimait la raison universelle, 
et il devait être détrôné comme les autres, plus que les autres, 
et contre lui surtout la violence fut continue, multiforme et 
atroce. 

m 

Dans la Révolution le bien et le mal étaient si inextrica- 
blement mêlés, les expériences les plus redoutables s'autori- 

TOME XLII, — 1917, 17 



2o8 REVUE DES DEUX MONDES. 

saient d'apparences si généreuses, les crimes même s'évanouis- 
saient dans un tel éblouissement d'épopée, une telle flatterie de 
gloire attentait au bon sens des contemporains, que l'incer- 
titude des résultats fut comme abolie par le miracle des 
promesses, que le bloc des nouveautés demeura debout, même 
à la chute de l'empereur. Même la vieille famille des rois qui 
revenait comme la revanche du passé se contenta de porter 
sur le trône le respect de ces changemens. Pourtant la clair- 
voyance ne manquait pas plus que l'inimitié à quelques obser- 
vateurs. Au Congrès de Vienne, lord Gastlereagh se consolait 
ainsi de n'avoir pas infligé une plus complète mutilation à 
nos frontières : « Après tout, les Français sont suffisamment 
affaiblis par leurs lois de succession. » 

Nous restions affaiblis surtout par une inaptitude nouvelle 
à nous voir tels que nous étions. L'intellect du xviii^ siècle 
avait faussé la probité rigoureuse de notre raison. Ceux qui 
s'étaient eux-mêmes appelés philosophes, comme s'ils eussent 
été les premiers à réfléchir dans un pays si fécond en grands 
penseurs, étaient les plus démunis d'esprit philosophique, de 
celui qui discerne les réalités profondes. Ils possédaient seule- 
ment l'esprit rhétoricien, sensible aux superficies des appa- 
rences. Et ils nous avaient appris à ne plus nous rendre compte 
des choses et à accepter l'empire absolu des mots. Le déclin de 
la morale religieuse semble une émancipation de l'intelligence 
humaine et Charles X lui-même lutte contre le cléricalisme. 
Le goût croissant du luxe et des jouissances parait le moteur de 
l'activité universelle, et le ministre le plus austère de Louis- 
Philippe donne à la bourgeoisie pour programme : « Enri- 
chissez-vous. » Les risques de confier le gouvernement à la 
multitude si peu maîtresse d'elle-même ne pèsent rien devant 
le dogme de l'égalité, et la seconde République, par un acte de 
foi qu'elle ne discute pas, établit sous sa forme la plus grossière 
le suffrage universel. Sous le second Empire, on ne se demande 
pas combien d'hommes perpétuent ce peuple qui n'a pas seu- 
lement à gouverner, mais à défendre la nation : ce n'est pas par 
le nombre, c'est par un privilège de nature qu'il est le premier, 
l'incomparable, l'invincible et, pour effacer de l'histoire l'humi- 
liation de 1815, la France se jette, les yeux fermés, sur l'épée 
tendue par l'Allemagne de 1870. La Prusse de 1815 comptait à 
peine dix millions d'habitans lorsque la France en comptait près 



LA FLAMME QUI NE DOIT PAS s'ÉTEINDRÉ. 259 

de trente, l'Allemagne de 4870 avait quadruplé presque la masse, 
où elle puisait ses soldats, nous n'avions pas même accru d'un 
quart la nôtre, et les deux peuples commençaient la lutte égaux 
en nombre. A l'énorme gain de population l'Allemagne joignait 
la supériorité de la méthode, de la volonté, de la haine par 
lesquelles elle nous avait surpris, dominés et vaincus. 

Si la France n'acceptait pas comme définitive sa défaite, 
elle n'avait qu'une chance de revanche : revenir aux disci- 
plines dont elle s'était déshabituée et dont s'était fortifiée 
l'Allemagne. La France le comprit soudain lorsque, faisant 
sortir de la défaite l'Assemblée nationale, elle appela au secours 
le passé. Les hommes du 4 Septembre qui représentaient 
Paris, l'infaillibilité révolutionnaire de la capitale, l'idolâtrie 
de l'humanité, l'affaiblissement du pouvoir familial, la restric- 
tion volontaire des naissances dans le mariage et le sans-gêne 
du célibat, disparurent devant les mandataires de la tradition, 
du catholicisme, des mœurs conservées par la province, des 
foyers encore féconds. Et, au lendemain de la paix si sombre 
pour nous et si éclatante pour nos ennemis, on se plaisait à 
saluer un symbole des changemens qui peut-être se préparent 
à la fortune présente. Quand, à Berlin, Guillaume, Bismarck et 
Moltke, trinité triomphale, font par leur accueil peser sur 
l'ambassadeur de France le poids de la victoire allemande, cette 
victoire en leur personne même subit une première déchéance : 
l'avenir lui manque. Guillaume a deux enfans, Bismarck deux, 
Moltke pas un, et notre ambassadeur, le vicomte de Gonlaut- 
Biron, est père de dix-neuf enfans. Mais l'Assemblée nationale 
ne sut pas fixer la sagesse vers laquelle s'étaient retournés nos 
malheurs. Ses dissensions politiques discréditèrent ses doctrines 
sociales. Son impopularité réhabilita peu à peu le parti qu'elle 
avait remplacé et, après un interrègne de cinq ans, la politique 
révolutionnaire, qui déjà était depuis plus d'un siècle devenue 
notre tradition, revenait au pouvoir, irritée de sa courte 
disgrâce, impatiente de prendre sa revanche et plus soucieuse 
de transformer la société que de défendre la patrie. 

Au lendemain de cette guerre, perdue surtout par la déca- 
dence de la famille, la première campagne du parti, et menée 
avec le plus d'ardeur, fut contre l'indissolubilité du mariage., 
La loi qui, dès 1881, autorisait le divorce entre les époux, pro- 
clamait le divorce entre les mœurs nouvelles et la vieille foi.; 



2G0 REVUE DES DEUX MONDES., 

Le calholicisme n'avait jamais transigé sur le caractère perpé- 
tuel de l'union conjugale. A sa rigueur, on oppose la tole'rance 
professée par tous les autres cultes, et surtout on substitue au 
concept d'une institution sociale établie pour la perpétuité de la 
race le concept d'une société particulière conclue pour la conve- 
nance des contractans. Le mariage a pour but le bonheur des 
époux : leur bonheur commence quand ils se sentent attirés 
l'un vers l'autre, continue tant qu'ils vivent l'un pour l'autre, 
cesse dès qu'ils ont assez l'un de l'autre. Leur amour peut durer 
autant qu'eux, mais leur audace serait trop présomptueuse de 
se promettre à l'avance une union perpétuelle. Si l'homme 
et la.femme après l'avoir commencée ne la renouvellent pas 
chaque jour par un acte volontaire et fervent, elle devient la 
plus lourde des servitudes. On sait les inconstances du cœur : 
comment engager à vie l'amour que nulle volonté ne saurait 
maintenir par delà la seconde où il s'est éteint, ni éteindre 
s'il s'allume ailleurs? Dès que le mariage pèse, s'en décharger 
devient le droit. Logique tentatrice, et pas seulement pour 
ceux auxquels le mariage semble assez long, s'il a la durée de 
leurs fantaisies. Elle devait troubler ces hommes et ces femmes 
naturellement honnêtes, capables de constance, mais atteints 
dans leur vie conjugale par des griefs, des mépris, des hontes 
inguérissables et renouvelés chaque jour. Ces malheureux à 
perpétuité recevaient de la loi la petite clef, la commode clef, 
qu'il leur suffisait de tourner pour être hors de la géhenne et 
libres de- refaire aussitôt leur vie. Le nombre des divorces 
augmente chaque année (1). 

Or,' ce fait en entraîne un autre, dont les réformateurs ne 
s'étaient pas avisés. Leur logique eût volontiers prévu que le 
divorce, rompant des unions odieuses, donc infécondes, et leur 
substituant des unions mieux assorties, donc moins stériles, mul- 
kiplierait les naissances. La vérité est, au contraire, qu'admettre 
la dissolution du mariage est encourager la stérilité. Dans les 
mariages indissolubles, les enfans deviennent la meilleure conso- 
lation des mécomptes qui attristent la vie conjugale : par eux, la 
prison dont on nepeut sortir a ses Heurs, en eux s'aiment encore 
le père et la mère qui ont cessé de s'aimer. Mais dès que les 
époux, ne désirassent-ils pas dissoudre leur société, la savent 

(1) Le nombre des divorces a passé de 1 100 à 12 000 par an. 



La FLAMME QUI NE DOIT PAS s'ÉTEîNDRE. 261 

temporaire, cette fragilité les incite à vivre leur présent de 
manière à ménager leur avenir. Or, pour eux, si jamais ils 
deviennent des étrangers, la plus maladroite des mésaventures 
sera l'embarras d'enfans communs. Les bouts de la chaîne en 
vain brisée traîneront à jamais derrière les anciens conjoints 
au détriment des intérêts, de l'indépendance, de la nouveauté 
qu'ils voudraient mettre dans leur vie. Ce passé est redoutable 
surtout à la femme. Elle devient plus désirable à l'homme 
quand il croit être le seul à qui elle donne ce qu'il veut obte- 
nir, et s'il a eu des prédécesseurs, il faut qu'elle l'aide à les 
oublier. Comment oublierait-il, si des enfans étrangers à lui 
ramènent son amour à la raison en lui rappelant sans cesse les 
anciens liens, l'ancien nom, l'âge de la femme et tout ce qu'elle 
lui apporte d'un autre? Ces réflexions agissent si bien que les 
époux favorables au divorce n'ont pas d'enfans ou en ont 
peu. 

La raison nouvelle, qui s'était éprise de la réforme, ne se 
laissa pas désenchanter par le résultat. Elle aima mieux le 
sanctionner, devenant sceptique sur les avantages des nombreu- 
ses naissances. Dès la fin du xviii^ siècle, hors de France, la peur 
de l'enfant avait fait la renommée de l'homme qui révéla « le 
principe de population. » Selon Thomas-Robert Malthus, la po- 
pulation, qui tend à doubler en vingtou vingt-cinq ans, croît 
suivant une progression géométrique, tandis que les subsistances 
s'accroissent seulement selon une proportion arithmétique. De 
là la nécessité de restreindre le nombre des naissances, pour 
que les êtres créés trouvent à se nourrir, Malthus, chrétien et 
pasteur, continuait à croire que l'homme a reçu la fonction 
divine de transmettre l'existence : il ne tenait pour légitime la 
restriction des naissances que dans la mesure où elles cause- 
raient la famine. Et cette restriction était pour lui une forme 
religieuse encore du devoir. La Providence, enseignait-il, a 
attaché une jouissance à la génération, mais comme choses 
indivisibles, et l'homme n'a pas le droit de corrompre la 
nature en les séparant. Donc, il ne doit pas s'abstenir de l'acte 
créateur sans s'abstenir du plaisir sexuel. Et Malthus interdit 
nommément aux époux « le libertinage, les fraudes contraires 
au vœu de la nature, la violation du lit conjugal et le secours 
des artifices. » Il demande la continence qu'il appelle une 
« contrainte morale. » Et en même temps qu'il déclare homi- 



262 REVUE DES DEUX MONDES.: 

cide la surpopulation, il offre à l'homme, pour unique moyen 
de sauver le genre humain, une vertu. 

La raison nouvelle se déclara malthusienne, en faussant 
la doctrine qu'elle prétendait rajeunir. Elle n'avait plus 
en faveur des naissances restreiivtes les arguraens qui déci- 
dèrent Malthus. Les études contemporaines prouvent qu'il avait 
commis une double inexactitude i les subsistances augmentent 
plus vite et la population moins vite qu'il ne supposait (1). 
La mise en valeur du globe exigerait deux ou trois fois plus 
d'êtres que le globe n'en porte, l'univers trouverait plus d'avan- 
tages à la multiplication qu'à l'amoindrissement des naissances. 
Si rapidement qu'elles peuplent l'univers, elles seront sans 
doute plus lentes que les découvertes de la science, et la chimie 
tient en réserve pour la subsistance des vivans des énergies non 
captées et inépuisables (2). 

A la restriction des naissances manquait donc le prétexte 
d'une nécessité. Mais il n'était plus besoin de prétexte. Le 
devoir de la paternité s'imposait aux époux certains que nul 
acte et nulle omission n'échappent au regard justicier de Dieu. 
Mais ce postulat de superstition avait été détruit par la science 
du doute, croyante seulement aux réalités. Une réalité restait 
au fond du creuset où s'étaient évanouies en vapeurs les 
hypothèses de Dieu, d'une loi surhumaine et d'une vie future : 
c'était l'homme avec son instinct d'être heureux par la vie 
présente. Sa seule loi de nature est son bonheur, et de ce 
bonheur chaque homme est le seul juge. Désire-t-il se per- 
pétuer en des êtres semblables à lui, il a le droit de créer. 
Estime-t-il que son existence deviendrait trop pesante à s'alour- 
dir d'autres destinées, ou que l'existence même ne vaut ^ 
la peine d'être continuée, il a droit de ne pas transmettre la 
vie. Lui fût-il évident que cette abstention multipliée affaiblirait 
une race et enlèverait à la longue, avec le nombre, les autres 
primautés à un peuple, cela ne suffit pas à créer à l'être 
ignorant de son origine et de sa destinée un devoir envers un 
avenir où il ne sera plus, et il n'y a pas à s'étonner s'il songe 



(1) Voir les réfutations du postulat malthusien par Paul Leroy-Beaulieu, La 
question de la population. Alcan, 1913, p. 91 à lll. 

(2) Les formules les plus hardies de celte foi à la science ont été accumulées 
par Berthelot dans le discours du b avril 1894 au banquet de la Chambre 
syndicale des produits chimiques. 



LA FLAMME QUI NE DOIT PAS s'ÉTElNDRE. 263 

à lui, plus qu'à des inconnus, même, et ne compromet pas 
le bonheur de sa vie présente, la seule certaine, pour l'hypo- 
thétique avantage d'êtres qui ne sont pas encore. Et parce 
que le plaisir et les convenances de chacun étaient l'unique 
loi de tous, il n'y avait pas à subordonner, comme Malthus, 
la restriction des naissances à la chasteté du lit nuptial. 
La continence avait perdu sa dignité de vertu publique pour 
déchoir à l'abaissement obscur d'une habitude oiseuse. Si 
l'homme est son unique maître pour se prescrire le bonheur, 
la continence, par cela seul qu'elle retranche à ce bonheur, est 
une révolte contre la loi de la vie, une entreprise de l'homme 
contre lui-même, un effet sans cause. Les guides de la société 
moderne connaissaient trop leurs disciples pour leur recom- 
mander ce moyen de restreindre les naissances : à ce prix, 
beaucoup aimeraient mieux être pères que n'être plus époux. 
Au lien de réduire les gens à cette contradiction de servir et de 
combattre à la fois le bonheur, une philosophie plus complète 
le laissait se faire partout sa place et ne se refuser rien. 

La philosophie nouvelle ne confessait pas avec cette bruta- 
lité sa doctrine d'égoïsme. Beaucoup de ces adeptes ne voyaient 
pas jusqu'au fond d'eux-mêmes; les vieilles générosités de la 
race, qui désertaient les consciences, habitaient encore les 
imaginations et demeuraient sur les lèvres. Ils accréditèrent 
leurs réformes en les prétendant les meilleurs jnoyens de servir 
l'intérêt général. On donna comme la voix même de la science 
l'opinion de certains savans que la poussée hâtive marque l'âge 
ingrat des peuples. L'étouiîement, l'écrasement, enseignait-on, 
n'est pas l'ordre; à une race la qualité des siens est plus 
nécessaire que le nombre, et il faut réduire le nombre pour 
accroître la qualité. C'est par la culture de l'intelligence, la pri- 
mauté du génie, raffinement du goût, le poli des mœurs que 
la hiérarchie se fait entre les hommes. La maîtrise de l'univers 
appartiendra à la société la plus créatrice de progrès par ses 
découvertes, la plus créatrice de richesse par une concentration 
de la puissance industrielle dans des mains expertes, la plus 
créatrice de joie par son art de vivre. S'excluent elles-mêmes 
celles qui s'exposent à la plus redoutable des invasions, la per- 
pétuelle invasion des nouveau-nés. Pour chaque homme, ne 
pas étouffer dans une place trop étroite; pour les enfans, 
échapper aux héritages morcelés qui ne laissaient rien d'intact 



2G4 REVUE DES DEUX MONDES., 

dans les habitudes, le rang, presque la dignité ; pour les tra- 
vailleurs, ne pas louer à vil prix la surabondance de leurs bras : 
tels sont les avantages d'une sage économie dans la multiplica- 
tion des enfans. 

Que ces argumens aient paru bons prouve une fois de plus 
combien nous étions devenus dupes des mots. Il fallait l'être 
immodérément pour oublier que les peuples, même pour 
élever leur grandeur la plus immatérielle, ont besoin du 
nombre. Il nous manqua dès lors pour le soutien des anciennes 
ambitions qui démentaient encore par caprices notre indiffé- 
rence envahissante. Nous fûmes fiers à cette époque de colonies 
plus vastes qu'elles n'avaient jamais été. Mais rien, sinon l'ha- 
bileté de la prise, ne répondait à ce goût d'étendre notre place 
dans le monde. La race, qui doit se sentir à l'étroit au dedans 
pour refluer au dehors, vivait trop au large chez elle, et, comme 
si son amoindrissement eût appauvri jusque dans les intelli- 
gences l'émulation des activités, elles sommeillaient, notre 
richesse n'augmentait plus, notre langue reculait (1). Ce n'est 
pas à un moindre prix que la France a acheté son infécondité.; 

Après avoir fait de la stérilité un droit, il ne restait plus 
qu'à faire d'elle un devoir. La logique déformatrice ne recula 
pas devant cette conséquence où disparaissait tout prétexte 
d'intérêt général, où triomphait seul l'égoïsme de l'intérêt indi- 
viduel. La loi du bonheur immédiat devient une ironie contre 
les malheureux, les dépourvus, les misérables, ceux qui errent 
des pires angoisses aux pires privations, ceux qui frappent aux 
portes toujours closes, ceux qui demanderaient seulement un 
toit, du travail, du pain, les miettes de la table abondante pour 
d'autres. N'ont-ils pas le droit de juger la vie mauvaise, et, 
quand ils l'ont maudite, le devoir de ne pas la répandre? On 
ne se fia pas à eux de se le dire les premiers dans le secret de 
leur misère. On les aida à désespérer. La résignation que la 
foi étend sur la douleur et qui rend la vie sacrée comme un 
prêt de Dieu offensait la philosophie, et la politique trouvait 
son compte à exaspérer leurs griefs. Les foules les plus révol- 
tées contre leur sort sont les plus dociles à leurs meneurs, et 
plus excitable est celle des pauvres, de ceux qui le sont et de 
ceux qui croient l'être : car, pauvres, nous le sommes plus 

(1) V. le tableau de cette régression dans La France sans enfans, par Gharlç^ 
Çide, professeur à l'Uuiversité de J'aris, 



LA FLAMMÉ QUI \Ë DOIT PAS s'ÉtEINDRE. ^Co 

encore de ce qui manque à nos désirs que de ce qui manque 
à nos besoins. 

Le service leur fut rendu de montrer leur condition 
pire qu'ils ne la voyaient, et la palernilé criminelle envers 
eux-mêmes et envers leurs enfans. De pareilles doctrines tom- 
bèrent comme une semence dans les âmes labourées profondé- 
ment par les épreuves et soulevées par la rancune. Cet aver- 
tissement de ne pas collaborer à l'œuvre cruelle, ce mot 
d'ordre : « Devenez stériles, » furent recueillis comme un 
présent du désespoir. C'était pour ces sacrifiés une piété envers 
l'avenir, de mettre fin à une duperie atroce, c'était Ja véritable 
marque d'amour envers les enfans qu'ils auraient eus de ne 
pas ouvrir aux plus chers des êtres la demeure des larmes. 
Sous le couvert de ce mysticisme s'organisa la plus brutale 
propagande au service des plus pratiques réalités. Le savoir en 
était ancien déjà, mais secret encore. Cette connaissance pu- 
blique, générale, familière à tous fut le don du xx° siècle à la 
famille française. Un plan concerté, une surabondance conti- 
nue de brochures, annonces, discours, conférences, portèrent le 
funeste enseignement jusqu'au fond des campagnes. 11 prémunit 
les époux contre toutes les faiblesses de volonté et les inexpé- 
riences d'habitude qui les exposaient à accroître la multitude 
déjà excessive des vivans. C'était la femme surtout dont il 
fallait vaincre le cœur naturellement maternel. On la révolta 
contre les épreuves de la grossesse et les douleurs de l'enfante- 
ment. On l'humilia par le mépris sur la maladresse des ma- 
ternités. On lui enseigna qu'elle est la maîtresse de son corps, 
on lui apprit à n'être ni chaste ni féconde. Jamais un plus 
ignominieux effort ne s'accomplit avec plus d'impudeur et 
plus d'impunité. Il n'émut ni la magistrature, ni l'Etat 
qu'absorbait alors la tâche db défendre l'école contre les conta- 
gions des croyances religieuses. Ce n'était pas assez que la 
femme devînt experte à n'être plus mère. On lui persuada 
que, si par malheur elle avait conçu, l'être indésiré appar- 
tenait à elle seule pour disposer de lui comme elle voulait, 
et qu'elle pouvait s'en débarrasser. Des sages-femmes et des 
médecins facilitèrent cette besogne, à laquelle l'opinion mon- 
trait une indulgence croissante ; car, même au cas de scan- 
dales publics, les poursuites étaient rares et les acquittemens 
habituels. Cette complicité générale favorisa les mœurs nou- 



266 



REVUE DES DEUX MONDES. 



velles où l'horreur de la maternité allait jusqu'au crime. 
D'après des constatations trop concordantes, le nombre des 
avortemens égale dans les grandes villes, et parfois dépasse le 
nombre des naissances, et s'élève en France à 300 000 par an. 
Rien ne parvint à troubler l'obstination de notre sécu- 
rité. « Oui, disait-on, notre race devient inapte aux œuvres 
brutales qui se réalisent à coups d'hommes; elle n'a plus à 
compter sur les violences heureuses dont fut faite jusqu'ici 
la gloire des nations. Qu'importe, si l'affaire essentielle du 
monde est le bonheur des individus! Si les races prolifiques se 
contentent d'occuper dans le reste de l'univers la place laissée 
vide par nous, l'influence et les gains volontairement aban- 
donnés par les Français, cela ne nous prend rien. Si elles nous 
serrent un peu dans nos colonies trop larges, même réclament 
une part dans nos empires des moustiques, et restreignent sur 
les caries les espaces où s'étend le nom de la France, quel 
Français sera atteint dans sa vie personnelle ?Si elles viennent, 
dans notre propre pays, louer la vigueur de leurs corps pour 
les emplois subalternes que les Français d'aujourd'hui trou- 
vent trop durs ou trop mal payés, elles servent nos propres 
intérêts. Si ces envahisseurs substituent sur notre propre sol 
leurs initiatives rivales à la puissance ralentie de notre acti- 
vité, pour nous commence un dommage, mais ces déposses- 
sions prennent du temps. Le sort de chaque Français, entre 
le matin et le soir de sa vie, ne lui semblera guère changé, 
et, dès qu'il n'a pas le souci de cet insensible préjudice, pourquoi 
s'imposerait-il la fatigue de conserver ce à quoi il ne tient 
pas, prendrait-il de la peine pour modifier les événemens dont 
il s'accommode, et s'obstinerait-il à défendre avarement ce 
qui lui est étranger, quand, pour le défendre, il lui faudra 
compromettre la seule chose essentielle, le bienfait des habi- 
tudes douces et de la vie sans efforts? Pour cette vie, le danger 
ne commencerait que le jour où la guerre mettrait le peuple le 
plus faible à la merci des cupidités insatiables. Mais elle n'est 
plus à craindre depuis que la grande force d'opinion a passé 
aux ouvriers. Leur socialisme abolit les divisions nationales 
dans l'unité fraternelle du genre humain. La grève générale a 
désormais raison de la guerre. Nous sommes donc certains de 
conserver dans notre patrie d'aujourd'hui les biens, les avan- 
tages, les joies auxquels tient chacun de nous. Et nous les 



LA FLAMME QUI NE DOIT PAS s'ÉTEINDRE. 261 

garderons d'autant plus que nous ne provoquerons point par 
des défiances injustifiées et des arméniens militaires les sociétés 
au cœur pacifique. » 

Ces pacifistes parlaient encore, que la guerre de 1914 
éclata. On sait ce qu'elle a fait de ce bonheur individuel et de 
ces intérêts particuliers auxquels tout avait été sacrifié. Dans 
toutes les régions de la France où l'envahisseur s'est établi, ce 
n'est pas seulement la puissance de la nation qui a souffert, 
c'est chacun, dans chacun de ses biens, dans ses proches, dans 
sa personne. Même où l'ennemi n'a pas pénétré, tout Français a 
eu chaque jour, depuis plus de trois ans, à faire le sacrifice de 
ses aises, de ses goûts, de son argent, de son indépendance, 
lorsque ce ne fut pas de sa vie. Pourquoi le supplice de la 
France a-t-il été si long et dure-t-ili^ Parce qu'il n'y a pas assez 
de Français. Si nous avions gardé à la France les familles 
fécondes, la guerre n'aurait jamais commencé ou elle serait 
déjà finie, et la France ne connaîtrait pas les innombrables 
dommages qui ont frappe les destinées de chacun. Et à sup- 
poser que la victoire de demain égale nos désirs, quelle 
garantie d'avenir nous apportera-t-elle, si nous ne remportons 
pas une autre victoire sur notre stcrililé? Si notre idolâtrie 
de nos commodités personnelles continue à restreindre les 
naissances, elle ne nous laissera pas même notre nombre 
d'avant la guerre, nos trente-neuf millions d'habitans. Il faudra 
les réduire d'au moins trois millions que cette terrible lutte 
aura tués ou irrémédiablement épuisés. Que nos ennemis 
continuent à progresser, comme nous à ne pas croître, 
en moins d'un quart de siècle, il y aura trois Allemands 
contre un Français. Ces évidences trouvent encore quelques 
aveugles, certains Français se refusent à l'effort. « Trop 
tard, murmurent-ils. Consacrerions-nous durant un quart 
de siècle toute notre énergie à accroître la race, notre fécon- 
dité n'engendrerait que notre ruine. Le chef de chaque foyer en 
deviendrait l'esclave, et son activité absorbée par son devoir de 
père suffirait à peine à nourrir les siens. Dépouillés de notre 
richesse par l'ennemi, dépouillés par nous-mêmes de nos apti- 
tudes à nous refaire une existence nouvelle, nous deviendrions 
lin peuple d'autant plus misérable qu'il serait plus prolifique, 
et c'est la joie de vivre qui aurait vécu. Notre avenir est un 
lendemain de tempête, et nous des naufragés; le plus urgent 



268 REVUE DES DEUX MONDES. 

est de sauver ce qui flotte encore. Instrumens de travail, débris 
de fortune, d'influence, de prestige, voilà ce qu'il faut recueillir. 
La besogne exige des hommes libres de leur volonté et de 
leurs mouvemens. Lorsque cette génération d'adultes vigou- 
reux aura pourvu au plus pressé, en reconstituant notre patri- 
moine matériel, il sera temps de lui assurer des héritiers. Jus- 
qu'alors, pourquoi multiplier, en élevant beaucoup de flls, les 
victimes des futures guerres? » De tels argumens établissent 
que l'égoïsme peut s'élever jusqu'à la stupidité. A la plupart 
les faits ont trop prouvé que la population la moins menacée 
est la plus nombreuse et que les races les plus avares de nais- 
sances sont les meurtrières des enfans engendrés par elles, car 
elles leur refusent des^ défenseurs. Les faits mettent hors de 
doute que, dans la paix comme dans la guerre, les forts gouver- 
nent à peu près comme il leur plaît le monde, et que le bonheur 
personnel des nains pacifiques reste à la merci perpétuelle des 
géans armés. Si nous restons trop peu nombreux pour compter 
sur nous-mêmes, nous n'aurons pour sécurité au dehors que 
l'inattention des ambitieux, la douceur des violens, les scrupules 
des forts. S'ils nous laissent cultiver en paix notre sol, nos goûts, 
nos facultés, ce sera durant le temps qu'il faut à la moisson 
pour mûrir; ils se réserveront la récolte, et, pour que nous- 
mêmes soyons contraints de la conduire dans leurs greniers, 
il suffira d'un signe. C'est à la merci de ce signe qu'il nous 
faudra vivre. 

Cette évidence a vaincu l'aveuglement. Une lumière enfin 
s'est faite dans l'intelligence française. Il y a quatre années la 
France, à tous ceux qui dénonçaient les mariages stériles, 
répondait comme dans un procès fameux : « La question ne 
sera pas posée. » Aujourd'hui, la question est posée; aucune 
n'excite une sollicitude si profonde, si anxieuse, si universelle. 
Nous savons que tel sera l'avenir de la famille, tel sera l'avenir 
de la patrie. 

Quelles chances nous restent de redevenir ce que nous 
avons été? 

Etienne Lamy. 



DU CONSULAT A L'EMPIRE 

LETTRES D'UNE MÈBE A SA FILLE^'^ 



II 

PRÈS DE LA PRINCESSE CAROLINE 



Comment la transformation du Consulat à vie en empire 
héréditaire fut envisage'e par le général et par M'"® Carra Saint- 
Cyr, on est assez embarrassé pour le dire, car, durant six mois, 
la correspondance est interrompue, puisque la mère est près de 
la fille et qu'on n'a point les lettres de Saint-Cyr à sa femme. 
Toutefois, l'on'peut s'en faire quelque idée par une lettré qu'il 
écrit à Constance, le 16 prairial an XII (5 juin). Saint-Cyr a 
invité sa femme à quitter Milan, à rentrer à Paris, toute affaire 
cessante. Il lui a envoyé des passeports du grand juge, qui ont 
dû lever tous les obstacles, pour elle, pour Devaux et pour leur 
suite. « Tu as sûrement apprécié, ma chère Constance, écrit- 
il, les raisons qui m'ont fait insister auprès d'Armande. La 
situation de notre fortune et ton intérêt même étaient de puis- 
sans motifs. D'ailleurs, la manière dont la chose s'est passée 
est extrêmement flatteuse pour ta maman (2). Elle t'aura sûre- 

(1) Voyez la Revue du 1" novembre. 

(2) Point de détails à ce sujet. Murât a quitté l'Italie pour venir présider le 
Collège électoral du département du Lot, qui l'a élu au Corps législatif; mais il 
n'est pas resté longtemps député. Bonaparte en fait le gouverneur de Paris, un 
maréchal d'Empire, un grand-amiral, un prince, une Altesse, puis une Altesse 
impériale. 11 a vu sans doute Saint-Cyr et lui a fait des propositions pour l'entrée 
Ô'Armande dans la maison qu'on formera à la princesse Caroline. 



270 REVUE DES DEUX MONDES. 

ment communiqué les articles de mes lettres que cela concerne. 
C'est dans quatre ou cinq jours, aimable Constance, qu'il faudra 
l'une et l'autre vous armer de courage... 

« Tu as dû recevoir le petit e'crin que M'"^ Murât me chargea 
de te faire parvenir. Tu ne manqueras pas sûrement de lui 
écrire lorsque tu l'auras reçu. L'Impératrice me fit l'honneur de 
me dire, dahs le temps, que la procuration était partie (1). 

« J'ai diné hier chez le connétable (2). La princesse Louis 
est toujours bonne, à son ordinaire. Elle me demanda avec 
beaucoup d'intérêt de tes nouvelles et de celles de ma 
femme... » 

Les titres ne gênent point; l'habitude en semble acquisetout 
aussitôt, et le cas de Saint-Cyr n'est point isolé. Voici qu'Ar- 
mande, harassée de son voyage de cinq jours, arrive d'un pre- 
mier bond, le 17 messidor (6 juillet), à Lyon, où elle s'arrête 
pour voir des parens de son mari; de là, à Chalon-sur-Saône, 
encore chez des parens; enfin, chez elle, à Maisons, le 22 
(H juillet). « Je ne puis te donner de uouvelles que par ouï- 
dire, écrit-elle à sa fille quatre jours après, n'ayant encore 
voulu faire aucune visite. Celte semaine, je me lancerai dans le 
monde, et c'est alors sûrement que j'aurai à te raconter. 
Cependant, d'ici au dix-huit brumaire, je me reposerai, car je 
crois que je ne serai en activité de service qu'à cette époque, le 
Couronnement ne devant avoir lieu qu'alors. 

« Depuis hier soir, à huit heures, je suis toute seule, Saint- 
Cyr étant allé à la cérémonie qui se fait aux Invalides, prêter 
son serment comme l'un des commandans de la Légion d'hon- 
neur et recevoir, dit-on, la décoration de cet ordre... 

« Je n'oublierai pas tes commissions et je les remplirai avec 
le zèh que tu sais que je mets à ce qui te concerne. Les robes 
de cour consisteront principalement en une queue de deux 
aunes (ni plus ni moins) qui s'adaptera à une robe faite à la 
mode; deux boucles de cheveux tombant sur la poitrine et 
deux barbes d'Angleterre sans doute, ou de blonde, tombant par 

(1) Pour le baptême de l'enfant. 11 n'en est question que dans cette lettre de 
Saint-Cyr: « J'envoie douze caresses bien gentilles à mon petit-fils. » Plus tard, 
de M"" de Saint-Cyr, qui l'a tant désiré, silence complet. 11 faut penser que l'en- 
fant était mort au bout de quelques semaines. L'Impératrice dit de Constance •' 
oElIe me doit un filleul. » Et, en eiîet, elle est bientôt enceinte pour la seconde lois 
d'un enfant que tiennent encore l'Impératrice et Murât. 

(2) Louis Bonaparte. 



DU CONSULAT A L EMPIRE. 



271 



derrière (1). On n'a pas cru devoir adopter les grands paniers. 

<( M"'®Garion sort d'ici : on porte du crêpe, des gazes brochées 
et unies, des taffetas moirés. On met à ces dernières robes des 
garnitures de blonde de soie. Elle te fera les modèles des robes 
dont nous sommes convenues. Elle avait grand'peur que je la 
quittasse pour prendre M"'' Germond qui a la vogue plus que 
jamais... » 

Le 2 thermidor (21 juillet) elle écrit : u Je te dois les détails 
de l'emploi de mon temps depuis mon arrivée. J'ai été à Paris 
mercredi de bonne heure. Je fis vite une toilette du malin 
pour faire les visites dues. Je commençai par M"" Soult qui me 
reçut, comme de coutume, très bien, qui ne cessa de me 
demander de tes nouvelles et qui me pria de la rappeler à ton 
souvenir. De là nous fûmes à Villiers (2), nous ne trouvâmes 
personne. Nous revînmes à l'hôtel rue Cerutti (3); personne: 
nous fûmes chez la princesse Louis (4), personne. Je rentrai 
chez M"*^ Caillât qui nous avait prêté son appartement (5). Le 
soir, je fis une grande toilette pour Saint-Cloud. Je ne fus pas 
plus heureuse. L'Empereur était parti à deux heures après midi 
et l'Impératrice était incommodée. Nous revînmes donc Saint- 
Cyr et moi nous coucher... Jeudi je me remis en route, par un 
temps affreux, pour Yilliers. A moitié chemin, je rencontrai 
M. Fajac qui venait d'avoir une audience du général Murât 
dont il ne paraissait pas bien satisfait. Je ne lui dis qu'un mot, 
nous avions chacun nos affaires en tête. J'arrivai donc et fus 
de suite introduit chez la princesse. Elle était dans son lit, 
malade d'un commencement de grossesse, à ce qu'elle croit (6). 
Elle m'a parfaitement reçue, m'a proposé, lorsque je serais 
bien reposée, d'aller passer un mois avec elle. Ensuite nous 
avons entamé la conversation sur toi. J'ai parlé du désir que 
tu aurais de venir à Paris, non pas en retirant ton mari de la 

(1) On renonça aux boucles et aux barbes, lesquelles furent reprises à la cour 
de Louis XVI II, mais on adapta au décolleté de la robe la chérusque qui semble 
un ressouvenir de la cour des Valois. 

(2) La maison de campagne du maréchal Murât, Neuillj'-Villiers. 

(3) L'hôtel Thélusson, au bout de la rue Cerutti, actuellement Laffitte. 

(4) Rue Cerutti. L'hôtel actuellement occupé par la banque Rothschild. Je crois 
qu'elle est y est déjà installée bien qu'il n'ait été acheté que le 13 prairial (juin 
1804). 

(o) Rue Neuve-des-Petits-Champs, 99. 

(6) Elle accouche le 22 mars 1805 de Louise-Julie-Caroline, mariée en 1825 au 
comte Rasponi, morte à Uavenne en 1889. 



272 REVUE DES DEUX MONDÉâ.i 

place qu'il occupe, mais lui obtenant un congé'. Il m'a paru 
«lue cela pourrait avoir lieu... Je restai une bonne heure chez 
]\jme Murât; je ne parlai de rien d'essentiel parce que M"'^ de 
Rocquemont (1) ne nous quitta pas d'une minute. La princesse 
me dit que nous t'enverrions la gravure des robes de cour, 
que cela t'amuserait. Le costume est décide, on y travaille beau- 
coup àSaint-Gloud, M'"^ Germond et beaucoup d'autres femmes.; 

« ...Je ne suis pas encore bien au courant des modes. Il m'a 
paru que les tailles se portent longues. Pour le matin, en grand 
négligé, ce sont de grandes capotes de percale; autour du col 
des fraises d'organdi empesé, plissé à coquilles si la robe 
monte haut. Si non, ce sont des fichus de même. Je t'enverrai 
un des bonnets de chez M""^ Despaux qui me plaisent beaucoup. 
Ils sont de soie torse. C'est une espèce do filet élastique. C'est 
très joli. Le mien est jaune. Je crois que je le prendrai de 
même couleur pour toi. En parure, on porte beaucoup de Heurs, 
non avec des guirlandes, mais des tiges qui s'arrangent sur la 
tète, feuille par feuille. » 

Le 4 thermidor (23 juillet) elle écrit, toujours de Maisons ; 
« Pour moi, je suis souvent seule parce que Saint-Cyr est dans 
l'obligation d'aller souvent à Paris et que, n'ayant pas encore 
d'appartement, je préfère rester ici plutôt que de me nicher dans 
un hôtel garni. Cela est cause que je n'ai fait que les visites 
d'absolue nécessité et que je n'ai vu personne que M"'^ Murât. 
L'Impératrice est partie hier pour Aix-la-Chapelle où elle va 
prendre les eaux, ce qui me dispense de Saiut-Cloud pour 
quelque temps. Ce voyage ferait croire que celui de l'Empereur 
se prolongera. On parle beaucoup de la descente et on prétend 
que tous ceux qui doivent en être ont reçu ordre de partir et 
n'ont eu que six heures pour leurs préparatifs. Le ministre de 
la Guerre est parti avant-hier au soir. La formation des mai- 
sons princières est donc remise à plus tard : mais M™^ Murât 
ne la perd pas de vue. » (( Tu sauras, écrit M""^ Saint-Cyr le 
1 thermidor (26 juillet), que Saint-Cyr a vu il y a trois jours 
M"'° Murât qui lui dit que je devais aller passer quelque temps 
chez elle (à ma première visite elle m'y engagea fortement), 
qw'un de ces jours elle m'écrirait à ce sujet. Ainsi je m'attends 

(1) M"' de Rocquemont est gouvernante des enfans de M"" Murât. Elle les suit à 
Naples et paraît y être restée jusqu'en 1815. Elle appartenait selon toute vraisem- 
blance à la famille Hecquet de Rocquemont, honorablement connue à Abbeville, 



DU CONSULAT A L EMPIRE. 



273 



la semaine prochaine à aller m'établir îi Villiers. Gela me fait 
croire que si ma nomination n'est pas faite, c'est tout comme. » 

En attendant (1), elle reçoit, elle donne h diner. « Le général 
Broussier (2) ne put pas venir parce que des a-ffaires de service 
l'obligèrent de rester à Paris. Mais j'eus Macdonald que j'avais 
invité et sur qui je ne comptais pas, devant aller chercher sa 
femme qui est aux eaux d'Aix-la-Ghapelle. Il se mit effective- 
ment en route en sortant de chez moi. Tu sauras donc que 
M"'° Macdonald, pour avoir passé des neuf nuits de suite, au bal 
l'hiver dernier, est tombée dans une fièvre lente, grosse de 
quatre mois, attaquée de la poitrine et condamnée de tous les 
médecins (3). Aussi son mari est-il dans une grande affliction. 
Il a toujours ses deux petites h Saint-Germain (4). C'est 
aujourd'hui l'exercice chez M""' Campan. 

« Je suis allée hier à Paris pour tes commissions... Tu ne 
recevras celte fois qu'un bonnet d'un genre tout nouveau. Il 
n'y a que les deux princesses Louis et Murât, M"*^ Berna- 
dotte (5) et moi qui en ayons jusqu'à présent. Il faut que les 
cheveux soient plats derrière, car on ne fait plus les choux 
saillans, et que le bonnet soit placé de côté. Il est tout prêt à 
mettre et le ruban retourne nouer sur la tête. J'espère que tu 
le trouveras joli. Du reste, je suis encore très peu au courant 
de la mode, mais on porte généralement des tailles beaucoup 
plus longues. Les femmes comme il faut ne peuvent sortir le 
malin la tête nue. Les cheveux étant coupés à la Titus, il faut 
absolument ou un chapeau de percale pour le très grand 
négligé ou bien un chapeau de crêpe lilas très grand, avec une 
tige de cloches de même couleur. La tige de fleurs sur le bonnet 
ou le chapeau est de première nécessité. » 

On n'est pas sans s'impatienter à Maisons. « Je n'ai encore 
rien de nouveau à t'apprendre nous concernant, écrit M"*^ Saint- 
Gyr le IG thermidor (4 août)... » Mais ce qui l'agace, ce sont 



(1) 9 thermidor (28 juillet). 

(2) Jean-Baptiste Broussier, qui s'était illustré dans la gu:rrede N'aples, com- 
mandait la ville de Paris. 

(3) Morte le 21 septembre 1804. 

(4) Anne-Charlotte, qui épousa en 1810, M. Régnier, fils du duc de Massa, et 
Anne-Élisabelh, qui épousa en 1813 le comte Perregaux, nées d'un premier 
mariage de Macdonald avec M"* Jacob. 

(o) Bernardine-Eugénie-Désirée Clary, mariée le 17 août 179â à Jean-Baptist»- 
Jules Bernadette, plus tard prince de Ponte-Corvo, roi de Suède. 

TOME XLII. — 1917. 18 



214 REVUE DES DEUX MONDES., 

les quatre lieues à franchir à toute occasion ; c'est d'être à 
Maisons, « l'éternel Maisons. » Ses amis s'entremettent pour 
îe lui faire vendre, surtout M™' Soult, qui est de tout et qui 
prend constamment parti pour les Saint-Cyr : il faut les 
défendre, car ils ont le vent en poupe et ils ont bien marié leur 
fille. M"** Soult, qui vient déjeuner le 16, amène une « M'"® Gau- 
tier, épouse d'un adjudant-commandant qui est employé à 
FArmée de Boulogne, lequel est pressé par le maréchal Murât 
de faire une acquisition près Paris (1). » Il se présente aussi 
M. Haller, ancien banquier. Est-ce le Haller de l'armée d'Italie? 
« Cela parait lui convenir, mais plus ils ont d'argent, plus ils 
marchandent. » Deux ou trois autres personnes doivent venir 
voir. Toujours pas de nomination. « La Cour est absente de 
Paris, aussi dit-on qu'il est désert, ce qui fait que je me repose 
ici tout tranquillement. » 

Enfin, sans que le décret ait paru, la princesse forme sa 
maison, — au moins à l'essai, — et c'est de Neuilly oii elle est ins- 
tatlée que, le 25 thermidor (dimanche 12 août), M'*^® Saint-Cyr 
écrit : « Tu ne seras pas étonnée, ma bien chère petite fille, de 
voir ma lettre datée de ce pays, puisque tu savais qlie je devais 
recevoir une lettre qui devait m'y appeler. C'est ce qui m^arriva 
jeudi au soir, au moment où je montais en voiture pour me 
rendre à Paris. C'est ce que j'effectuai le vendredi. Je vins ici 
faire une visite, on m'engagea à rester ce même jour. Je refusai, 
parce que l'invitation ne portait que pour le dimanche. Je fus 
aussi ^ ce même vendredi, faire ma visite à M"'^ Louis, de qui je 
n'avais pas encore été reçue. Je la trouvai cette fois, toujours la 
même, aussi affable, bonne. Elle ne cessa pendant très longtemps 
de parler de toi, combien tu avais dû avoir de chagrin (2), etc. 
Elle se rappela avec plaisir qu'elle avait dansé à ta noce. Sur- 
vint là M™^ Campan qui me demanda de tes nouvelles et si tu 
n'avais pas reçu des Dialogues qu'elle t'avait envoyés (3). Je 
l'assurai bien que rien de semblable ne t'avait été remis. Elle a 
engraissé beaucoup et est toujours la même (4). Je sais d'aujour- 

(1) Il s'agit vraisemblablement de Gautier (Nicolas-Hyacinthe) né ù Loudéac 
le 5 mai 1774, mort à Vienne en 1809, qui avait épousi Maria-Magdalena de 
Rotoerti-Vittori. 

(2) De la mort de son premier enfant. 

(3) Conversations d'une mère avec sa fille, en anglais et en français, dédiées à 
M"" Louis Bonaparte, Paris, an XII, in-8. 

(4) 11 s'est trouvé, mêlées aux lettres que Constance avait conservées de sa 



DU CONSULAT A l'eMPIRE. 2*16 

d'hui que je suis de'cidément nommée dame d'honneur de la 
princesse Caroline et cela accordé par l'Empereur. Les autres 
nominations ne se feront qu'au retour de Sa Majesté. Saint-Cyr 
m^a accompagnée ici hier et repartit le soir. 

« Je suis embailée (sic) aujourd'hui, je ne sais trop pour- 
quoi. Le temps est affreux, le vent souffle de tous les côtés, 
quoique mon ^petit appartement soit gentil. Je suis logiée toiit 
près de M"'« de Rocquemont. Je sais, sous le sceau du secret, 
qu'elle est nommée gouvernante des enfans. Je vais finir ma 
lettre parce que je n'ai pas une idée dans la tête, et puis je n'ai 
pas encore pris l'habitude d'être chez d'autres que chez moi ou 
chez toi et, à mon âge, on prend difficilement un autre genre de 
vie. Cependant, je n'ai qu'à me louer des égards et de l'honnê- 
teté de tous. » 

Deux jours après : « Maintenant je vais te donner des 



mère e.t de son beau-père, quelques lettres de M"* Canipan, à laquelle on a voulu 
faire une réputation d'écrivain et dont il se peut fort bien querles ouvrages publiés 
aient été pour le moins fortement retoucbés, si l'on juge par une de ees lettres. 
Je conserve l'orthographe de la prétentieuse institutrice. Elle écrit, après l'accou- 
chement de M"" Charpentier, le 14 prairial (3 juin) : 

« J'ai su par votre cher beau-père, ma bien aimable Constance, que vous étiez 
mère et nourisse ; en vérité, ces deux. qualités sont bien raprochées du titre de 
pensionnaire bleue et du danger de la table de bois que votre prudence et votre 
sagesse vous lesaient'Cependant éviter malgré vos jeunes années. Recevez mon 
smcère compliment ssur votre nouveau titre, sur votre nouveau bonheur. Vous 
éprouvez le sentiment le plus doux qui existe, il est souvent accompagné de tour- 
mens Bt toujours d'une inquiétude qui tient à la tendresse. Vos parens 'l'ont res- 
sentie pour vous. -Chacun a son tour, mais bonne nmman va l'avoir pour doux^et 
voilà sa sensibilité doublement employée. 

« M""» Ney a deux gros garçons, l'un blond, l'autre brun ; l'un, c'est l'aîné, est'le 
général lui-même; l'autre, c'est Églé. Chacun est satisfait, -vous arriverez au 
même lot. Tl fait chaud ici comme en Italie, et cela depuis deux jours. Jamais 
récolte n'a tant promis en France, bled, vins, pommes, tout sera abbondant. Non 
les abbricots ni lies pêches, mais ce sont jouissances 'passagères dont je ne fais 
aucun cas. Ce qui m'enchante,. c'est cette multiplicité de tonneaux de vins de 
Bordeaux, de Bourgogne, ces milliers de bouteilles de Champagne dont les bou- 
chons partant avec éclat se mêlent à la gaieté des repas Trançois et s'emblent 
narguer notre implacable ennemie, qui, dans toute l'étendue de son isle couverte 
d'atteliers, de métiers, ne peut trouver à cueillir une seule grappe de raisin et 
dont les babitans n'en aiment pas moins à terminer leurs repas en vidant les 
flacons remplis par les 'productions de notre heureuse terre. 

« Voilà prcscpie de-la;politique, mais j'espère ne d'avoir pas rendue imposante ; 
je ne veux jamais l'être en rien pour une élève que j'aime tendrement. Mille 
complimens au général et sincère amitié à votre bien aimable maman. Adieu, 
ma chère Constan^ie, .je vous embrasse bien tendrement et -suis pour la ^vie, 

« Votre sincère et affectionnée amie et institutrice, 

« Genêt Campan. » 
i4 prairial de l'an XII. 



276 REVUE DES DEUX MONDES. 

détails de nos occupations journalières. Nous vivons très retirés. 
Le soir, quelques aides de camp restent et on joue à des 
jeux innocens. On se couche entre onze heures et minait. Ce 
soir, à huit heures, j'accompagne M""^ la Maréchale aux Inva- 
lides où il se chante un Te Deum pour la fête de l'Empereur et 
nous revenons coucher ici. Demain, M""^ Germond doit venir 
essayer l'habillement de cour de la princesse. Il est convenu 
que, quand il sera confectionné, M™* Dupont en fera un sem- 
blable sur une poupée qui te sera envoyée. M""^ Murât est per- 
suadée que cela t'amusera beaucoup. Au reste, pour ces dames, 
il sera plus riche que joli. 

« ...Le temps continue à être détestable. Il me rend malade, 
il m'agace les nerfs. J'attends Saint-Cyr qui vient dîner avec 
nous. Nous avons des toilettes à faire. C'est pourquoi ma lettre 
ne sera pas longue. » 

Qu'elle trouve pesant l'assujettissement auquel elle est 
contrainte, on s'en aperçoit au premier jour. « Nous ne cessons 
d'être arrosés, écrit-elle le 30 thermidor (18 août). On ne trouve 
pas dans la journée une demi-heure pour sortir et tu dois 
juger de la contrariété que j'en éprouve. Gela m'apprend qu'il 
faut se faire à tout et je suis vraiment étonnée de ma souplesse, 
jyjme Murât, comme tu le sais sans doute, est très sédentaire, et 
n'aime pas a voir du monde, de sorte qu'excepté quelques per- 
sonnes dans l'intimité, elle ne reçoit pas. Cependant, elle s'est 
décidée à prendre un jour, etc'est les lundis. Ainsi, après-demain 
au soir, ce sera la grande représentation. Je ne sais pas encore 
si je m'y trouverai, car mon service ne commencera que le 
dix-huit brumaire. 

<( Nous sommes allées, jeudi soir, au Te Dewn. C'était fort 
beau, la musique très bonne, mais la cérémonie véritablement 
ennuyeuse par sa longueur. Nous étions dans la tribune des 
princesses, de sorte qu'étant derrière elles nous perdions le coup 
d'œil. Nos soirées se passent en lecture et en conversation. 
Dans la journée, c'est-à-dire après le déjeuner, je reste avec 
j^jrae ]viurat une couple d'heures suivant les affaires qu'elle a h 
régler. Alors je me retire dans mon appartement où je lis et 
écris et où souvent je m'ennuie, parce que je suis bien circons- 
crite dans mon cercle et que je n'ai pas les mêmes ressources 
que chez moi. A quatre heures, je fais un bout de toilette et à 
cinq je me rends à mon poste. Je suis on ne peut plus satisfaite 



DU CONSULAT A l'eMPIRE. 277 

de M™* Murât. Elle est toute bonne pour moi et d'une honnêteté 
parfaite. Le maréchal aussi et jusqu'à M""' de Rocquemont qui, 
entre nous soit dit, n'était pas d'abord très prévenue en ma 
faveur, je l'ai forcée à en venir là, et nous sommes très bien 
ensemble maintenant. 

« J'ai vu avant-hier M"« Lambert qui vint voir M™* Murât., 
Elle me sauta au col et me demanda de tes nouvelles avec beau- 
coup d'empressement. Elle est charmante, elle a un très bon 
maintien, parle avec facilité et se conduit à merveille. Elle a 
grandi et pâli ; ses traits ont bien grossi, mais au total, c'est 
une femme très agréable. J'ai déjà vu aussi assez souvent 
M™« dcsSouza, autrefois M™^ de Flahaut (1). Tu sais qu'elle est 
auteur à' Adèle de Sénanges, Charles et Marie, etc. C'est une 
femme aimable dans toute l'étendue du terme. Il est rare qu'une 
femme auteur soit goûtée en société, eh bien ! elle se met à la 
portée de son auditoire et, avec des petits riens, vous fait passer 
des heures comme des minutes. » 

Et le lendemain elle écrit : « Hier au soir sont arrivées 
M"^ et M"^ de Lagrange (2). Je présume qu'elles vont passer 
quelques jours. Cela fait que je pourrai sans inconvénient revoir 
mon chez moi de Maisons que j'ai quitté depuis onze jours. » 

Un temps se passe sans que Constance donne de ses nou- 
velles. M™^ Saint-Cyr est bien inquiète. Le 27 (14 septembre), 
rassurée enfin, elle écrit de Maisons : « Tu as dû t'apercevoir 
par les différens lieux d'où j'ai daté mes lettres que depuis plus 
d'un mois je ne suis fixée nulle part. Je n'ai cessé tout ce tempo 
d'aller de Maisons à Paris, de Paris à Neuilly, et toujours 
comme cela. J'étais ambulante. Depuis deux jours je suis ici 
et, ayant pris congé pour quelque temps, je vais me remettre, 
soit dit entre nous, de la contrainte que j'ai éprouvée. D'ailleurs, 
je vais avoir la famille de Saint-Cyr... 

(1) Adélaïde-Marie-!Çmilie Filleul, mariée d"abord à Charles-François de Flahaut, 
comte de la Billarderie, décapité en 1793, puis, en 1802, à Jose-Maria, comte de 
Souza-Bothello. 

(2) Il s'agit ici d'Angélique-Adélaïde Méliand, femme du marquis de la Grange, 
lieutenant-général en 1784 et de la dernière de ses filles : Adélaïde-Françoise, née 
à Paris, _le 21 mai 1774, mariée le 3 lévrier 1810 à Jean-Louis Mathevon, baron de 
Curnieu. 11 ne saurait en effet être question de sa sœur ainée mariée en 1793 à 
M. de Cambis,ni des enfans de sa belle-sœur, née Hall, épouse en premières noces 
de Suleau : il est à remarquer qu'une fille de celle-ci, ayant épousé en premières 
noces Robert de Lignerac, duc de Caylus, se remaria à L.-J. Carra de Saint-Cyr, 
comte de Rochçmure, fils adoptif du général de Saint-Cyr. 

\ 



278 REVUE DBS DEUX MONDES. 

« Je ne pense point encore à l'envoyer des modes, parce 
que, d'abord, M"»^ Murât n'a pas. été de cet avis, n'y ayant abso- 
lument rien de nouveau. Dans le monde, ce sont -toujours des 
tailles très courtes. En négligé, ;tout robes courtes en percale 
brodée et garnie en belle dentelle. Ensuite on met, si l'on veut, 
une juive aussi brodée tout le tour et garnie de môme, mais 
sans.taîlle. G'estiune ceinture en percale qiii attache devant et, 
pour cacher cette ceinture, on a une bande de percale, coupée 
en dents de loup et brodée à jour qui retombe dessus. Les 
dents -soiïtrCGurtes. Voilà les déshabillés élégans de la iprincesse. 
Le soir, elle a de petites rëbes, rondes toujours, de taffetas de 
différentes couleurs, les unes garnies en crêpe, les autres de 
même étoffe posée à cheval et froncée comme avec des rubans. 
Ce que tu peux te donner qui est très joli et que je lui ai vu, 
c'est une robe de crêpe rose à queue brodée en coton blanc. 
C'est très élégant. Qu-and la Cour sera de retour, c'est alors 
que je te parlerai modes et que je pourrai faipe^tes emplettes, 
mais, €n ce moment, Paris est tout à fait désert, ril n'y a d'élé- 
gance dans aucun genre. » 

Elle est encore à Maisons le 30 fructidor (17 septembre) : 
« Coppe a fait partir douze paires de souliers pour toi ; j'espère 
qu'il se sera bien rappelé ta mesure. Du moins il me l'a 
assuré, il 'te les fait au même prix que Menrer et il t'en 
enverra ihuit -paires tous 'les mois comme nous en sommes 
convenues. On trouve assez généralement que M'*' Murât est 
mal chaussée et il n'y a qu'elle qui se trouve bien. Ses souliers 
ont le même défaut que les tiens. Ils sont trop couverts et trop 
poiritus.'Etpuis, elle n'a pas 'la jambe et le pied aussi jolis et 
aussi parfaitemeritfaits'que les bras et la main. J'auraii xle ses 
nouvelles aujourd'hui par .Sairit-Gyr qui est allé à Paris hier 
après déjeuner pour se rendre le soir à l'-assem'blée de Neuîlly. 
Tous les lundis, les assemblées sont la répétition des cercles de 
i^airnt^Gloud, excepté qu'ils. sont moins nomba-eux. Le pjpemiar 
a été mortellement ennuyeux, mais ceux auxquels 'je me suis 
trouvée depuis oat été iSiipportàbles parce qu'on y a joue. J'y 
ai vu M^* Grua qui est à Paris avec Lechi. (1) Elle a >dù être 
■belle, mais tout le monde se moque de sa poitrine qui est 
tuaintenant assez basse pour reposer sur son vantée. 11 y a 

(1) Il y a toute une dynastie .de musiciens vdu nQoa ,de Grua .à tp.artir ..dju 
xviii* siècle, à Milan et en Allemagne. 



DU CONSULAT A L EMPIRE. 

encot-e- M""* Saint-MartiW qui f^ait bea\ie6u^ d'effet (1). héH 
autres feiiiifies, ce sont toujours" les mômes-. Il n'y a pa^" dfe 
nouvelles beautés i^emarquablés, si ce n'est M*^ Môlliéri' (J^)\ 
dame-de Klmpératriôe. On ne se pVe'seiitë'pë,^ avéïc pîù's d^à^sii- 
riarîce et de' décence. Elie est bien, mais je n'é l'a t'^otivô pas 
beMé'. 

(( Il faut apprendre maintenant à faire la re'vérence, éJai*' Ifefe 
petites salutations' d'autrefois, 6'ést à-dîVô de Ik R^V'ol'u'tiéii, ne 
sont plus de saison'. Ainsi eî^erce-toi d'avancé' pbii'i* leà saVôi'r 
bien faire quand le' téhi^^s viiendra... >> 

hé 5 vëndétniairé (jeudi 2f sépteïnbfe), élfé' éb'rit' :■ d' J# ne 
suis revenue- dé Paris qu'hier pour dM^r'. Tu sàisr' qiie j'y ftik 
dimanche dans l'inteïitiOri d'aller à- NeUilly liihdi soir, éé que 
j'éXécûtai. 0h riîé? r'eÇul? fôfl? biënv iLé^ lîi^ïéchai et liiadame' itië 
dirent pourquoi je rt^y étais pUs allée dîtfer.'Skirit-Gyr y étâilÇét 
ayant été iliVite. H& lil-ébsèrVërerit que j'é n'avaife ph.'s besoîii 
d'invitation. MaisUû' né' deVînéi'ais pas qui m* obstruait l'entrée 
du salori- loi%que j'arrivai. Dëiix personnes qbî, depuis sibt 
mois, n'élaieiit' venues à Paris : M™'' Petïétet fsidoi'e. Elles sont 
toujoùi^s les mêmes. Elles m'ont beaucOUp deiiiandé de tes- nou- 
velles, surtout la derinière' qiii se plaint toujotits' dé ton 
silence. Il y avait beaucoup de monde et c'est un des plus 
jolis- jours d'assemblée'. M^* Talhbuet, qui y était, s'informa 
aussi" de ta' santé. Mardi, je me suis' oécUpéé dé ties Coîîi- 
missions:.. Je nie suis aUssi occupée dé faire niés etiipléttes pour 
le costumé de cour. Beaucoup ont pris du nacarat, du cerise, du 
pOnceau. Je rii'étais décidée pour cette dérniètecoUléUî', mais 
je n'en ai plUs trouve. J'ai voUlU alofsV lié j^oUvànt être 
remarquée par la couleur la plus éclatante, Teitré pat** Une cou- 
leur plus modeste et dont à coup sûr il y aura fort peu. Ma 
queue sera donc d'un velours de très joli gris; il en faut huit 
aunes et autant dé satin blanc pbUr la doUblUré. C'est M*"* Ger- 
mond, chez qui je suis allée, qui mé l'acoUpëe; ainsi qUe la robe 
de satin, et c'est M"^ Lolive qui me la fait broder. Mon dessin est 
une guirlande de pommes de pin. La pomme sera en finition 

(1) Victoire-Mariè-Ghristine Ft-èsia' d'Ogiiantco " epottisa^ Jean-François-Félix 
Saint-Martin La Motte, d'une des premières iamillesdd Piémont; il fit partie 
en 1800 et 1801 dii -gouvernement provisoire, fût préfet du département delà Sesia 
et sénateur le 1®' floréal an XII. 

(2) Adèle-Rosalie Gollart-Dutilleul épouse, en août 1802, Nicolas-Pràniçois 
MoUien, depuis ministre du Trésor public. 



280 hÈVUE ÙES DÈUÎt MÔNDÉà.1 

en or mat et la tige et les feuilles en laine. La broderie nô 
peut avoir que quatre pouces de largeur. Voilà, ma chère 
Constance, en quoi consiste le costume adopte'. Tu me vois 
déjà écrasée sous le poids de vingt-deux aunes d'étoffe sans 
compter la broderie. Tu dois juger de la figure que je ferai 
avec cela, mais au reste il y en aura d'aussi embarrassées que 
moi. » 

Le 15 vendémiaire (7 octobre), M™« Saint-Cyr, qui prend la 
belle résolution de numéroter désormais ses lettres et qui mal- 
heureusement ne la tient pas, écrit à sa bien-aimée Constance : 
« L'Impératrice est de retour depuis hier au soir, c'est ce qui 
me fait aller à Paris ce soir pour me présenter à Saint-Cloud 
demain au matin, et, ne l'ayant pas vue à mon arrivée d'Italie, 
je suis bien aise de me montrer des premières. Le soir, nous 
irons à Neuilly et je te rendrai compte de tout ce que j'aurai 
vu (1). Quant au luxe dont tu me parles, c'est toujours tel que 
tu l'avais vu. Nos costumes de cour par exemple nous revien- 
dront fort cher. Je t'en ai donné des détails par ma dernière et, 
tout fait, il reviendra au moins à deux mille francs. Je ne suis 
pas étonnée du calcul du maréchal Jourdan et je trouve qu'il a 
tout mis au plus bas, mais on n'est pas maréchal d'Empire 
pour rien. » 

Evidemment, M'"^ Saint-Cyr prend difficilement son parti 
de la sujétion où elle est réduite ; sa fille a remarqué dans ses 
lettres quelque tristesse. « Cela vient souvent de la situation où 
je me trouve, répond-elle ; par exemple, de Neuilly ou peu de 
temps après en être partie, tu me trouveras un style gêné parce 
que je suis si contrainte et si gênée que cela prend sur mon 
humeur et sur ma santé. » 

* 

Elle n'est d'ailleurs pas plus avancée, et rien n'est fait pour 
les nominations. Elle écrit le 20 (12 octobre) : « Je fus au cercle 

(1) Voici comme étaient libellées, à la main, les invitations à dîner, pour 

Neuilly : 

S. A. I. Madame la princesse Caroline 
et Monsieur le maréchal de l'Empire Murât, 

prient M de venir dîner lundi, 

16 vendémiaire, à 5 h. 1/2, èi leur maison d« 
campagne de Neuilly. 
R. S. V. P. 

Paris, le 13 vendémiaire. 



DU CONSULAT A l'eMPIRB. 281 

de M""® Murât lundi au soir. Elle me demanda de tes nouvelles. 
Cela me fait rappeler que tu devrais lui écrire, surtout après 
l'inte'rêt qu'elle m'a témoigné t'avoir conservé lorsqu'elle t'a 
su malade. Du reste, elle m'a reçue un peu froidement parce 
que je ne reste pas à Neuilly ; je n'y ai pas un appartement 
assez commode pour 'la saison qui commence à être froide et 
pluvieuse, et puis je suis bien aise de savoir quelle sera décidé- 
ment la place que je devrai occuper. Je lui ai donné pour 
excuse le séjour chez moi des frères et belles-sœurs' de mon 
mari. 

« J'ai été rendre mes devoirs à l'Impératrice, mercredi 
matin. Elle m'a reçue comme de coutume et s'est informée de 
la santé. M"'^ Savary me parla beaucoup de toi, ainsi que 
M""' Talhouet. M"^ de Luçay me demanda de tes nouvelles, elle 
n'a pas embelli, non plus que sa fille. M"« de Colbert (1) y 
arriva, elle est laide et, je crois, bête. M°>« de Larochefou- 
cauld (2), dame d'honneur, beaucoup plus petite que moi, 
excessivement contrefaite, n'étant plus jeune, mais paraissant 
avoir de l'esprit et s'exprimant très bien. Mesdames Lauriston 
et d'Arberg (3), voilà quel était le nombre des dames de 
l'Impératrice. D'étrangères il n'y avait que Mesdames Fleu- 
rieu (4), Chauvelin (5) et moi. J'y arrivai à deux heures et n'en 
repartis qu'à quatre. 

« L'Empereur est arrivé hier matin et la princesse Louis est 
accouchée avant-hier d'un second prince (6). Je compte aller 
après déjeuner chez M""^ Murât. 

(( J'espère que bientôt Saint-Gyr et moi nous connaîtrons 
notre sort. Et à moins qu'il n'ait une destination dans une 

(1) Marie-Geneviève-Joséphine Caudaux, mariée, le 30 décembre 1803 à 
Auguste-François-Marie de Colbert, tué le 3 janvier 1809; remariée en 1814, au 
marquis de La BrifTe. 

(2) Adélaïde-Marie-Françoise Pyvartde Chastullé,qui épousa en 1788 Alexandre- 
François de la Rochefoucault, était la cousine germaine d'Alexandre de Beauhar- 
nais, premier mari de Joséphine. 

(3) Francisque-Claudie de Stolberg-Gedern, née en 1756, épouse Nicolas, 
comte d'Arberg et Valengin, est amenée à Paris par Joséphine près de laquelle 
elle vit avec ses filles jusqu'en 1814. Elle est la sœur de M"» la comtesse d'Albany 
et de la duchesse de Berwick. 

(4) Agiaé Deslacs d'Arcambal, mariée en 1792 à Charles-Pierre Claret de 
Fleurieu, gouverneur du Palais des Tuileries. 

(5) Herminie-Félicienne-Joseph Le Tavernier, mariée en 1792 à Bernard- 
François Chauvelin, maître de la garde de robe de Louis XVI, sorti du Tribunal 
en 1801, membre du Corps lég'slafif et préfet de la Lys. 

(6) Napoléon-Louis, né à Paris, le 11 octobre 1804, mort à Forli, le 17 mars 1831. 



282 REVUE DES DEUX MONDES. 

armée active, je me propose de le suivre partout. Le séjour de 
Pc^ris serait ^un ^supplice ppui- moi sans lui et ^sanjà ,mja,ctlère 
CJo^stçir^ce... 

« Je te permets, mp, bjen-aiméo, de couper tes cheveux, mais 
j'exige de toi, toujours d'après ta déférence à mes conseils, de 
les laisser grandir quand ils ne tomberon^t plus. Tu iie les auras 
plus jamais ^fi^ussi beaux qu'ils étaient, mais cependant ils 
pourront bien revenir et tu pourras en avoir encore assoz pour 
n'être pas obligée, fu •^o\it d'un certain J,eç[ips, de ^mettre un 
cache folie, ce qui n'est pas aimable, je le sais par expérience 
et tu peux m'en croire. Adieu, ma chère Gon.^tance, je vais 
faire un petit bout de toilette pour voir M"'^ Murât, elle s'est 
fait saigner il y a trois jours. » 

Pour achever de lui donner le dégoût de sa situation, voici 
qu'à présent ,on lui retire la place qui lui avait été promise : 
<( Lundi derjii^er, écrit-^Ue le 30 vendémiaire an XIII (22 oc- 
tobre), çn nçie rend|Lnt à la ^pirée de M?"* la maréchale Murât, 
elle m'annonça qu'elle avait reçu l'arrêté de l'Empereur qui 
nçie nommait près d'elle une des dames pour accompagner. 
M™^ de Beaujiarnais, parente de l'Impératrice (1)^ dont le mari 
est sénateur, ,çs,t sa dame d'honneur. Tu penses, ma bien-aimée 
Gonstance, qu'il n'a pas pu exister de concurrence entre elle et 
moi, et j'ai dû être sensible à la manière toujours aimable dont 
M™« Murât m'a annoncé qu'en cas de maladie pu d'absence de 
M™* de Beauharnais, ce sei'ait moi, comme la première des dames 
pour accompagner, qui remplirais ses fonctions et, à cet effet, 
elle n'a voulu d'abord présenter à l'Empereur que moi et ^P^de 
Lagrange (actuellement M'"^ Adélaïde Lagrapge) ; les autres ne 
seront donc nommées que par un arrêté postérieur au mien. Je 
ne te parlerai point des autres marques de bonté et d'intérêt 
que rn^a témoignées M*"^ Murât en cette circonstance. Il tesjuffira 
de savoir que je me trouverai satisfaite de mon sort, tant que 
ma santé se soutiendra aussi bonne qu'en ce moment. 

« Maintenant, je vais t'entretenir de ce qui vous regarde, 

(1) Suzanne-Élisabeth-Sophie Fortin-Duplessis a épousé, en 1799, Clt^u^e de 
Beauharnais, cousin du premier mari de Joséphine, veuf' de GlaudeTprançoise 
Gàbrielle-'Àdriehne de Lezay Marnésia dont i\ avait eu pour fille Stéphanie, "glu3 
tard grande-duchesse de Bade; de sa seconde feipme il avait eu une iîîle, née le 
i\ décemlDre 1803. Il était sénateur ayeç sénatprecie et fat comte dp TEmpirp, che- 
valier dl^i'onneur' de ITrapératrice M^rie-Louise ; il adhéra en 1§14 ^ ja dçchéanco 
et fut pair de Fremce. 



DU CONSULAT À L EMPIRÉv 

parceqiie tusaisqUe je n'ai de pensée que pou r toi et de bonheur 
quh paD toi. J'ai été w même de remarquer d'uîie manière 
non^ équivoque qu& le général et M*"* Murât n'ont pas vu avec 
plaisir que Charpentier se fût prononcé (dans^ la* circonstance 
du couronnement) d'une- manière aussi formelle pour rester 
en Italie: Ellft' s-'en elst expliquée- avec moi sans détours et le 
maréchaien a fait de même avec Saint-Cyr: Ils ont pensé qu'il 
sacrifiait trop à- ses intérêts personnels et pas assez à son 
dévouement pour l'Empereur et son gouvernement, Til' crois 
bien quenous avons répondu et faitvâloir^ses raisons comme 
Charpentier l'aurait fait à notre place. Cependant, nou.s eussions 
désiré qu'il eût montré, comme presque tous les autres géné- 
raux, le dësir de-se t^cfuver à la cérémonie du Sacre. Cet acte 
d'empressement aurait produit le meilleur effetvle refus n'aurait 
rien changé à sa position et, dans le cas contraire; sa présence 
momentanée à Paris n'aurait pu qu'être avantageuse- à ses 
intérêts. 

(c Saint-Cyr n'a tbujours point de destination; mais ttïut 
prouve qu'il est vu de l'Empereur avec bienveillance. » 

Nut nîest dé%'X)ué à l'Empereur comme le maréchal Murât?» 
si ce n'est la princesse, et l'on voit comme ils comprennent 
dans- leur inspection des généraux qui ne sont même pas du 
gouvernement de Paris. La domination ne's'étend pas seuleiiient 
sur? la dame pour accompagner; mais- suï^sâ fîlle;^ le:- rtïaW* de 
sa fille et l'on en verra bien d'autres exemples. « Tu vas te 
plaindmtle mon silence, ma bien chèreet bien aimée Constance, 
écrit M^'^Sâint-Cyr le 7 brumaire (29 octobre), ma;i s tu jugeras 
qu'ayant été dé service toute la semaine dernière, je n'ati pas dfe 
moment à disposer en ta faveur. Enfin, M™® Adélaïde La.grange 
a pris ma plac^ hier et me voilà libre pour' huit jours. Le 
service consiste à être rendue chez la princesse entre midi et 
midi et demi: Il faut recevoir lès visites jusqu'à quatre heures 
et demie. Ensuite; je viens faim ma toilette du soir-. J'y retourne 
le soir pour* rester ou accompagner^ la- prîncesse si elle- sort., 
Voilà nos occupations de tous les jours; je te laisse' à en 
juger. 

«J'ai vuf chez M"»® Murât, M'"^ Olivier (1) qui y a été présèn- 

(1) Marie-Annè Larftbert épouse eh- 1189' Jèaïï-Jact'^ues' Olivier, général de 
division du 22 mai 1799, mort ea 1813. La iille aînée du générai Olivier épousa 
le ûls du général comté' d« Ilogendorp, aide de camp de l'Empereur et Légataire. 



284 REVUE DES DEUX MONDESii 

tée par la genorale Pille ainsi que sa fille aînée (1). J'y ai vu 
mesdames Lambert et Pannelier qui m'ont chargée de te dire 
mille belles choses. M"'^ Petiet a enfin pris sur elle de me faire 
une visite. Elle me la fit vendredi au soir et, samedi, nous 
dinàmes ensemble chez la princesse. Le soir, on fit de la musique 
et on valsa un peu. On saute à présent beaucoup. Depuis que 
nous avons quitté Paris, la danse a totalement changé. Ce sera 
des nouvelles leçons que tu auras à prendre, mais tu seras 
bientôt au fait. Isidore m'a bien priée de te dire qu'elle ne t'a 
point oubliée et qu'elle t'aime toujours de tout son cœur. C'est 
aujourd'hui jeudi et jour de cercle et tu penses qu'il faut que 
je m'y trouve. 

« Le Couronnement est renvoyé au 15 frimaire et beaucoup 
croient qu'il n'aura lieu qu'à Noël. On m'a dit que M. de 
Melzi (2) devait venir au couronnement. » 

On pense bien qu'avec l'existence qu'elle mène, M™* Saint- 
Cyr a dû quitter Maisons. Elle a pris un appartement au Grand 
Hôtel du Nord, rue Richelieu. Elle écrit le 44 brumaire (5 no- 
vembre) : « C'est aujourd'hui [lundi] que je reprends mon 
service. C'est le jour de grande représentation. Tu devrais ces 
jours-là faire toilette et t'imaginer être à côté de moi à faire 
les honneurs. Tel est notre emploi. Je suis allée à Saint-Cloud 
jeudi dernier parce que je reçus un billet de l'État-major qui 
nous avertissait que l'Impératrice recevrait, à huit heures et 
demie, les dames des généraux qui avaient déjà eu l'honneur 
de lui être présentées. Elle fit le tour des deux salons qui étaient 
pleins de monde, dit un mot à chacune ^et se retira dans ses 
appartemens à neuf heures un quart. Voilà tout l'emploi de ma 
semaine. » 

Le 21 brumaire (12 novembre), on est enfin fixé sur la 
date de la cérémonie. « On dit, écrit M™^ Saint-Gyr, que le 
Couronnement doit avoir lieu le 11 prochain. L'ordre pour les 
généraux est parti hier. Ils doivent être à Paris le 7. Tu vois 
qu'on ne leur donne pas le temps de délibérer. Au reste, je crois 
que sur qui que ce soit que le sort tombe, leur empressement 
prouvera combien ils désirent se trouver à une cérémonie qui 
ne se voit pas tous les jours. Le général Murât me demande 

(1) Louis-Antoine Pille, commissaire des guerres en 1767, volontaire en 1790, 
général de division en 1795, mort en 1828. 

(2) Vice-président de la République italienne, plus tard duc de Lodi. 



DU CONSULAT A l'eMPIRE. 2.85 

sans cesse si Charpenlier ne vient pas. Il doit en savoir plus 
que moi et ton mari aussi. 

« C'est encore lundi aujourd'hui et cercle, par conse'quent.; 
Nous avons eu, samedi dernier, la présentation des ambassadeurs 
chez la princesse Caroline. A midi, nous étions toutes parées. 
J'ai vu aussi dans la semaine la princesse Louis qui me demande 
toujours très obligeamment de tes nouvelles. M*"® Mathieu est 
auprès de M'"^ Joseph (1) ce que je suis près de M"'^ Murât. 
On fait en ce moment, dit-on, un livre d'étiquette, il est attendu 
avec impatience par chacun pour savoir ce qu'on a à faire...; 

« Il n'y a point de nouvelles ici dignes de toi. Il existe le 
luxe le plus recherché sur les étoffes de la saison, et surtout les 
garnitures en blonde très haute sont très à la mode; les blondes 
ont remplacé les tulles pour les manches et le tour de la gorge. 
Du reste, les tailles sont toujours courtes et les robes lacées 
derrière. » 

Du 23. — « J'ai été avant-hier, dans un cabriolet mené par 
Saint Cyr, à Villiers, voir Achille (2), qui a repris ses attaques 
d'épilepsie, qui a été fort mal, et qui n'est pas encore bien ! Le 
soir, je me rendis au cercle, il fut très brillant. Demain, nous 
avons une réception d'ambassadeurs chez notre princesse; 
ainsi tu vois que, sans être de service, souvent, je me trouve 
obligée d'être là. » 

En effet, — et l'on ne peut dire que ce soit là une siné- 
cure. uTu as vu par mes précédentes, écrit-elle le 28 brumaire 
(19 novembre), l'emploi de mon temps dans mes nouvelles 
fonctions, et, comme cela se répèle de huit jours en huit jours, 
j'ai pou de momens à moi ; mais je crois et j'aime à croire que 
bientôt notre service ne sera pas aussi assujettissant. Cela dé- 
pend du nombre. Nous devons être quatre et nous ne sommes 
encore que deux. On dit que M™^ Saint-Martin, femme de l'an- 
cien préfet de Verceil, va être des nôtres. 

(( Tu veux des On dit. Eh bien ! on dit qu3 l'Empereur part 
mercredi prochain pour Fontainebleau, où il recevra le Pape, 
et qu'il sera marié devant l'Eglise, ne l'étant pas (3). On ditque 

(1) La princesse Joseph Bonaparte. 

(2) Achille Murât, né en 1801, mort en 1847, fils atné de Joachim Mural et do 
Caroline Bonaparte. 

(3) Ceci montre que la situation était connue et que l'on comptait fort Lien que 
le mariage aurait lieu. 



286 REVUE DBS DEUX MONDES.i 

les princesses^iront aussi à Fontainebloau ; j'ignore si, comme 
(lame de semaine, je serais du voyage s'il se faisait. On dit 
qu'Isidore doit se marier avec le frère du colonel Colbert (1). 
Tout ce que je sais, c'est qu'on voit partout le mari, la femme, 
la fille et le benêt de lîls. Ils sont tous montés sur leurjs grands 
chevaux (tu sais ce que cela veut dire en parlant d'eux), et jelcs 
ai plante's là. On ne parle pas de mari pour M^'^ de Luçay. Je 
vois assez souvent, aux cercles de M°" Murât, M"^ Garda nne (2), 
d'une grande élégance et accostée tantôt de M"* Saint-Martin et 
tantôt de M"* Regnault de Saint-Jean d'Angely (3). Celle-ci est 
toujours aussi minaudière que par le passé. 

K Le général Murât me dit hier : « Ma foi, si Charpentier veut 
venir, il ne tient qu'à lui : pour peu qu'il eft témoigne le désir 
au maréchal Jourdan (4), il est sûr d'être choisi. » 

Voici qu'à présent on entre dans la période des fêtes, et 
M"® Saint Cyr ne paraît point très empressée. Elle écrit le 
7 frimaire (28 novembre) : « Nous avons, pour les trois der- 
niers jours de cette semaine, des présentations sans fin : 
demain, jeudi, MM. de Cobentzel (5) et de Lima (6). Après- 
demain, toutes les ambassadrices et étrangères parmi lesquelles 
se trouvera M"* de Knobelsdorf (7), que nous appelions, à Cons- 
lantinople, M""* de Prusse, et, samedi, deux princes. Le Pape 
et l'Empereur arrivent à midi aujourd'hui. Tous les préparatifs 
pour le Couronnement se font. Les illuminations des Tuileries 
seront superbes si le temps est beau, ce dont je doute, car celle 
nuit, il est tombé beaucoup de neige. J'ignore encore si je scîai 
de semaine dimanche prochain. Si Mesdames Saint-Martin et 
Lambert sont nommées, j'éviterai le cortège ce jour-là, car nous 

(1) Louis-Pierre Alphonse de Colbert Ghabanais fut baron de l'Empire, géné- 
ral de brigade en 1814, général de division en 1837; il était frère d'Auguste-Marie- 
Prançois, marié à M"" Ganclaux, tué à Gaballos (Espagne), le 3 janvier 1809. 

(2) Anne-Henriette Groze de Lincel, mariée à Glaude-Mathieu Gardanne, géné- 
ral de brigade, aide de camp de l'Empereur. 

(3) Laure Gliesnon de Bonneuil, mariée à Michel-Louis-Étienne Regnault (de 
Sàiiit-Jean d'Angely), député, ministre d'Etat, etc., proscrit par la Restauration. 

(4)11 a remplacé Murât. dans le commandement des troupes françaises station- 
nées dans la République italienne. 

(5) Le comte Philippe de Cobentzel, ambassadeur de S. M. l'empereur 
d'Allemagne et d'Autriche. 

(6) M. de Lima, ambassadeur de S. A. R. le prince Régent de Portugal. 

(1) M. de Knobelsdorf, ministre de Prusse près la Porte, sous le règne de 
Frédéric-Guillaume H fut chargé par son souverain, en septembre 1806, d'une 
mission près de l'Empereur. 



DU CONSULAT A l'eMPIRB. 287 

irons à Notre-Dame; sinon, j'assisterai à l'aller et au retour. 

«On dit que, dans le Pie'mont, on a volé le fourgon du Pape, 
qui contenait des choses très précieuses pour l'Empereur, 
l'Impératrice et la famille. Je te donne autant de nouvelles qu'il 
est possible. J'ai mon habit de cour tout prêt à mettre, fait par 
M'^^Germond et qui va à merveille, mais cette queue de velours 
de deux aunes trois quarts de long est d'une pesanteur terrible. 
Cela force à se tenir droit. Ainsi, le jour du Couronnement, tu 
me vois habillée et coiffée avec mes coquilles blanches, d'après 
les conseils de la princesse Caroline. Je fais du collier le ban- 
deau; dans les bandeaux je trouve un peigne et un collier. Tout 
cela remis à neuf sera très bien. Je fais faire une seconde queue 
de salin bleu, brodé en paillettes, fausses bien entendu. Celle-ci 
sera pour les petits jours. » 

Enfin, voici les détails de la cérémonie : « Par mes lettres 
de la semaine dernière, écrit M"'^ Saint-Cyr, le 15 frimaire 
(6 décembre), je te donnais les détails de tout ce que nous 
avions à faire jusqu'au dimanche, et cela s'effectua comme je 
te l'avais dit; mais le dimanche a été pour moi une journée 
terrible, quoique j'aie été dispensée d'être du cortège parce que 
M"''^ Murât obtint, la veille au soir, de l'Empereur la nomina- 
tion de M""^ Sainl-Martin, et elle commença tout de suite son 
service, qui durera jusqu'à samedi soir prochain. Enfin, pour 
en revenir à moi, il faut te dire que nous devions être specta- 
trices. Il fallut être rendue à la tribune qui nous était destinée 
à huit heures du matin. Il faisait un froid excessif. Je me 
levai à cinq heures; je me lis coiffer à cinq heures et demie. Je 
ne me mis point en costume, parce que c'était très inutile. 
Nous fûmes donc à Notre-Dame à huit heures, M""^ de Lagrange 
et moi. Nous y sommes restées' jusqu'à la fin de la cérémonie, 
qui a duré jusqu'à trois heures et demie. Tout a été superbe; 
mais je n'ai pas une plume assez exercée pour te donner tous 
les détails du Couronnement, et je te renvoie à la lecture des 
journaux, qui sont très exacts pour le cérémonial. Je ne fus 
rendue chez moi qu'à cinq heures. Je n'avais rien pris de la 
journée, et j'étais si gelée et si fatiguée que je n'eus pas le cou- 
rage de sortir le soir pour voir les illuminations. Le lundi a 
été tout entier au peuplé. Le mardi, il y a eu repos. Hier, on est 
allé dans le même ordre au Champ de Mars, pour distribuer les 
aigles et recevoir le serment des troupes; je n'y ai pas été. On 



288 BEVUE DES DEUX MONDES.1 

parle d'une fête donnée à l'Empereur pour dimanche prochain. 
C'est moi qui serai de service. En voilà bien long sur ce 
chapitre. 

« J'ai attrapé un bon rhume de cerveau. S'il me tombe sur 
la poitrine, j'en aurai pour tout l'hiver. J'ai oublié de te dire 
que nous avons accompagné la princesse, vendredi dernier, chez 
le Pape. Il ne nous a pas donné de chapelet. » 

Peut-être a-t-il manqué là une occasion de convertir ces 
dames, car pas une fois, dans les lettres de M™® Saint-Cyr à sa 
fille, il n'est question de morale, de culte ou de religion et 
pour la nièce d'un évêque, même constitutionnel, cela est peu. 

« 
* m 

Il faut attendre au 28 frimaire (19 décembre) pour que la 
conversation reprenne, u J'étais de service la semaine dernière, 
écrit Armande, et toutes mes journées ont été employées de 
manière à n'avoir pas un moment à moi. Voici comment : le 
lundi nous eûmes une réception de tous les princes étrangers, et 
pour cela il fallut être prête, c'est-à-dire parée à midi. Nous fûmes 
sur nos jambes jusqu'à cinq heures. Nous dînâmes à la hâte et, 
à sept heures, j'accompagnai la princesse Caroline aux Tuileries; 
je rentrai chez moi à onze heures. Le mardi, il n'y eut rien 
d'extraordinaire, mais je restai là toute la journée. Mercredi, je 
m'y rendis le matin comme de coutume ; le soir, nous fûmes toutes 
ensemble au bal du ministre de la Guerre. Les princes et prin- 
cesses Joseph, Louis et Caroline y furent. Ce bal a été superbe; 
il n'y manquait que ma bien-aimée. Il dura fort tard et nous 
ne nous retirâmes qu'à trois heures du matin. Le jeudi, je dînai 
avec ma princesse et toute la famille chez le prince Joseph, au 
Luxembourg. Le vendredi, il a fallu être prête et parée à midi, 
pour être présentée à S. M. l'Impératrice comme attachée à la 
princesse Caroline. Les présentations sont courtes, et, dans le 
peu de temps que j'ai eu à lui parler, c'est de toi qu'elle m'a 
entretenue. Elle m'a demandé de tes nouvelles, si tu te plaisais 
en Italie, si tu ne reviendrais pas, etc. Le soir, il y avait, chez 
jyjme Murât, soirée et bal donné à l'Empereur. Il y vint effective- 
ment, il dansa une contredanse et se retira à dix heures. Après 
quoi on soupa, on dansa jusqu'à minuit et peu à peu chacun 
défila, et je me retirai chez moi à une heure. Le samedi, je 
n'eus qu'à me rendre chez la princesse où je restai jusqu'à 



DU CONSULAT A l'eMPIRE. 289 

dix heures et demie du soir. Dimanche, j'étais malade, et je dis 
heureusement : cela m'a dispensée d'être de la fête de l'Hôtel 
de Ville; la voilà passée. Demain, il y a bal chez le ministre de 
la Marine. J'irai ce soir prendre les ordres de M"'® la maréchale. 
Samedi, tous les généraux donnent à dîner aux princes et aux 
grands dignitaires de l'Empire; vaudeville et bal à la suite. 

« Je te conseille d'économiser sur ta pension pendant que tu 
e? en Italie, car ici tout ce qui est objet de luxe est d'une cherté 
affreuse, et vingt-cinq louis par mois à Paris, pour peu qu'on 
veuille être un peu au courant de la mode, vingt-cinq louis, 
dis-je, sont bientôt passés. On m'a dit qu'à présent M""^ la maré- 
chale dépense par mois, pour sa toilette, trente mille francs (1), 
et cela ne m'étonne pas. C'est une recherche incroyable, des 
broderies de tous les genres, de toutes les sortes, etc. 

M™^ Saint-Gyr est si fort occupée que sa correspondance 
languit et qu'elle reste parfois une semaine sans écrire. « Tu 
sauras, écrit-elle le 5 nivôse (26 décembre), que les grands 
plaisirs de Paris commencent à se ralentir. Il y eut jeudi der- 
nier le bal du ministre de la Marine, qui fut très beau, très 
nombreux et très brillant. Les princesses Louis et Caroline 
ouvrirent le bal par une seule contredanse. Ces dames ont 
défense de l'Empereur de valser et, à leur grand regret, elles se 
sont abstenues. Ce soir, il y a bal chez Eugène. Je l'ai vu un 
moment hier chez M"*^ Murât, il m'a demandé de tes nouvelles. 

(( C'est encore M™* Récamier qui a emporté la pomme au bal 
du ministre de la Marine. Je ne t'ai pas raconté l'événement 
arrivé àM""^ Saint-Martin, notre collègue, au bal du ministre de 
la Guerre. En valsant, elle est tombée tout de son long à'ia 
renverse et son cavalier avait les pieds si bien engagés dans les 
jambes de sa dame qu'il ne pouvait parvenir à la relever. Tu te 
doutes qu'une grande partie du monde s'est mise à rire, je n'ai 
pas été la dernière, mais cela a valu à M'"^ Saint-Martin une 
forte réprimande de la part de la princesse Caroline ; elle lui a 
dit qu'elle était trop coquette, etc. 

«... Nous avons déjà un froid bien rigoureux. J'ai fait faire, 
pour sortir à toutes les heures du jour, une robe de velours noir 
sans garniture, faite en spencer, à manches en amadis, et, avec 

(i) L'Empereur accordait à la princesse Caroline, comme traitement annuel, 
240 000 francs; mais, de plus, il lui faisait des gratiflcalions, comme, par l'ordre 
du 10 nivôse an XIII, une de 200 000 francs. 

TOME XLII. — 1917. 19 



290 REVUE DES DEUX MONDES. 

cela, je brave toutos les inlompe'ries delà saison. C'est d'autant 
plus commode que je peux la garder le soir si je n'ai point à 
faire de visites d'étiquette... » 

Encore quinze jours sans lettre et l'on ne peut penser qu'il 
y en eût d'égarées. Pourtant, le premier jour de l'an 1805 s'y 
trouve compris. Il faut croire que l'usage de le souhaiter en 
famille n'était pas encore revenu, mais il était en route : « J'ai 
été de service toute la semaine dernière, écrit M"'® Saint-Cyr le 
20 nivôse (10 janvier), et elle a été si employée que je n'ai pas 
eu un moment à moi pour t'écrire. Il y eut, le jour de l'an, un 
cercle aux Tuileries qui a été très beau. Toutes les femmes en 
robe de cour et tous les hommes en uniforme de leur charge 
ou grade. Il y avait neuf cents personnes invitées et les parties 
de jeu, rangées dans la grande galerie, faisaient un très beau 
coup d'œil. La veille, qui était le lundi, je dinai chezM^^Duroc, 
qui est toujours gentille et qui me demanda de tes nouvelles. 
Le reste de la semaine, je l'ai passé chez ma princesse. Dimanche, 
nous l'avons toutes accompagnée au bal qu'ont donné MM. les 
maréchaux d'Empire à l'impératrice Joséphine. Tu as sans 
doute lu les détails de cette fête dans les journaux : ils n'ont 
rien dit de trop, car tout le monde s'est accordé à dire que c'est 
une des plus belles qui se soient données depuis longtemps. 
L'Empereur et l'Impératrice se retirèrent a minuit et les prin- 
cesses Louis et Caroline une demi-heure après, mais je ne 
pus me retirer qu'à quatre heures, parce qu'il me fut impos- 
sible d'avoir ma voiture. Nous étions toutes en robe de cour et 
les danseuses quittèrent leur queue. Lundi, mardi et mercredi 
j'ai dormi jusqu'à midi. Ensuite, je me brode une robe de 
percale en coton blanc, ce qui m'amuse beaucoup. Mon dessin 
est une guirlande de groseilles : le fruit est en nœud et les 
feuilles au passé. Elle sera très jolie, mais c'est un ouvrage de 
patience. Quand tu feras broder à Milan des robes, il faut que 
tu expliques à la brodeuse que la broderie doit être bombée et, 
pour cela, sous le point au passé, il faut faire une première 
broderie. Il faut une doublure enfin, qui forme une broderie 
mate. J'imagine que tu me comprends. Tu sauras que l'on 
porte beaucoup de plumes en parure. Il n'y a qu'avec les fleurs 
qu'on n'en mette pas. 

« Il paraît qu'on s'occupe beaucoup en ce moment du gou- 
vernement d'Italie. On dit que Joseph va être roi de Lombardie, 



DU CONSULAT A l'eM^PIRÉ. 291 

le maréchal Bernadotte général en chef de l'armée et Mathieu, 
— le nôtre, — ministre de la Guerre. Ce ne sont que des on-dit 
dont une partie pourra bien.se réaliser.» 

Six jour^ après, le 26 nivôse (16 janvier) : « Dimanche, nous 
avons eu grand cepele aux Tuileries^ à la fin duquel, suivant 
l'usage, rimpératrice a fait sa tournée. Quand mon tour est 
arrivé, elle m'a demandé de tes nouvelles, si tu n'étais pas 
enceinte et, m'a-t-elle ajouté^ Constance me doit un filleul. 

« Lundi, nous passâmes, M"'^ Adélaïde et moi, une partie de 
la matinée chez notre princesse. Elle eut assez de visites le 
matin et comme elle avait donné congé à la dame de service, 
elle nous chargea de faire les honneurs. Le soir, nous nous ren- 
dîmes toutes chez elle en habit de cour pour la fête du Corps 
législatif. Le local n'était pas disposé pour recevoir une si 
grande affluence <le personnes, de sorte qu'on y étouffait, et 
l'Empereur, l'Impératrice et toute la Cour se sont retirés de très 
bonne_ heure, c'estrà-dire à dix heures. Hier, j'ai, dîné chez Ma- 
rescalchi (1) pour la première fois depuis mon retour. Il nous a 
très bien reçus. Il y avait en femmes M'"* de Gallo (2) et deux 
autres : une duchesse allemande et une princesse espagnole. 
J'étais à table entre Gaprara (3) et le prince Giustiniani (4). Ce 
dernier m'a dit avoir passé une soirée très agréable chez toi, il 
y a environ un mois» Caprara qui avait fait ma conquête à 
Milan n'est plus dans mes faveurs, il souffle comme un bœuf. 
Aujourd'hui,, bal à l'Empereur chez notre princesse Caroline; 
nous faisons toutes les honneurs. Je serai habillée en robe de 
mousseline lamée qui m'a été donnée pour mes étrennes et 
coiff'ée avec du velours cerise et de la même mousseline que ma 
robe, j'auraiiavec cela deux plumes blanches. Te voilà bien au 
courant, j'espère, de toutes mes actions, jamais compte rendu 
n'a été plus fidèle. » 

Constance, elle aussi, tient sa mère au courant de tout ce 
qu'elle fait et de ce qui lui arrive ; la voici enceinte pour la 
seconde fois, et M'"^ Saint-Cyr en.: est Irés' occupée. Cependant 
elle continue son existence agitée et quand ses journées et ses 

(1) Ferdinand Marescalchi, minisire des Afl'aires étrangères du royaume 
d'Italie, en résidence à Paris. 

(2) La signora Maddalena Mastrillo, marquise del GallO, femme du ministre 
de Naples à Paris. 

(3) Grand-écujer de la couronne d'Italie, neveu du cardinal. 

(4) Léonard Giustiniani, comte de l'Empire en 1810 (1759-1823.) 



292 REVUE DES DEUX MONDES.: 

soirées ne sont pas aussi remplies, elle est tentée de s'en 
plaindre : « J'ai fait tristement toute la semaine dernière, écrit- 
elle le 9 pluviôse (29 janvier), parce que M™® Caroline a été 
malade et que, par cette raison, elle n'est pas sortie. J'ai donc 
manqué un bal chez la princesse Louis mercredi et le petit 
concert des Tuileries le samedi; le même jour, j'étais invitée 
à dîner chez M'"^ Soult, mais j'étais un peu incommodée, de sorte 
que Saint-Cyr m'a excusée. J'ai aussi manqué le grand cercle 
des Tuileries dimanche. Petit père m'a dit qu'il avait été très 
beau et surtout brillant de diamans. Toutes les femmes en 
avaient. Je suis encore restée toute la journée au coin de mon 
feu et tu dois juger combien j'étais heureuse, sachant le prix 
que j'attache à ma liberté. Mais aujourd'hui il n'en est pas de 
même : je dîne chez une puissance, chez Gambacérès. J'y ferai 
bonne chère, mais je m'y ennuierai. On n'y reste pas longtemps. 
De là, je ferai des visites. Pendant ma semaine M""^ Murât a 
fait habiller la poupée tant promise. Je l'ai, je vais la faire 
emballer et à la première occasion je te l'enverrai : tout cela 
te servira de modèle pour les robes de cour, car, d'après les 
bru'its publics, il y aura bientôt un roi et une reine en Italie, à 
Milan; il paraît sûr que ce ne sera pas Joseph. Le Pape part 
de Paris du 10 au 15 février et l'Empereur quinze jours après. 
On ne parle plus de guerre et j'espère que Charpentier est a peu 
près rassuré à ce sujet. Je suis bien aise de voir que, dans ce 
cas, il était résolu à te renvoyer chez nous. Le maréchal Murât 
prétend qu'il l'a tout à fait oublié. Il dit qu'il y a un siècle 
qu'il ne lui a écrit. Notre princesse s'occupe du mariage 
d'Isidore; c'est un secret que j'ai deviné, mais j'ignore encore 
quel sera l'heureux mortel. Je ne le saurai que quand ma 
semaine sera revenue. » 



C'est à présent M™* Charpentier qui, par ses retardemens à 
écrire, cause à sa mère des inquiétudes qui préparent à un peu 
d'aigreur. M™^ Saint-Cyr écrit le 20 pluviôse (9 février) : « Une 
chose très extraordinaire, c'est que ce n'est pas moi qui donne 
de tes nouvelles, ce sont les étrangers qui par les plus grands 
hasards du monde me procurent l'avantage d'en savoir. Avant- 
hier, ayant rendez-vous chez l'Impératrice, nous y trouvâmes 
le maréchal Jourdan, il nous dit qu'il recevait souvent des 



DU CONSULAT A l'eMPIRÉ. 293 

nouvelles de Charpentier et que tu étais bien. Hier, étant en 
visite chez là princesse Caroline, j'y ai rencontré M""® Campan 
à qui M. Toinon (?) avait parlé de toi. Voilà comme de temps en 
temps j'attrape quelques mots te concernant... 

« Je t'ai envoyé par la messagerie une poupée tout habillée en 
costume de cour. Ce sera ton modèle si l'Impératrice va à Milan. 
C'est M™^ Murât qui l'a fait faire exprès. Tu devrais prendre 
ton courage à pleine main et écrire à la princesse pour la féli- 
citer de la nouvelle dignité que l'Empereur vient de conférer 
à son mari. Il est à présent Altesse sérénissime (1). M"^ Lambert 
est enfin des nôtres. Elle a été nommée samedi et est entrée de 
service dimanche. Cela me donne trois semaines de repos. 
L'aumônier est aussi nommé. C'est M. l'ai-chevêque de Barrai (2), 
frère du nôtre (3j. Toute la maisonnée est invitée à diner 
demain, pour faire connaissance apparemment. 

Les plaintes continuent avec un peu plus de vivacité, et 
les lettres s'abrègent.^ Le 27 pluviôse (16 février) à la fin, 
M'"« Saint-Cyr écrit : « Je t'en veux: de ton excessive paresse, 
j'espère bien qu'en carême tû voudras bien faire pénitence et, 
par cela même, m'écrire très souvent. Pour moi, je ne m'aper- 
çois pas trop de la différence de ces deux différens temps de 
l'année. Je me suis reposée trois semaines et demain je com- 
mence mon service de toute là semaine. La princesse ne se 
presse pas d'accoucher, mais elle ne peut plus aller dans le 
monde. Elle ne sort que pour aller se promener au ci-devant 
bois de Boulogne, car il n'existe plus puisqu'il est tout en allées. 
Une autre nouvelle, c'est que M""^ Tallien se marie et, avant de 
recevoir ce nouveau sacrement, elle s'est jetée aux pieds du 
Pape pour lui demander sa bénédiction (4). Bien des personnes 
ont paru étonnées de cette ferveur religieuse, mais quelqu'un 
qui la connaissait sans doute plus particulièrement assura que 

(1) s. A. S. Mgr le maréchal Nlurat, grand-amiral. 12 pluviôse an XIII 
(1" février 1805). 

(2) Louis-Mathieu de Barrai, sénateur, archevêque de Tours, né à Grenoble, le 
20 août 1746, fut après le divorce aumônier de l'impératrice Joséphine. 

(3) Le frère de l'archevêque est Joseph-Marie, député au Corps législatif, premier 
président de la Cour impériale à Grenoble. 11 avait épousé M"' de Tencin et était 
le propre beau-frère de M°" de Barral-Beauharnais. 

(4) Marie-Jeanne-Ignace-Thérèse Cabarrus, mariée le 3 août 1805, à François- 
Joseph-Philippe de Riquet de Caraman, qui fut prince de Chimay, par diplôme 
du roi des Pays-Bas, du 21 septembre 1824. Elle avait eu avant ce troisième 
mariage sept à huit enfans, dont deu-x étaient légitimes. 



204 REVUE DES DEUX MONDB3« 

cette conduite (le M"** Tallien ne devait nullement surprendre, 
car il l'avait toujours vua vivre enceinte. Tu donneras ces deux 
calembours à deviner^ Tels q.u'ils sont ici, ils ne sont que pour 
toi. » 

Et voici l'orage. Elle écrit le 9 ventôse (28 février) : 
« Quoique je sois fondée- à croire qui il suffit, que je vous donne 
des conseils, à ton mari et à toi,, pour que vous ne les suiviez 
pas, cependant il y a des devoirs à remplir dans la vie, que (dont,) 
dans quelle passe où l'on se puisse trouver, rien ne peut dis- 
penser, et ton mari est dans ce cas-là vis-à-vis du général 
Murât. Charpentier ne cessait de me dire pendant le séjour que 
j'ai fait à Milan qu'il lui avait des obligations infinies concer- 
nant son avancement militaire et son accroissement de fortune. 
Gomment se fait-il que, dans une circonstance aussi flatteuse 
pour le maréchal Murât, au moment où il est porté où se bor- 
naient ses vœux, au moment, dis-je^ où le sénatus-consulte le 
fait prince, Charpentier soit le seul qui ne lui donne pas une 
marquede souvenir? Je sais à n'en pouvoir douter qu'il en afait 
la remarque et qu'il y est très sensible. On peut être content 
de son sort, n'avoir plus d^ambition, mais je crois que, dans la 
société, il ne faut jamais oublier les procédés et ne jamais 
manquer aux égards et à la reconnaissance qu'on est en droit 
d'exiger de vous. Voilà mon mot, faites-en ce' que. voudrez. » 

Il faut croire que celte fois M""* Saint-Cyr avait été prévenue 
par son gendre et que Murât ne l'avait point mise au courant. 
Le 25 pluviôse (14 février), Charpentier avait écrit à Mùrat qui 
répondit à sa lettre de félicitations lell ventôse (2 mars )(1), deux 
jours après que M""* Saint-Cyr eut envoyé cette leçon à-sa fille. 

Au reste, le flot passé, elle ne s'arrête pa.S; et elle arrive aux 
nouvelles : « Nous avons eu samedi dernier, écrit^elle, un bal chez 
M'"® Soult où ont assisté l'Empereur et l'Impératrice, les princes 
et princesses Louis et Murât et les maisons de l'Impératrice et 
des deux princÊfiïses. Le bal a été très joli. Dimanche, petit- bal 
chez notre princesse, Il n'y avait que M""^ Louis et sa maison, 
M'"''" Savary, Bernadotte, Marel (2), Lavalette (3), Petiet, Isidore 

(1) Murât, Lettres, m, 34ft, n» 1817. 

(2) Marie-Madeleine Lejeas, mariée le 21 mai 1801 à Hugues-Bernard Maret, 
secrétaire d'État, ministre, etc., alors âgé de 38 ans, dame do palais de l'Impéra- 
trice. 

(3) Emilie-Louise de Beauharnais, nièce de Joséphine, mariée le 18 mai 1798 
à Antoine-Marie Chamans-Lavaletle, dame d'atours de l'Impératrice. 



DU CONSULAT A l'eMPIRE. 295 

et nous; il a dure jusqu'à une heure du matin; lundi, je me 
suis donné pour la première fois la connaissance du bal 
masqué de l'Opéra; j'étais en domino noir, mais le peu d'habi- 
tude que j'en ai m'a fait n'oser parler à personne. Il m'a 
beaucoup amusée ; je me suis retirée à quatre heures du matin. 

« Le voyage de l'Impératrice est incertain depuis deux jours; 
celui de l'Empereur esf très prochain. 

« La même incertitude règne toujours dans les idées pour 
savoir qui sera roi de Lombardie. Vous seriez bien étonnés si 
on vous donnait le prince Eugène (1)... » 

M""^ Saint-Cyr a été calmée par la lettre du général Ghar- 
p.entier, elle ne parle plus de ses griefs contre sa fille. Elle s'en va, 
malgré la saison, s'établir pour quelques jours à Maisons oîi elle 
imagine de faire des travaux pour mieux vendre sa campagne. 
De là, elle écrit le 22 ventôse (13 mars) : « J'ai eu hier la visite 
de M'"^^ de Lagrange mère et fille. Elles arrivèrent à midi et 
repartirent à cinq heures. Ma collègue m'annonça que M"'" Murât 
avait grande envie de revenir sur le congé qu'elle avait promis 
de me donner, lorsque j'en voudrais faire usage, parce que 
M'"^ Saint-Martin venait d'en demander un aussi pour aller voir 
sa famille et chercher ses enfans en Piémont. La princesse 
trouve que deux dames absentes en même temps, c'est trop ; 
comme je suis de semaine dimanche, Saint-Cyr traitera cela 
pour l'avantage de tous. On dit toujours que le voyage de 
l'Empereur est retardé. Ce qui le prouverait, c'est que l'on parle 
de deux cercles, un dimanche procha,in et l'autre le dimanche 
faisant quinzaine. A ce dernier, les robes de velours ne seront 
pas admises, 

« Les darnes qui doivent accompagner l'Impératrice sont 
désignées :cesontd'abcrd]Vl"-°deLa Rochefoucauld, M'^'^^d'Arberg 
et M'"^' de Serrant (2), M'"'^ Lannes (3) et Savary iront avec 
leurs maris, mai§ non pas comme étant de service. Tu verras 
au moins une des tes anciennes camarades. J'imagine que tu 
auras le temps de me dire si tu veux que je t'envoie une robe 

(1) Vice-roi d'Italie le 1 juin 1805. 

(2) Charlotte-ÉlisabeUi-Marie de Rigaud de Vaudreuii, veuve du conventionnel 
dlzarn de Fraissinet, mariée en 1795 à Anloine-Joseph-Philippe de Walsh de 
Serrant, maréchal de camp en n84, danie du palais de l'impéralrice. 

(3) Louise-Antoinette-gcolastique Guéhéneuc, mariée le 15 septembre 1800 au 
général Jean Lannes. divorcé de Jeanne-Jacqueline-Barbe Méric, dame du palais 
de l'Impératrice. 



296 REVUE DES DEUX MONDES. 

de cour brodée ou non. C'est une dépense trop considérable 
pour que je prenne sur moi de la faire faire h. ma fantaisie : 
ma queue de velours et la robe de satin blanc, la broderie seule 
de ces deux objets a coûté 1 400 francs. M"'' Lolive m'a dit que 
celle de printemps se faisait en taffetas moiré. 

« As-tu coupé tes cheveux.»^ Tu ne m'en as plus parlé depuis 
que je t'avais permis de l'en défaire? Comme tu serais aimable 
si tu les avais conservés ! La dernière coiffure des jeunes femmes 
comme toi, ce sont les cheveux bien séparés sur le front, un seul 
crochet sur les deux sourcils, un rang de perles beaucoup plus 
bas que la séparation des cheveux de devant et de derrière, 
lequel rang de perles va se perdre dans le chou derrière. Telle 
était la coiffure des dames Duchàtel (1), Savary, etc., dans les 
derniers bals. Elle leur allait très bien. Les robes étaient en 
crêpe blanc; un ruban pouponné en bas, ensuite trois rubans 
blancs satinés prenaient du côté gauche jusqu'au bas de la robe 
du côté droit, à trois doigts de distance les uns des autres, et à 
chaque ruban, en bas, un bouquet, ou des roses, œillets, horten- 
sias, etc. C'était simple et joli. D'autres avaient des corsets 
brodés sur toutes les coutures en argent et les basques à dents 
de loup. C'est un journal de modes que je t'envoie; j'espère que 
tu seras contente de moi... » 

A présent, c'est M""^ Saint-Cyr qui n'écrit paé, mais où en 
trouverait-elle le temps? « J'ai eu, dit-elle, le 5 germinal 
(26 mars), ma semaine à faire et dimanche nous avons assisté 
a la cérémonie du baptême du dernier fils de la princesse Louis, 
à la suite duquel il y a eu diner, spectacle, — on joua Athalie, 
— et cercle. Enfin nou> fûmes invitées pour quatre heures à 
Saint-Cloud et nous n'en sommes sorties qu'à minuit et demi. 
Ma santé se soutient passable. J'ai eu dimanche la visite de 
M. de Caprara qui venait me demander mes commissions pour 
toi... C'est à lui que je compte remettre celle-ci. » 

Aussi, est-elle brève ; mais elle se dédommage quatre jours 
après, le 9 germinal (30 mars), où, de Maisons, elle donne <( les 
détails de tout ce que j'ai fait, écrit-elle, depuis le dimanche au 
matin 26 ventôse (2), où je recommençai ma semaine auprès de 

(1) Marie-Anloine-Adèle Papin, mariée en 1802 à Charles-Jacques-Xicolas 
Dachatel, directeur général des Domaines, âgé de 40 ans, dame du palais de 
l'Impératrice. 

(2) n mars. 



DU CONSULAT A l'eMpIrÊ. 291 

la princesse. Je la vis peu ce jour-là et je la quittai de bonne 
heure pour faire ma toilette, diner et me rendre à Malmaison 
oii j'étais invite'e au spectacle. C'étaient deux vaudevilles 
charmans, à la suite desquels il y eut un petit ballet de cir- 
constance, oîi dansèrent Vestris, Duport, M™^ Gardel, etc. (1). 
Après le spectacle, on nous fit passer dans la galerie où l'Empe- 
reur fit sa tournée et bientôt après l'Impératrice. Elle me dit : 
« Comment se porte M™^ Charpentier, je vais la voir, vous 
voudriez bien être du voyage, » etc., et nous revînmes à 
Paris. 

« Lundi, je me rendis comme à l'ordinaire à mon poste.: 
jyjme Murât se tint quelque temps dans notre salon et, dans un 
moment où nous étions tête à tête, elle me dit : Le général 
Charpentier s'est séparé de M. Vautré (2). Je lui répondis que 
toi ni lui ne nous en aviez parlé et que je savais qu'effective- 
ment il était à Paris. Alors, elle me dit : Sûrement, il est ici, 
et le général, en le renvoyant, lui a dit qu'il était bien fâché 
de cette séparation, mais que sa femme ne pouvait pas le souf- 
frir chez elle, et que c'était la seule raison qui les faisait se 
séparer. Je répondis alors à M™^ Murât que cela m'étonnait 
beaucoup, parce que tu ne te mêlais en rien de ce qui regardait 
le service et, à plus forte raison, de ce qui regardait les aides 
de camp de ton mari. Elle insista alors fortement en me ré- 
pétant que c'était absolument toi qui l'avais voulu. Je finis 
par lui dire que, si cela était, il était sûr aussi que tu avais 
eu de fortes raisons pour l'exiger. J'ai su, depuis et d'ail- 
leurs, que M. Vautré a dit de ton mari et de toi toutes sortes 
de faussetés. Il parait très soutenu par le prince et la prin- 
cesse. Il est fortement recommandé par eux au ministre de la 
Guerre. 

« Le mardi, je ne la vis presque pas; elle avait déjà quelques 
douleurs; j'y passai la soirée ;'le mercredi je m'y rendis à onze 
heures, elle était couchée; j'y retournai le soir et j'y restai jus- 
qu'à onze heures, je ne la vis pas. Elle accoucha à quatre heures 

(1) Ballet de Gardel à l'occasion de la fête de l'Impératrice, frais de représen- 
tation 1 283 fr. 40. 

(2) Le général Charpentier a pour aides de camp, en l'an XIII, Vautré, chef de 
bataillon, Paitru, capitaine, Halry, capitaine (Ëtat militaire). Ce Vautré doit être 
Victor Vautré, chevalier de l'Empire en 1810, marié vers 1811, à Françoise- 
Antoinette-Benjamine Giovio, qui fut major en 1808, colonel du 9' de ligne en 
1810 et retraité maréchal de camp honoraire en 1817, avec un titre de baron. 



298 REVUE DES DEUX MONDES.i 

du malin, du jeudi (1); le jeudi dans la journée, et jusqu'au sa- 
medi au soir, je ne quittai pas ses appartemens que pour dîner 
chez moi. Voilà comment j'ai passe ma semaine. 

« Dimanclle, toutes les dames des princesses ont' été irtvi- 
tées de se rendre, à quatre heures, à Saint-Cloud, pour assister 
au baptême de Napoléon-Louis. Nous nous y sommes toutes 
trouvées en habit de cour. Tu sais peut-être qu'on vient de 
former la maison de Madame, mère de FËmpereur : M""^ de 
FoTitanges, dame d'honneur (2) ; dames pour accompagner : 
M'"'' de Saint-Pern (3), Soult, Davout (4) et Junot (5). Cette 
dernière ne fera pas de service ; elle est à Lisbonne avec son 
mari. Après le baptême, nous avons dîné a" une table dortt 
M""^ de La Rochefoucauld faisait les honneurs. Nous étions 
trente-six femmes : pas un homme à fable. Ensuite, nous 
sommes allées dans le salon ordinaire de l'Empereur et de 
l'Impératrice. On a annoncé le spectacle. Nous nous sortîmes 
rendues dans la salle et nous nous sommes placées chacune 
dkns les loges de nos princesses. 0n nous a" doYiné Athàlie. 
Après le spectacle, il y a eu un feu d'artifice, et la journée a fini 
à minuit et demi. Je suis revenue à Paris, n'en pouvant plus 
du poids énorme de ma queue de velours. Lundi, nous avons 
été souhaiter la fête à Mi^MMurat. Je l'ai vue mardi. Mercredi, 
je complais venir coucher ici; mai^ nous reçûmes des billets 
de spectacle pour Saint-Gloud, et nous y fûmes. Ou' y joua 
Nicomède; je suis venue ici jeudi matin pour déjeuner, et me 
voila. 

« M""* Germond travaille à force à tes parures; voici ce dont 
je suis convenue avec elle. Tu sais qu'elle fournit tout. Elle te 
fera une robe de cour de taiîelas moiré', blanche, avec Une bro- 

(1) De Louise-Julie-Garoline, née à Paris le 22 mars 18t)5, mariée le 25 oc- 
tobre 1825 à Jules, comte Rasponi. 

(2) Caroline Lefebvre, baronne de l'Empire en 1809', née en' 1761, avait été 
mariée en 1782 à François vicomte de Fontanges, maréchal de camp en 1789, 
lieutenant-général en 1815; il avait servi en Espagne pendant la Révolution. 
M'" Lefebvre était parente des Beauharnais. 

(3) Elisabeth Magon de la Lande, mariée le 14 décembre 1790 à Marie-Joseph- 
Thérèse, vicomte de Saint-Pern, nommée dame pour accompagner Madame le 
24 ventôse an XUI, morte au château de Pont le 6 septembre 1806. 

(4) Louise-Aimée-Jùlie Leclerc, sœur des généraux Leclerc et belle-sceur de 
Pauline Bonaparte, mariée léf^ 12 novembre 1801 à Loiiis-Nicolàà Dàvolit, alors 
général de division. 

(5) Laure-Adélaïde-Gonstance Saint-Martin de Permon, mariée en 1801 à 
Jeau-Audoclie Junot, aide de camp de l'Empereur. 



DU CONSULAT A L EMPIRE. 



299 



derie légère en or : ce n'est pas même un dessin. La robe de 
dessous en tulle, brodée en or en plein, laquelle pourra te servir 
de robe de bal en y ajoutant une ceinture brodée de même que 
la robe, plus un lilet en or pour te coiffer. Tu auras deux robes 
parées de moire, une robe garnie en chenilles blanches et en 
lames, et une blantïhe, garnie en Heurs; ensuite, une robe de bal 
en crêpe rose avec des bouffettes en taffetas rose parsemées de 
paillettes d'argent. Aussitôt que ce sera prêt, je te les expé- 
dierai. M™<= Savary emporte soixante robes; M"^ d'Arberg, une 
quantité prodigieuse aussi ; mais il faut laisser faire ces dames. 
J'ai aussi donné ta robe 'lamée à M""^ Germond. Elle la refera et 
elle a dît qii'on ne portait plus de tunique, mais qu'elle 
tâcherait d'arranger la tienne à la russe. Voilà tout pour le 
moment. 

« L'Empereur partira de Fontainebleau le 12, passera par 
Troyes, Semur, Ghàlons, Màcon, Bourg, et arrivera à Lyon 
le 22; il doit ètre'à Stupinii le 30. Parmi les personnes qui 
l'acoompagnent, celles avec qui nous avons eu le plus de rap' 
ports sont Gaulaincourt, Gaffareiti et Saint-Sulpice, écuyer de 
l'Empereur. Ce dernier a été avec nous à Rayonne, et nous 
avons conservé avec lui des relations d'amitié. Il doit être 'por- 
teur d'une lettre de Saint-Cyr pour Gharpentier. » 



* 
* * 



Comme Constance avance dans sa grossesse, M™^ Saint-Cyr 
se décide à l'aller trouver. Faut-il penser qu'elle ait encore le 
goût des fêtes du couronnement de Milan? En tout cas, elle 
écrit le 19 germinal (9 avril) : a Saint-Cyr a écrit hier à ton 
mari, ma très chère Constance, pour l'informer que je comptais 
me mettre en route pour aller vous embrasser l'un et l'autre 
le 2 ou le 3 du mois prochain. Il fait part aussi à Charpentier 
de sa nouvelle destination. Ainsi nous partirons dans le même 
temps, l'un pour le Nord, l'autre «pour le Midi. Je suis revenue 
de Maisons jeudi. Depuis ce temps, je me suis rendue tous les 
jours chez la princesse, parce qu'elle reçoit dej)uis trois heures 
jusqu'à cinq heures et demie. Elle est aussi bien que possible 
et compte se faire porter bientôt à Neuilly. Ma semaine com- 
mence dimanche prochain, jour de Pâques. Si elle est encore à 
Paris, je la ferai. Si elle est à la campagne, elle m'en a dis- 
pensée, parce que, devant partir tous les premiers jours de la 



300 REVUE DES DEUX MONDES* 

semaine, j'aurais trop à faire pour pouvoir passer toute la 
semaine cliez elle. Il est dans les choses possibles qu'elle fasse 
le voyage d'Italie, lorsqu'elle sera remise. Si cela est, je repren- 
drai mon service près d'elle tout le temps qu'elle resterait à 
Milan, ainsi que M"'^ Saint-Martin qui part le 2 pour Turin. 
Nous nous sommes promis de nous retrouver à Milan... 

« Peut-être sais-tu ou ne sais-tu pas qu'il faut être présentée 
à l'Impératrice et à l'Empereur et, pour cela, il faut en faire 
la demande à la dame d'honneur, M™° de La Rochefoucauld. 
Tu pourras t'adresser à M™^ Savary pour savoir si tu devras être 
en robe de cour ou non, car il est très fâcheux ici, et il en sera 
de même à Milan, de ne pas avoir de costume quand il le faut 
et de l'avoir quand il ne le faut pas* J'ai vu hier Savary chez la 
princesse. Il m'a dit devoir partir à la fin de cette semaine et il 
m'a promis de se charger de ta robe de cour. Toutes les tiennes 
seront prêtes ce soir. Une fois arrivée, que de choses nous 
aurons à nous dire!... J'ai vu hier M"^ Rapp. Elle ne va pas en 
Italie. Son mari part dans quinze jours. Tu ne verras pas,copime 
je te l'avais annoncé, le général Saint-Sulpice, il retourne à 
l'armée de Rrest pendant tout le temps que durera le voyage de 
Leurs Majestés. Gomme je te porterai moi-même de mes nou- 
velles, peu t'importent les personnes qui pourront t'en donner. » 

M'"® Saint-Gyr comptait que, sa semaine faite, elle pourrait 
partir et prendre sa route par Genève. Le 27 germinal (17 avril) 
elle le pensait encore, mais elle se trouva retardée. Ge n'est 
que le 11 floréal (1" mai) qu'elle se met en route : elle est à 
Lyon le 6 mai a pour acheter des gants et des rubans, » et 
voir quelques personnes, puis Ghàmbéry, Saint-Jean-de-Mau- 
rienne, Lans-le-Bourg, Turin, Novare. Elle compte être le 
lundi 23 à Milan pour dîner. 

Si, à son retour d'Italie, au début de l'an XIV, elle ne 
ramène pas avec elle M™^ Charpentier, celle-ci la suit de tout 
près, car, durant la guerre que viennent de déclarer l'Autriche 
et la Russie alliées de l'Angleterre, le général, qui est chef 
d'état-major de l'Armée d'Italie, envoie en France sa femme. 
D'abord, elle ira faire connaissance avec sa belle-famille 
qui habite dans le département de l'Aisne les terres de Vaillyet 
d'Oigny ; celle-ci dans la forêt même de Villers-Gotterets, celle-là 
h trois lieues de Soissons, près d'un bourg où l'on trouve des 



DU CONSULAT A l'eMPIRE. 30 Î 

ressources. Elle y vient passer quelques jours. Elle quille sa 
mère le 3 oclobre (il vende'miairG) et celle-ci lui écrit de 
Maisons le 5 et lui raconte son interminable tete-à-tête avec 
un vieux voisin qui n'est supporté qu'à cause de ses quatre- 
vingt-quatre ans. 

« A cinq heures arriva M""* Devaux (1) qui me tira fort 
heureusement de mon tête-à-tête. Nous dînâmes et, à six heures 
et demie, j.e reçus deux lettres de M'"'^ de Beauharnais qui nous 
invitait à diner à Neuilly, chez la princesse, ce même jour jeudi. 
Il était trop tard pour m'y rendre, de sorte que j'y suis allée 
hier. J'ai vu la princesse. Elle m'a demandé de tes nouvelles, 
m'a dit qu'elle te trouvait très bien, combien de temps tu res- 
terais à ta campagne? Enfin, j'ai su qu'elle n'a point le projet 
d'aller à Strasbourg, qu'elle passera l'hiver à Neuilly, parce que 
l'hôtel qu'elle fait arranger (2) a besoin de grandes réparations 
qu'il faut dix-huit mois pour qu'il soit en état de la recevoir* 
Ce ne sera donc qu'alorsqu'elle quittera sa campagne. Je vis un 
moment Jérôme qui était arrivé la veille (3). 11 est d'un chan- 
gement incroyable. C'est tout à fait la princesse Elisa, excepté 
que son teint est tout à fait bien et ses cheveux d'un plus grand 
noir. Il est d'une maigreur extrême et a un fonds de tristesse 
dans sa physionomie qui n'est pas ordinaire à son âge. J'ai vu 
M""^ de Lagrange qui fait son service, ainsi me voilà renvoyée à 
je ne sais quand. Elle m'a appris que M™® de Lapîace éta^t restée 
à Lucques (4). Les autres ont passé à la princesse Borghèse. Je 
suis revenue coucher ici. Je me repose aujourd'hui. Demain je 
retourne à Paris. Je verrai le matin M™^^ Saint-Martin et Lam- 
bert, M""^ Mathieu, et, à cinq heures et demie, je serai à Neuilly 
pour diner. La princesse recevra. Il faut faire les honneur.s. 
J'y serai vraisemblablement jusqu'à onze! Lundi, je chercherai 
des appartemens et je reviendrai me caser à Maisons. » 

Dix jours sans lettre. Constance va d'un parent chez l'autre, 
de Vailly à Oigny, elle n'a pas le temps de donner de ses nou- 



(1) Sa belle-sœur. 

(2) L'ÉIysée. •■ 

(3) Jérôme après avoir quitté miss Paterson est arrivé à Alexandrie où il a été 
contraiat de céder à la volonté de son frère, et il a abandonné « sa femme amé- 
ricaine. » 

(4) Marie-Anne-Charlotte Gourty de Romange, mariée le 15 mars ITSS à Pierre- 
Simon Laplace, membre de l'Académie française et de l'Académie des Sciences» 
ministre, sénateur, etc., dame pour accoiupagner la princesse Elisa. 



302 



REVUE DES DEUX MONDES. 



velles et sa mère la punit par le silence. Enfin, de Neuilly, le 
15 octobre (23 vendémiaire), elle écrit : « Par la date de ma 
lettre, tu vois que je fais le service. J'ai remplacé M"""^ Adélaïde 
dont le père a eu une attaque d'apoplexie (^). Je suis venue 
samedi faire mes visites et j'étais de retour dimanche avant 
midi pour la messe. Depuis ce jour, la princesse a gardé le lit 
pour cause de petites indispositions. Il fait aujourd'hui un 
temps affreux, grand verit, froid et pluie. Tu sauras qu'on a 
reçu avant-hier soir, dans la -nuit, la nouvelle d'une grande 
victoire emportée par le prince Murât sur les Autrichiens (2). 
Il leur a fait douze mille prisonniers. C'est un beau commen- 
cement. Tu as du recevoir des nouvelles de ton mari, puisque 
je t'ai renvoyé un gros paquet venant de lui et adressé au mi- 
nistère de la Guerre. On dit que le maréchal Masséna avait 
ordre de se tenir sur la défensive (3). Peut-être que cette affaire 
de l'Armée du Rhin fera changer les dispositions de l'Armée 
d'Italie. » 

Trois jours plus tard, le 26 vendémiaire (18 octobre), elle 
annonce des victoires dignes du « commencement. » « Les 
nouvelles de l'Armée du Rhin, écrit-elle, sont on ne peut plus 
satisfaisantes. Nous avons remporté trois victoires coup sur 
coup (4) et nous sommes à Munich. L'Armée d'Italie est restée 
jusqu'à présent sur la défensive. Peut-être aura-t-elle l'ordre, 
d'après les affaires d'Allemagne, d'attaquer. Cependant je 
t'assure qu'il n'y a encore rien eu. Je le sais positivement 
hier du prince Louis, chez qui nous sommes restés depuis 
trois heures jusqu'à minuit. La princesse Louis a été très 
étonnée lorsque je lui ai dit qu'avant ton départ, tu t'étais 
présentée pour la voir. Elh ne l'a pas su, de sorte qu'elle m'a 
dit qu'elle était un peu fâchée, mais qu'elle ne t'en voulait 
plus. Elle te verra avec plaisir à ton retouT. Nous étions douze 
femmes rassemblées chez elle le soir et il n*y avait pas un 
homme. On éprouve une disette extrême de cette espèce d'êtres. 
Tu ne t'en es pas encore aperçue, mais cela viendra. » 

Le séjour à Oigny s'abrège. Le 2 brumaire (24 octobre) 
M°* Saint-Cyr écrit à sa fille : « Encore neuf jours et tu, seras 

(1) Il n'est mort que le 28 avril 1808. 

(2) Combat de Wertingen (8 octobre). 

(3) Envoyé pour commander l'Armée d'Italie à la place de Jourdan. 

(4) Combats de Gruzburg, d'Elchingen et de Memmingen. 



DU CONSULAT A L EMPIRET.. 



303 



dans mes bras... Ne manque pas de venir me voir le onze. Tu 
n'auras qu'à demander ma voiture pour l'heure oii tu la de'si- 
Fcras. Denis sera à tes ordres ainsi que Duquel, c'est une affaire 
arrangée. M"' IMurat ne cesse de me demander de tes nou- 
velles, et tu ne pourras te dispenser do la voir le même jour 
que tu viendras; mais tu peux te mettre en robe ronde. On ne 
porte plus autre chos©, si ce n'est dans ks grands cercles, ou 
bien dans les dîners priés. Que cela ne te gêne donc pas, car, de 
quelque manière que ce soit, tu seras aussi bien reçue par elle 
que par moi. Tu vois que je suis bien sûre de mon fait. 

n Les nouvelles ûe {'Armée du Rhin sont toujours des plus 
satisfaisantes. Nous sommes allées hier au soir à Paris, à huit 
heures, chez la princesse Louis pour les entendre. Le résultat 
est que nous avons pris tous les canons, munitions, magasins 
des Autrichiens et fait cinquante mille prisonniers. C'est si 
beau que vraiment on le croit à peine, mais tu sais que rien 
n'est impossible à l'Empereur. Le prince Murât a été de toutes 
tes affaires et on lui attribue avec raison tous les succès. 
Exelmans (1) a eu dans la première action deux chevaux tués 
sous lui. Il en a été récompensé, ayant été désigné par le prince 
pour présenter les drapeaux pris sur Fennemi à l'Empereur 
qui t'a nommé sur-le-champ officier de l'a Légion d'honneur et 
lui a promis plus encore. 

« On ne sait encore rien de l'Armée d'Italie. Ge qu'il y a de 
certain, c'est que l'armée autrichienne en? Allemagne est tout à 
fait perdue. Maintenant, c'est aux Russes que nous allons faire 
voir ce que nous savons faire. 

(( Je suis encore à Neuilly et vraisemblablement pour quelque 
temps encore; j'y suis on ne peut mieux, j'e me porte à mer- 
veille, que faut-il de plus?... Tu étais invitée à diner dimanche 
dernier chez la princesse Louis. J'y fus parce que la princesse 
Caroline l'exigea. Lundi, je dinai avec la princesse Caroline 
chez M. Jérôme. Elle lui a cédé ou prêté son hôtel rue Gerutli. 
Saliceti (2) y dina ainsi que M"'^ de Laplace qui arrive de son 
grand voyage, plus minaudière que jamais. Il parait qu'elle 
reste attachée à la princesse Elisa, car elle n'est qu'en congé à 

(i) Remy- Joseph-Isidore Exelmans, constamment aide de camp de .Murât 
jusqu'en 1811. 

(2) Christophe Saliceti, député de la Corse de 1789 à 1799, a joué le plus grand 
rûle dans la vie et la fortune des Bonaparte (1757-1809). 



304 REVUE DES DEUX MONDES., 

Paris pour six mois, les autres dames qui étaient à cette prin- 
cesse ont passé à la princesse Borghèse. Voilà bien des nou- 
velles, ma chère Constance, cela t'amusera pendant ton séjour 
à Oigny. » 

• • 
Et puis? — Et puis, c'est tout. La conversation entre la 
mère et la fille s'interrompt sur la capitulation d'Ulm. Est-il 
une plus belle chute? Qu'arrivora-t-il à présent de la baronne 
Carra de Saint-Cyr et de la comtesse Charpentier? Seront-elles 
de nouveau séparées par les emplois de leurs maris ou bien 
seront-elles dès lors réunies pour vivre dans le même hôlel, 
comme on les trouve en 1812, au 22 de la rue d'Aguesseau ? 
Saint-Cyr, qui avait commandé au camp de Boulogne jusqu'en 
1806, fut employé durant la campagne de Pologne et obtint la 
plaque de grand-officier après Friedland. Il coipmandaen 1809 la 
2° division du 4® corps et se distingua à Essling et à Wagram. 
Il avait, en 1813, le commandement de'la 32^ division militaire 
à Hambourg. Les forces dont il disposait étaient insignifiantes 
en présence de l'insurrection menaçante du pays entier et il 
évacua Hambourg sans tirer un coup de fusil. Commandant 
supérieur en 1814 de Valenciennes, Condé et Bouchain, il n'eut 
qu'une escarmouche avec une division qui menaçait Condé. 
liallié aux Bourbons, il fut envoyé, en 1817, reprendre posses- 
sion de la Guyane ; il y passa quelque temps comme gouver- 
neur et ne semble point y avoir réussi. Il vint rejoindre à 
Vailly le général Charpentier qui s'y était installé avec sa 
femme et sa belle-mère. La carrière active du chef d'état- 
major de l'Armée d'Italie s'était achevée noblement à Bautzen, 
à Hanau, à Craonne et à Laon ; pendant la première Restaura- 
tion, il fut inspecteur général d'infanterie dans la 1™ division, 
et membre de diverses commissions ; il reçut la pfaque de grand- 
officier et la croix de Saint-Louis. Rallié des premiers à l'Em- 
pereur, il commanda la 12® division militaire à Nantes, pendant 
les Cent Jours. Il resta ensuite trois années sans emploi, entra 
dans le corps d'état-major en 1818 et fut retraité en 1824 ; il se 
retira alors définitivement à Vailly oii son beau-père, sa belle- 
mère et sa femme avaient établi leur principale résidence. Ce 
fut Charpentier qui mourut le premier en 1831, Saint-Cyr trois 
ans plus tard : M"^ Saint-Cyr lui survécut jusqu'en 1845; enfin, 



DU CONSULAT A l'eMPIRE. 303 

Constance, comtesse Charpentier, fut notre contemporaine. 
Elle avait quatre-vingts ans lors de son décès en 1868. Est-ce 
donc si vieux ? 

Si elle était pareille à sa mère, comme elle a dû être 
aimable! Et ne fallait-il pas qu'elles le fussent, si, comme il 
parait avéré, elles passèrent ainsi l'une et l'autre un long espace 
de leur vie dans une bourgade de Picardie! Quel changement 
en vérité, car quelles existences agitées, non par l'aller et 
retour de Paris à Gonstantinople, ce fut là un voyage, mais par 
le déplacement journalier de Maisons à Neuilly et à Paris, et 
puis, comme si ce n'était rien, Ijayonne, Grenoble, par deux fois 
au moins l'Italie : qui donc disait que notre temps était le temps 
de u la bougeotte? » M'"*" Saint-Gyr en fournit un bel exemple. 

Assurément, c'est une mauvaise époque pour les contem- 
platifs : M""' Saint-Gyr ne philosophe point et n'est guère 
lisardo. : une seule fois, au cours de ses cent cinquante lettres, 
elle exprime une opinion sur un livre qu'elle lit. A la vérité, 
c'est Saint-Simon. « Tu sauras, écrit-elle, que, depuis que je 
suis ici (à Maisons), je me suis jetée dans la lecture du siècle 
de Louis Quatorze. Je lis les Mémoires de M. le duc de Saint- 
Simon qui ne sont pas très clairs parce qu'on a bien perfec- 
tionné le style depuis ce temps-là, mais bien écrits cependant 
et mettant bien au fait des intrigues de cette cour (en poli- 
lique) et donnant une idée de ce qui arrivera dans ce siècle.; 
Voilà mes amusemens quand je suis seule. » Il faut croire 
qu'elle est rarement seule; et puis, elle aime le monde, les 
visites, les dîners, tout ce qui est de la vie élégante ; elle aime 
la toilette, et il n'est que de l'en entendre parler; si futile pour- 
tant qu'on la pourrait croire, elle a la grande, la première 
vertu : elle est fidèle en amitié; ceux qui ont traversé sa vie 
lorsqu'elle était M"*'' Dubayet demeurent dans son intimité après 
qu'elle a prouvé, en épousant Saint-Gyr, la persistance de ses 
aiïections. Elle se brouille avec les Petiet, mais c'est qu'elle les 
soupçonne d'avoir attaqué sa chère petite fille. Elle replace près 
de son second mari un aide de camp du premier, Gastéra, et 
elle continue à voir intimement le général Menant. Elle a 
gardé avec Grenoble des correspondances assidues et elle ne 
manque guère d'y venir au moins une fois par année. Elle 
porte à un degré impérieux cette fidélité, qui peut bien passer 
pour la qualité essentielle do l'être social. Mais on estime par- 

TOME XLII. — i917. 20 



306 REVUE DES DEUX MONDES.; 

fois que cette vertu privée n'est point de mise dans la politique 
et qu'on peut en même temps demeurer tendrement attaché à 
ceux qu'on élut ou qu'on rencontra comme amis, et garder, au 
plus durant le temps qu'ils sont heureux, les sermens qu'on a 
prêtés à des princes. On serait embarrassé de dire si Armande 
est demeurée attachée à « sa princesse. » Heureusement est-on 
dispensé de résoudre la question. Quand M™^ Murât coiffa le 
bonnet de grande-duchesse de Berg, elle garda sa maison fran- 
çaise, mais elle la perdit quand elle ceignit la couronne des 
Deux-Siciles. Armande libérée conserva en France, de son ser- 
vice, les honneurs de la Cour et i'entrée dans la salle du Trône. 
Et si elle avait le cœur français, elle dut se trouver libérée. 

Et puis, elle pouvait dire qu'elle n'avait point sollicité un 
emploi dans la maison d'honneur de Caroline. On était venu 
au-devant d'elle, et son mari, en la rappelant de Milan, avait 
été chargé d'une commission expresse. On ne pouvait assuré- 
ment mieux choisir et les femmes d'une certaine maturité, qui 
tenaient à la Révolution, dont les maris y avaient marqué et qui 
avaient de la tenue, de la politesse, l'usage du monde, n'étaient 
point si nombreuses qu'on dût négliger M™^ Aubert-Dubayet, 
ambassadrice à la Porte. 11 semblait donc que pour le moins, 
dans la maison qu'on formait à la princesse Caroline, la première 
place lui revint. Il n'en fut rien et, au moins par lettres, elle 
supporta galamment ce déboire. Mais elle avait vu les agrémens 
mondains et, comme écrit Saint-Gyr à la jeune Constance, «la 
situation de notre fortune et ton intérêt même; » et pouvait-elle 
imaginer les rigueurs d'une étiquette qui n'était pas même 
codifiée et dont les prescriptions variaient selon les caprices? 

Pouvait-elle penser que la nouvelle princesse, avec ses vingt- 
deux ans tout juste, raffinerait sur les obligations imposées à 
sa maison, composée pour le moment d'une dame toute seule? 
La princesse, qui tenait son monde si serré et qui exigeait une 
continuelle présence, ne se contentait pas du service officiel : 
elle entrait dans le détail de la vie de celles qui étaient attachées 
à sa personne et elle s'ingérait à les diriger et à les reprendre. 
On peut se former ici quelque idée de son despotisme, de même 
qu'on eût ignoré, sans la publication récente de la correspon- 
dance de Murât, l'étendue de son action et la quantité de ses 
protégés. Malgré qu'elle trouve à certains jours le joug pesant, 
M™'' Saint-Cyr l'accepte pour les occasions qu'il lui fournit 



DU CONSULAT À l'eMPIRE. 307 

d'aller dans le monde, de sortir, et de se montrer, mais 
aux bals ou aux cercles, bien plus qu'aux cérémonies qu'elle 
esquive volontiers. A la vérité, ce sont là des grandeurs qui 
tournent vite à la corvée, même si l'on est directement inté- 
ressé et qu'est-ce que des comparses que ne soutient pas une 
vanité exaspérée au point qu'ils croient les yeux braqués sur 
leurs moindres démarches? Et M'"" Saint-Cyr n'est pas ainsi 
faite. Il est difficile de discerner si elle prend ce qu'elle fait 
autrement que comme un devoir et un agrément mondains. 
Aussi bien comment penser que l'on ait rebroussé chemin 
jusqu'à cette forme de culte dont se trouvaient entourées les 
princesses d'ancien régime, en sorte que leurs dames fussent 
comme leurs prêtresses? M'"*' Saint-Cyr ne pouvait admettre 
vraiment que M™® Murât fût de droit divin. L'Empereur, peut- 
être, vu les miracles qu'il faisait, mais il fallait que le miracle 
fût ininterrompu. Une seule fois elle se hasarde à parler de 
lui et c'est pour marquer sa foi. Mais cette foi résisterait-elle 
aux épreuves, au malheur, au temps? 

En tout cas, ce serait bien l'unique religion qu'elle eût pro- 
fessée. S'il est par deux fois, deux uniques fois, question dans 
ces lettres de cérémonies catholiques, officielles, c'est d'un ton 
d'indifférence, sinon de négation. Les femmes de ce temps sont 
la plupart ainsi, et ce qui reste d'elles, mémoires ou lettres, 
l'atteste. L'assistance faisant partie de l'étiquette, on s'y astreint, 
mais cela semble si loin de la pensée, tout occupée par le maté- 
riel de la vie, l'ambition, la gourmandise, le plaisir, les affec- 
tions familiales! — H y a bien aussi chez certaines l'amour, et 
l'on peut admettre que ce soit la forme de mysticisme qu'elles 
ont adoptée. M™^ Saint-Cyr la pratique, mais pour son second 
mari, et elle le raconte tout franchement, à sa fille. Mais ce 
matérialisme bon enfant est si près de la Nature qu'il ne choque 
pas comme s'il raffinait. Il y avait dans la France d'il y a 
cent ans une simplicité dans la vie qui s'exprimait dans le 
langage et qui ne se voilait pas de phrases mensongères. La 
pudeur n'y perdait rien, ni les bonnes mœurs; mais la fran- 
chise, la netteté, la propreté de l'esprit et du cœur y gagnaient.! 
L'hypocrisie du langage a engendré l'hypocrisie des caractères. 
Est-ce là un progrès? 

Fkéuérig Masson. 



LA MARINE FRANÇAISE PENDANT LA GUERRE 



LA DEUXIÈME ESCADRE LÉGÈRE 



A LA 



RENCONTRE DE LA FLOTTE ALLEMANDE 

(2 AOUT 1914) 



On ne se rend généralement pas assez compte, surtout en 
France, du rôle capital que joue la marine dans le formidable 
conflit auquel nous assistons. Il est cependant hors de doute 
que les causes profondes de la guerre, celles qui la rendaient 
inévitable tôt ou tard, ont été les convoitises d'ordre maritime 
et colonial que nourrissait l'Allemagne. Quant à son issue, je 
ne crois point exagéré de dire qu'elle dépend de ce qui se pas- 
sera sur la mer, et en particulier des résultats de l'abominable 
piraterie sous-marine, pour le moins autant que des opérations 
engagées à terre. C'est enfin parce que l'empire du large se 
trouve remis en question, que nous voyons tous les peuples des 
deux mondes successivement amenés à prendre parti contre la 
nation de proie qui se proposait de l'escamoter à son profit. 

La mer! Avec le gigantesque mouvement d'écbanges qui 
s'est développé entre contrées les plus distantes, on ne sau- 
rait mieux comparer son importance actuelle dans la vie du 
globe qu'à celle du système de veines et d'artères assurant 



LA DEUXIÈME ESCADRE LÉGÈRE. 300 

l'indispensable circulation du sang dans notre organisme. Plus 
de pays aujourd'hui, même la Suisse au milieu de ses mon- 
tagnes, qui puisse se passer de ce que l'on va chercher, par 
delà les océans, partout où il y a quelque chose d'utile, de bon 
ou de simplement agréable à prendre. Or « quiconque com- 
mande la mer commande le commerce; quiconque com- 
mande le commerce commande la richesse du monde, et par 
suite le monde lui-même (1) » — comme le proclamait sir Walter 
Raleigh, quand il exhortait ses compatriotes à se lancer dans la 
voie où ils ne devaient pas tarder à dépasser tous leurs concur- 
rens. Et si des millions d'hommes s'entr'égorgent depuis trois 
ans passés, la principale raison en est que cette mer, ce com- 
merce et cette richesse, dont les Anglais sont devenus les cour- 
tiers les plus actifs, l'Allemagne voudrait se les approprier de 
vive force. 

Ce fut dans un conseil extraordinaire, tenu à Potsdam le 
29 juillet 1944, on le sait maintenant, que Guillaume II et ses 
complices se décidèrent à tenter le grand coup dont ils n'atten- 
daient rien de moins que l'asservissement du monde. Le différend 
austro-serbe leur semblait une occasion de déchaîner la guerre, 
telle qu'ils n'en retrouveraient jamais, le seul aléa restant l'at- 
titude que prendrait l'Angleterre. Ils avaient en effet partie 
gagnée d'avance, si cette dernière gardait la neutralité, ainsi 
qu'ils se croyaient autorisés à l'espérer par son désintéressement 
des questions balkaniques et ses graves difficultés en Irlande. 
Peut-être complaient-ils également sur le prestige que le Kaiser 
s'imaginait avoir acquis vis-à-vis des Anglais, par le genre bon 
garçon et le zèle pour le yachting qu'il affectait alin de mieux 
les duper. Quoi qu'il en soit des illusions qu'ils se faisaient, 
leur plan consistait à s'emparer des meilleurs ports de la mer 
du Nord et de la Manche, — sans laisser à la Grande-Bretagne 
le temps de se ressaisir, — en lançant deux millions d'hommes 
à travers la Belgique et le Nord de la France. Manœuvre dès 
longtemps préparée dans ses moindres détails, et qui présentait 
le double avantage de comporter des réalisations immédiates 

(1) Wkosoever commands tlie sea, commands tke trade ; whosoever commands 
the irade of l/ie worlds, commands tke riches of the worlds, and consequenthj Ihe 
v'orld hunself. Gilé par M. J. Tramond, dans son récent Manup-l d'histoire mari- 
time de la France, ouvrage dont je ne saurais assez recommander la lecture à qui 
désire juger de la place que nous avons tenue et devrions nous efforcer de 
reconquérir sur mer. 



310 REVUE DES DEUX MONDES. 

du côté de la mer, en même temps qu'elle tournait notre seule 
ligne de défense. Malgré les nombreux avertissemens reçus, 
nous n'avions jamais voulu croire à une attaque venant de ce 
côté, de sorte que les Allemands avaient tout lieu de tabler 
sur sa réussite la plus complète. 

Il est de la dernière évidence que, sans l'appui de la marine 
anglaise, notre situation eût été des plus critiques, pour ne pas 
dire davantage. Livrés à nos seules forces navales, les Russes 
ne pouvant sortir ni de la Baltique ni de la Mer Noire, nous 
restions, en face des flottes austro-allemandes, dans la propor- 
tion de 2 contre 5 et, infériorité plus sérieuse encore, n'ayant 
que 4 dreadnoughts (10, si l'on ajoutait nos 6 euirassés du type 
Danton, bien que pas tout à fait du même échantillon) à opposer 
aux 24 de l'adversaire. Quant à nos sous-marins, il ne fallait 
pas songer à leur demander ce que l'Allemagne obtiendra des 
siens, tous pourvus d'excellens moteurs qui nous manquaient, 
non plus qu'à en multiplier le nombre, comme le lui ont permis 
ses immenses ressources métallurgiques et industrielles. D'où 
la conclusion que nous aurions été étroitement bloqués au 
bout de peu de jours. Ce qui, dans l'état d'impréparation où 
nous, surprenait la guerre, signifiait le manque de tout à brève 
échéance, nos villes du littoral bombardées et rançonnées, avec 
la possibilité désastreuse qu'une armée fût débarquée quelque 
part pour nous prendre à revers. 

Nous étions donc comme l'honnête homme dont parle 
Voltaire, auquel ne restait plus qu'à prier Dieu que ses 
ennemis fissent des sottises. Celles des Allemands furent heu- 
reusement telles qu'il devint impossible à l'Angleterre de ne 
pas s'apercevoir du danger qu'elle courrait en nous aban- 
donnant. Malgré l'opposition d'abord manifestée par les partis 
avancés, qui, par leurs aberrations pacifistes, ont fait partout 
le jeu de l'Allemagne, elle exécuta, au dernier moment, 
le geste dont la menace aurait peut-être suffi, quelques heures 
plus tôt, pour éviter la guerre, — cette fois-là du moins, parce 
que, depuis Agadir, il n'était au pouvoir de personne d'empê- 
cher que finit par éclater l'orage qui montait de Berlin. Hàtons- 
nous d'ailleurs de reconnaître que le concours in extremis de 
la GrandcrBretagne nous a aussi incontestablement sauvés que, 
un mois plus tard, la prodigieuse victoire de la Marne sauvait 
le monde entier de la barbarie allemande. 



LA DEUXIEME ESCADRE LEGERE. 



3H 



Chacun sait, ou à peu près, de quelle manière les événemens 
se sont déroulés à terre, mais bien peu savent comment la lutte 
a été engagée sur mer, et dans quelles circonstances angois- 
santes s'est opérée la jonction entre la Great Fleel de l'amiral 
Jellicoe et nos flottilles delà Manche. C'est cette lacune que je 
voudrais essayer de combler, en racontant l'histoire de la 
Deuxième escadre légère aux premières heures de la guerre» 
quand un ordre rappelant les beaux jours de la Convention 
l'envoya barrer le chemin à toute la flotte allemande. 



ENTRE PARIS ET LONDRES 

Afin de saisir l'enchaînement des faits, il est nécessaire de 
se reporter au dimanche 2 août, premier jour de la mobilisa- 
tion générale. Si l'on veut bien me suivre, nous monterons au 
ministère de la Marine, d'où va être expédié l'ordre télégra- 
phique à l'exécution duquel nous irons assister sur place. 
Quoique les marins n'y régnent plus en maîtres, le titulaire 
actuel du portefeuille étant alors M. le sénateur Gauthier, leur 
esprit de devoiret de sacrifice ne continue pas moins de l'animer. 
Vieille maison qui, depuis Monge, — savant fourvoyé dans la 
politique, que la première République eut le tort d'enlever à 
ses études pour le mettre à la têle de la Marine, — fut celle, 
entre autres, de l'amiral Decrès, de Ducos, de l'amiral Hamelin, 
de Chasseloup-Laubat et de l'amiral Aube. Au premier étage 
de l'élégant pavillon, chef-d'œuvre de Gabriel, formant le coin 
de la place de la Concorde et de la rue Royale, est le cabinet du 
ministre. Pour mieux l'inspirer sans doute, on y avait placé 
la propre table de Colbert, meuble splendide du plus pur style 
Louis XIV. Mais, est-ce que sa vertu n'opérait plus? la pré- 
cieuse relique a fini par être remisée au musée des Arts déco- 
ratifs. A droite, le chef de cabinet et les officiers d'ordonnance. 
Vers la gauche s'étend une suite de salons, où sont installés 
de nombreux attachés civils. Les appartemens privés du 
ministre occupent, à leur extrémité, un pavillon faisant pen- 
dant avec le premier. C'était là que Louis XVI, encore dauphin, 
et Marie-Antoinette descendaient quand ils couchaient à Paris. 
Il y reste des merveilles de cette époque infiniment gracieuse. 
Un peu partout, des portraits de nos gloires navales, et d'an- 
ciens tableaux représentant les hauts faits de la marine à voiles; 



312 REVUE DES DEUX MONDES. 

quelques-uns plus récens, mais deplorablement médiocres, 
comme les deux épisodes de la guerre de Grimée dont on a orné 
le salon d'attente. 

Ici, rien de la fièvre ni de la bousculade qui sévissent au 
ministère de la Guerre, de l'autre côté de l'eau. Gontraste dû à 
la dissemblance jpadicale entre les conditions où nos armées 
de terre et de mer fonctionnent en temps de paix, bien plus 
encore qu'à l'énorme disproportion de leurs effectifs. Car, à 
bord, on est toujours en présence de l'irréconciliable ennemi 
qu'est l'Océan, l'autre ne venant que par surcroit, et tout 
voyage peut être considéré comme une « campagne, » ainsi 
qu'on les appelait naguère. Que le navire soit chalutier, croi- 
seur ou dreadnought, qu'il « arme, » — autre terme non moins 
significatif, — pour la pêche à la morue sur le banc de Terre- 
Neuve, pour un tour du monde, ou doive stationner le long des 
côtes, ses préparatifs ne différeront guère de ceux que suppose 
la chasse aux sous-marins ou une sortie pour livrer bataille. 
Donc les bateaux étaient prêts, et je puis ajouter, admirable- 
ment entraînés. A ce point de vue, ils forceront même l'admi- 
ration des Anglais, les meilleurs juges en la matière. Après 
quelques dispositions rapidement prises au fur et à mesure que 
l'horizon se chargeait, telles que rappel des officiers et mate- 
lots permissionnaires, complètement des approvisionnemens 
et munitions, fermeture des écoles, concentration des diverses 
unités autour des chefs de groupes, nos escadres n'attendaient 
plus que le signal de se rendre à leurs postes de combat. 

En ce qui concernait la guerre avec l'Allemagne, deux alter- 
natives avaient été admises, suivant que l'Angleterre se range- 
rait ou non de notre côté. L'Entente cordiale rendant la 
première de beaucoup la plus probable, nous avions concentré 
tous nos cuirassés de bataille dans la Méditerranée, que nous 
nous chargions de défendre, ne conservant dans la Manche que 
de vieux croiseurs démodés et des flottilles destinées à agir en 
liaison avec les forces britanniques. Nous verrons tout à 
l'heure de quelle manière. Mais notre dispositif prévoyait aussi 
le cas où nous resterions seuls, comme on put le craindre un 
instant. Les positions initiales que devaient prendre nos divi- 
sions du Nord étaient h peu près les mêmes dans l'une ou 
l'autre supposition, pour conduire, bien entendu, à des opérations 
totalement différentes, suivant celle des deux qui se réaliserait. 



LA DEUXIEME ESCADRE LEGERE. 



313 



Gomme il n'a pas été fait usage du plan sans les Anglais, et 
qu'il pourrait resservir à l'occasion, on comprendra que je 
m'abstienne de toute précision à son endroit. Il suffira d'indi- 
quer que des escadrilles de torpilleurs et de sous-marins 
devaient former barrage aux étranglemens de la Manche, cou- 
verts par nos croiseurs qui se tiendraient prêts à attaquer tout 
détachement ennemi avec lequel ils pourraient se mesurer sans 
trop de désavantage. Tactique du reste renouvelée de celle que 
les Anglais employèrent dans les mêmes parages, contre 
r « invincible Armada » de Philippe IL 

Or, le 2 août, vingt-quatre heures après que l'Allemagne 
eut déclaré la guerre à la Russie, et vingt-quatre heures avant 
qu'elle l'eût déclarée à la France, nous ne savions pas 
encore k quoi se déciderait l'Angleterre. Et comme ses hésita- 
tions ont déterminé les instructions que la Deuxième escadre 
légère reçut à la dernière minute, nous profiterons de ce qu'il 
est aujourd'hui possible d'en dire un peu plus long qu'aupara- 
vant, pour résumer les tractations entre Paris et Londres jus- 
qu'au moment où la Grande-Bretagne vint, loyalement et 
résolument, nous apporter le renfort de toute sa puissance. La 
chose olfre d'autant moins d'inconvéniens qu'elle démontrer^a 
une fois de plus que, loin de songer ù devancer qui que ce soit 
sur le sentier de la guerre, la France et l'Angleterre ne s'étaient 
malheureusement pas assez entendues contre les entreprises 
des plus enragés ennemis de la paix du monde. 



* 



Ce qu'on appelait « Entente cordiale » ne consistait, à tout 
prendre, que dans un échange de conversations au cours 
desquelles les deux gouvernemens s'étaient préoccupés de ce 
qu'il conviendrait de faire dans l'hypothèse, de plus en plus à 
redouter, où l'Allemagne nous provoquerait. A cet effet, les 
états-majors généraux avaient reçu mission de jeter les grandes 
lignes d'une action combinée, ne comportant d'ailleurs que des 
mesures exclusivement défensives, comme nous aurons bientôt 
occasion de le constater. 

En passant, il ne sera que justice de rappeler que c'est à Ja 
sage prévoyance, à la sollicitude patriotique de M. Poincaré, alors 
président du Gonseil, que nous devons ces prémisses de l'alliance 
qui, par la suite, a si utilement contribué au salut mutuel. 



314 REVUE DES DEUX MONDES. 

L'acharnement que mettent les Allemands, avec leur mauvaise 
foi coutumière, à essayer de rejeter sur lui la responsabilité 
de leur injustifiable agression, est la meilleure preuve de 
l'immense service qu'il nous a rendu, avec la collaboration la 
plus active et la plus dévouée de notre ambassadeur à 
Londres, M. Gambon. 

Mais l'Angleterre avait toujours refusé d'aller plus loin. Son 
isolement ne lui faisait pas sentir, aussi impérieusement qu'à 
nous, le besoin de se concerter en vue du danger qu'offraient 
les ambitions de plus en plus démesurées d'une Allemagne 
armée jusqu'aux dents. Par une lettre du 22 novembre 1912, 
adressée à M. Cambon, sir Edward Grey s'était même attaché à 
enlever tout soupçon de caractère contractuel aux avant-projets 
ainsi établis. On y relève notamment que : « Ces consultations 
entre experts ne sont pas et ne doivent pas être considérées 
comme obligeant l'un ou l'autre gouvernement à agir dans 
une éventualité qui ne s'est pas encore produite et qui peut ne 
jamais se présenter. Par exemple, les dispositions actuellement 
envisagées pour les flottes française et anglaise ne sont point 
basées sur un engagement de coopérer en cas de guerre. Vous 
m'avez fait néanmoins observer que, si l'un des deux gouver- 
nemens avait de graves raisons de s'attendre à une attaque non 
provoquée venant d'une troisième Puissance, il pourrait devenir 
essentiel de savoir si, dans un cas semblable, il aurait à 
compter sur le concours armé de l'autre. Je suis d'accord 
que, si l'un des deux gouvernemens avait de graves raisons 
de s'attendre à une attaque non provoquée, ou si quelque 
chose menaçait la paix générale, il aurait à discuter immédia- 
tement avec l'autre si tous deux devaient agir ensemble pour 
prévenir l'agression et conserver la paix, et, dans l'affirmative, 
quelles mesures ils se prépareraient à prendre en commun. 
Si ces mesures allaient jusqu'à une action, les plans des états- 
majors seraient pris en considération, et les deux gouver- 
nemens décideraient alors de l'effet qu'il conviendrait de leur 
donner. » Tel est, dans sa prudence diplomatique, et avec toutes 
les réticences de la plus circonspecte des chancelleries, le 
document à propos duquel Guillaume II et M. de Bethmann- 
liollweg ont eu l'audace de nous accuser, les Anglais et nous, 
d'avoir prémédité la guerre I A le prendre pour ce qu'il est, on 
ne saurait en tirer autre chose que la preuve de notre déplo- 



LA DEUXIEME ESCADRE LEGERE. 



31") 



rable aveuglement à l'égard d'une Allemagne ne guettant que 
l'occasion de se jeter sur ses voisins. 

S'il eût existe' un instrument diplomatique quelconque liant 
nos deux pays, comme le traité franco-russe ou celui qui garan- 
tissait la neutralité de la Belgique, le roi George V n'aurait 
pas été réduit à répondre à la belle et pathétique lettre oîi, 
le 30 juillet, M. Poincaré le faisait en quelque sorte l'arbitre 
entre nous et l'Allemagne, par la très peu compromettante 
affirmation que « son gouvernement continuerait à discuter 
franchement et librement avec M. Gambon tous les points de 
nature à intéresser les deux gouvernemens. » Réserve due au 
fait qu'en l'absence d'un acte formel, le gouvernement britan- 
nique ne pouvait aller de l'avant qu'avec l'approbation du Parle- 
ment, reflet de l'opinion publique. Or, celle-ci était tellement peu 
favorable à une intervention militaire que, le l^*" août, on lisait 
dans le Daily News, organe des radicaux, que « l'entrée de l'An- 
gleterre dans un semblable conflit serait un véritable crime. » 

Il fallut le refus de l'Allemagne de s'engager à respecter la 
neutralité belge pour provoquer un revirement, — mais un 
revirement complet, — chez la noble nation anglaise, gardienne 
de la foi jurée. A l'issue du conseil tenu le matin du 2 août, 
sir Edward Grey peut déjà donner à notre ambassadeur l'assu- 
rance que : « Si les Allemands pénètrent dans la Manche ou 
traversent la mer du Nord, afin d'entreprendre des opérations 
de guerre contre la marine marchande ou le littoral français, 
la fiotte britannique prêtera toute l'assistance en son pouvoir. 
Cette assurance, — ajoute-t-il néanmoins, — est fournie sous 
réserve que la politique du gouvernement de Sa Majesté sera 
approuvée par le Parlement, et ne doit pas être considérée comme 
o*bligeant le gouvernement de Sa Majesté à agir tant que l'éven- 
tualité d'une action de guerre de la flotte allemande ne se sera 
point produite. » 

Or, la Chambre des Communes ne se prononcera qife dans la 
soirée du 3, lorsque sera remis à Bruxelles l'ultimatum exigeant 
libre passage pour les troupes allemandes sur le territoire belge. 
Sir Edward Grey vint alors déclarer que l'Angleterre, saisie 
d'une protestation du roi Albert, affirmait sa volonté de main- 
tenir la neutralité de la Belgique, et que la marine britannique 
garantirait les côtes de France contre toute incursion de la 
flotte allemande. A quoi le Parlement répondit en votant un 



ni6 REVUE DES DEUX MONDES. 

crédit de cent millions de livres sterling pour les premières 
dépenses de guerre. Mais, jusque-là, il n'y aura toujours rien 
de fait. 



UN TELEGRAMME HISTORIQUE 

Entre temps, les avant-gardes allemandes envahissaient 
le grand-duché de Luxembourg et violaient notre frontière sur 
plusieurs points, commettant de nombreux actes d'hostilité. 
Cela dans la seule journée du 2 août. Aussi, le soir, du minis- 
tère de la Marine, où nous étions il n'y a qu'un moment, 
partait la dépêche suivante, à l'adresse du chef de nos forces 
navales dans le Nord : 

Appareillez demain matin ciîiq heures pour prendre positions 
initiales du plan d'opérations, ?Jiais attendez ordres précis pour 
commencer hostilités. 

Mesure de précaution dont l'urgence s'imposait. Une demi- 
heure plus tard, on apprenait à Paris que les deuxième et troi- 
sième escadres allemandes, de 8 cuirassés chacune, avaient 
traversé le canal de Kiel, et se tenaient en partance à l'embou- 
chure de l'Elbe. Il y avait donc lieu de prévoir leur brusque 
survenue, et à tenir compte du doute qui continuait à subsister 
sur les résolutions définitives de l'Angleterre. Le conseil des 
ministres en délibéra séance tenante et, contrairement à toutes 
les combinaisons antérieures, arrêta que nos croiseurs et flottilles 
de la Manche se porteraient à la rencontre de l'ennemi, et lui 
livreraient combat, malgré son écrasante supériorité, s'il fran- 
chissait le Pas de Calais. 

Ainsi advient-il souvent des plans où l'on a voulu parer à 
tout, mais qui n'ont justement pas prévu le seul cas qui se 
présente. Nous avions préparé une double défensive, avec ou 
sans ies Anglais, et on ne savait pas encore s'ils seraient neutres 
ou belligtirans ! Et comme, sur mer, tout dépendait de leur 
décision, le plus important pour nous devenait de la provoquer 
telle que nous la souhaitions, telle que l'exigeait pareillement 
leur propre salut. Car c'était question de vie ou de mort pour 
les deux pays. Voilà, j'imagine, le point de vue que M. Poincaré 
dut soumettre à l'examen de ses ministres. La conclusion fut 
que notre escadre du Nord irait au-devant des Allemands, prête 
à exécuter un geste de proteâlation désespérée qui forçât 



LA DEUXIÈME ESCADRE LÉgÈRE. 317 

l'Angleterre à se déclarer. C'était l'envoyer au sacrifice. Mais, 
du même coup, nous enlevions aux Allemands la chance 
d'ope'rer d'importantes destructions sur notre littoral préalable- 
ment à la déclaration de guerre, puisque nous considérions 
leur apparition en Manche comme son équivalent. En consé- 
quence de quoi, à minuit 30, était expédié en toute hâte le 
radiotélégramme dont voici la teneur : 

Marine Paris «amz'ra/ (Marseillaise). — Appareillez immédia- 
tement et. défendez par les armes le passage de la flotte de guerre 
allemande partout à r exception des eaux territoriales anglaises. 
Accusez réception par télégramme. 

Quant à l'accomplissement de ce nouveau programme, 
l'amiral commandant en chef devenait seul juge des disposi- 
tions .à prendre pour faire au moins payer le plus chèrement 
possible un passage qu'il ne pouvait en aucun cas empêcher., 
Je ne suis jamais parvenu à découvrir par qui a été rédigé ce 
document télégraphique, destiné à rester fameux dans les 
annales de la marine française. Il ne semble pas de la main d'un 
marin, et « défendre par les armes le passage d'une flotte » est 
une tournure de phrase totalement inusitée. Mais quel que soit 
le jugement de l'histoire sur l'ordre à la Danton ainsi libellé, on 
ne manquera point de lui trouver fière allure. De plus, il établit 
surabondamment le défaut de toute connivence avec les Anglais, 
puisqu'il y est spécifié de respecter leurs eaux territoriales 
comme neutres. 

» 
« « 

Transportons-nous maintenant dans la Manche, où achèvent 
de se rassembler les divers élémens de la Deuxième escadre 
légère. Sous ce nom qui évoque bien une simple formation de 
couverture, était groupée, autour d'un noyau de croiseurs, une 
quantité considérable de petits bâtimens, mais dont le nombre 
ne compensait nullement la faiblesse. En voici la composition : 

Croiseurs cuirassés. Première division : Marseillaise 
(pavillon du contre-amiral Rouyer), Condé, Amiral Aube, trois 
vieux croiseurs de -10 000 tonnes, filant 21 nœuds et portant 
XI pièces de 194, VIII de 4G4 et IV de 100. Détaché dans le golfe 
du Mexique, le Condé se trouva remplacé par la Jeanne d'Arc, 
école d'application des aspirans qui rentrait de sa croisière 
annuelle. 



318 REVUE DES DEUX MONDES.: 

Deuxième division : Gloire (pavillon du contre-amiral 
Le Cannelier) Dupetit-Thouars et Gueydon, avec les mêmes 
caractéristiques que les précédens. Ecoles des gabiers, timo- 
niers, charpentiers, etc., ils faisaient partie de la division 
d'instruction de l'Océan et ne venaient se ranger sous les ordres 
de l'amiral Rouyer qu'en cas de mobilisation générale. 

Torpilleurs. Première escadrille : Obusier, Branle bas, Ori- 
flamme, Trombloîi, Étendard, Carquois, tous de 350 tonneaux; 
Capitaine Mehl ei Francis Garnier, de 800. 

Deuxième escadrille : Glaive, Gabion, Fanion, Stylet et 
Claymore (350 tonnes). 

Troisième escadrille : Catapulte, Rapière, Épieu, Bélier, 
Bombarde et Arquebuse (350 tonnes). 

Sous-marins. Première escadrille (à Cherbourg) : Archi- 
mède, Watt, Floréal, Pluviôse, Berthelot, Thermidor, Giffard, 
Prairial^ Fructidor, Germinal et Ventôse, avec les torpilleurs 
Francisque, Fauconneau et Sabre comme divisionnaires. 

Deuxième escadrille (à Calais) : Frimaire, Mariotte, Brumaire, 
Newton, Euler, Volta, Nivôse et Foucault, avec les torpilleurs 
Escopette et Durandal pour chefs de groupes. 

Troisième escadrille (à Cherbourg) : Amii^al Bourgeois, 
Franklin, Montgolfier. 

Mouilleurs de mines : Cerbère et Pluton. 

Le commandant supérieur des flottilles de torpilleurs et de 
sous-marins était le capitaine de vaisseau Lavenir, ayant son 
guidon sur le torpilleur d'escadre, le Dunois. 

En tout, une soixantaine de navires armés dès le temps de 
paix, auxquels se joindront, quelques jours plus tard, à peu 
près autant de petits croiseurs, paquebots mobilisés, vapeurs 
réquisitionnés, dragueurs, chalutiers et autre poussière navale. 
Nous avions en outre : 1° 12 torpilleurs stationnés à Dunkerque, 
avec le capitaine de frégate Saillard comme chef de groupe 
(guidon sur le Simoun), flottille qui passait sous les ordres de 
l'amiral Rouyer à la mobilisation ; 2'' les escadrilles de torpilleurs 
et de sous-marins constituant les défenses fixes ou mobiles de 
Cherbourg, de Brest et de Rochefort. Voilà toutes les forces 
dont nous disposions dans le Nord. Inutile de faire ressortir 
leur impuissance, si on les compare aux 42 cuirassés, 56 croi- 
seurs, 180 desiroyers et environ 50 sous-marins que l'Alle- 
magne était en mesure d'acheminer vers la Manche, même 



LA DEUXIÈME ESCADRE LÉGÈRE. 319 

après déduction de ce qu'elle pouvait être obligée de conserver 
étiez elle pour opposer aux 12 cuirassés, 13 croiseurs, 60 des- 
troyers et 30 sous-marins russes de la Baltique. Ajoutons que 
nos bâtimens du Nord étaient d'ancien modèle, inférieurs sous 
tous rapports, y compris l'artillerie et la vitesse, à ceux de 
l'ennemi. 

Au moment de la mobilisation, la première division de croi- 
seurs se trouvait à Cherbourg, la deuxième à Brest où elle 
complétait ses effectifs avec les ressources des navires-écoles. 
Borda (école navale), Armorique (apprentis marins), Magellan 
(mousses), etc., lesquels rentraient dans l'arsenal afin d'y être 
désarmés. Aussitôt reçue la dépêche de mobilisation, la division 
Le Gannelier allumait les feux et allait rejoindre l'amiral 
Rouyer. L'appareillage s'effectua au milieu d'un enthousiasme 
indescriptible. Parmi les bateaux sur rade qui saluaient les 
partans de leurs hourrahs les plus frénétiques, étaient les 
deux dreadnoughts France et Jean Bart, retour de Russie avec 
le Président de la République, et charbonnant bien vite pour 
rallier notre armée navale de la Méditerranée. Pendant la nuit 
du 26 au 27 juillet, un singulier hasard leur avait fait croiser 
sans le voir, dans les eaux danoises, l'empereur Guillaume 
à bord de son Hohenzollern. Il rentrait hâtivement de Norvège, 
laissant derrière lui 28 cuirassés et 18 croiseurs, lesquels ne 
rallieront Kiel que le 29 juillet. Puis, en Manche, ils avaient 
reconnu de loin 36 cuirassés et 9 éclaireurs anglais se dirigeant 
vers le Pas de Calais. C'était partie de l'immense flotte que le 
roi G/eorge V venait de passer en revue à Spithead, qui gagnait 
le grand fjord entre l'Angleterre et l'Ecosse, où elle attendra 
les événemens. 

De ces rencontres nos marins avaient conclu a une prompte 
jonction avec les Anglais, pour courir tous ensemble à la 
recherche de cette orgueilleuse flotte allemande dont les préten- 
tions ne visaient rien de moins que la suprématie des mers. Ils 
ne se doutaient guère de la surprise qui leur était réservée à 
Cherbourg, d'apprendre que, les Anglais n'entrant pas encore 
en ligne, il s'agissait pour eux, non plus d'une bataille à livrer 
entre adversaires de forces à peu près comparables, mais d'aller 
froidement se faire couler, en tâchant de sauver l'honneur du 
pavillon. Ils ne soupçonnent pas davantage que, bientôt réunis 
à nos amis devenus nos alliés les plus fidèles, trois ans de 



320 



HEVL'E DES DEUX MONDES. 



guerre s'ëcoulerout sans qu'ils aient pu joindre un ennemi qui 
se dérobera toujours; qu'il leur faudra laisser toute la gloire des 
combats à leurs frères d'armes, les incomparables <( poilus » et 
« tommies », pour entreprendre la plus pénible et la plus 
décevante des luttes, contre l'atroce piraterie sous-marine 
par quoi les Allemands essayeront de remplacer la guerre de 
surface; qu'ils seront condamnés à ne jamais se battre, du 
moins au sens propre du mot, tout en risquant sans cesse de 
finir soit évcntrés par une mine, soit coupés en deux par une 
torpille, à la suite de quelque effroyable drame que les commu- 
niqués passeront sous silence; mais que ce sera grâce à eux, 
grâce aux arrivages que permettra leur incessante et périlleuse 
veille sur les grands chemins du large, que deviendra possible 
la victoire finale de nos armées de terre; enfin que l'empire de 
la mer sera gagné ou perdu, sans que soit peut être livrée une 
seule bataille navale définitive. Certes non, rien de tout cela 
n'apparaissait à ceux qui appareillaient de Brest, conservant 
l'illusion qu'une guerre avec l'Allemagne pouvait être loyale et 
de franc jeu. 



* * 



Ayant doublé Ouessant dans la nuit du 1" août, la division 
Le Gannelier arrive à Cherbourg le lendemain à trois heures 
du soir, et complète immédiatement son charbon. La pre- 
mière division achève ses derniers préparatifs. Les escadrilles 
de torpilleurs et de sous-marins occupent déjà leurs postes 
de grand'garde. La communication avec la terre est autorisée 
jusqu'à six heures, où tout le monde devra rallier le bord. 
On imagine les scènes qui devaient se passer dans les rues 
de Cherbourg, par ce brûlant après-midi d'été, quand des 
milliers de matelots en pantalon et chemise de toile blanche 
faisaient leurs adieux à la terre, et peut-être à la vie! En voici 
un aperçu, emprunté à M. l'enseigne de vaisseau Guichard, qui 
sortait de l'Ecole navale et venait d'embarquer sur la Marseil- 
laise : <( Cinq minutes avant que pousse le canot-major, je songe 
qu'un carnet de notes s'impose avant de partir en guerre. J'ai 
acheté celui-ci dans une librairie du quai. La porte de la 
boutique encadrait, sous un pan de ciel bleu, les embarcations 
de l'escadre attendant leurs permissionnaires et laissant claquer 
en pleine lumière les pavillons du dimanche, tout fiers de leur 



LA DEUXIEME ESCADRE LEGERE. 



321 



neuve dignilc. Les Cherbourgcois en promenade dominicale 
discutaient devant les affiches de mobilisation à peine sèches; 
des matelots embarquaient, lourds, se demandant pourquoi 
rentrer si tôt un jour de bordée, et des femmes en cheveux, 
dans les groupes de cols bleu clair, mêlaient leurs adieux aigus 
aux objurgations des patrons de canots à leurs, brigadiers. Ce 
départ a peu différé des autres. Des marins qui s'en vont au 
large partent toujours vers l'inconnu, et vers un inconnu 
hostile, qu'il y ait ou non bataille en perspective... Quelques 
derniers pas sur la terre ferme, en songeant aux familles 
inquiètes et lointaines auxquelles nous tenons encore par le 
sol, et puis nous embarquons joyeusement, à notre tour. La 
rade, cependant limitée aux lignes rases de la digue intermi- 
nable, était souriante et sans ride, et dans l'agitation ensoleillée 
du premier dimanche d'août, une Marseillaise de circonstance 
sanguinolait dans un accordéon plaintif. » 

Le soir, toutes les chaudières sont poussées, les équipages 
mis aux postes de veille. Le Dupetit-Thouars est désigné pour 
appareiller et ouvrir le feu contre tout zeppelin qui se montre- 
rait : engins encore nouveaux que l'on redoutait beaucoup plus 
qu'ils ne le méritaient. A minuit cinquante, arrive le premier 
ordre de départ, fixé à cinq heures du matin. Ensuite, l'avis 
relatif aux mouvemens des escadres allemandes, ce qui porte 
la fièvre de l'attente au paroxysme. Les anciens songent à tout 
ce qu'il ne faut pas oublier en vue du combat, tandis que les 
jeunes s'endorment en faisant des rêves de gloire. Enfin, à 
deux heures, c'est le radiotélégramme enjoignant d'aller sur-le- 
champ barrer la route à l'ennemi. J'avouais, un peu plus haut, 
ignorer le nomde son rédacteur. Mais, quel que soit celui qui 
l'a rédigé, la responsabilité en appartient au ministre d'alors, 
le sénateur Gauthier, ainsi qu'à son chef d'état-major général, 
le vice-amiral Pivet, — les deux mêmes qui, le lendemain, 
prescriront au commandant en chef de notre armée navale en 
Méditerranée de suspendre tout autre mouvement afin de courir 
sus au Goeben et au Breslau. Et profitons de l'occasion pour 
reconnaître qu'ils surent prendre les graves initiatives com- 
mandées par une situation des plus difficiles. Nous avons dit 
ailleurs (1) comment furent conduites les premières opérations 

(1) Dans "Sos Marins à fa guerre, l vol. chez Paj'ot. 

lOME XLII. — 11H7. 21 



322 



REVUE DES DEUX MONDES. 



dans la Méditerranée. Il nous reste à relater celles de la Manche 
et de la mer du Nord, peut-être encore plus ignorées du public. 
Officiers et matelots de la Deuxième escadre légère ont pourtant 
donné, et largement, tout ce qu'on leur a demandé, habilelp 
tactique, froide résolution, abnégation complète, ainsi que 
mépris le plus complet de la mort : ce n'est pas de leur faute 
si, envoyés aux Thermopyles, ils en sont revenus sans avoir 
trouvé occasion de renouveler le plus beau geste de l'antiquité. 
Rien n'a manqué, que les Allemands, à un épisode qui montre 
à quel degré la France pouvait compter sur. le dévouement le 
plus absolu de ses admirables marins. 



LA MARCHE AU SACRIFICE 



Au reçu du télégramme en question, le signal d'appareiller 
est allumé par la Marseillaise et bientôt répété par toute l'esca- 
dre, dont l'illumination fait pâlir les étoiles du ciel. Les croi- 
seurs de la 2^ division mouillent sur place leurs chalands de 
charbon, et lèvent l'ancre. Les autres suivent aussitôt. Torpil- 
leurs et sous-marins se glissent par où ils peuvent. Car, des 
deux passes ouvertes entre la digue et la terre, celle de l'E.st 
étant fermée depuis la mobilisation, il faut que tout le monde 
prenne par l'autre. Malgré qu'il fit encore presque nuit, aucun 
accident, aucune erreur ne vint ralentir ce tour de force de 
manœuvre que n'oublieront jamais ceux qui en furent témoins. 
Les hommes du métier ne trouveront pas le terme exagéré, 
quand j'aurai ajouté que le défilé de cinquante et quelques 
navires entre les deux musoirs de sortie s'effectua en moins 
d'une heure, ce qui ne représente guère plus d'une minute 
pour chacun. Ouvrons le carnet tout neuf du même jeune 
enseigne que nous citions précédemment : 

« L'ordre d'appareiller arrive à l'instant. De la passerelle 
avant de la Marseillaise, je contemple les signaux de nuit qui 
vont s'allumant de torpilleur en torpilleur. La rade est tout 
illuminée de feux rouges et blancs qui s'allument, s'éteignent 
et clignotent à chaque mât. Vieux signaux endormis dans les 
livres de tactique, après avoir si longtemps ordonné des ma- 
nœuvres pour rire et des départs sans danger, pour la première 
fois, en cette nuit étoilée, vous n'êtes plus des signaux morts. 
Vous ressuscitez en ce momenl, et vous voilà désormais 



LA DEUXIEME ESCADRE LEGERE, 



323 



chargés de vie et de sens parce que vos reflets dans l'eau pares- 
seuse signifient des ordres de guerre et le commandement de 
marcher à l'ennemi. En songeant au mouvement dans les 
casernes, à la cohue des gares, aux anxiétés, à toute l'agitation 
dont nous sommes si éloignes, notre isolement me paraît 
presque enviable, et aussi la simplicité de notre rôle. La guerre 
dérange peu nos habitudes, nous accomplirons notre tâche 
naturellement, ayant tout à portée de main, quel que soit 
l'endroit où nos bateaux nous mèneront. Le départ est silen- 
cieux et rapide. La ville dort encore, et sera bien étonnée 
demain, de voir la rade vide. L'escadre défile hors de la passe. 
Le jour est maintenant levé complètement, et l'on peut distin- 
guer la ligne entière des croiseurs qui défile à toute vitesse 
vers l'Est, sur la mer grise. » 



* 

* * 



Le chef de cette armée navale en miniature, celui à qui 
revient l'honneur de la conduire au sacrifice, en s'eff'orçant de 
le rendre aussi coûteux que possible pour l'ennemi, est le 
contre-amiral Rouyer. Premier de sa promotion à la sortie de 
l'Ecole navale, il passe à juste titre pour un des plus brilians 
officiers généraux de la marine. Mathématicien et technicien 
hors ligne, c'est de plus un manœuvrier remarquable. On lui 
confia jadis le commandement de certain croiseur qui, gouver- 
nant très mal, avait causé des accidens après lesquels personne 
n'en voulait plus, et dont il sut venir à bout ni plus ni moins 
que s'il se fût agi d'un cheval rétif à dresser. Car Rouyer est 
par-dessus le marché un excellent cavalier. Souple et nerveux 
comme une lame d'acier, il en a la finesse et la trempe, natu- 
rellement aussi le tranchant, avec quelque chose de son éclair 
bleu dans le regard. Le coup d'œil rapide et la parole brève 
sont de quelqu'un qui saisit vite et se décide sur-le-champ, 
sans redouter aucune responsabilité. Le connaissant depuis le 
collège de Cherbourg, j'en attendais beaucoup, si jamais il 
trouvait son heure. Les dispositions qu'il imaginera pour barrer 
le Pas de Calais sont d'un marin consommé. 

A côté de lui se place la calme figure de l'amiral Le Can- 
nelier. Un Normand que l'on serait tenté de prendre pour un 
Breton, tant il en a l'aspect solide et ramassé. De bons yeux 
pleins de décision, où se lit le devoir partout et toujours 










(T 




-- a\ °\(: >i'''l .-, ~J 



LA DEUXIÈME ESCADRE LÉOÈriE. 32S 

accompli comme la chose la plus simple du monde. Ainsi que* 
Collingwood, l'illustre second de Nelson, mais sans que le 
combat soit venu couronner ses longs efforts, il a tenu pendant 
près d'une année le blocus au large d'Ouessant. « A commandé 
durant huit mois la surveillance en Manche occidentale, dur et 
pénible service dans une région constamment battue par les 
mauvais temps d'hiver ou menacée par les sous-marins alle- 
mands. Grâce à son expérience de marin, ainsi qu'à son habi- 
leté, a rempli très efficacement sa difficile miss'ion, sans une 
perte ni un accident causé par la mer ou par l'ennemi » — dit 
sa citation à l'ordre de l'armée. 

L'un commandant en chef et l'autre en sous-ordre, ils 
avaient donc la redoutable charge de « défendre par les armes le 
passage de la flotte allemande ». Or, nos forces consistant sur- 
tout en flottilles de torpilleurs et de sous-marins, il était évident 
que leur meilleure utilisation consisterait à les grouper dans 
l'endroit le plus resserré de la Manche, c'est-à-dire dans le Pas 
de Calais lui-même où, collées contre terre, elles attendraient 
l'ennemi, qui, ailleurs, passerait plus facilement par mailles. 
Quant aux croiseurs, ils feront masse comme ils pourront. C'est 
pourquoi, à peine hors des passes, la Deuxième escadre légère 
met le cap sur Griz-Nez, à toute la vitesse que permet sa suite 
de sous-marins. Le point à atteindre reste à 360 milles de 
l'embouchure de l'Elbe, et à loO de Cherbourg. Si les Alle- 
mands sont partis dans la nuit, ils ne peuvent guère se présenter 
que tard l'après-midi. L'amiral Rouyer a donc le temps de les 
devancer, et de préparer son plan. Mais la compréhension de 
ce dernier supposant une connaissance préalable de la zone des 
opérations, il ne sera pas hors de propos de commencer par en 
donner un aperçu. 



Qui consulte une carte nautique pour la première fois, est 
tenté de prendre la terre pour la mer, et réciproquement. Cela 
tient à ce que, contrairement aux cartes géographiques, les 
parties terrestres s'y montrent presque vides d'indications, sauf 
sur le littoral où sont marqués les points de reconnaissance, ou 
u amers, » qui servent à la navigation. Ici, c'est sur les espaces 
réservés, à la mer que se pressent les signes et annotations, 
chiffres, contours pointillés ou caractères minuscules : les chif- 



320 REVUE DES DEUX MONDES. 

fres représentant les profondeurs, les courbes circonscrivant les 
hauts-fonds, et les lettres donnant soit la nature du fond (sable, 
vase, gravier, coquilles brisées, etc.), soit les noms des bancs 
ou écueils, objet de la constante préoccupation des marins. Des 
ronds jaunes pour signaler les phares, les hiéroglyphes du bali- 
sage et l'infinité des petits rochers teintés de gris, comme la 
terre qu'ils prolongent dangereusement, complètent le tableau. 

Sachant maintenant la lire, prenons la carte de la Manche 
(n°5400), dont on trouvera ici une réduction. C'est entre le cap 
Gris-Nez et Douvres que le Pas de Calais oiîre sa plus petite lar- 
geur, 18 milles (33 kilomètres). Mais, presque au milieu du 
détroit, s'allongent deux bancs, le Varne et le Colbart : le pre- 
mier un peu plus rapproché de la rive britannique, le second 
plus voisin de la nôtre, avec sa queue par le travers de Boulogne. 
Les instructions du service hydrographique, gros livre à couver- 
ture rose qui est le « guide » du navigateur, recommandent de 
ne jamais s'y aventurer avec un navire de fort tirant d'eau, même 
aux environs de la haute mer. Un chenal étroit les sépare, dans 
lequel il est certain qu'une escadre ennemie hésitera toujours 
à s'engager, crainte que le balisage n'ait été faussé ou enlevé. 
Et la même raison qui nous interdisait les eaux anglaises 
devait, encore bien davantage, pousser les Allemands à s'en 
écarter. Il y avait donc toutes les raisons de prévoir qu'ils pas- 
seraient entre Gris-Nez et le Colbart, où le couloir n'a que 
8 milles de large. Premier repère. 

Mais comment donne-t-on dans le- Pas de Calais, quand on 
descend de la mer du Nord? Nulle part les lignes pointillées qui 
dessinent les bancs de sable sur la carte ne se montrent aussi 
multipliées que le long des côtes de France et d'Angleterre, à 
l'ouvert du détroit et parallèlement à ses rivages. Prolongeant 
au loin les plages du Kent, de Douvres à l'embouchure de la 
Tamise, ce sont les larges basses Goodwin.: en face, une multi- 
tude de petites dunes sous-marines, alignées et serrées comme des 
rides, et dont les principales s'appellent le Dyck, les Ruytingen 
et le Hinder, s'étendent à une quinzaine de milles devant Dun- 
kerque. Entre les deux s'ouvre un canal, d'environ 11 milles 
de largeur, que doit suivre toute flotte faisant route sur le Pas 
de Calais. Mais, à peu près dans l'axe, se dresse l'épi du San- 
dettie, symétrique, ici en dehors, avec le Varne et le Colbart 
en dedans. Second repère. Et retenons ces appellations de 



LA DEUXIÈME ESCADRE LÉGÈRE. 327 

bancs, ainsi que leurs emplacemens, parce qu'ils vont dicter la 
tactique de l'amiral Rouyer. 

* 
* * 

Forme'e en ligne de file, la Deuxième escadre légère était 
éclairée à cinq milles devant par la Jeanne d'Arc, que précé- 
daient elle-même la 1''^ et la 2^ escadrilles de torpilleurs, éga- 
lement en lignes de file, et placées à 10 milles de part et d'autre 
de son avant. Telles les antennes d'une bête marchant à la 
découverte, sur un terrain où quelque mauvaise surprise serait 
possible. En cas d'alerte, la Jeanne d'Arc prendra le poste n° 3 
dans la ligne des croiseurs, tandis que les torpilleurs viendront 
se ranger en queue, prompts à s'élancer. Aussitôt chacun à sa 
place, signal d'approvisionner les parcs des différentes pièces et 
de procéder aux dernières dispositions de combat, celles que 
l'on ne prend que lorsqu'on s'attend vraiment à livrer bataille. 
Alors fut jeté à la mer tout le matériel qui n'était pas stricte- 
ment indispensable et pouvait alimenter un incendie, comme 
embarcations de trop, linoléum dont sont recouverts les ponts 
en tôle, bancs et tables de bois sur lesquelles mange l'équipage, 
paperasses, meubles des cabines, fauteuils, matelas et coussins 
des « carrés », rambardes inutiles, ainsi que quantité d'objets 
de simple commodité dont l'absence va rendre les navires à peu 
près inhabitables. En revanche, ils redeviendront ce pourquoi 
ils ont été uniquement construits : des monstres machinés en 
vue de la lutte suprême, hérissés à tous les étages de longues 
gueules de canons, de projecteurs électriques, de télémètres, de 
iils et d'antennes, de herses à fanaux, et de tous les appareils 
que la science a inventés pour envoyer la mort plus sûrement 
et de plus loin. Comme il faisait très chaud, les hommes étaient 
à demi-nus, en pantalon de toile et tricot, les servans des pièces 
avec une espèce de casque à oreillettes pour ne pas être rendus 
sourds par l'etYroyable vacarme qui peut éclater d'un moment à 
l'autre. A l'exaltation du départ avait succédé un calme impre.s- 
sionnant. Voyant faire des préparatifs qui indiquaient l'immi- 
nence du combat, sans qu'il fût question des Anglais, les 
matelots eurent conscience de ce que la Patrie exigeait d'eux, 
et n'en devinrent que plus farouchement déterminés à remplir 
leur devoir, tout leur devoir. 

« Nous avons tous pensé que l'action était proche, dit une 



328 REVUE DES DEUX MONDES.: 

lettre du capitaine de vaisseau Grasset, commandant de la 
Jeanne d'Arc. Nous ne savions pas si l'Angleterre marchait avec 
nous, et nous allions nous trouver avec nos six malheureux 
vieux croiseurs en face de toute la flotte allemande. C'était le 
sacrifice. J'ai harangué mes hommes, qui serraient les poings. 
Us étaient résolus. J'ai ensuite fait crier trois fois : « Vive la 
France ! » Evidemment, tout cela n'émeut plus autant, du 
moment que la rencontre n'a pas eu lieu. Mais il faut se mettre 
à la place de gens chez lesquels ne pouvait subsister aucune 
espèce de doute sur le sort qui les attendait, et l'acceptant avec 
la plus héroïque résignation, non sans se promettre de vendre 
à bon prix la vie dont ils faisaient oblation par avance. Car 
si, à terre, on peut encore se tirer d'une mauvaise affaire, ou 
devenir prisonniers comme les braves de Douaumont, à bord 
c'est la destruction totale et sans remède, la grande descente 
en tourbillon du navire crevé et chaviré, entraînant tout son 
monde dans les profondeurs oîi l'eau achèvera ceux qui n'auront 
pas été tués par le feu. - 

* 
* * 

En attendant que la Deuxième escadre légère vint le 
couvrir, le Pas de Calais ne demeurait pas complètement 
dégarni. La seconde escadrille de sous-marins, qui comprenait 
2 divisions de 4 submersibles chacune, avait Calais comme base 
et ne le quittait que très exceptionnellement. De même pour la 
flottille de 12 torpilleurs stationnée à Dunkerque. Les deux 
groupes constituaient nos avant-postes dans la mer du Nord, et 
se tenaient toujours prêts à former barrage, les torpilleurs du 
soir au matin, les sous-marins inversement : alternance dont 
la cause est que ceux-ci n'y voient pas clair la nuit, et que les 
autres sont trop visibles de jour. Leurs commandans avaient 
des instructions secrètes pour le temps de guerre, avec ou sans 
le concours des Anglais. Depuis la mobilisation, tous ces petits 
bàtimens étaient en appareillage, les feux allumés et cjiacun 
à son poste de veille. Pendant la nuit du 2 au 3 août, ils avaient 
reçu la même dépêche que la Marseillaise et, comme il était à 
ce moment-là trois heures du matin, ce furent les torpilleurs 
de Dunkerque qui sortirent pour occuper leurs positions ini- 
tiales, quelque part dans le détroit. Mais ils rentrèrent à 
six heures, remplacés par VEscopcttc (guidon du capitaine de 



LA DEUXIÈME ESCADRE LÉGÈRE. 329 

frégate Mercier) et les deux divisions de submersibles de Calais, 
qui s'établirent en surveillance à peu près dans les mêmes 
parages, — on comprendra que je m'abstienne d'indications 
plus exactes. 

C'est à ce moment que parvient la première communication 
de l'amiral Rouyer, annonçant sa prochaine arrivée. <( Ce télé- 
gramme, dit le commandant Saillard, laissait subsister un 
doute dans mon esprit sur l'altitude de l'Angleterre, que cer- 
tains renseignemens dignes de foi reçus à IJuiikerque présen- 
taient comme une alliée entrant en ligne immédiatement. » Et 
si j'insiste sur l'incertitude alors régnant au sujet de la Grande- 
Bretagne, c'est pour la raison qu'on ne s'en est nulle part autant 
préoccupé que dans les milieux maritimes, où c'était la ques- 
tion essentielle ; et aussi parce que, seule, elle justifie l'envoi de 
la Deuxième escadre légère au-devant des Allemands, et lui 
donne son véritable caractère de marche au sacrifice. 

Sur les croiseurs, la matinée avait été consacrée à des exer- 
cices de combat. Il faisait le plus beau temps du monde, un 
soleil torride, et la vue portait loin. On ne rencontrait plus 
aucune de nos barques de pêche, si nombreuses d'ordinaire, 
toutes étant rentrées au port par suite de la mobilisation. Dos 
navires de commerce à peu près comme d'habitude, quoique 
l'absenae des Allemands se fit déjà remarquer. UEscopette 
arrêtait cependant un grand quatre mâts des leurs et recevait 
immédiatement ordre de le relâcher. Nos sous-marins en faction 
dans le détroit signalaient leur position par T. S. F. Mais ce 
que longues vues et jumelles scrutaient le plus avidement, 
c'étaient les eaux anglaises, oii ne se révélait aucun mouvement 
insolite. 

Enfin, vers les quatre heures du soir, on arrive à hauteur 
du cap Gris-Nez, lequel dessine un brusque saillant entre la mer 
du Nord et le Pas de Calais : falaise à pic d'environ cinquante 
mètres de hauteur, dont les rochers, d'un gris foncé, s'em- 
pourprent aux rayons du soleil couchant. C'est au Nord de la 
ligne à peu près Est-Ouest, reliant Gris-Nez à la pointe Dun- 
geness sur la cote opposée, que l'amiral Rouyer a décidé de 
s'établir en croisière. Quatre divisions de sous-marins sont 
postées en arrière, formant double chaîne d'un bord à l'autre 
du détroit. Si l'ennemi se présente, les croiseurs chercheront 
à l'entraîner vers les barrages de sous-marins qui, dirigés eux- 



330 REVUE DES DEUX MONDES.) 

mêmes au moyen de la T. S. F., torpilleront tout ce qui pas- 
sera à leur portée. Au point de vue militaire, la conception de 
l'amiral répondait, autant qu'il était humainement possible, aux 
ordres qu'il avait reçus, (c Sans doute, a écrit le capitaine de fré- 
gate Vindry, son très distingué chef d'état-major, notre force 
navale ne pouvait guère s'opposer victorieusement au passage 
de la flotte allemande, ni même d'un détachement de croiseurs 
modernes. Mais il apparaissait clairement qu'un geste de sacri- 
fice était demandé, dont les conséquences pouvaient être 
grandes. Au surplus, l'action de nos sous-marins permettait 
d'escompter une pénalité sévère pour les bâtimens ennemis 
pénétrant dans une mer étroite. » 

LE DISPOSITIF ANGLO-FRANÇAIS 

La fin de l'après-midi se passa à faire le serpent entre Gris- 
Nez et Dungeness, à la vitesse de 10 nœuds, toutes les vigies 
explorant l'horizon du côté d'où pouvaient surgir les Alle- 
mands. Vers six heures du soir, la Jeanne d' Arc, toujours en 
éclairage, signale 19 destroyers britanniques sortant de Douvres 
et faisant route vers le Nord, sans que rien permette de deviner 
leurs intentions. « A la auit tombante, relate l'enseigne de 
vaisseau Meunier-Joannet, nous rencontrons la malle (^ Bou- 
logne, qui parait plus bondée et plus pressée que de coutume. 
Elle est pleine de Français allant rejoindre leurs régimens. Ils 
nous ont acclamés et l'équipage a répondu par des hourrahs. 
Puis ceux de la malle ont chanté la Marseillaise. Toujours pas 
d'ennemi en vue. » 

Arrive l'heure de prendre les dispositions pour la nuit. 
Devenant inutiles pendant l'obscurité, les sous-marins rega- 
gnent leurs bases, relevés par les l""^ et 2^ escadrilles de tor- 
pilleurs auxquels se joint la flottille de Dunkerque. En cas 
d'attaque, leur rôle sera de se replier sur les croiseurs, dont la 
ligne est reportée en deçà du détroit, et de profiter du moment 
où l'ennemi se trouvera engagé avec eux pour foncer dessus. 
La Jeanne d'Arc a repris sa place dans le rang, et la fin doit 
toujours se dérouler comme il a été dit ci-dessus. « D'une 
heure à l'autre toute l'escadre allemande débouchant de la mer 
du Nord peut, si les Anglais n'interviennent pas, tomber sur 
nos croiseurs antiques et nous envoyer par le fond avec le sans- 



LA DEUXIEME ESCADRE LEGERE. 



331 



gêne d'un train passant à travers une tiaie. Tout notre rôle se 
bornera à faire payer le passage et à couler au bon endroit. A 
bord, rien n'est changé. On se croirait aux manœuvres. Per- 
sonne ne parle du danger possible, et, s'il est souvent question 
de ce qui doit se passer à terre, nul ne se préoccupe de ce qui 
peut arriver ici. Je voudrais tout de même bien savoir ce que 
vont faire les Anglais. » (Enseigne de vaisseau Guichard.) 

A dix heures du soir, les antennes de la télégraphie sans fil 
recueillaient le message suivant : 

Marine Paris à amiral Marseillaise. — Vous pouvez commu- 
niquer avec commandant forces anglaises. 

Grande, excellente nouvelle, qui autorisait tous les espoirs! 
L'Entente ne resterait décidément pas un vain mot. Mais, à trois 
heures du matin, l'amiral Rouyer informait Paris qu'il n'avait 
pas encore réussi à se mettre en relation par T. S. F. avec nos 
alliés. A peu près à la même heure, il apprenait que la guerre 
était officiellement déclarée par l'Allemagne à la France. 
Désormais, la marine pouvait répondre : Parée! 

Devant les premières blancheurs de l'aube, les torpilleurs 
rentrèrent au port, comme une nuée d'oiseaux nocturnes rega- 
gnant leurs aires. La grande nuit d'attente et d'angoisse était 
passée. Quand reparut le resplendissant soleil d'août, sur la 
mer semblable à une nappe d'huile fumante, nos vieux croiseurs 
cuirassés étaient toujours là. L'holocauste n'avait pas été 
consommé. Mais le rôle est-il moins dramatique, et le dévoue- 
ment moins admirable, de ceux qui avaient si noblement 
accepté le sort cruel pour lequel ils avaient été désignés? « On 
sourira peut-être dans la marine, se demande l'enseigne 
Guichard. Mais songera-t-on, après avoir souri, à l'abnégation 
de ceux qui, recevant l'ordre de se sacrifier, s'y sont rendus de 
toute la vitesse de leurs vieux croiseurs démodés? Est-ce de 
notre faute si l'ennemi n'est pas venu? Tout de même, me dit 
le commandant, les habitans de Douvres ont dû avoir une 
fameuse émotion en apercevant hier nos silhouettes grises! » 

Dans la matinée arrive à toute vitesse un grand destroyer 
anglais, en tenue de combat. Défilant à contre-bord de la 
Jeanne d'Arc, qui a repris sa place en flanc-garde, il la salue 
le premier de son pavillon national, ce que ne fait jamais un 
bâtiment de guerre, et les équipages échangent des hourrahs. 
Il apporte confirmation de l'entrée en guerre de son pays. Par- 



332 REVUE DES DEUX i\10.NDES. 

venu à hauteur de la Marseillaise, il stoppe et met à la mer 
une embarcation qui amène un officier d'e'tat-major avec des 
timoniers-télëgraphistes. On imagine avec quel enthousiasme ils 
furent accueillis I La jonction entre les deux flottes amies s'opé- 
rait à distance. Mais ce fut seulement à deux heures trente que 
l'amiral Rouyer reçut avis de so conformer aux dispositions 
du plan élaboré en prévision de la coopération à laquelle la 
violation de la Belgique par l'Allemagne entraînait l'Angleterre. 

* 

Ce plan comprenait trois parties. L'une, applicable à la 
Méditerranée, dont nous n'avons pas à nous occuper ici. Les 
deux autres concernaient la défense du Pas de Calais et de la 
Manche occidentale. Tombées en désuétude par suite de la 
marche des événemens, il n'y a plus aucun danger à les publier. 
Voici la première, dont la rédaction remonte au 23 janvier 1913 : 
« Dans le cas d'une alliance avec le gouvernement français 
dans une guerre avec l'Allemagne, — et nous avons vu combien 
cette alliance était loin d'être conclue, aussi malheureusement 
pour les Anglais que pour nous, — la marine britannique prendra 
la responsabilité de défendre le Pas de Calais, à, la fois de jour 
et de nuit, contre le passage des navires ennemis. Les bàtimens 
anglais employés à cet effet seront : une flottille de contre- 
torpilleurs et deux flottilles de sous-marins basées sur Douvres, 
avec leurs petits croiseurs annexes. 

<( La marine française soutiendra cette opération au moyen 
de flottilles de sous-marins basées sur Calais et Boulogne ainsi 
que des bàtimens de la défense mobile. Les bàtimens de la 
défense mobile limiteront leurs opérations au voisinage de leurs 
propres côtes, en dedans des bancs du Dyck, à l'Est de Calais. 
Les sous-marins français opérant depuis Calais ou Boulogne 
surveilleront la ligne Cap Gris-Nez, banc du Varne. » 

La seconde partie du plan est datée du 10 février 1913. Avec 
le même protocole que la précédente, elle prévoit que la protec- 
tion de la Manche occidentale sera placée sous le commande- 
ment d'un amiral français disposant des forces suivantes : 
(bàtimens français) 6 croiseurs cuirassés, 2 croiseurs pro- 
tégés, des paquebots réquisitionnés, 3 escadrilles de 6 contre- 
torpilleurs, 1 escadrille de torpilleurs basée sur Cherbourg, 
2 escadrilles de 6 grands sous-marins, 1 escadrille de petits 



LA DEUXIEME ESCADRE LEGERE. 



333 



sous-marins basée sur Cherbourg; (bàtimens anglais) 4 croi- 
seurs protégés. 

Passant à l'exécution de ce nouveau schéma, l'amiral 
Rouyer renvoyait à Cherbourg le Dunois ainsi que la première 
escadrille de sous-marins (la seconde restant dans le Pas de 
Calais), et les première et troisième escadrilles de torpilleurs 
(la deuxième devant le suivre). Il était peu après averti que 
l'amiral anglais Wemyss le rallierait le lendemain mercredi 
5 août, par iO-'iO' de latitude Nord et 6''32' de longitude Ouest 
de Paris, au beau milieu de la Manche occidentale, avec Cha- 
rybdis, Diana, Eclipse et Talbot, vieux croiseurs dont les trois 
premiers avaient 5 750 tonnes, 21 nœuds de vitesse et XI pièces 
de 152, le Chart/bdis un peu plus faible. Lui-même quittait 
le Pas de Calai» à cinq heures du soir le 4, laissant le com- 
mandement supérieur de nos escadrilles au capitaine de frégate 
Saillard (sur \q Simoun). 11 se trouvait au rendez-vous convenu 
le lendemain matin, et pouvait télégraphier dès quatre heures 
de l'après-midi que le dispositif anglo-français était réalisé. 



* 
* * 



En ce qui concernait la Manche occidentale, il s'agissait de 
parer à toute attaque de croiseurs ennemis, ceux tenant encore 
la mer comme ceux qui auraient pu venir d'Allemagne en 
faisant le tour par le Nord de l'Ecosse, de visiter et de capturer 
éventuellement les navires de commerce arrivant de l'Atlan- 
tique, et enfin de protéger les transports de troupes qui allaient 
commencer. Pour remplir ce triple objectif, une croisière fut 
organisée dans des parages que les coups de vent de suroît 
l'hiver, les brumes l'été, et les courans en toute saison, rangent 
parmi les plus mauvais qui soient au monde, et dont les 
innombrables écueils, aux noms sinistrement , évocateurs, 
offrent encore plus de dangers que les bancs de sable semés à 
profusion le long des rivages du Pas de Calais. 

Sous le commandement supérieur de l'amiral Le Cannelier, 
nos six croiseurs Gloire, Gueydon, Dupetit-Thouars, Desaix, 
Kléber, D'Esti'ées [les trois derniers armés depuis la mobilisation) 
et les quatre anglais, prirent une garde qui devait se prolonger 
jusqu'au mois d'avril. Jour après jour, nuit après nuit, sans 
trêve ni relâche autre que pour aller charbonner à Brest, ils 
sillonnèrent les flots verts ou bleus, calmes ou démontés, de ce 



334 REVUE DES DEUX MONDES. 

que les Bretons appellent la mer d'Occismor, une de celles qui 
ont la pire réputation parmi les marins. Quelque temps qu'il 
fit, du lever au coucher du soleil, ils parcouraient, chacun sur 
une parallèle au chenal, l'espace compris entre deux traversalcs 
tracées sur la carte, et revenaient en sens inverse du coucher 
au prochain lever, dessinant avec leurs sillages la trame vite 
effacée d'un autre voile de Pénélope. Pas de plus dur ni de plus 
ingrat métier ! 

Une seconde barrière, de précaution, était constituée en 
arrière, par des sous-marins et des torpilleurs. L'amiral Rouyer 
se tenait à Cherbourg avec Marseillaise , Jeanne d'Arc, Amiral 
Aube, Cerbère et Francis Garnier, prêt à intervenir comme 
soutien. 

Dans l'Est, c'étaient les Anglais qui barraient le détroit avec 
notre appui. Quand les sous-marins allemands commencèrent 
à se montrer, on sait comment ils le fermèrent au moyen de 
filets, sans que les requins allemands soient jamais parvenus à 
arrêter ni même à troubler le formidable mouvement de va-et- 
vient que représentaient le transport, l'approvisionnement et la 
relève des centaines de milliers d'hommes auxquels atteignait 
bientôt la « misérable petite armée anglaise. » 

Peu à peu ralliait a Cherbourg ce que l'on pouvait mettre 
dehors en fait de vieux croiseurs au rancart, ainsi que quelques 
paquebots transformés en croiseurs auxiliaires. Des vapeurs 
étaient réquisitionnés, que l'amiral Rouyer armait avec des 
canons pris sur ses propres unités. Ils procédaient à leur 
entraînement et effectuaient leurs écoles à feu sur le terrain de 
croisière, où ils étaient aussitôt expédiés. C'est ainsi que la 
Deuxième escadre légère se trouva successivement renforcée par 
les croiseurs cuirassés Kléber et Desaix, les croiseurs protégés 
Châteaurenault et Guichen, et les paquebots mobilisés Provence, 
Lorraine, Savoie, Flandre, Champagne (transatlantiques), /?02/^?i, 
New-Haven, Pas de Calais (malles d'Angleterre), Malte, Au 
Revoir, Timgad, Europe (services divers). Ces derniers furent 
employés, soit à renforcer la ligne de surveillance, soit à des 
transports de troupes ou de réfugiés. Quelques-uns passèrent 
en Méditerranée, d'autres furent rendus à leurs compagnies. Le 
Rouen remplaça un peu plus tard le Dunois comme bâtiment 
du chef de division de flottilles; V Au Revoir devint dragueur de 
mines. 



LA DEUXIÈME ESCADRE LÉGÈRE. 335 



* 

* 



Jusqu'au 24 août, le dispositif commun ne reçoit guère de 
modifications. Mais la marche de la guerre amène bientôt de 
nouvelles nécessités à satisfaire. Le Guichen et le Surcoiif ?,oni 
envoyés dans le golfe de Gascogne, où il y a lieu de redouter un 
raid du croiseur allemand Stettin, dont on a perçu des appels 
de T. S. F. rapprochés, et de veiller sur des cargos signalés 
comme devant quitter Bilbao. Le Guichen ira ensuite station- 
ner dans les eaux marocaines. Par suite de l'avance des armées 
ennemies en Belgique, on remplace provisoirement le Havre 
par Saint-Nazaire comme base de l'armée anglaise, d'oii une 
modification et un allongement dans la couverture des trans- 
ports. 11 faut même prévoir l'évacuation de nos ports du Nord, 
ce qui n'empêche pas d'avoir à défendre nos côtes et à agir 
contre celles des Flandres. Deux contre-torpilleurs construits 
à Nantes pour la République Argentine, V Aventurier et Vlntré- 
pide, sont envoyés à Dunkerque avec le Capitaine Mehl et le 
Fraîicis Garnier, sous la direction du Dunois, pour soutenir 
l'aile gauche des Alliés. Ils coopèrent avec des canonnières et 
des torpilleurs anglais au bombardement de la côte belge, 
le long de laquelle les Allemands ont progressé. L'établis- 
sement par ces derniers de batteries de gros calibres sur les 
dunes et dans l'Ouest d'Ostende, l'inondation de la région de 
Nieuport et le mouillage de mines ne tarderont pas à limiter 
leur utilisation. Ils resteront néanmoins à Dunkerque et 
rempliront les missions les plus variées. Enfin, il y avait à 
évacuer les émigrés belges et à transporter des divisions 
françaises de renfort, envoyées dans le Nord via le Havre et 
Cherbourg. 

Les contre-torpilleurs fournissaient un service des plus 
pénibles, à commencer par les escortes nécessaires à la protec- 
tion des transports de toute espèce. Une escadrille se rendait au 
Havre afin d'assurer la sécurité de la nombreuse flotte commer- 
ciale qui en fréquentait le port. Lorsque la bataille de l'Yser eut 
définitivement écarté la menace allemande sur Calais, une autre 
escadrille fut détachée pour patrouiller dans le couloir demeuré 
libre entre la côte française et la zone des filets. Les atterrages 
de Dieppe et de Cherbourg demandèrent aussi à être défendus 
par des détachemens de torpilleurs. Et tout cela, dont la stalis- 



336 REVUE DES DEUX MONDES* 

tique serait saisissante, sans le moindre relâchement dans la 
croisière en Manche occidentale. 

Quant à nos sous-marins, ils furent d'abord employés 
comme nous l'avons expliqué d'autre part. A la fin de sep- 
tembre, la raréfaction des croiseurs allemands ayant permis 
d'alléger la surveillance sur les lignes du Cotentin, l'amirauté 
britannique nous demanda de participer à certaines expéditions 
de submersibles dans la mer du Nord, sur lesquelles je m'abs- 
tiendrai de fournir le moindre détail, parce qu'elles pourraient 
se renouveler. Un des nôtres prit part entre autres à un raid 
contre Héligoland, et rentra avarié à Cherbourg (décembre 
1914). Nos sous-marins n'avaient décidément pas d'assez bons 
moteurs pour entreprendre d'aussi longs parcours. Comme nos 
torpilleurs, ils eurent vite besoin de réparations importantes, 
dues aux économies réalisées sur leur entretien pendant la paix. 
Des retubages de chaudières et des réfections de tous genres 
s'imposèrent assez vite, et on eut grand'peine à les réaliser en 
combinant les ressources des quatre premiers arrondissemens 
maritimes. Oh! les misères que ces petits bàtimens endu- 
rèrent pendant l'hiver 1914-1915, et la rage de leurs officiers 
et équipages de ne pas être mieux outillés pour combattre!... 

* 

Tel est le rôle de la Deuxième escadre légère, depuis le 
début des hostilités jusqu'au jour où la destruction des der- 
nières unités de surface que l'ennemi eût encore à la mer, et 
l'apparition de ses sous-marins, vinrent rendre le maintien de 
grands bàtimens de guerre au large aussi inutile que dange- 
reux. Les croiseurs de l'amiral Weymiss étaient déjà rentres 
au port depuis plusieurs semaines, lorsqu'on se décida à rappe- 
ler les nôtres. Durant leur morne et rude faction de plus de 
huit mois, ils n'avaient pas parcouru moins de 40 000 milles 
marins, presque deux fois le tour du monde. Mais la garde fut 
si bien montée par eux et par nos flottilles que, malgré l'appât 
représenté par le prodigieux mouvement de transit que la 
guerre a développé entre la France et l'Angleterre, les Alle- 
mands n'ont jamais osé pénétrer en Manche, exception faite 
pour quelques courtes et très rares incursions de submersibles. 
Nos officiers et équipages ont d'ailleurs assez amèrement 
regretté de ne pas avoir été aussi favorisés que les Anglais 



i.A DEUXIÈME ESCADRE LÉGÈRE. 



337 



lesquels eurent plusieurs heureuses rencontres avec l'ennemi 
dans la mer du Nord, dont les deux belles victoires navales du 
Dogger Bank et du Jutland. <( Si au moins nous tombions 
sur quelque croiseur allemand rentrant de campagne, fùt-il 
beaucoup plus fort que nous! » — m'e'crivait un jeune officier. 
Faute (îe quoi le public a pour ainsi dire ignoré la part consi- 
dérable qui revient à nos marins du Nord dans le succès de 
notre résistance contre l'envahisseur. A leur actif il n'a retenu 
que le nom de Ûixmude, que lui ont fait connaître les commu- 
niqués du généralissime et que M. Gh, Le Goffic a célébré ici 
même en des pages fameuses. A n'en pas douter, ceux qui arrê- 
tèrent l'armée allemande en marche sur Calais sont des héros 
et jamais on ne leur rendra assez hommage. Mais parce que le? 
autres n'ont pas eu l'occasion de se faire tuer avec éclat, les 
horribles disparitions par suite de mines ou de torpilles dues à 
la guerre sôus-marine ayant fini par devenir presque banales, 
faut-il oublier que, sans eux, les victoires de la Marne et de 
l'Yser n'auraient pas eu de lendemain? 

Le remplacement de l'amiral Rouyer (27 octobre 1914) 
marque la fin d'une phase caractéristique des opérations dans la 
Manche et dans le golfe de Gascogne. Partout chassés de la 
surface des mers, les Allemands vont avoir recours aux 
submersibles, et en faire un emploi que nous n'avions pas su 
prévoir, malgré les enseignemens de l'amiral Aube, dont s'ins- 
pirèrent nos ennemis. Jugeant des leurs d'après les nôtres, 
nous nous refusions à en admettre l'efficacité. Il fallut les san- 
glantes leçons de l'expérience pour qu'on y cherchât remède. Ce 
furent d'ailleurs les Anglais, beaucoup plus menacés que nous, 
qui recoururent les premiers à l'armement des chalutiers, les- 
quels vont remplacer les navires proprement dits de* combat 
dans la chasse aux sous-marins. Braves petits chalutiers! C'est 
sur leur entrée en scène, véritable révolution dans les méthodes 
de la guerre navale, que je terminerai ce récit, me réservant 
pour une autre fois de conter leurs inlassables et trop souvent 
mortelles randonnées, à la poursuite d'un invisible et insaisis- 
sable ennemiii 

Commandant Emile Vedel. 



TOME XLII. — 1917, 



CE QUE LE MONDE CATHOLIQUE 

DOIT A LA FRANCE 



I 



LA. FRANGE AU BERCEAU DE L'ÉGLISE 

CROISADES ET PROTECTORAT 

LES ROIS TRÈS CHRÉTIENS 



On a dit fréquemment ce que la France doit au catholi- 
cisme : ceux-là seuls l'ignorent encore qui veulent l'ignorer. 
L'heure d'histoire que nous vivons nous commande d'indiquer, 
inversement, ce que le monde catholique doit à la France. 
Dans l'univers en armes, quelques nations se rencontrent, 
dont les chancelleries s'affirment toujours neutres; mais par- 
tout les cœurs ont commencé d'opter. L'option de certains 
catholiques « neutres » est parfois douloureuse pour nous : 
leur presse, leurs manifestations, leurs silences semblent 
attester qu'entre la France qui ne suivit pas Calvin et la 
Prusse qui suivit Luther, c'est vers celle-ci qu'ils inclinei-aient. 
Nous osons croire qu'un regard sur quelques pages de notre 
passé, sur quelques traits de notre génie, leur persuaderait de 
reviser leur jugement : au nom de l'équité, au nom de la com- 
munauté de foi, nous espérons de leur impartialité ce début de 
résipiscence. 

Ils pourront continuer de dénoncer nos fautes et d'accuser 
nos péchés : tout homme est pécheur et tout peuple est pécheur.; 



CE QUE LE MONDE CATHOLIQUE DOIT A LA FRANCE. 339 

La France, non moins qu'eux-mêmes, est soumise à cette loi. 
Mais nous avons le droit de dire qu'ils connaissent mal la 
France, lorsqu'ils ignorent ou lorsqu'ils taisent l'attrait perma- 
nent d'un certain nombre d'âmes françaises pour les besognes 
rédemptrices et pour les he'roïques activités du repentir. Les 
« convertis » et les pénitentes dont l'humilité fut l'une des 
gloires de notre dix-septième siècle, et les troupes mortifiées de 
religieuses dites « réparatrices, » que notre dix-neuvième siècle 
multiplia, représentent à leur façon l'un des aspects de la 
France. Aux justiciers improvisés qui dressent avec âpreté le 
bilan de nos défaillances, qu'il nous soit permis d'opposer un 
autre bilan, celui des expiations volontaires qui tenacement en 
poursuivaient le rachat. 

Fatigués à la longue de nous interpeller sur nos torts, ils 
nous reprocheront, peut-être, d'attacher trop de prix à nos 
services. Et s'ils veulent dire, simplement, qu'il n'y a pas de 
commune mesure entre les bienfaits que l'Eglise réserve à ses 
ouailles et les bons offices qu'elles peuvent lui rendre, nous en 
conviendrons aisément, joyeusement; car l'insolvabilité, qui 
vis-à-vis des hommes est un tourment, devient, vis-à-vis de 
Dieu, la suprême joie de l'amour. Loin de nous là pensée de 
poser ici notre France en créancière de la puissance spirituelle 1 
Il ne serait plus un fils de l'Eglise, le peuple qui cesserait de se 
sentir son débiteur. Les révélations qu'elle projette sur nos vies, 
les disciplines dont elle les encadre, les grâces dont elle leur 
propose l'acceptation, apparaissent à ceux qui croient en elle 
comme échappant à l'évaluation des comptabilités humaines : 
leur foi même leur remontre qu'ils ne pourront jamais lui 
rendre l'équivalent de ce qu'ils lui doivent, et que leur dévoue- 
ment n'acquittera jamais leur gratitude. 

Mais s'il est exact d'affirmer que dans le corps de l'Église 
chaque peuple a son rôle à jouer, — un rôle de membre, — 
et que tous les peuples, « membres les uns des autres, » sont 
appelés à collaborer, et que de l'enchevêtrement de leurs rôles 
résulte la vie collective du corps commun, le membre qu'est 
la France peut, sans fatuité, réclamer des autres membres 
reconnaissance et respect. Se tournant vers les catholiques du 
dehors, la France a le droit de leur dire : « Que vous !e vou- 
liez ou non, je tiens une place dans l'histoire de vos âmes; 
je la tiens par mes soldats et par mes missionnaires, par mes 



340 REVUE DES DEUX MONDES. 

penseurs et par mes artistes, par mes saints et par mes sanc- 
tuaires; rentrez en vous-mêmes et connaissez-vous vous-mêmes; 
vous y retrouverez quelque chose de mon apport. Bénéficiant 
-de la vie de l'Eglise, vous tirez dès lors avantage de tout ce que 
j'ai fait et de tout ce que je fais en vue d'enrichir et d'épanouir 
cette vie. Et si, remontant dans le passé de votre peuple, il vous 
advient peut-être de discerner mon inlluence à certains tournans 
de sa vie spirituelle, j'ai confiance qu'alors, vous qui diffamiez 
une partie de moi-même et négligiez d'observer l'autre, vous 
commencerez au moins de m'accorder votre justice, et le reste 
par surcroît. » 

I 

La première page de l'histoire franque, — celle dont Clovis 
est le héros, — fut décisive pour la fortune du Christ. Observons 
l'Occident vers le milieu du cinquièn ' siècle : au nom de 
l'Empire et contre l'Empire, des barbares régnent partout, sur 
les populations romaines. Ils s'appellent Genséric en Afrique, 
Ricimer en Italie, Théodoric et Euric en Aquitaine; et tous se 
font du Christ une idée qui n'est pas celle de l'Eglise de Rome. 
Ils adorent un Christ diminué, déchu de son éternité, un Christ 
qui n'ose plus être pleinement Dieu, le Christ d'Arius. Derrière 
leurs armes victorieuses, c'est ce Christ-là qui chemine : Gépides 
et Ostrogoths propagent en Germanie sa gloire pâlie; et les 
Wisigoths, surtout, sont pour lui d'infatigables fourriers. Ils 
le portent chez les Suèves d'Espagne, chez nos Bourguignons; 
et les uns et les autres cessent d'être catholiques. « La nation 
wisigothe, écrit Jornandès, attire de toutes parts aux pratiques 
de la secte arienne tous les peuples qui parlent sa langue. » Le 
Christ de Rome et de Nicée, le Christ d'Athanase et du pape 
Jules, garde ses évêques, ses prêtres, ses fidèles, parmi les popu- 
lations romaines sur lesquelles s'asseoient les souverainetés bar- 
bares. Mais Euric se fait persécuteur; il emprisonne, il exile; et 
l'cvèque Sidoine écrit douloureusement « Le nom de catholique 
est tcllementodieuxàsaboucheetàson cœur, que l'on peut douter 
s'il n'est pas plutôt le chef de sa secte que le roi de sa nation. » 
Il semblait que saint Prosper eût trromphé trop tôt lorsqu'il 
avait chanté Rome « s'assujeltissant par la religion ce qu'elle 
n'avait pu subjuguer par les armes. » Avec les barbares et par 



CE QUE LE MONDE CATHOLIQUE DOIT A LA FRANCE. 341 

les barbares, l'arianisme régnait, et menaçait l'Eglise de Rome 
de n'être plus qu'une vaincue. 

[Jn nouveau tlot survint : Glovis le conduisait. Ce flot des- 
cendait de la région de Tournai, où les ariens venaient de 
déposer un évêque catholique; et l'arianisme, guettant cette 
nouvelle famille de barbares, avait déjà séduit la sœur même de 
Clovis. Mais l'ascendant de sa femme Glotilde, — uneBurgonde 
demeurée catholique, — fit prévaloir auprès de lui les démarches 
des évêques gallo-romains; il élut un de leurs baptistères, celui 
de Reims, pour être fait chrétien, u La Providence divine, lui 
écrivait aussitôt des lointains bords du Rhône l'archevêque 
saint Avit, a découvert l'arbitre de notre temps. Le choix que 
vous avez fait pour vous-même est une sentence que vous avez 
rendue pour tous. Votre profession de foi, c'est notre victoire 
k nous. »Ily avait enfin, pour la première fois depuis cent ans, 
un chef barbare dont l'âme cherchait à Rome son Credo; et ce 
chef était un conquérant. 

Entre lui et les Wisigoths ariens, la lutte .s'engagea : il fut 
vainqueur. « Le roi Clovis, commentera plus tard Grégoire 
de Tours, confessa l'indivisible Trinité, et puis, aidé par elle, 
il accabla les princes hérétiques. » Repliés à jamais vers les 
Pyrénées, ils durent les repasser, en 531, sous une dernièi"e 
poussée du Franc Childebcrt. La puissance politique sur laquelle 
s'appuyait de préférence le Christ arien était déracinée de la 
Gaule par les Francs. Ce fut en 534 le tour de l'autre royaume 
011 Tarianisme un instant s'était complaisamment étalé : la 
Burgondie. Elle succombait devant les armes franques. Romains 
et barbares, en Gaule, avaient désormais la même foi, qui 
scellait la fraternité nouvelle de leurs âmes : Clovis et sa famille 
avaient, en faveur de Rome, opéré cette révolution. 

Mais saint Avit ouvrait aux Mérovingiens de plus vastes 
horizons, k Puisque Dieu veut bien se servir de vous pour 
gagner toute votre nation, écrivait-il à Clovis, oflVez une part 
da trésor de foi qui remplit votre cœur à ces peuples assis au 
delà de vous, et qui, vivant dans leur ignorance naturelle, n'ont 
pas encore été corrompus par les doctrines perverses ; ne 
craignez pas de leur envoyer des ambassades, et de plaider 
auprès d'eux la cause de Dieu qui a tant fait pour les Francs. « 

Saint Avit dessinait ainsi la vocation missionnaire de la 
France : il montrait au loin les païens. Mais fant qu'il resta 



342 



REVUE DES DEUX MONDES. 



des ariens, c'est d'eux, tout d'abord, que la famille mérovin- 
gienne s'occupa : elle leur envoya des ambassadrices. Une 
Clotilde, une Ingonde s'en furent au delà des Pyrénées préluder 
à la conversion de l'Espagne wisigothe ; une Clodoswinde, 
mariée chez les Lombards, mettait en ligne, contre l'aria- 
nisme, les argumens que lui expédiait, de Trêves, son corres- 
pondant saint Nicet. Le nom d'arien allait bientôt devenir une 
façon d'outrage dont on stigmatiserait, jusqu'en plein Moyen 
âge, quiconque serait suspect d'hérésie; et le Christ de Glovis, 
le Christ de Reims et de Rome, successivement adopté par les 
diverses nations barbares, régnait définitivement sur l'Europe 
occidentale, en Fils éternel du Père, tel que les grands conciles 
l'avaient délini. 



Il 

Sa royauté, au bout de deux siècles, fut l'objet d'une formi- 
dable menace. « Les royaumes du monde, avait dit Mahomet, 
se sont présentés devant moi, et mes yeux ont franchi la dis- 
tance de l'Orient à l'Occident. Tout ce que j'ai vu fait partie de 
la domination de mon peuple. » Les Arabes voulurent que 
l'Espagne et la France, peuple du Christ, devinssent le peuple 
de Mahomet. Les colonnes d'Hercule barraient les portes de la 
chrétienté : Tharik fit effraction, leur imposa son nom, Djebol- 
Tarik, Gibraltar; et il passa. Un autre flux enval\isseur succéda, 
s'épandant sur toute l'Espagne : Moussa, d'avance, en avait 
tracé la route; au delà de l'Espagne, il visait la «Grande 
.Terre, » la France, et voulait s'en retourner ensuite vers 
Damas, par l'Allemagne, par les Balkans, par l' Asie-Mineure. 
Parmi les compagnons de ce visionnaire octogénaire, il en était 
un, son aîné de vingt ans, qui avait connu Mahomet : dans ces 
têtes branlantes, toutes les ambitions de l'Islam avaient 
conservé leur jeunesse; elles voulaient que les vagues isla- 
miques, submergeant l'Europe, franchissent la distance de 
l'Occident à l'Orient, comme s'étaient promenés, de l'Orient à 
l'Occident, les regards du Prophète. Entre le rêve et l'exécution, 
un obstacle s'interposait : la France. 

L'Islam, en 721, commença de la violer. Le duc Eudes 
d'Aquitaine, sous les murs de Toulouse, fit payer cher aux 
Arabes d'Elsamah cette première tentative. Narbonne pourtant 



CE QUE LE MONDE CATHOLIQUE DOIT A LA FRANGE. 343 

succomba, et l'on put croire que la Méditerranée serait bientôt 
une mer musulmane. D'autres incursions survinrent, insultant 
Lyon, Màcon, Dijon, pillant les couvens et les églises, et traî- 
nant chez nous des hommes de l'Atlas, et du Sahara, et de 
l'Arabie, qui venaient s'installer. Un jour de 732, toute cette 
cohue cessa de s'éparpiller : Abdérame la lança vers la vallée 
de la Loire. Au passage de la Dordogne, il y eut tant de chré- 
tiens tués, que « Dieu seul put se faire une idée de leur 
nombre, » et dans cette armée, folle de vaincre, le butin s'en- 
tassait. Elle visait Saint-Martin de Tours; elle rencontra Charles 
Martel, (c Telle marteau, lit-on dans les Chroniques de Saint- 
Denis, qui brise et froisse le fer et l'acier et tous les autres 
métaux, ainsi Charles froissait-il et broyait-il par la bataille 
tous ses ennemis. » La plaine de Poitiers, comme la plaine de 
Toulouse, devint pour la foule musulmane le pavé des martyrs. 
L'Islam, après sept jours, recula, et plus jamais il ne revint. Il 
y avait cent ans exactement que Mahomet était mort : la 
semaine de Poitiers termina brutalement, par un définitif 
reflux, un siècle d'expansion progressive, incoercible. L'épée de 
Charles Martel signifiait aux deux moitiés du monde, la moitié 
islamique et la moitié chrétienne, que Mahomet n'irait pas 
plus loin. A l'abri du mur qu'avaient opposé les Francs, et dont 
Pépin le Bref consolida les assises en reprenant aux Arabes 
notre littoral méditerranéen, la chrétienté occidentale pouvait 
désormais se constituer, à l'écart de l'Islam, contre l'Islam. 

III 

Mais autour du Latran, cime de cette chrétienté, les nuages 
s'accumulaient. Les équipées lombardes, chaque jour plus 
indiscrètes, apparaissaient aux Romains comme l'humiliant 
prodrome d'une domination barbare. « Peuple spécial de saint 
Pierre, de l'Eglise, » ils tenaient à rester Romains, et le Pape 
voulait ce que voulait son peuple. La pompeuse faiblesse de 
Byzance ne pouvait plus rien pour lui. Et les Lombards, rôdant 
aux abords de la Ville Eternelle, commençaient de saccager ces 
colonies agricoles dont les revenus aidaient le Pape à faire 
vivre, dans Rome, le menu peuple chrétien. C'était là grand 
dommage et grand deuil pour le u vénérable clergé de la sainte 
Eglise de Dieu, » car il avait besoin de ces petites gens pour 



ui 



ttEVtJE «ES DEUX MONDE». 



tenir en respect l'aristocratie militaire, toujours menaçante 
pour sa liberté spirituelle. Ainsi chancelait l'équilibre du fragile 
et précaire édifice où la Papauté vivait au jour le jour, disgra- 
cieusement logée. 

Moralement responsable du sort de Rome vis-à-vis des 
Romains, effectivement respoasable des libertés de l'Église vis- 
à-vis de Dieu, le pape Etienne II s'inquiétait. Au déclin de 
l'année 753, il passa les Alpes, pour aller voir Pépin, fils du 
glorieux Martel, ce Pépin dont sou prédécesseur, le pape Zacha- 
rie, avait ordonné qu'il fût roi. Etienne l'implora u pour la 
cause de saint Pierre et pour la république des Romains. » 
Pape et roi conférèrent : Pépin accepta d'être « commis par 
Etienne, — lui et ses fils, — à la protection de l'Eglise et du 
peuple de Rome. » Le litre de pal-Mce des Romains, dont 
Etienne décora Pépin, marquait au duc de Rome, — et même 
à l'exarque de Ravenne, si d'aventure il en existait encore un, 
— que ces autorités byzantines étaient périmées, et que la seule 
puissance séculière dont désormais/ les Romains voulaient 
entendre parler était celle des Francs. 

Astolf, roi des Lombards, apprit bientôt à ses dépens que 
cette puissance ne chômait point. Deux fois vaincu, il dut rendre 
au roi des Francs toutes les terres qu'il avait conquises sur 
l'empire de Byzance : et le roi des Francs les céda « pour tou- 
jours »à l'apôtre Pierre. Gharlemagne les défendit, les arrondit, 
et l'acte par lequel le pnpe Léon III, à la Noël de l'an 800, fit 
de lui, dans Saint-Pierre, l'empereur des Romains, ratifia cet 
autre geste par lequel la tutélaire puissance des Francs avait 
remplacé, près du Pape, l'impuissante et inconsistante tutelle 
des empereurs de Byzance. 

« Pour toujours, » avait stipulé Pépin dans sa donation* 
Entre la générosité du roi franc et les éloquens et suprêmes 
plaidoyers d'un Dupanloup réclamant en vain pour le pape 
Pie IX l'intégrité du don fait au pape Etienne II, onze siècles 
passèrent. Pépin, pour onze siècles, avait logé la papauté: 
problème ardu s'il en fut, Jésus la laissa sur terre, derrière 
lui. Il faut qu'elle s'y enracine, et qu'elle y besogne, et qu'elle 
s'y tienne à la disposition de tous, à proximité de tous, servante 
des serviteurs de Dieu ; et d'autre part, pour être respectée, il 
faut qu'elle apparaisse libre, indépendante de toute souveraineté 
terrestre, étrangère à toute inlluence terrestre, dégagée, si faire 



CE QUE LE MONDE CATHOLIQUE DOIT A LA FRANCE. Sl^ 

<■ 

çè pouvait, de tout voisinage terrestre. Voilà, son vouloir, et 
voilà le vouloir des consciences chrétiennes. C'est apparemment 
un paradoxe qu'un tel vouloir; car on ne peut être, à la fois, 
sur terre et au-dessus de la terre. Mais dans ce paradoxe même, 
il y a une ide'e-force, avec laquelle les réalite's politiques 
devaient entrer en compromis : l'établissement territorial que 
constitua Pépin fut un essai de compromis, dont la longue 
durée mérite l'hommage de l'histoire. 

Le don de Pépin au Saint-Siège n'est plus qu'un souvenir; 
le don du Saint-Siège à Pépin subsiste. Le pape Paul, en 757, 
avait, à la demande de Pépin, dédié dans Saint-Pierre un sanc- 
tuaire à sainte Pélronille, réputée fille de l'Apôtre : la France, 
dans cette chapelle, se considérait comme chez elle. « Rome 
mérite qu'on l'aime, écrira plus tard Montaigne, confédérée de 
si longtemps et par tant de titres à notre couronne. » La cha- 
pelle de sainte Pétronille attestait cette « confédération. » La 
France avait là des droits que, de temps à autre, nos diplomates 
exhumaient : une dépêche du cardinal d'Ossat, une dépêche de 
Chateaubriand, faisaient valoir notre patronat sur ce petit sanc- 
tuaire. Le pouvoir temporel avait depuis dix-neuf ans disparu, 
lorsqu'en 1889 le cardinal Langénieux et les pèlerins de la 
France ouvrière, l'ambassadeur Lefebvre de Béhaine et le pape 
Léon XIII, se trouvèrent d'accord pour restaurer en tout son 
éclat l'antique fondation. L'offrande d'un nouveau reliquaire 
revivifia les souvenirs; et sur le reliquaire celte inscription 
s'alignait : « Garde sous ton patronage, ô Pétronille, le pacte 
d'alliance aujourd'hui ressuscité que conclurent jadis, sous tes 
auspices, la mère Eglise et la France sa fille ainée, 757-1889. » 
Dételles alliances de dates n'étaient pas pour effrayer Léon XIII : 
il remplissait encore les fonctions de pontife, en jetant à travers 
l'histoire, d'un geste imprévu, certaines arches de pont. 

IV 

De Maistre écrit en son livre Du Pape.- « Les Français 
eurent l'honneur unique, et dont ils n'ont pas été à beaucoup 
près assez orgueilleux, celui d'avoir constitué (humainement) 
l'Eglise catholique dans le monde, en élevant son auguste chef 
au rang indispensablement dû à ses fonctions divines. «Quelque 
unique que fût cet honneur, un autre, plus insigne encore, atten- 



346 . REVUE DES DEUX MONDES.i 

dait la France. Pépin venait d'installer l'armature terrestre dans 
laquelle devaient s'encadrer, conformément à sa constitution 
divine, la vie et l'action de la papauté. Des siècles succédèrent, 
le dixième, le onzième, oi^i, malgré les commodités territoriales 
dont jouissait désormais le Saint-Siège, la constitution divine 
de ce pouvoir parut elle-même se voiler. Il devint la propriété 
des hautes familles romaines, puis des empereurs saxons; et la 
chrétienté s'aperçut un jour, suivant le mot de Mgr Duchesno, 
qu' « on devenait pape à l'avancement, dans la hiérarchie de 
l'Eglise germanique. » Il fallait un instrunlent bien fort, pour 
extirper ces abus : l'instrument se forgea en France. 

En l'année 910, au lendemain même de certains scandales 
qui ternissaient le prestige de la papauté, Guillaume, duc 
d'Aquitaine, avait offert « aux apôtres Pierre et Paul » un 
rendez-vous de chasse, qu'il possédait dans le Maçonnais : il 
voulait qu'à la turbulence des chenils succédât, dans ce coin 
de terre sauvage encore, la pacifique prière des Bénédictins, et 
que ces moines ne relevassent que du Saint-Siège. De cet acte 
de confiance envers une papauté qui paraissait décadente, l'ordre 
de Cluny était né. Parmi l'immense morcellement féodal, le 
Siège Apostolique faisait l'effet de n'être plus qu'un pouvoir 
local. Planant par-dessus i'éparpillement des fiefs et la variété 
même des nations, l'ordre de Cluny rendit à l'Eglise la notion 
d'unité et aux Papes la conscience de leur souveraineté. 

Odon, qui mit vraiment l'Ordre en branle, avait quitté sa 
.stalle de Saint-Martin de Tours pour s'en aller à Rome : il 
s'en était revenu, plein de tristes visions. Tout autre en eût 
conclu : Rome se meurt. Mais les Glunisiens, comme le dira 
plus tard Grégoire VII, imitèrent les saintes femmes de l'Evan- 
gile, venant veiller et prier devant le sépulcre du Maître. Ils 
croyaient, — d'une foi qui savait, — que pour le vicariat du 
Christ l'heure de la résurrection était proche. Tels les Grecs 
du vii^ siècle avant notre ère, qui s'en allaient jalonner de leurs 
industrieuses colonies le littoral barbare, tels les moines clpni- 
siens, s'éloignant douze par douze de leur patrie la France, 
édifièrent à travers l'Europe deux mille foyers de prière, de 
travail et d'influence spirituelle, d'ardente et laborieuse 
confiance dans le renouveau de l'Eglise de Dieu. « C'est le plus 
noble membre de mon royaume, » dira Louis VI au sujet de 
Cluny; et un abbé de l'Ordre pourra se flatter, au xii® siècle, 



CE QUE LE MONDE CATHOf.IOTIE DOIT A LA FRANCE. 347 

d'avoir pour amis presque tous les prêtres de l'Eglise latine. 

Les Glusiniens connurent cette bonne fortune, à l'heure où 
la Papauté' avait besoin d'eux, de posséder des abbés qui avaient 
une longévité de patriarches. Saint Mayeul, saint Odilon, saint 
Hugues, remplirent à eux trois, de 96.5 à 1109, une période de 
cent quarante-quatre ans, et, xlurant cette période, la Papauté 
fut sauvée. Le libre monastère qui ne dépendait que du Pape 
voulait que le Pape ne dépendît plus que de Dieu. Cluny, d'abord, 
se servit des empereurs pour affranchir le Saint-Siège du joug 
des barons romains : Odilon collaborait avec Otton III pour 
l'avènement à la tiare du moine Gerbert,un Français qui venait 
de Saint-Géraud d'Aurillac, abbaye réformée par Cluny. Après 
le joug féodal, le joug impérial devait fléchir à son tour : Hil- 
debrand, formé sur l'Aventin par les maximes clunisiennes, 
concerta sa ruine. Il revendiqua pour l'Eglise la pleine liberté 
des élections pontificales ; et lorsque sous le nom de Grégoire VII 
il coiffa la tiare, Hildebrand, pour sa grande œuvre de réforme, 
lit appel à Cluny. 

La force multipliée de ces « moines noirs » militait en tous 
pays pour l'indépendance du Pape : force souple et rigide, ten- 
laculaire et tout en même temps unifiée, qui par le seul fait de 
son existence assurait la circulation de la parole pontificale à 
travers l'Europe. Le jour où Grégoire VII voulut porter à la 
connaissance du monde chrétien l'encyclique où il déclarait 
que les princes n'avaient conspiré contre lui que parce qu'il 
n'avait pas voulu se taire sur les périls de l'Eglise et céder à 
ceux qui la mettaient en captivité, il ordonna que cette ency- 
clique fijt tout de suite portée à Cluny. Il savait que nulle puis- 
sance humaine ne pouvait étouffer les échos de Rome, quand 
c'était Cluny qui les répercutait. En ce coin de France fonction- 
nait une sorte de télégraphie spirituelle, qui libérait de toute 
entrave le verbe du Pape ; elle projetait ses antennes jusqu'en 
Allemagne, jusque dans la terre obstinée qui, suivant le mot 
de Guibert de Nogent, <( ne faisait rien que ce qui pouvait peiner 
et ennuyer le Pape, et résistait toujours aux commandemens 
de Rome. » 

Et la grande œuvre collective, où Rome et Cluny s'associaient, 
fut parachevée par trois papes issus de Cluny : Urbain II, 
l'ancien grand prieur; Pascal II, l'ancien novice; Galixte II, 
l'ancien élève de saint Hugues. La solution très pondérée, très 



348 uevc;e des deux mo.ndes, 

libérale, qui mit un lerme à la querelle des investitures, fut 
l'œuvre de ces deux derniers papes, et fit accepter par la chré- 
tienté laïque les prérogatives légitimes du sacerdoce, telles que 
les avait précisées, avec le concours des bons canonistes de 
Liège, le bon sens français. 

Six siècles d'histoire, dont l'Eglise sortit forte et fière, nous 
ont montré la France de Glovis remettant sous les yeux du 
monde barbare le Christ en toute sa gloire ; la France de Charles 
Martel consolidant pour toujours, à l'Occident, la frontière 
défensive de la chrétienté; la France de Pépin donnant aux 
papes pignon en Europe ; la France des Clunisiens préparant la 
transformation d'une Papauté k demi serve en une Papauté 
pleinement souveraine : voilà l'œuvre de la poigne française 
et de la vigilance française durant la période de fondation de 
l'établissement catholique. 



11 n'est peut-être pas un mot, dans la langue humaine, qui 
soit plus riche d'ambitions que le mot « catholique. » Il vise, 
sur toute la terre, toutes les âmes, et, dans chacune, le tout de 
l'âme. C'est un mot qui devant nous fait reculer l'horizon; et 
les seules limites qu il permette à nos regards sont celles que 
s'assigna lui-même, au jour où fut créée la terre, le geste de 
Dieu. Le catholicisme est une expansion toujours en acte ; et 
dans cet acte incessant il eut toujours la France pour outil. 

La croisade fut par excellence une besogne française, issue 
d'une idée française. Il popol franco : c'est ainsi que le Tasse, 
au XVI® siècle, qualifie les croisés. « Les temps étaient venus, 
dit un chroniqueur, que le Christ avait fixés dans son Evan- 
gile, lorsqu'il dit : Qui est avec moi prenne ma croix et me, 
suive; et ce fut en Gaule que le grand mouvement s'ébranla. » 
Urbain II, qui venait d'excommunier le roi de France pour 
adultère, préside au concile de Clermont : il entraine l'Europe 
à la suite des chevaliers et des manans de France, et la pre- 
mière croisade sp met en branle, à la voix de ce Pape français. 
La voix de saint Bernard, un autre Français, signifie à l'Alle- 
magne, pour qu'elle se mobilise, l'élan que le roi Louis VII 
va prendre vers Jérusalem, et la seconde croisade vogue à son 
tour vers l'Orient. 



OE QUE LE MOrsDE CATIiOLîQUE DOIT A LA FRANCE. 349 

Pierre le Vénérable, dans une lettre à Louis VII, commente 
sa vocation de croisé : 

Les princes juifs, de i ordre de Dieu et par la force des armes, 
détruisirent les nations profanes et conquirent leur territoire pour 
Dieu et pour eux-mêmes. Le roi des chrétiens, par le commandement 
du même Dieu, vaincra les Sarrasins, ennemis de la vraie foi, et il 
s'efforcera de s'emparer de leur territoire pour Dieu, et non pas 
pour lui-même. 

u Non pas pour lui-même, » remarquez le mot ; et de fait, 
les rois de Jérusalem se souvenaient toujours, et les patriarches 
leur rappelaient au besoin, que Godefroi de Bouillon avait 
reçu l'investiture de cette ville avec humilité, comme un 
ministère d'Eglise, et que l'Eglise lui avait dit : « Tu es l'homme 
du Saint-Sépulcre, tu es le nôtre, Jioino sancti Sepulcri ac nos- 
ter effectus. » Et ce désintéressement, dont à Jérusalem ses 
successeurs français acceptèrent l'héritage, convenait bien à 
l'idéalisme de notre race. Les épopées germaniques prédispo- 
saient mal à de pareilles vertus de détachement les combattans 
d'outre-Rhin : elles faisaient mouvoir tout un monde de héros 
fiévreusement acharnés à la poursuite d'un trésor, et non point 
à la victoire d'une idée. La Germanie mettait son cœur où était 
le trésor des Niebelungen, et près du sépulcre du Christ, il y 
avait le cœur de la France. 

On enrageait, au delà du Rhin, de cette pieuse gloire que 
s'acquéraient les Français, — les « Francons, » comme las appe- 
lait d'un terme de mépris, au xii^ siècle, certain archidiacre de 
Mayence. Ce prêtre était mécontent parce que Pascal H, — un 
Pape qui déplaisait à son empereur, — avait trouvé asile en 
France. Et Guibert de Nogent de lui répliquer : « Si vous 
tenez les Français pour tellement faibles et lâches que vous 
croyez pouvoir insulter par vos plaisanteries un nom dont la 
célébrité s'est étendue jusqu'à la mer Indienne, dites-moi donc 
à qui le pape Urbain s'adressa pour demander des secours 
contre les Turcs? N'était-ce pas aux Français? » Mais oui, c'était 
à eux ; et le chanoine Jean de Wurzbourg, qui dans le courant 
du siècle visitait la Palestine, ne pouvait s'en consoler. Il traitait 
de « partiales » les histoires qui attribuaient la prise de Jérusa- 
lem aux seuls Français, et de partiales les inscriptions qui près 
du Saint-Sépuiere parlaient comme les historiens. « On passe 



350 REVUE DES DEUX MONDES. 

SOUS silence le nom des Allemands, » grognait-il. Il allait de 
forteresse en forteresse, de marché en marché; et sa plume 
notait avec une mélancolie bien amusante : « Pas une place 
n'a été laissée aux Allemands ! » 

N'en déplût à ce naïf précurseur de V Alldeutschland et à son 
hypocondre confrère de Mayence, l'ouvrage de Guibert de 
Nogent sur la croisade l'avait, en son titre même, expressément 
définie : Gesla Dei per Francos, les gestes de Dieu par les 
Francs. L'àme de ce moine sut enfermer en quatre mots l'âme 
d'une époque et d'une race. Le monastère de Nogent-les- 
Vierges, oii il vivait, s'asseyait entre Soissons et Laon, sur une 
petite rivière à laquelle la Grande Guerre a fait un nom : 
l'Ailette. Un peu au Sud-Est, à Reims, la France avait reçu le 
baptême. La devise de gloire, lapidairement libellée par l'abbé 
de Nogent-les- Vierges, pouvait apparaître au monde chrétien 
comme le renouvellement des vœux baptismaux de la France. 
<( C'est par une grâce particulière de l'éternelle Providence, 
écrivait à l'abbé du Mont-ïhabor Pierre le Vénérable, que notre 
et votre France a été choisie, parmi toutes les parties du monde, 
avant tous les peuples de l'univers, pour délivrer du joug des 
impies les Lieux Saints. )> 

La civilisation franque tout entière fut transportée sur cette 
terre auguste, avec sa hiérarchie, ses coutumes féodales, son 
art. Toutes les églises historiques de Terre Sainte, à trois 
exceptions près, sont d'architecture française; toutes sont filles 
de l'art de Gluny ; et les constructions mêmes du Saint-Sépulcre 
portèrent l'empreinte de la France. Deux mille lances consa- 
crées à Dieu, — lances de Templiers, lances d'Hospitaliers, — 
veillaient sur cet essai de royaume de Dieu, où malheureuse- 
ment la lascivité des mœurs orientales euttôtfaitdes'implanter.i 
« Les guerriers bien-aimés, les Machabées nouveaux choisis par 
le Seigneur : » ainsi le pape Adrien IV qualifiait-il ces moines 
soldats. Les Hospitaliers, fondés par des marchands d'Amalfî 
pour le soin des pèlerins, devaient a un Français, Raymond du 
Puy, le caractère militaire qui fut l'origine de leur gloire; les 
statuts des Templiers, dessinés par Hugues de Payens et dix 
autres gentilshommes de France, furent approuvés à Troyes, 
par un concile français. 

En Europe, dès qu'à l'encontre de l'infidèle un coup d'épée 
s'imposait, la France tenait à être là. Le quart de siècle qui 



CE QUE LE MONDE CATHOLIQUE DOIT A LA FRANCE. 351 

précéda la première croisade fut marqué, presque annuellement, 
par de pieuses chevauchées que les moines de Gluny lançaient 
au delà des Pyrénées : ils recrutaient des courages, en Bour- 
gogne, pour marcher h la rescousse de la Navarre, et de la 
Castille, et de la Catalogne; sous les drapeaux d'Alphonse VI, 
aux côtés du Cid, des Français travaillaient à reprendre Tolède 
sur les Maures. Les détresses de l'Espagne chrétienne et ses 
exploits superbes obsédaient les consciences croyantes; et nos 
aïeux aimaient que la merveilleuse chanson de Roland leur 
parlât de l'Espagne, au temps m^me où Urbain II venait leur 
parler de Jérusalem. Le siècle qui suivit la dernière croisade 
vit Boucicaut faire trois expéditions « es glaces gelées des marais 
-<le Prusse, » pour aider l'Ordre teutonique à combattre le. roi 
de Letho, ce « Sarrasin; » et dans un grand banquet au château 
de Marienburg, le grand maître de l'ordre, entouré de cheva- 
liers français, célébra le pacte par lequel les Sarrasins de Letho, 
c'est-à-dire les Lithuaniens, venaient de s'engager à ne piller 
et à ne brûler aucunes églises des chrétiens. Les chevaliers 
teutoniques auront, hélas! des successeurs, qui les spolieront 
au nom de Luther, et puis pilleront et brûleront les églises : ils 
s'appelleront les Hohenzollern. 

Tandis que nos hommes d'armes promenaient à travers l'Eu- 
rope l'esprit de croisade, poètes et chroniqueurs, remontant les 
siècles, cherchaient un passé, des devanciers, une sorte de gé- 
néalogie morale, pour les croisés de France. Les Français du 
temps jadis, un Gharlemagne, un duc Guillaume, prenaient, 
dans le recul de l'histoire, relief de croisés. Gharleimagne 
combattant les Maures en Espagne ne suffisait plus aux ima- 
ginations : elles l'expédiaient k Jérusalem : elles avaient besoin, 
— je reprends le langage du bon moine Jocundus, — qu'il eût 
« parcouru la terre entière en combattant ceux qu'il voyait 
rebelles à Dieu. » Toute une partie de l'histoire poétique du 
grand Empereur se déroulait ainsi comme un poème de croi- 
sade; et les croisés à leur tour .se donnaient la spiendide 
illusion, lorsqu'ils traversaient la Hongrie, de suivre « la route 
que Gharles, empereur merveilleux, avait fait construire long- 
temps auparavant jusqu'à Gonstantinople. » La croisade, pour 
se donner élan, inventait dans le passé d'autres croisades, fran- 
çaises également. 

Le prestige du roi saint Louis acheva d'habituer l'Europe 



3J)2 REVUE DE3 DEUX MONDES. 

chrétienne à incarner dans notre race l'idée de croisade. Il 
en fut le confesseur en Egypte, par sa captivité; il en fut le 
martyr h Tunis par sa mort, — martyr que l'Islam lui-même 
vénérait, puisque, au dire du moine Guillaume, célerier 
de Saint-Denis, « les Sarrasins montraient grande révérence 
au tombeau du feu roi, et baisaient les pieds de sa statue. » 
Avant ses croisades africaines, peu s'en était fallu qu'à titrede 
<( principal défenseur de la foi orthodoxe et de la liberté de 
l'Eglise, » comme le nommait Innocent ÏV, il ne suscitât une 
croisade contre son voisin de Germanie, le méphislophélique 
Frédéric II. Malgré ses charitables elforts pour l'union du 
sacerdoce et de l'Empire, saint Louis, qui <( considérait les 
alTaires de l'Eglise plus que comme siennes, » — nous dit son 
panégyriste Guillaume de Chartres, — fut à la veille de faire 
« proclamer le ban de Notre Seigneur Dieu et du roi Loys son 
sergent, » en vue d'une guerre sainte contre l'Empereur. Et le 
pape Innocent IV, tout en faisant ajourner ce dessein, lui écri- 
vait : « Toi seul, pendant que d'autres se taisaient, toi qui 
émerges avec éclat parmi les rois de la terre, toi seul as eu celte 
pensée... Que les cieux se réjouissent et que la terre exulte 1 » 

VI 

Un jour vint où l'élan des croisades fléchit, sous l'impro- 
pice poussée d'une politique plus réaliste. Philippe le Bel 
demeura sourd aux attirantes propositions que lui faisait 
apporter, du fond de l'Asie, l'empereur des Tartares, pour une 
lutte commune contre les Turcs. L'un des publicistes du règne, 
Pierre Dubois, encore qu'il intitulât son livre : Le recouvrement 
de la Terre Sainte, se préoccupait moins, semble-t-il, de ce but 
auguste et lointain que des remaniemens européens qu'il préco- 
nisait. Mais l'obsession du Saint-Sépulcre continuait, chez nous, 
d'enfiévrer certaines âmes. L'étranger le savait, et ceux qui chez 
lui rêvaient encore de croisade regardaient fidèlement du côté 
de la France. Charles de Valois, Humbert dauphin de Vienne, se 
croisaient avec éclat, et faisaient peu de besogne : l'attente des 
âmes, pourtant, ne se décourageait point. En 1332, c'est au roi 
de France que songeait, pour libérer la Terre-Sainte, le domini- 
cain allemand Brocard, dans son Directorium ; c'est vers Louis, 
duc d'Anjou, que se tournaient en 1316 les vœux de sainte Gathe- 



CE QUE LE MONDE CATHOLIQUE DOIT A LA FRANCE. 353 

rine de Sienne. Le Picard Philippe de Mézières, conseiller do 
Charles V, dévouait sa plume, son rêve et sa prière, à la fon- 
dation d'une milice de la Passion du Christ : les seigneurs, trop 
souvent fourvoyés par « Vaine Gloire, » n'y devaient point 
figurer; il aspirait k mobiliser, contre le Croissant, « les gens 
d'honneur du moyen état de la chrétienté. » L'ami de Philippe 
de Mézières, Pierre Thomas, un carme natif du Périgord, s'éga- 
lait aux plus grands prédicateurs de croisades, en convoquant 
l'Europe sous l'étendard du roi français de Chypre, Pierre de 
Lusignan, qui crut un moment, en 1365, retrouver par 
Alexandrie la route de Jérusalem. 

La victoire de Lusignan fut sans lendemain ; trente ans plus 
tard, à Nicopolis, nos chevaliers trouvèrent en une folle bataille 
une vaillante mort. Mais l'idée de croisade avait la vie dure; 
et comme la guerre de Cent ans sévissait, comme elle permet- 
tait aux Turcs d'exploiter les discordes de l'Europe, c'est au nom 
de l'idée de croisade que Robert le Mennot, l'éloquent gentil- 
homme du Cotentin, et que le poète Eustache Deschamps, et 
que Jean de Gand, l'étrange ermite jurassien, conviaient à la 
paix les rois de France et d'Angleterre. Jeanne d'Arc surgit, 
préparant pour Charles VII la seule paix durable, celle qui lui 
rendrait la France : l'Occident curieux observait la jeune fille. 
Des rumeurs s'accréditaient, — le marchand vénitien Morosini 
s'en faisait le messager, — d'après lesquelles Jeanne mènerait 
un jour jusqu'en Terre Sainte, vêtus d'une étoffe grise qu'une 
petite croix constellerait, Anglais et Français réconciliés. El 
Jeanne, toute première, écrivait aux Anglais : « Vous pourrez 
venir en la compagnie du roi de France, là où les Français 
feront le plus beau fait qui jamais fut fait pour la chrétienté. » 
L'héroïne par excellence de l'idée de nationalité française appa- 
raissait aux contemporains et se regardait elle-même comme 
une dépositaire fidèle de la vieille idée de chrétienté et du sécu- 
laire programme de croisade (1). 

Soixante ans plus tard, la guerre de magnificence que 
conduisait en Italie la romanesque juvénilité de Charles VllI 
n'était dans sa pensée, — il l'écrivait au pape Borgia, — que le 
prélude d'une expédition d'oulre-mer« pour le service de Dieu, 
l'exaltation de la foi et le rachat du peuple chrétien. » Aspira- 

(1) Voir notre livre : Les: nations apôtres, vieille France, jeune Allemagne, 
Perrin, 1903. 

TOME xui. — 1917, %'^ 



3o4 



REVUE DES DEUX MONDES. 



lions vers Jérusalem, aspirations vers Gonstantinople, hantaient 
sa fumeuse cervelle : il leur donnait, tout à la fois, la valeur 
litte'rale d'un héritage légal, — héritage des rois de Jérusalem, 
héritage de la maison d'Anjou, — et la grâce enchanteresse 
d'un rêve un peu fuyant. Louis XII prolongea le rêvé : en 1499, 
soixante-douze ans avant don Juan d'Autriche, la flotte du roi 
de France, treize jours durant, engagea contre l'Islam une pre- 
mière bataille de Lépante, qui, sans l'inertie des Vénitiens 
nos alliés, aurait eu des résultats décisifs (1). 

Soudainement, dans le premier quart du xvi'^ siècle, la 
nation germanique fut l'ouvrière d'une grande dislocation : une 
affiche théologique, apposée dans Wittenberg, prépara le déchi- 
rement de la chrétienté. Villiers de l'Isle-Adam et quatre mille 
Hospitaliers, après avoir défendu Rhodes magnifiquement, 
mais en vain, errèrent comme d'héroïques épaves à travers la 
Méditerranée, jusqu'à ce que Malte les abritât. A Lépante, 
en 1571, la France fut absente; la voix de l'évêque François de 
Noailles suggérant à Charles IX d'établir le protectorat de la 
France sur l'Algérie et lui affirmant qu' « on pourrait faire 
avaler aux Turcs celte tiriaque, » resta sans écho. Mayenne 
prenait trois cents hommes pour s'en aller jouter contre les 
Turcs; il semblait que l'idée de croisade n'inspirât plus que 
des parties d'escrime. Elle n'était plus qu'une gêne pour les 
Puissances de l'Europe, depuis <jue la division des âmes chré- 
tiennes avait permis aux manœuvres diplomatiques de l'Islam 
de s'insérer dans la politique de l'Occident. 

Elle survivait, pourtant, dans les imaginations, comme sur- 
vivait au fond des consciences le souvenir de la vieille chré- 
tienté; et ces deux idées jumelles, celle de croisade, celle de 
chrétienté, firent encore effort, à travers le xvii« siècle, pour se 
relever du coup formidable que le xvi^ leur avait assené. Le Père 
Joseph, — l'e'tninence grise de Richelieu, — pensait sans relâche 
à la croisade, et quelquefois .il en parlait. Un jour, courant à 
Rome, il mit sur pied, d'accord avec Paul V, un projet de cam- 
pagne dans le Levant, que devait exécuter Charles de Gonzague, 
duc de Nevers ; et comme les routes étaient longues dans 
l'Europe d'alors, il composa, tout le long de son retour, quatre 
mille six cents vers latins qui s'appellent la Turciade : le Christ 

(1) Le fait a été révélé par M. Charles de la Roncièrc dans son Histoire de la 
Marine française, III, p. 38-46. (Paris, Pion, l'J06.) 



CE QUE LE MONDE GATUOLIQUE DOIT A LA FRANCE. 355 

lui-même y prenait la parole pour persuader aux rois de se 
croiser, et pour réserver aux destinées françaises le soin d'ense- 
velir l'Islam, servari Francis Mahometica funera fatis. 

Les calendes grecques, une fois de plus, furent proiitables 
aux Turcs; les plans de Charles de Gonzague tombèrent dans 
l'oubli, mais la foi dans ces « destinées françaises » subsistait 
toujours. Louis XIV domina l'Europe; et comme on voulait sur 
sa tête accumuler toutes les gloires, d'aucuns pensèrent, — et 
des plus illustres, — que celle même de croisé ne devait pas lui 
manquer. C'est à lui, non à l'Empereur, que Leibnitz adressait 
l'exposé d'un grand dessein sur l'Egypte : « La France, insistait 
le philosophe, semble réservée par la Providence pour guider 
les armes chrétiennes dans le Levant, pour donner à la chré- 
tienté des Godefroi de Bouillon, et avant tout des saint Louis. » 
Ce fut grande liesse dans les faubourgs de Paris, lorsque les 
armes chrétiennes, sous les couleurs de France, allèrent du 
moins jusqu'à Candie; et laborieusement Boileau s'exaltait, 
pour assigner au monarque un plus lointain rendez-vous : 

Je t'attends dans deux ans aux bords de l'Hellespont. 
Fénelon voyait encore plus grand : 

La Grèce entière s'ouvre à moi, écrivait-il en 1674; le Sultan 
effrayé recule ; déjà le Péloponèse respire en liberté, et l'église de 
Corinthe va refleurir ; la voix de l'apôtre s'y fera encore entendre. 
Quand est-ce que le sang des Turcs se mêlera avec celui des Perses 
sur les plaines de Marathon?... Je vois déjà le schisme qui tombe, 
l'Orient et l'Occident qui se réunissent, et l'Asie qui voit renaître le 
jour après une si longue nuit. 

Nous connaissions surtout l'auteur du Télémague par son 
imagination païenne; on voit qu'à certaines heures elle pouvait 
devenir chrétienne. Mais il y a dans ces lignes juvéniles autre 
chose qu'une rêveuse emphase. Car à ce moment même (lu grand 
règne, un capucin tourangeau, le Père Justinien, qui avait étudié 
à Alep, dédiait deux livres à Louvois, pour lui apprendre « les 
moyens dont on pourrait se servir pour détruire la puissance 
ottomane et pour rétablir la religion chrétienne dans les pays 
d'oîi elle s'est communiquée au nôtre. » Louvois demeurait 
attentif, mais Colbert était rebelle; et nombre de pamphlets, 
inspirés toujours par l'idée de croisade, furent dirigés contre 



356 BEVUE DES DEUX MONDES^. 

Colbert au moment où, devant Vienne, Sobieski fit reculer les 
Turcs sans que la France fût là. 

A l'école de son maître Bossuet, le grand Dauphin s'ani- 
mait contre le Turc. « Je me souviens, écrivait Bossuet an 
pape Innocent XI, qu'ayant un jour loué Alexandre d'avoir 
entrepris avec tant de courage la défense de toute la Grèce 
contre les Perses, le prince ne manqua pas de remarquer qu'il 
serait bien plus glorieux à un prince chrétien de repousser et 
d'abattre l'ennemi commun de la chrétienté, qui la menace et 
la presse de toutes parts. » La politique, souvent, commandait 
une autre ligne de conduite à l'endroit des Turcs; mais, à l'écart 
des conseillers royaux qui concertaient cette politique, le pré- 
cepteur royal et son élève concevaient encore k la façon d'un 
duel les rapports entre la Croix et l'Islam. Le panégyrique 
annuel de saint Louis, qu'entendaient la Cour et l'Académie, 
perpétuait l'évocation des croisades; et cela, durant le xviii^siècle, 
résonnait comme un archaïsme. 

Mais certains archaïsmes apparens demeurent des forces : 
ils peuvent, s'adaptant aux circonstances, faire ressusciter, 
sous une forme plus neuve, plus opportune, l'idée dont ils 
furent l'expression momentanée; éprises de sa grandeur, mais 
lasses de ses lenteurs, certaines âmes deviennent inventives de 
méthodes nouvelles, où elles se satisfont, et qui libèrent et 
mettent en branle ce que l'archaïsme recelait d'activement 
vivant. Parmi les missionnaires français dont un autre article 
dira les périples, combien, venus plus tôt dans des siècles moins 
vieux, eussent été des croisés! En fait, aux xvii^ et xviii® siècles, 
l'idée de croisade se transformait, se transfigurait; elle prome- 
nait à travers le monde, par le bras des missionnaires, une 
croix désarmée; mais c'était toujours la croix, et la ressem- 
blance de cette croix avec la croix du Calvaire était même 
devenue plus pure, puisque l'épée qui jadis faisait escorte, — 
tout comme le glaive de Pierre rengainé par ordre du Christ, 
était désormais maintenue dans le fourreau. Nos philo- 
sophes, aussi indilîérens à nos missions chrétiennes qu'à nos 
colonies nationales, considéraient l'idée de croisade comme 
atteinte de cachexie ; ils se trompaient. Les âmes d'apôtres qui 
la réalisaient jugeaient autrement qu'eux. 

Politiquement, d'ailleurs, elle avait encore quelques soubre- 
sauts de vitalité. Lorsque, en 1830, la branche aînée des Bour- 



CE QUE LE MONDE CATHOLIQUE DOIT A LÀ FRANCt-. 



,^51 



bons, renversée du trône, laissait à la France comme suprême 
cadeau la précieuse terre d'Algérie, où sous nos trois couleurs 
trois diocèses allaient fonctionner, l'Eglise put constater que^ 
depuis la prise de Gonstantinople par les Turcs, c'était la pre- 
mière grande conquête faite sur l'Islam, et que cette conquête 
était l'œuvre de la maison de France, fille de saint Louis, et 
que l'expédition de 1270, douloureusement terminée sur la 
côte de Tunis, n'avait pas été la dernière croisade, puisque, six 
siècles plus tard, une autre expédition, celle d'Alger, paraissait 
en quelque mesure en avoir vengé l'échec. 

VII 

Il y avait antagonisme, nous l'avons laissé voir, entre les 
survivances de l'idée de croisade et les maximes nouvelles de 
tractations avec le Turc : le dessein médiéval de reculer, aux 
dépens de l'Islam, les frontières de la chrétienté n'avait rien de 
compatible avec les modernes pratiques de chancellerie qui 
sollicitaient et marchandaient l'alliance du Turc. Le geste de 
François I", négociant en 1521 avec le sultan Soliman, fut 
une poignante surprise, voire un scandale, pour les contem- 
porains : le roi de France serrait la main du Turc et s'alliait à 
lui contre l'Empereur! Mais de la main du Turc un cadeau 
tombait bientôt, qui s'appela, dans l'histoire, les Capitulations 
de 1535. En vertu de ce cadeau, les Français voyageant en 
Orient étaient libres d'observer leur religion, et le Pape, les 
rois d'Angleterre et d'Ecosse pouvaient, en se joignant au 
traité, obtenir pour leurs sujets les mêmes libertés. Un membre 
de la catholicité, le membre français, à la faveur même de son 
pacte avec le Grand Turc, visait à rendre libres, en terre 
d'Islam, le Christ et les chrétiens. Henri II voulut que son 
ambassadeur d'Aramon s'en allât jusqu'en Palestine pour exa- 
miner, sur place, la situation des religieux latins, et pour la 
faire améliorer, au nom du roi de France. 

Les souvenirs de Charlemagne recevant de Haroun al Ras- 
chid les clefs de Jérusalem et obtenant là-bas, dans le quartier 
de « Latinie, » certaines prérogatives protectrices, les souve- 
nirs de saint Louis promettant « protection à la nation des 
Maronites, comme aux Français eux-mêmes, » planaient sur ces 
tractations mêmes, qui faisaient l'effet d'une, désertion du passé. 



3.-)8 REVUE DES DEUX MONDES. 

C'était encore en quelque mesure imiter saint Louis, que de 
multiplier en terre islamique certaines variéte's de clientèles, 
dont la France, en vertu des traile's ou même seulement en 
vertu d'une pratique coutumière, ferait protéger les consciences 
et respecter la foi. Les Mirdites, tout comme les Maronites, 
allaient peu à peu devenir nos cliens, en vertu de l'usage; et la 
Porte ne s'opposera jamais, — elle en assurera, sous la Restau- 
ration, le général Guilleminot, — à ce que nous plaidions 
auprès d'elle pour les diverses chrétientés ses sujettes. 

Mais en ce qui regarde les chrétiens latins, nous demandons 
à la Porte des textes, et nous les obtenons ; de règne en règne, 
ils se font plus souples, plus amples et plus riches; l'admirable 
édifice des Capitulations, patiemment construit, couvre peu à 
peu du pavillon de France tous les catholiques des nations occi- 
dentales, prêtres, fidèles ou pèlerins du christianisme latin sur 
les terres du Sultan. Ce n'est plus la méthode des Croisades, et 
ce n'en est plus l'allégresse fougueuse; mais dans cet effort 
diplomatique, quelque chose de leurs intentions survit, et 
l'esprit de croisade n'est pas encore bien loin. Confrontons, 
pour nous en assurer, deux petits écrits de M. de Brèves, qui 
fut ambassadeur d'Henri IV auprès du Turc, et qui négocia la 
précieuse « Capitulation » de 4604. 

L'un de ces écrits s'appelle : Discours abrégé des assurés 
moyens d'anéantir et ruiner la monarchie des princes ottojnans. 
Le titre est éloquent. Vingt-deux ans durant, de Brèves a traité 
avec le Turc; il rentre en France, et reprend le langage d'un 
croisé : « Si les princes chrétiens se voulaient résoudre à une 
union générale, affirme-t-il, dès la première année, ils boule- 
verseraient le Turc par mer et parterre. » Mais Tautre écrit 
s'appelle : Discours sur l'alliance qua le Roy avec le Grand 
Seigneur, et de r utilité quelle apporte à la chrétienté ; et le 
même homme, qui tout à l'heure semblait suggérer à Louis XIII 
un rêve de croisade, énumère maintenant, en diplomate paci- 
fique, tous les beaux cadeaux obtenus du Turc : 

Pour donner quelque chose à notre amitié, écrit-il, le Grand 
Seigneur permet qu'il y ait six ou sept monastères dans la ville et 
faux-bourgs de Constantinople, lesquels sont remplis les uns de 
religieux cordeliers conventuels et observantins, les autres de jaco- 
bins et, depuis peu, les Pères Jésuites y ont établi leur collège, telle- 
ment que Dieu y est servi avec le même culte et presque pareille 



CE QUE LE MONDE CATHOLIQUE DOIT A LA FRANGE. 359 

liberté que l'on peut faire au milieu de la France; sans mettre en 
considération un nombre infini de chrétiens grecs et arméniens, 
lesquels en leurs plus pressantes nécessités, et lorsqu'ils se sentent 
oppressés, n'ont recours plus assuré, et ne cherchent autre protec- 
tion que le nom puissant de nos rois, qui les met à couvert par le 
ministère de nos ambassadeurs... Tous les évéques des îles de 
l'Archipel subsistent par le seul nom français et se maintiennent avec 
cette protection. 

Puis de Brèves passe aux Maronites, ces autres Français. 
Mais brusquement transparaît de nouveau, sous la satisfaction 
du diplomate justement fier de ses œuvres, l'aspiration séculaire, 
mortifiée, mais frémissante encore, vers la Croisade : 

Serait aisé, si jamais on faisait entj'eprise pour la conquête de la 
Terre- Sainte, de tirer quinze ou vingt mille arquebusiers du peuple 
maronite, lequel affectionne grandement la religion catholique, mais 
particulièrement le nom français, auquel ils ont tout leur recours; 
ce qui rend d'autant plus considérable l'intérêt de cette amitié. 

Le souffle de croisade se prolonge : et les lignes suivantes 
donnent presque l'illusion que le but des croisades fut atteint : 

Quelle gloire au roi de France très chrétien, d'être seul protecteur 
du saint lieu oii le Sauveur du monde a voulu naître et mourir ! Quel 
contentement de voir que le Saint-Sépulcre soit servi de trente ou 
quarante Cordeliers choisis de toutes les nations, lesquels prient 
Dieu continuellement pour la prospérité des princes chrétiens, et 
particulièrement pour notre Roy leur seul conservateur, sous l'aveu 
duquel ils ont pouvoir d'habiter en Hierusalem, y faire librement le 
service divin, et recevoir les pèlerins de toutes nations! 

Une voix se rencontre, à l'instigation des ennemis politiques 
de la France, pour protester, néanmoins, contre ce « très chré- 
tien » Louis XIII, qui a l'audace de forniquer avec le Turc : 
c'est la voix d'un étranger, qui signe Armacanus, et l'ouvrage, 
daté de 1635, s'appelle le Mars Gallicus. L'intransigeant per- 
sonnage qui crie si fort à la mésalliance n'est autre qu'un 
prélat qui occupe le siège épiscopal d'Ypres ; il a nom Jansé- 
nius. Sa politique est plus puriste que sa doctrine théologique 
n'est pure. 

Mais ce même Père Joseph que nous avons vu préparer la 
croisade et même, faute de mieux, la chanter, a répliqué 
d'avance à l'hérésiarque dans un petit opuscule qu'il intitulait : 



3(>0 REVUE DES DEUX MONDES. 

Les Alliances du Roi avec le Turc et autres, justifiées contre les 
calomnies : 

Peut-on ignorer que de cette alliance avec le Turc ne résulte un 
très grand profit non seulement aux Français, mais à tous les chré- 
tiens? Ceu\ qui, par une malice diabolique, blâment cette alliance, 
pourraient-ils nier qu'ils n'en reçoivent beaucoup de bien? N'est-ce 
pas en considération de nos seuls rois que tant de chrétiens vivent et 
font exercice de leur religion es pays du Grand Turc, que le Sainl- 
Sépulcre y est conservé et visité par tant de pèlerins? 

Ces exposés de M. de Brèves, du Père Joseph, projet- 
tent une belle lumière sur le mélange d'idéalisme religieux 
et de sens des réalités politiques qui distingua ces âmes de 
diplomates catholiques : ils nous permettent de ressaisir, sous 
les ondoyantes diversités des méthodes et sous l'apparente 
contradiction des politiques successivement possibles, une réelle 
et profonde continuité d'esprit, et véritablement une suite, dans 
l'action religieuse de l'ancienne monarchie française. Un jour 
de' 1673, le crieur public descend dans les rues de Paris, pour 
annoncer le succès des négociations que l'archéologue Nointel 
vient de conduire à Gonstantinople, de la part de Louis XiV. 
Et voici ce qu'il proclame : « Renouvellement de l'alliance du 
Grand Seigneur avec le Roi et rétablissement de la religion 
catholique au Levant. » Les deux faits sont criés comme étant 
connexes : l'amitié de la France avec le Croissant se flatte d'être 
un avantage pour la Croix, et elle le prouve. 

Tout le long du grand siècle, le roi de France, — « le plus 
parfait ami, » comme disait le Sultan, — manœuvre auprès de 
Sa Hautesse pour avoir un consul à Jérusalem : en 1713, ce 
("onsul s'installe, il n'en bougera plus. La fin du xviii^ siècle 
est tragique : il n'y a plus de roi de France. M. de Herbert 
Ratkul, internonce impérial, s'agite beaucoup, au nom de 
l'Empire d'Allemagne, pour faire transférer à son maître les 
prérogatives de la monarchie défunte; à Rome, le préfet de la 
Propagande demeure froid, il a encore confiance dans la France. 
L'Espagne, aussi, songe aux chrétiens de là-bas; elle est toute 
prête à les protéger à son tour, et le fait savoir au Directoire; 
le Directoire refuse. Il n'y a plus de roi, mais la France reste. 

En 1796, elle a pour représentant à Constantinople Aubert- 
Dubayet : à la demande du Père Hubert, préfet apostolique des 



CE QUE LE MONDE CATllOLiQUE DOIT A LA FRANCE. 301 

Capucins de Grèce, il recommande à tous nos agens du Levant 
la protection des églises chrétiennes. Quelques années se passent, 
et notre ambassade, ne se contentant plus d'être protectrice, 
favorise activement, Ik-bas, l'expansion du nom chrétien. Dès 
le 10 mars 1802, notre chargé d'affaires Ruffin, dans une curieuse 
lettre au préfet de la Propagande, le supplie d'envoyer en Grèce 
un renfort de Capucins, et comme ils se font attendre, le voilà 
qui suggère qu'on pourrait envoyer des Capucins étrangers, 
même des Allemands (1). Des agens comme Aubert-Dubayet, 
comme Ruffin, prévenaient toute solution de continuité entre la 
France d'hier et celle de demain. La France de demain, c'était 
Bonaparte; et comme Premier Consul, en octobre 1802, Bona- 
parte écrivait : « L'ambassadeur à Constantinople doit reprendre 
sous sa protection tous les hospices et tous les chrétiens de Syrie, 
d'Arménie, et spécialement toutes les caravanes qui visitent les 
Lieux Saints. » 

Un autre Bonaparte, un demi-siècle après, réclamera pour 
les chrétiens latins la possession des Lieux Saints : d'anciens 
firmans se retrouveront dans les archives de nos rois, pour ap- 
puyer la revendication. Les régimes succèdent aux régimes, les 
systèmes aux systèmes ; mais le protectorat de la Franc§ subsiste : 
on dirait qu'il participe de l'immobilité de l'Orient. Sous une 
façade d'immobilité, il y a un dynamisme, qui toujours agit. 

La troisième République s'établit, fait l'inventaire de l'héri- 
tage qu'elle recueille : elle y trouve ce dynamisme, et sa maxime 
est de le maintenir. En 1878, elle s'entend avec l'Europe, 
en 1888, elle s'entend avec Léon XIII pour que le protectorat 
religieux, avec tous ses droits, avec tous ses devoirs, continue 
d'être son privilège, à elle. Depuis Jean de la Forêt qui, 
soixante-douze ans après l'entrée des Turcs à Constantinople, 
demande et obtient d'eux, au nom de François I", tolérance et 
respect pour les catholiques d'Occident, jusqu'au comte Lefebvre 
de Béhaine, qui fait en 1888 stipuler par la Propagande que les 
missionnaires de tous pays, s'ils ont besoin d'aide, doivent 
recourir aux consuls et agens de la République française, la 
France apparaît constamment comme la protectrice des intérêts 
religieux dans le Levant. 

(1) Voir l'ouvrage du P. lîilaire de Barenton : La. France catholique en Orient 
durant tes trois derniers siècles d'après des documens inédits. (Paris, Poussielf,nie, 
1902.J 



3G2 REVUE DES DEUX MONDES. 

Lorsque le sang français, de 1854 à 1856, coula pour la 
question des Lieux Saints, lorsqu'en 1860 il coula pour les 
Maronites, Rome et l'Europe apprirent que, même au xix® siècle, 
notre glorieuse prérogative nous imposait d'austères devoirs 
et parfois d'onéreux sacrifices, et qu'allègrement nous les 
acceptions. Elle s'est maintenue jusqu'au matin de la Grande 
Guerre : aujourd'hui l'avenir en est indécis comme toutes les 
destinées du monde. L'histoire a d'amusans retours : on verra 
peut-être ce protectorat, dont l'origine fut une causerie un peu 
compromettante entre la vieille France et l'Islam, devenir un 
jour le point de départ d'une reprise de conversation entre une 
tout autre France et une autre souveraineté religieuse. 

Les méthodes de notre protectorat dans le Levant furent à 
certains égards calquées en Chine par le second Empire. La 
monarchie de Juillet avait obtenu que la liberté d'être chré- 
tiens fût rendue aux Chinois; le baron Gros, ambassadeur de 
Napoléon III, compléta l'oeuvre. Après avoir fait déclarer invio- 
lables les propriétés des missionnaires, il s'entendit avec le 
Céleste Empire pour élaborer des formules de passeports spé- 
ciaux qui seraient délivrés aux missionnaires de toutes natio- 
nalités sur la demande exclusive de la légation de France. La 
France aspirait, dans l'Extrême-Orient comme dans le Levant, 
à devenir, si l'on ose dire, l'universelle chargée d'affaires de 
l'Eglise catholique. Rome, il y a trente ans, songea sérieu- 
sement à installer un nonce à Pékin : Lefebvre de Béhaine 
intervint. L'activité de son rôle, à défaut même de souvenirs 
qui nous sont chers, suffirait pour ramener souvent son nom 
sous notre plume. Il remontra obstinément qu'une nonciature 
était inutile, puisque là-bas il y avait la France; M. de Freycinet 
encourageait sa fermeté. Et la France garda, là-bas, ses devoirs 
et ses privilèges. 

Onze siècles en arrière, saint Boniface, — un saint très dis- 
cuté par certains Allemands d^aujourd'hui parce qu'il tentait, 
au nom du Pape, de civiliser la Germanie, — écrivait à Daniel, 
évêque de Winchester : « Sans le patronage du prince des 
Francs, je ne puis ni gouverner le peuple des fidèles, ni corriger 
les clercs, les moines et les nonnes; sans ses instructions, je 
ne puis parvenir à empêcher en Germanie les rites des païens, 
les sacrilèges des idoles. » Voilà l'un des premiers textes de 
l'histoire, concernant la protection française donnée aux mis- 



CE QUE LE MONDE CATHOLIQUE DOIT A LA FRANGE. 363 

siens. Avant de réinstaller le Christ en terre d'Islam par son 
protectorat religieux, avant de renverser devant le Christ, à 
coups de traités que précédèrent souvent des coups de canon, 
les barrières qu'opposait l'Extrême-Orient, la France avait 
tout d'abord, avec Charles Martel, Pépin, Charlemagne, besogné 
au delà du Rhin, pour le Christ, contre Odin. Le Christ que les 
princes francs présentaient à la Germanie du viii*^ siècle exer- 
çait, du fait de leurs mœurs, une certaine dureté de joug; et le 
bras de Charlemagne avait d'autres méthodes, pour édifier les 
autels, que la diplomatie du xix° siècle. 

Le bras de Charlemagne, instrument de l'absolue souve- 
raineté du Christ, voulait qu'il régnât sans partage; la diplo- 
matie du xix" siècle, ambassadrice de l'idée de tolérance, vou- 
lait qu'il cessât d'être un banni et que des religions jusque-là 
jalouses partageassent avec lui la liberté d'action sur les âmes. 
Mais par l'effet d'une paradoxale harmonie, le vouloir de ces 
deux Frances, si distantes par les dates et si diverses par 
l'esprit, servit continûment la diffusion de l'Eglise. Dans la 
culture orientale du xix* siècle comme dans la barbarie ger- 
manique du VIII®, c'était toujours le Christ qui faisait son entrée, 
sous la protection de la France. 

VIII 

Les Papes aimèrent, à travers l'histoire, cette puissance qui 
se faisait officiellement la fourrière du Christ; et pour lui 
exprimer leur cœur, ils trouvaient d'étincelantes formules, 
dont certaines sont comme des bréviaires d'histoire. Ecoutons 
Grégoire le Grand s'adressant à Childebert II : 

La couronne de France est autant. au-dessus des autres couronnes 
du monde, que la dignité royale surpasse les fonctions particulières. 
Régner est peu de chose, puisque d'autres que vous sont rois, eux 
aussi ; mais ce qui vous constitue un titre unique, que les autres rois 
ne méritent point, c'est d'être catholique. Et de même que c'est dans 
les ténèbres d'une nuit profonde qu'un flambeau brille de tout son 
éclat, la clarté de votre foi brille et resplendit au milieu des ténèbres 
d'infidélité qui enveloppent les autres peuples. 

La chancellerie romaine, dès cette date reculée, commen- 
çait d'appliquer aux princes francs le titre de très chrétiens. 



364 BEVUE DES DEUX ,MONDES. 

Rome, peu à peu, compta de nouveaux rois parmi ses fidèles : il 
lui advint de les décorer, eux aussi, de ce superlatif.. Au 
XII® siècle, lorsque les papes, traqués par les Césars allemands, 
trouvèrent en France un fidèle asile, leur gratitude accrocha 
l'épithète, d'une façon plus instante, au nom de nos rois., 
t( Entre tous les princes séculiers, disait à Philippe-Auguste 
Innocent III, vous avez été distingué par le nom de chrétien. » 
Mais l'épithète, même alors, continuait d'honorer, parfois, cer- 
tains souverains étrangers. Peu à peu, l'opinion française se 
montra jalouse pour ses rois. « Vous êtes et devez être, écrivait 
à Charles V, en 1375, son conseiller Raoul de Presles, le seul 
principal protecteur, champion et défenseur de l'Eglise. Et ce 
tient le Saint-Siège de Rome, qui a accoutumé à écrire à vos 
devanciers et à vous singulièrement, en l'intitulation des lettres : 
Au très chrétien des princes. » Philippe de Mézières, fièrement, 
indiquait l'origine du titre : c'étaient u les très grandes vail- 
lances touchant à la foi. » La monarchie se laissa facilement 
convaincre : «Nous avons pris la résolution, signifiait Charles VI, 
de conserver ce très saint surnom conquis par nos prédéces- 
seurs. » Il le conserva, et il le monopolisa : au xv^ siècle, ce fut 
une loi de la chancellerie papale de ne décerner qu'aux rois do 
France le nom de très chrétiens : « Vos ancêtres, disait à 
Charles VII l'empereur Frédéric III, ont assuré ce nom à votre 
race comme un patrimoine qui se transmet à titre héréditaire. » 
L'Empereur, le Pape, le Roi, étaient désormais d'accord : en 
formule de style, il n'y avait plus de « très chrétiens » que nos 
rois, et depuis 1464 la formule figura, non plus seulement 
dans le corps des lettres que Rome leur expédiait, mais même 
sur les adresses. Une assemblée du clergé de France, en 1478, 
commentait, dans un message au pape Sixte IV, l'imposant 
superlatif : 

Si Notre-Seigneur Jésus-Christ, y lisait-on, a investi de l'office 
pastoral saint Pierre, prince des apôtres, et ses successeurs, c'est 
lui aussi qui a constitué les rois de France conservateurs et protec- 
teurs, particuliers et spéciaux, de la foi catholique, de la sainte 
l^glise romaine et des souverains pontifes ; à tel point que chaque fois 
qu'on a vu le Pape attaqué par les infidèles ou même chassé du siège 
apostolique de Rome, on a vu aussi le roi de France appeler ses 
armées et sa noblesse, se transporter en personne près du Pape ou 
ailleurs, attaquer l'adversaire, et avec la grâce de Dieu vaincre, et 



CE QUE LE MONDE CATHOLIQUE DOIT A LA FRANGE. 365 

replacer les souverains pontifes sur leur siège, c'est pourquoi ils ont 
bien mérité et obtenu le titre de rois très chrétiens et Tempire dans 
leur royaume. 

Et le clergé de France redisait les succès de la foi chre'tîenne 
sur Aquitains et Normands, Saxons et Hongrois, Bohémiens et 
Polonais, Lombards et Sarrasins; et tour à tour il demandait 
quel avait été l'ouvrier de ces succès; et invariablement il ré- 
pondait : « Gallus... Cerle Gallas... Idem Gallas; le Français, 
le Français évidemment; le Français, toujours lui. » 

La Vierge elle-même, vers la même époque, s'adressanl à 
Dieu dans le Mystère du siège d'Orléans, et réclamant sa pitié 
pour la France, lui criait : 

C'est le royaume qui tout soutient 
Chrétienté et le maintient. 

Et dès le xii^ siècle, le trouvère Jean Bodel avait chanté : 

Le premier roi de France fist Deus, par son comment, 
Coroner à ses anges, dignement en chantant, 
Puis le coraanda estre en terre son serjant, 
Tenir droite justice et la loi mettre avant. 

Il était chrétien, il soutenait le poids de la chrétienté, il 
avait été couronné jadis par les anges de Dieu; il ajoutait tous 
ces prestiges au caractère sacré que lui conférait son sacre, (c II 
est le pugile de l'Eglise, expliquait le juriconsulte Nicolas de 
Bologne; et s'il s'entend avec le Pape, à eux deux ils peuvent 
tout (4). » 

Allaient-ils toujours s'entendre?... Les lignes du clergé de 
France que tout à l'heure nous citions ne se déroulaient peut- 
être en si long méandres que pour amener les quatre mots qui 
les terminaient : « Les rois ont bien mérité... l'empire dans leur 
royaume ; » et ces quatre mots survenaient, sinon même toute la 
lettre, parce que Louis Xï et Sixte IV avaient un différend. 
Derrière cette emphase de chancellerie, derrière ces glorifica- 
tions presque mythiques, qui sanctionnaient l'ascendant du 
roi de France, des tentations d'orgueil pouvaient surgir. 

Mais ces tentations portaient en elles-mêmes leur remède. 
L'exemple même de Charlemagne et de saint Louis, le titre 

(l) Hanotaux, Jtanue d'Arc, p. 73-71. 



366 REVUE DES DEUX MONDES.- 

unique de noblesse chrétienne, — très chrétienne, — par lequel 
le roi se sentait distinct des souverains ses pairs, lui rappelaient 
sans cesse certains devoirs, et tout spécialement le devoir d'être 
orthodoxe. C'était nécessaire, puisqu'il était le roi très chrétien. 
La nécessité fut connprise, et ce fut grand profit pour la foi, 
grande sécurité pour le Pape. Bossuet, prononçant l'oraison 
funèbre d'Henriette de France, glorifiait notre nation comme 
« la seule de l'univers qui depuis douze siècles presque accom- 
plis que ses rois ont embrassé le christianisme, n'eût jamais vu 
sur le trône que des princes enfans de l'Eglise. » 

Gallicans souvent, c'est vrai; mais toujours soucieux d'être 
orthodoxes dans leur gallicanisme même. 

Confrontez deux grands outrages faits à la Papauté : l'attentat 
d'Anagni en 1302 et le sac de Rome en 1525 : le premier, dont 
le roi de France est responsable, est un geste de colère, prove- 
nant d'un désaccord; le second, par lequel le luthéranisme 
germanique inaugure son vandalisme, est une rage de destruc- 
tion, provenant d'une négation. Il y a un souci de l'unité, 
encore, dans la misérable prétention qu'émet Nogaret de tramer 
Boniface VIII devant un concile général; ce souci, la France, 
même gallicane, ne le perdra jamais. Quarante ans après 
Anagni, l'empereur Louis de Bavière entre en lutte avec le 
Pape ; et dans sa stalle du dôme de Mayence, le dévoué chanoine 
Conrad de Megenberg, naturaliste et chroniqueur, médite un 
petit écrit qu'il intitule : Lamentations de r Église au sujet de la 
Germanie. La Germanie, en un endroit de l'opuscule, menace 
Rome de se détacher d'elle, comme s'est détachée la Grèce. 

La scission; Los von Rom! Voilà la menace germanique, 
qu'au xvi^ siècle Luther réalisera, et qui s'ébauche encore au 
XX®, sur des lèvres allemandes, pour essayer d'intimider le 
Vatican. L'Allemagne du xiv® siècle parle déjà de schisme; 
la France, au contraire, en installant la Papauté dans Avignon, 
concerte un moyen, fort médiocre d'ailleurs, d'écarter les malen- 
tendus entre le Pape et le Roi. Le séjour d'Avignon doit, entre 
ces deux puissances, créer un lien. Le lien risquera, parfois, 
d'être une chaîne pour le Pape, ou tout au moins de le paraître, 
— ce qui sera déjà trop ; — mais le Pape, dans Avignon, demeu- 
rera du moins plus libre et plus respecté, qu'il ne l'avait été 
dans Rome même, quelques siècles plus tôt, sous la botte des 
empereurs germains. 



CE QUE LE MONDE CATHOLIQUE DOIT A LA FRANCE. 301 

Le Grand Schisme éclate : Charles V prend parti pour le 
pape d'Avignon; c'est un acte d'immense portée, par lequel il 
espère, très sincèrement, hâter le rétablissement de la paix. « Si 
je me suis trompé, dit-il en mourant, mon intention était 
d'adopter et de suivre toujours l'opinion de notre Sainte Mère 
l'Eglise universelle. » Le gallicanisme prend corps durant cette 
période de troubles; et cela s'explique. On ne voit plus bien où 
est Pierre, on tâtonne, on cherche, en dehors de Pierre lui- 
même, une assise pour rétablir l'unité de l'Eglise. 

En vue de ce rétablissement, la France travaille, de 1394 à 
1409, à provoquer l'abdication des deux pontifes rivaux ; à cette 
même fin, elle multiplie ensuite les démarches pour faire 
prévaloirM'élu du concile de Pise. Elle entremêle à ses efforts 
pour l'unité tout un système d'idées gallicanes ; elle exploite 
ce système contre les pontifes qui ne veulent pas abréger le 
schisme en démissionnant. La phraséologie gallicane, sur cer- 
taines lèvres, est plutôt un expédient dirigé contre ces équi- 
voques porteurs de tiare, qu'une atteinte systématique à la 
majesté même de la tiare. Ces gallicans du xv^ siècle sont 
ardemment soucieux de l'unité de l'Eglise, unité de corps, 
unité de foi. C'est parce qu'ils ne veulent pas la juxtaposition 
de diverses tiares régnant simultanément sur divers groupes 
de nations, c'est parce qu'ils ne caressent pas un seul instant 
la pensée de fonder une Eglise nationale par rupture de l'unité, 
qu'ils veulent superposer aux Papes le Concile. Et leur gallica- 
nisme n'est en somme qu'une méthode incorrecte, définitive- 
ment inacceptable depuis le concile du Vatican, en vue d'une 
fin légitime, catholique en son essence, en vue d'une fin qui 
était urgente : l'unité. Ecoutez un moment les gémissemens 
de Gerson : 

si Charlemagne le Grand, si Rolland et Olivier, si Judas Macha- 
baeus, si Eleazar, si saint Louis et les autres princes étaient mainte- 
nant en vie, et qu'ils vissent une telle division en leur peuple et en 
sainte Église qu'ils ont si chèrement enrichie, augmentée et honorée, 
ils aimeraient mieux cent fois mourir que la laisser ainsi durer. 

il ne faut pas que la division dure, voilà le but : le gallica- 
nisme, voilà l'argument. 

La France du xv^ siècle veut qu'au schisme l'unité succède. 
La France du xvi'' siècle, vis-à-vis de la Réforme calvinienne. 



à6S ■ REVUE DES DEUX MONDES. 

tout authentiquement française que soit cette Réforme, demeure 
attachée à l'unité, et elle se fait Ligueuse pour que le trône, 
aussi, y soit inviolablement attaché. La France du xvii^ siècle, 
où le gallicanisme participe du prestige de Louis XIV, formule 
cette doctrine en un sermon que Bossuet intitule Sermon sur 
l'umtéde l Eglise, et dont une moitié au moins est un hymne en 
l'honneur de Rome : les Quatre Articles sont aujourd'hui péri- 
més, et l'hymne subsiste. Et par-dessus tous les débats théolo- 
giques ou toutes les chicanes parlementaires, le fait capital, 
c'est qu'on ne veut pas se détacher du centre romain : le Roi 
ne le veut pas, le peuple non plus ; la France est dans l'Église, 
elle est de l'Eglise. L'unité est un besoin, le sens de l'unité est 
un instinct : Rome le sait, et c'est pourquoi ses mélancolies au 
sujet de la France, lorsqu'elle en éprouve, sont toujours prêtes 
à s'apaiser, et à pardonner. 

Tout d'un coup, à la fin du xviii^ siècle, quelques années 
s'entassent l'une sur l'autre, aussi remplies que des siècles : 
Rome apprend que le trône chancelle, que le gallicanisme 
devient carrément schismatique, que les prêtres sont mas- 
sacrés, exilés, que le Fils de saint Louis monte au ciel par 
l'échafaud. Rome à travers l'histoire a toujours su, — elle le 
sait encore, — qu'il y a dans la France, même révoltée, des 
réserves de fidélité et d'irrésistibles impulsions à l'obéissance 
finale. Rome attend : elle n'a même point à attendre dix ans, 
pour constater qu'entre elle et la France, les liens sont re- 
noués et que le gallicanisme, cette fois, est frappé d'un coup 
mortel. 

Un fîls de la Révolution, Bonaparte, a signé un concordat en 
vertu duquel le Saint-Siège, disposant souverainement des 
mitres, rompant souverainement le lion des évoques avec leurs 
Eglises, va demander aux anciens évèques de France leur dé- 
mission ; et l'on ne peut concevoir une négation plus décisive 
de la doctrine gallicane, un exercice plus éclatant de la pri- 
mauté suprême du Pape. Beaucoup de ces prélats étaient 
teintés de gallicanisme; ils auraient pu faire usage des maximes 
gallicanes pour garder leur mitre sur leur tête; on les voit 
pourtant la sacrifier, toujours pour l'unité. Et Montalembert 
pourra dire plus tard, en une lumineuse formule : « Détruites 
en théorie par les écrits de deux grands écrivains, le comte de 
Maistre et M. de Lamennais avant sa chute, les doctrines galli- 



CE <^LE LE MONDE CATIIOLIOITE DOIT A LA FRANCE. 



369 



canes l'ont élë, en fait, par un théologien de toute autre nature, 
le premier consul Napoléon Bonaparte. » 

La période concordataire, ouverte par l'immense sacrifice 
que demandait Pie VII aux évêques de France, et qu'il obtint, 
s'est terminée, il y a onze ans, par l'immense sacrifice que 
demanda Pie X atout le clergé de France, et qu'il obtint : par 
obéissance au centre de l'unité, le clergé de la République, en 
présence du veto papal qui prohibait les cultuelles, fut aussi 
docile à s'appauvrir, que l'épiscopat du Consulat, par obéis- 
sance, avait été docile à démissionner. Au cours des longs 
siècles d'histoire où nos rois, lors même qu'ils chicanaient 
Rome, voulaient demeurer et demeuraient ses fils, le sens catho- 
lique de la France se développa, s'affina : les rapports entre 
Rome et le catholicisme français, jusque dans la période con- 
temporaine, ont bénéficié de cette éducation séculaire, délibé- 
rément hostile à toute idée de schisme. La préoccupation de 
l'unité de l'Eglise, l'effort sincère pour la maintenir et pour s'y 
maintenir, fut l'un des traits caractéristiques de la« royauté très 
chrétienne : » l'active signification qu'attachait la lignée de nos 
rois à leur titre de rois très chrétiens, et les conséquences qu'ils 
en tiraient, ne furent pas moins efficaces, pour l'intérêt général 
de l'Eglise et pour la formation de l'âme française, que leur 
action militaire et diplomatique au service de la Croix. 

L'Etat français n'a jamais résumé toute la France; et lors- 
qu'on a marqué ce qu'il fit pour l'Eglise, on n'a pas dit encore, 
sur la France elle-même, tout ce qui mérite d'être dit. Tantôt 
sous les auspices de l'Etat, et tantôt à l'écart, une personnalité 
religieuse qui s'appelait l'âme française épanouissait, devant 
Dieu et devant le monde, des initiatives de pensée qui servaient 
la doctrine, des initiatives d'apostolat qui la propageaient, des 
initiatives de beauté qui projetaient vers le ciel l'élan de la 
prière, des initiatives de piété qui dans FEglise multipliaient la 
vie : un prochain article les exposera. 

Georges Goyau., 
(A suivre.) 



TOMB xLii. — 1917. 24 



LES VOIX DU FORUM 



III" 

LE JET DU DISCOBOLE 



XIV 

Gino avait dit à celui qu'il appelait son maître : « Je vous ai 
conduit ici pour que vous y retrouviez la paix. » Et en effet, 
depuis que Remigio l'avait suivi à Pise, fuyant le tumulte belli- 
queux de Rome, il semblait avoir recouvré le calme qu'il avait 
perdu. Dans cette ville où toutes les tours sont penchées, où 
toutes les façades sont muettes, où toutes les âmes sont recueil- 
lies, il s'était senti soudain dans l'état d'un convalescent qui a 
échappé aux tourmens de la fièvre. Le silence et la solitude, 
comme deux anges aux ailes pareilles, entouraient la maison 
aux arcades rondes où Gino était né et où il avait vécu jusqu'à 
sa trentième année. Maintenant cette demeure, fermée depuis 
tant de jours, s'était rouverte ; les deux hommes y avaient 
installé leur nouvelle existence et transporté leurs méditations 
habituelles, que rien , ne venait interrompre ni troubler. Non 
loin d'eux, la plus vieille Université de l'Italie, la Sapienza, dor- 
mait au fond de sa cour déserte, tandis qu'entre les quais de 
pierre grise, l'Arno, moins impétueux que le Tibre, coulait en 
emportant les parfums de la plaine toscane. 

(1) Copyright by Jean Bertheroy, 1917. 

(2) Voyez la Revue du 15 octobre et du 1" novembre. 



LES VOTX DU FORUM. 371 

Souvent Remigio sortait seul pendant que Gino, qui avait 
retrouvé des relations anciennes, allait au café de Neptune lire 
les dépêches et s'informer de ce qui se passait là-haut, sur les 
crêtes des Alpes Juliennes, oii les soldats italiens luttaient 
contre l'ennemi séculaire. Leur bravoure, leur endurance étaient 
portées aux nues et faisaient l'admiration de ceux qui ne pou- 
vaient comme eux prendre part à la terrible bataille. Cette fois, 
c'était la patrie elle-même qui était engagée, et non plus seule- 
ment les nations voisines. Gino suivait avec une émotion indi- 
cible les phases de cette épopée ; il aurait voulu tout apprendre, 
tout savoir dans les moindres détails; mais les informations 
étaient brèves, presque sibyllines. Il fallait se contenter de les 
interpréter entre soi, ou d'en chercher le commentaire dans 
les journaux. Tous les gens qui étaient là avaient l'esprit tendu 
vers les nouvelles et ne pouvaient penser à autre chose. Gino 
faisait comme eux. Quand il revenait à la maison, il rapportait 
cette inquiétude dominatrice ; et si Remigio n'était pas rentré 
encore, il continuait de penser à cela, d'évoquer ces tableaux 
fantastiques que les gestes des jeunes hommes traversaient 
comme des éclairs. Sa classe à lui n'était pas appelée encore ; 
elle ne le serait sans doute pas de longtemps; et, d'ailleurs, 
débile comme il l'était, pourrait-il faire un soldat? Il n'envisa- 
geait pas cette éventualité, mais il s'associait à tant de dou- 
leurs, à tant d'espérances ; et, bien qu'il détestât la guerre, il 
vivait en elle passionnément. C'était seulement quand Remigio 
reparaissait que ses idées prenaient un autre cours. L'ardeur 
studieuse le ressaisissait, avec le goût des spéculations philoso- 
phiques. Assis en face du maître qu'il chérissait, il redevenait 
le paisible Gino, celui d'autrefois, dont l'idéal planait au-dessus 
des contingences terrestres; et la soirée s'écoulait, tranquille, 
dans ce tête-à-tête silencieux. La fenêtre ouverte sur la rue ne 
laissait passer aucun bruit. Le ciel s'illuminait d'étoiles; par- 
fois, entre ces astres clignotans et qui paraissaient cloués à la 
voûte d'azur, une longue flamme errante filait; elle éclairait 
d'une lueur plus vive la constellation tout entière. Ce devait 
être par des nuits semblables que Galilée le Pisan interrogeait 
le mystère de l'infini ; de sa petite maison, située sur l'autre 
rive de l'Arno, à cette même heure, dans la reculée des siècles, 
il contemplait ce même ciel, ces mêmes étoiles, et consultait la 
course éperdue de ces mondes, suspendus dans l'espace et qui 



372 REVUE DES DEUX MONDES. 

semblaient immobiles. « E pur si ynuove! » devait-il proclamer 
plus tard, devant les juges inclémens qui Taccusaient d'hérésie. 
— (( Et pourtant elle tourne I » — Pauvre terre, fragile planète, 
emportée elle aussi autour du soleil, sans que rien puisse 
arrêter son élan!... Au milieu du vide éternel, elle continuait 
sa vertigineuse poursuite, tandis que sur sa croûte durcie on se 
tuait, on se menaçait, on inventait des moyens de donner au 
mal plus de puissance, à la mort plus de traîtrise. Alors cette 
douceur, cette paix qui descendaient des plages célestes n'étaient 
qu'illusion et absurdité? Partout où des êtres étaient nés par le 
jeu des forces créatrices, les mêmes actes de cruauté, les mêmes 
épouvantables tueries se perpétuaient sans doute? Remigio 
n'osait plus lever la tête vers les astres. S'il eût été seul, il eût 
tiré un rideau noir, un rideau épais entre la cellule où il travail- 
lait et ce leurre décevant de l'infini. Mais Gino, par instans, 
attachait ses regards sur l'azur sombre fourmillant de clartés; 
un vague sourire passait sur ses lèvres pâles. Peut-être, comme 
Galilée, cherchait-il là-haut l'explication de son âme plus encore 
que celle des mondes? Peut-être sentait-il, dans son âme autant 
de secrets irrévélés qu'en recelaient les étoiles? Remigio res- 
pectait sa fervente contemplation. Lui aussi, il avait cru long- 
temps que la sagesse, l'ordre et la bonté habitaient le firma- 
ment radieux et la conscience des hommes. 

Ce soir-là, il faisait si beau qu'en sortant de table Gino avait 
décidé son ami à faire avec lui la promenade qui lui était la 
plus chère, celle de la place du Dôme, où quatre monumens 
incomparables, voisinant dans un décor désertique, surgissent 
de l'herbe à peine foulée comme une prodigieuse végétation de 
pierre et de marbre. 

Certes, la beauté de Rome était encore dans leurs yeux, 
beauté multiple et robuste qui, même dans les ruines, semble 
porter un défi à tout ce qui se meut autour d'elle; le contraste 
était saisissant entre le sentiment qui animait les unes et les 
autres de ces œuvres, aussi saisissant que celui qui existait 
entre l'agitation incessante de la capitale et le calme de cette 
petite cité dont la vie actuelle était en disproportion avec son 
passé. La beauté de Rome, la beauté de Pise, — celle-ci conso- 
lant de celle-là, comme une amitié rafraîchissante après les 
vives ardeurs de la passion... Quand ils arrivèrent sur la vaste 
place isolée à l'extrémité de la ville, Remigio et Gino se crurent 



LES VOIX DU FORUM. 373 

transportés dans le pays des songes : un clair de lune fe'erique 
recouvrait l'herbe comme une neige récemment tombée et enve- 
loppait d'une molle blancheur les architectures géantes. La 
puissante coupole de la cathédrale, la haute tour du campanile, 
le nid de colombe du baptistère, reconstituaient la Trinité sym- 
bolique, tandis que plus loin le Gampo Santo s'alignait, évo- 
quait la vie et la mort auprès de l'Idée éternelle. Ce fut de ce 
côté qu'ils portèrent leurs pas, et Remigio, devant la porte close 
de l'édifice, ne put s'empêcher d'exprimer le regret de n'y pou- 
voir pénétrer. L'artiste qui persistait en lui, étouffé sans cesse 
par les exigences d'une carrière différente, se réveillait et 
s'émouvait devant cette jouissance refusée. Mais Gino avait 
prévu son désir. Il s'empressa d'aller frapper chez le gardien 
dont il connaissait la demeure étroite, cachée dans un repli de 
la place; le seuil en était de marbre, comme celui d'un palais, 
et à l'intérieur, de petites fenêtres ogivales éclairaient d'un jour 
de chapelle les humbles vies qui s'écoulaient là. Bientôt, il 
revint avec les clefs du vieux cimetière, et Remigio sourit en le 
voyant approcher. 

— Voilà une idée romantique, fit-il, comme pour s'excuser 
de l'avoir eue le premier. 

— Romantique ! Les vieux maitres pisans ne connaissaient 
point cela, répondit Gino avec assurance; ils aimaient avant 
tout la réalité, et s'inspiraient de rudes modèles. Mais, dans 
cette clarté lunaire, leurs images prennent une expression 
mystérieuse qui en prolonge le charme. On se croirait dans 
quelque hypogée. Vous allez en juger par vous-même. 

Ils pénétrèrent sous le portique orné de figures décolorées, 
mais belles encore; et tout de suite ce qui se présenta à leurs 
yeux, ce fut la figure creuse de la Mort, son triomphe! Elle 
triomphait sur ce mur de cimetière comme dans les champs de 
bataille, comme dans les hôpitaux où les blessés et les agoni- 
sans sentaient sur leurs fronts sop haleine. Elle triomphait, 
sûre de son œuvre, maîtresse des lendemains. Elle régnait dans 
cet enclos peuplé de sépulcres ; mais le peintre qui l'avait 
placée là pour la durée des siècles savait bien que son règne 
était partout et que son triomphe serait éternel; — avait-il 
prévu cependant le sanglant holocauste que lui préparaient les 
générations futures? Quel visionnaire, quel halluciné aurait pu 
concevoir le carnage qui devait donner à la mort ces millions 



374 REVUE DES DEUX MONDES.: 

d'adolescens pleins de vie, fauchés à l'aurore de leurs jours? 
Elle-même, si avide, si insatiable, ne se serait-elle pas détournée, 
lasse, repue et dégoûtée enfin?... 

Les deux hommes contemplaient la fresque funèbre que le 
clair de lune animait de furtifs reflets. Un peu de vent s'était 
levé, promenant des ombres autour de ces visages anciens, 
attisant le feu vague de leurs prunelles. Le long portique, cou- 
vert de ces évocations d'outre-tombe, frémissait d'un bout à 
l'autre et semblait frappé de résurrection. Mais Remigio ne 
voulut pas aller plus loin. Encore une fois son esprit avait été 
projeté dans la tourmente; la paix le fuyait; il pensait que 
nulle puissance ne pouvait plus arrêter le geste de mort qu'une 
seule voix avait suffi à déchaîner. 

Sur la vaste place où le campanile, le dôme et le baptistère 
continuaient leur silencieux colloque, il passa, les yeux baissés; 
et tutoyant Gino, ainsi que le maître son disciple, il lui dit : 

— Je marche comme un aveugle à ton bras. 

XV 

Aida était restée à Rome, mais on l'attendait chaque j.our. 
Elle arriva un après-midi, alors que Gino était seul dans la 
vieille maison de ses pères. Ce fut donc lui qui la reçut. Et il 
s'étonna qu'elle vînt à pied, sans bagages, comme une simple 
visiteuse. 

La fille de Remigio lui avait toujours témoigné beaucoup 
de confiance. Cependant, il n'osait l'interroger. Il la sentait 
aujourd'hui différente de ce qu'elle était autrefois, pJus réservée 
et plus grave; elle s'assit près de la fenêtre qui s'ouvrait sur la 
rue silencieuse. 

— Mon Dieu! soupira-t-elle, quelle tranquillité ! On se croi- 
rait a cent lieues du monde vivant. 

— Oui, dit Gino ; cela ne ressemble guère au tumulte de la 
place Navone. 

Elle sourit; puis ses grands yeux clairs resplendirent : 

— Rome est admirable en ce moment, et je ne compi\ ids 
pas qu'on la quitte! Le moindre passant porte avec soi toute 
l'àme de la patrie. Il y a dans l'air un souffle d'héroïsme et de 
grandeur qui dépasse les gloires antiques. On y vit dans une 
perpétuelle ivresse. 



LES VOIX DU FORUM. 



375 



— Pourtant, essaya-t-il, vous vous êtes décidée à vous en 
éloigner? 

— Pas pour longtemps I fit-elle brièvement. 

Il la regarda, pris d'une vague inquiétude. Il lui parut évi- 
dent qu'elle cachait un secret. Autrefois, elle lui parlait en 
toute simplicité, et même souvent elle le consultait de préfé- 
rence à Remigio pour l'accomplissement de ses projets; mais 
alors elle avait les cheveux flottans sur les épaules comme les 
très jeunes vierges, et son cœur ne s'était pas encore fermé. 

Elle poursuivit, sans tourner ses regards vers lui : 

— Depuis votre départ, tout s'est transformé encore. On est 
entré dans une nouvelle phase. Plus de rixes, plus de querelles. 
Les voix s'unissent pour chanter les hymnes guerriers. Oh! 
ces voix le soir, à travers les vapeurs errantes!... Elles se 
rapprochent et s'éloignent, elles vont et viennent comme le 
llux et le reflux de la mer... Elles sont belles, puissantes et 
sonores. Quand je les entends, j'ai envie de me jeter à genoux. 

— C'est pourtant pour les fuir que votre père m'a suivi 
jusqu'ici, dit Gino, un peu troublé. 

— Oui, pour cela et pour autre chose. Il a bien fait; il 
souffrirait trop d'assister à ce retournement des consciences. 
Moi-même, j'en ai souffert les premiers jours à cause de lui. 
Maintenant, la transition est faite : je suis de cœur avec ceux 
des nôtres qui combattent. 

— Gela se comprend; l'enthousiasme est naturel à votre 
âge; si j'avais votre âge, je penserais sans doute comme vous. 

Gette fois elle le regarda en face : 

— Avouez, insinua-t-elle, que c'est par fidélité à mon père 
que vous ne pensez pas autrement? 

Il allait répondre, mais à cet instant Remigio rentra. Elle 
courut au-devant de lui. Tandis qu'ils s'embrassaient avec 
effusion, Gino partit discrètement. Il ne voulait pas gêner leur 
entretien; puis il éprouvait le besoin de secouer la vague 
déception qui venait de le surprendre; il avait compté que la 
présence d'Alda mettrait un peu de joie dans la maison austère, 
et voici qu'elle se dérobait, sans qu'il pût connaître les raisons 
de cette soudaine volte-face. Sans doute un élément nouveau 
était entré dans la vie de la jeune fille; l'intimité calme et 
charmante des jours révolus ne se renouvellerait pas entre les 
trois âmes qui avaient communié longtemps à la même table 



376 REVUE DES DEUX MONDES. 

spirituelle; et décidément il resterait seul, tout seul, poui 
consoler Remigio du complet effondrement de ses rêves. 

Aida n'avait pas attendu que son père l'interrogeât; tout 
de suite elle lui avait jeté au visage le nom de Bernard. La 
déclaration de guerre de l'Italie à l'Autriche avait sans doute 
surpris le fils de Gristina à Vienne, où il ne devait rester que 
quelques jours et d'où il n'était pas revenu. Où se trouvait-il 
maintenant? Quelle dictée de sa conscience allait-il suivre? Il 
ne donnait plus de ses nouvelles et l'on avait multiplié les 
démarches diplomatiques sans parvenir à rien apprendre sur 
son sort. Maintenant on redoutait presque de recevoir la lettre 
depuis si longtemps espérée; on la désirait, cette lettre, et, si 
elle arrivait, à peine aurait-on le courage de l'ouvrir... 

— Sa mère se désole, ajouta Aida en retenant un sanglot. 
Elle voulait à tout prix le rejoindre, essayer de le ramener 
auprès d'elle; mais le voyage est devenu impossible, la frontière 
est étroitement gardée; il faut se résigner et attendre. Chaque 
jour passe en augmentant nos tristesses, nos incertitudes. Je 
ne pense pas qu'il y ait en ce moment aucune autre femme 
qui souffre ce que nous souffrons toutes deux. 

Gomme Remigio restait silencieux, Aida reprit : 

— Pourrais-je en un pareil moment m'éloigner de Rome 
et de la comtesse de Lodatz? Ma fidélité lui est nécessaire et 
nous nous ingénions l'une l'autre à chercher quelque remède 
à notre affliction. Je lui ai même promis d'aller m'installcr 
auprès d'elle à la villa Forba jusqu'au retour de Bernard. 

Ses yeux sollicitaient l'approbation paternelle. 

— C'est bien! dit Remigio. Je comprends que tu veuilles te 
rapprocher de celle auprès de qui tu seras appelée à vivre 
un jour. Mais si Bernard revenait, quelle inspiration lui suggé- 
rerais-tu? Seriez-vous d'accord, sa mère et toi, pour lui donner 
le même conseil? 

— Absolument! répondit Aida d'une voix ferme. Nous 
n'hésiterions pas à lui démontrer que sa véritable patrie est 
la même que la nôtre, et qu'il doit la servir sans défail- 
lance. 

— Et s'il prenait la décision contraire? S'il se croyait obligé 
de combattre pour sa patrie paternelle? Aida, parle-moi eu 
toute vérité, Jui enlèverais-tu, pour cela, l'espoir que tu lui 
as donné? 



LES VOIX DU FORUM. 



377 



Aida était devenue, blême; elle cacha son visage dans ses 
mains : 

— Ne me demandez pas cela! c'est trop affreux! Cette 
pensée-là me tuerait! Je ne veux pas m'y appesantir davantage. 
Je la chasse de mon esprit! N'est-ce pas déjà trop de se repré- 
senter chaque jour à toute heure quel doit être le supplice que 
Bernard endure? Mon pauvre Bernard! Mon cher compagnon 
d'enfance! Mon premier et mon dernier amour! 

Elle avait fondu en larmes; Bemigio, quelle que fût l'émotion 
<ju'il éprouvât, se sentait impuissant à la consoler. Il découvrait 
que sa mentalité n'était J3lus en accord avec celle de cette enfant, 
devenue tout à coup une femme, et qui échappait à ses sollici- 
tudes. Comme le tendre bourgeon, à l'heure propice du prin- 
temps, brise l'enveloppe qui le protège et s'élance seul vers la 
lumière. Aida était arrivée à ce moment de sa vie où elle prenait 
possession de son individualité, Bemigio était trop respectueux 
do la liberté de chaque être pour ne pas s'incliner devant le 
l'ait accompli. Les larmes de sa fille le touchaient , profon- 
dément; mais ces larmes, ce n'était plus lui qui les pouvait 
étancher; lui-même en verserait sans doute d'aussi amères 
qu'Aida ne connaîtrait point... 

Ils restèrent uu moment silencieux. Cependant Aida s'était 
refait un visage tranquille; elle jeta un coup d'œil à la petite 
montre discrète qu'elle portait en bracelet. 

— Il faut que je reparte! Il est quatre heures et demie, 
et mon train est à cinq heures. 

Elle s'était levée, et elle allait prendre congé de son père 
lorsque Gino reparut; ce leur fut une diversion heureuse. 

— Nous allons te reconduire, dit Bemigio. 

Elle marchait entre eux deux, le long du quai de l'Arno, où 
se portait le mouvement de la ville. Cette fin d'après-midi avait 
la couleur rose d'une aurore; les vieilles pierres des maisons 
hautes et celles du pont qui traversait le fieuve se revêtaient 
d'une teinte infiniment douce, comme celle des pêchers en fleur. 
Les choses semblaient rajeunies et nouvelles, et l'air était chargé 
de langueurs voluptueuses. 

— Ah! dit Aida tout à coup, s'il n'y avait pas la guerre, 
comme il ferait bon vivre ici! 

Gino la remercia du regard : 

— • Oui, on ne connaît pas assez la douceur de Pise, sa 



378 REVUE DES DEUX MONDES., 

douceur et sa force aussi. Il y a des soirées divines, et des 
matins ardens et clairs où, malgré le silence qui plane, on sent 
passer à travers la ville des appels qui vous font redresser la 
tête. Cette sensation-là, je ne l'ai jamais éprouvée à Rome; je 
ne l'ai jamais éprouvée qu'ici. 

— Peut-être est-ce parce que c'est ici que vous avez perçu 
vos premières révélations d'enfant? N'y a-t-il pas entre les êtres 
et les lieux où ils sont nés des harmonies subtiles qui échappent 
aux étrangers? 

— Peut-être!... Vous n'avez jamais vu notre place des 
Cavaliers, l'ancien Forum de la République? C'était là que se 
réunissaient les jeunes Pisans qui prenaient les armes pour 
la défense du sol. Elle est pleine encore de la passion secrète 
qu'y ont laissée tant d'héroïques sentimens. 

Elle l'examina, étonnée : 

— Vous aussi, vous exaltez les vertus guerrières? Vous 
admettez que l'on sacrifie tout à la cause de la patrie? 

— En doutez-vous? dit-il en s'animant. 

Sans y prendre garde, ils avaient pressé le pas ; ils marchaient 
maintenant côte à côte, laissant Remigio derrière eux. La haute 
taille de Gino dépassait celle d'Alda et, pour lui parler, il se 
courbait un peu vers elle. Leur couple avançait dans cette 
clarté rosissante et y puisait un prestige de poésie et de grâce. 
Mais ils ne s'en apercevaient point; ils continuaient à échanger 
des paroles brèves qui retentissaient au fond de leur conscience. 
Ce fut seulement quand ils arrivèrent à la hauteur du Pont 
du Milieu qu'ils s'arrêtèrent, confus d'avoir oublié Remigio. 
Celui-ci s'approchait lentement, le front baissé, portant dans sa 
poitrine une âme trop lourde. 

— Comme il a l'air accablé! dit Aida. 

— Hélas! dit Gino. Les événemens l'ont subitement vieilli; 
mais qu'un revirement se produise, qu'un peu de bonheur lui 
revienne, et il retrouvera cette alacrité merveilleuse que nous 
admirions tant en lui. 

Remigio les avait rejoints., et doucement leur souriait. On 
eût dit qu'un peu de joie voltigeait autour de ses tempes. Il 
rejirit place entre eux deux. Ainsi ils passèrent au-dessus des 
petites vagues serrées de l'Arno que le soleil à son déclin 
jonchait de pétales roses. Sur la rive gauche du fleuve, ils 
tombèrent de nouveau dans le silence. La longue avenue plantée 



LES VOTX DU FORUM. 



319 



d'arbres qui conduisait à la gare semblait une alle'e de parc 
paisible et discrète aboutissant à quelque palais endormi. Aida 
avait pris le bras de son père et s'y appesantissait un peu. Sur 
le point de rentrer dans la Rome magnifique et ardente dont elle 
avait parlé à Gino, elle se laissait aller à goûter le charme de 
cette soirée unique. 

— Tu es fatiguée? lui demanda Remigio, se méprenant sur 
ses sentimens; ne pourrais-tu rester avec nous jusqu'à demain? 

Elle hésita une minute. Puis le souvenir de Cristina qui 
devait l'attendre fit évanouir sa velléité de céder à la tentation 
du repos. Près de Cristina, elle se sentait plus près de Bernard; 
elle pouvait parler de lui sans nulle contrainte. Près de Cristina 
elle respirait un air chargé d'amour et de gloire, qui la 
soulevait au niveau de l'eflort héroïc^ue de la nation. Si elle 
passait une nuit dans cette calme atmosphère de Pise, demain, 
la séparation lui paraîtrait plus pénible encore. 

— .Je reviendrai, assura-t-elle. Ce soir il faut que je parte. 
On entendait déjà siffler le train dans la gare. Quelques 

passans .se pressaient aussi vers ce but. Aida prit congé de ses 
deux compagnons, sans leur permettre de se hâter pour la 
suivre. En serrant la main de Gino, elle lui dit tout bas, dési- 
gnant son père qu'elle venait d'embrasser : 

— C'est à vous que je le confie. Il vous aime si tendrement! 
Gino acquiesça d'un battement de paupières. Lui-même 

sentait un pareil besoin de réconfort et d'assistance. Ce timide 
au cœur chaud n'avait de joie que dans l'intimité quotidienne. 
Il comprenait qu'Aida élait nécessaire au mince bonheur de 
Remigio et que sans elle leur vie ne tarderait pas à se décolorer 
et à décroître comme un jardin privé de soleil. 

XVI 

« — Jeune soldat, où vas-tu? 

— Je vais combattre pour la j.ustice, pour la sainte cause 
des peuples, pour les droits sacrés du genre humain. 

— Que tes armes soient bénies, jeune soldat! » 
« — Jeune soldat, où vas-tu? 

— Je vais combattre contre les hommes iniques pour 
ceux qu'ils renversent et foulent aux pieds, contre les maîtres 
pour les esclaves, contre les tyrans pour la liberté. 



380 



RLVl E DES DEUX MONDES. 



— Que tes armes soient bénies, jeune soldat! » 
<( — Jeune soldat, où vas-tu? 

— Je vais combattre pour que les pères ne maudissent plus 
le jour oîi il leur fut dit : un fils vous est né; ni les mères 
celui oij elles le serrèrent pour la première fois sur leur sein. 

— Que tes armes soient bénies, jeune soldat! » 
(( — Jeune soldat, oii vas-tu? 

— Je vais combattre pour chasser la faim des chaumières, 
pour ramener dans les familles l'abondance, la sécurité et la 
joie. 

— Que tes armes soient bénies, jeune soldat! » 
« — Jeune soldat, où vas-tu? 

^ — Je vais combattre pour renverser les barrières qui sé- 
parent les peuples et les empêchent de s'embrasser comme les 
lils du même père, destinés à vivre unis dans un même amour. 

, — Que tes armes soient bénies, jeune soldat! » 

-(( — Jeune soldat, où vas-lu? 

— Je vais combattre pour les lois éternelles... » 

Ces citations des Paroles crun croi/ant, Gino les avait retrou- 
vées dans un dossier poussiéreux où se trouvaient réunies les 
leçons qu'il avait données à la Sapienza, alors qu'il y professait 
la littérature et l'histoire... 

Quand il eut refermé le dossier, les flamboyantes Paroles 
continuèrent à occuper son esprit. Elles le subjuguaient et le 
possédaient; elles étaient logées au plus vif de sa sensibilité. 
Puissance des voix qui persistait à travers les tempêtes, et, du 
vent qui passe, prenant une sonorité grandissante! Voix qui 
persuadent mieux que celles des vivans, parce qu'elles portent 
en elles la vérité dégagée de ses ombres... Gino, de ses débiles 
yeux, n'osait envisager cette vérité en face, comme un oiseau 
craint l'ardeur resplendissante du soleil. Cependant il en était 
ébloui et réchauffé. Il sortit pour chercher une diversion à 
son trouble. 

Dehors, régnait une agitation insolite. Le long des quais et 
sur les ponts passaient des groupes qui semblaient tous se 
rendre vers un même but. Des gamins, sortant des rues voi- 
sines, couraient pour les joindre; des vieillards, des femmes, 
les mains chargées de fleurs, se bousculaient à la traversée du 
fleuve. Gino fit comme eux. Il ne savait pas où cette foule en 



LES VOIX DU FORUM. 



381 



marche allait le conduire, mais il comprenait qu'il s'agissait 
d'une manifestation patriotique à laquelle il éprouvait l'irrésis- 
tible désir de prendre part. La fièvre le brûlait; il entendait 
son cœur frapper à coups redoublés contre sa poitrine. Jamais, 
dans les grandes journées de Rome, il ne s'était senti envahi 
par une semblable émotion, par la contagion de l'exemple. Il 
avançait comme un homme ivre au milieu de ces gens exaltés. 

« Mon Dieu, se disait-il, serait-ce donc que je coure à mon 
destin? » 

A la gare, où l'avait porté le flot populaire, d'autres groupes 
étaient arrivés déjà. Gino reconnut parmi eux les représentans 
du parti socialiste avec lesquels il avait été en relations lors- 
qu'il habitait la ville. Mais il se tint à l'écart; il ne voulait pas 
s'engager aveuglément. Dans le bouleversement des opinions 
et des idées, les programmes politiques avaient changé de signi- 
fication; des ennemis étaient devenus amis, et d'autres, qui 
s'aimaient, s'étaient reniés violemment; les élémens étaient 
mélangés, une force souveraine n'avait pas encore séparé les 
eaux du chaos, ni les ténèbres de la lumière. Et Gino retrou- 
vait en lui ce même désordre chaotique, cette confusion et ce 
trouble qui précèdent l'avènement de la clarté. Il se tenait donc 
à l'écart, ignorant ce qui allait se produire; au loin, le siffle- 
ment d'une locomotive annonçait l'approche d'un train. La 
foule s'était précipitée le long de la voie. Des cris s'échap- 
paient, étouffés dans le déchaînement d'autres bruits : « Ce 
sont eux! Les voici! Ils arrivent!... » Cependant le train ne 
paraissait pas encore; il roulait sur la longue plaine toscane et 
de temps en temps semblait se dérober au tournant des tunnels 
profonds. Enfin, il se manifestait d'abord par un panache de 
fumée; il ralentissait; il découvrait peu à peu sa longue car- 
casse métallique. Des drapeaux flottaient aux portières, entre 
lesquelles des visages pâles se montraient. Puis brusquement 
cette chose mouvante s'arrêta; il y eut une minute de 
silence... 

Les portières où flottaient les drapeaux s'étaient ouvertes, et 
toutes les voitures se vidèrent. Ceux qui en descendaient, les 
jeunes hommes aux pâles visages, se ressemblaient tous étran- 
gement; ils se ressemblaient non point par les traits, mais 
par l'âme, par l'expression de leurs regards calmes et purs, par 
un air de sérénité et de recueillement qui contrastait avec tant 



382 REVUE DES DEUX MONDES. 

de fièvre répandue autour d'eux. Mais déjà une acclamation 
immense les saluait. Des bras se tendaient vers eux; des lèvres 
inconnues leur donnaient l'accolade fraternelle. Mêlés à tous 
ceux qui étaient venus les attendre, ils répondaient à ces 
témoignages d'affection. C'était comme un pacte d'union qui se 
scellait dans ces courts instans. Puis de nouveau la locomotive 
siffla et, presque portés en triomphe, les pâles jeunes hommes 
regagnèrent les places qu'ils venaient de quitter. Le train 
s'ébranla; alors le même cri sortit à la fois de toutes les 
bouches : « Vivent les séminaristes 1 Vive la guerre! » Ce cri se 
prolongeait sous la voûte, poursuivait le convoi en partance, 
l'accompagnait dans son élan vers la gloire avec les drapeaux 
et les palmes : « Vivent les séminaristes! Vive la guerre!... » 

Gino seul n'avait pas crié. 

La scène à laquelle il venait d'assister dépassait toutes ses 
prévisions. Elle lui apportait un démenti formel à des idées 
qu'en accord avec Remigio il avait crues irréductibles'. Certes, 
il avait déjà reçu les leçons de l'héroïsme national; il avait vu, 
dans Rome, aux inoubliables soirées de mai, les dirigeans et 
le peuple fraterniser devant l'image de la patrie. Mais ici, c'était 
autre chose. Et il ne s'y trompait pas. C'étaient les deux catégo- 
ries d'hommes, qui par principe devaient être les plus opposés 
à l'effusion du sang, qui l'acceptaient comme une nécessité 
sainte, avec le même enthousiasme illuminé; c'était le socia- 
lisme militant qui poussait les jeunes séminaristes aux fronts 
pâles jusque dans les bras de la mort. Gino ne pouvait com- 
prendre par quel miracle cette fusion avait pu se produire, 
— la seule à laquelle il ne se fût pas attendu, — ni comment 
ses anciens amis s'étaient tout à coup trouvés rapprochés de 
cette Eglise catholique dont les membres suivaient une disci- 
pline toute différente; les uns et les autres avaient évidemment 
obéi à leur conscience, mais leur conscience s'était éclairée 
d'une révélation pareille, — et c'était là ce qui surprenait et 
déconcertait Gino. 11 admettait qu'un Lamennais vieilli et 
libéré de ses attaches eût pu jeter au monde les prophétiques 
paroles; jamais il n'aurait pu croire que ces paroles se réalise- 
raient dans leur portée sociale et chrétienne au sein du plus 
grand cataclysme qui ait jamais bouleversé l'humanité. Et il se 
rappelait les paroles d'un autre maître qu'il avait aimé : «S'il 
faut une philosophie antérieure à l'action, c'est celle qui délivre 



LES VOIX DU FORUM. 383 

des caiciils, des hésitations, des prévisions. La règle suprême 
est qu'il faut sortir de la règle. U homme doit être comrne un 
Discohole, qui, après avoir lancé son disque, regarde où il ^«(1). » 

Ce jet du Discobole, qui agit sans se préoccuper des lois 
étrangères à son dessein, voilà ce qui, en ce moment, attachait 
l'esprit de Gino. Et il se sentait dans une sorte d'infériorité 
morale, lui qui n'agissait point, et assistait en spectateur phi- 
losophe au merveilleux trava,il d'une nation se dépouillant des 
scories impures, afin de s'élever plus haut dans la lumière. 
Ainsi ces jeunes hommes qui venaient de quitter la soutane 
pour prendre l'habit guerrier, tous ces jeunes Discoboles au 
front pâle .emportaient avec eux le même idéal; ils étaient 
capables de vivre et de mourir côte à côte, les yeux fixés sur le 
drapeau comme sur l'hostie. Gino enviait presque leur sort, la 
solidarité puissante qui les entraînait tous ensemble, l'ardeur 
de leur foi et de leur amour. 

Les cloches maintenant sonnaient V Ave Maria du soir; 
c'était le dernier bruit de la ville avant que les ombres de la 
nuit l'enveloppent : tant de poésie, tant de rêve flottait dans 
l'air!... On se sentait plus tendre et meilleur. 

Cependant Remigio ne paraissait point. Ces minutes étaient 
solennelles. La cour silencieuse de la Sapienza, la tour de 
Saint-Nicolas penchée comme celle du Campanile, prenaient 
l'aspect des choses endormies pour l'élernilé; les vivans rentrés 
dans leurs demeures, les grands morts semblaient accourir à 
leur place, surgissant au coin des ruelles désertes. Gino croyait 
voir Dante et Galilée, Lamennais et Vico; et aussi la silhouette 
romantique de Byron, cherchant sur cette rive de l'Arno les 
dernières strophes de son Don Juan, avant d'aller tomber dans 
la tourmente de Missolonghi. Ah! que la mort semblait peu 
redoutable quand les grands morts revenaient ainsi portés sur 
leurs œuvres resplendissantes comme sur des ailes d'ar- 
changes! Gino se sentait devenir amoureux de la Mort; il en 
éprouvait le désir et le vertige; il aurait voulu se jeter, lui 
aussi, dans la tourmente... Il aurait voulu partir... Mais un pas 
rapproché frappa la dalle : Remigio, sortant de l'obscurité gran- 
dissante, se trouva tout à coup devant ses yeux. Et tous les 
songes confus disparurent. 

(1) Benedetto Groce, Philosophie de la pratique^ 



384 REVUE DES DEUX MONDES. 



XVII 



Gino savait maintenant qu'il partirait; la résolution iné- 
branlable s'en était installée en lui, contre laquelle il n'essayait 
plus de lutter. Quand et comment partirait-il? Gela, il ne le 
savait pas encore; il attendait une occasion propice d'en infor- 
mer Remigio; puis il partirait avec l'agilité d'une conscience 
libérée de toute contrainte. 

Gertes, quitter son ami, son maître, était pour lui une 
extrémité à laquelle il ne se résignait pas sans une douleur 
profonde; pourtant il le fallait. Les fils ne quittaient-ils pas 
leur père, les époux leur femme, les amans l'objet de leur 
amour? Il le fallait! G'était la rançon morale qui rehaussait la 
beauté du sacrifice. G'était le devoir, et, bien que l'obligation 
militaire l'eût laissé de côté jusqu'ici, il voulait aller au-devant 
et agir dans la plénitude de sa liberté. 

Ges journées d'attente étaient pleines pour Gino d'une lassi- 
tude écrasante. Attendre quoi? Il ne savait pas au juste, mais 
il était sûr que l'instant viendrait, comme l'heure sonne, 
comme le soleil se lève ou se couche, comme le raisin mûrit; 
il était sûr que l'instant viendrait où ce qui le retenait encore 
tomberait et le laisserait tout entier à son nouveau devoir. Ge 
n'était pas sur un hasard imprévu qu'il comptait, mais sur la 
force même des choses. Il était prêt, il avait consenti l'offrande 
que les circonstances exigeaient de sa docilité. Maintenant il 
s'isolait le plus possible, afin de ne considérer que le signe 
auquel il allait obéir. Peut-être aussi voulait-il habituer Remi- 
gio à la solitude qui allait bientôt l'envelopper. Le matin, il 
quittait la maison, tandis que son ami reposait; il se rendait à 
la Sapienza dont presque toutes les salles restaient désertes; 
professeurs et élèves étaient dispersés ; quelques vieillards et de 
très jeunes hommes continuaient seuls à s'exercer aux spécula- 
tions de l'esprit. Gino se sentait dépaysé et comme de trop entre 
ces murs où il avait tour à tour écouté et enseigné ; il gagnait 
la salle de lecture, pour y chercher une pensée qui répondît à 
la sienne. Mais rarement il parvenait au degré de recueille- 
lement nécessaire pour s'identifier aux œuvres sereines du 
passé; et cette consultation le laissait agité et plus pressé tou- 
jours de partir. Il eût voulu entendre une autre parole qui 



LES VOIX DU FORUM. 385 

palpitât de la même émotion dont il était animé, une parole 
proche et fraternelle. Certes, il savait qu'en Italie comme dans 
les autres nations en guerre, les écrivains, les penseurs, les 
philosophes avaient largement versé leur sang pour la religion 
de la patrie. Il pleurait encore la fin d'un de ses anciens cama- 
rades, Renato Serra, tombé pendant un assaut contre les tran- 
chées autrichiennes. Celui-là aussi était un lettré, un intellec- 
tuel ; bibliothécaire à la Malatestiana de Cesane, il avait tout 
quitté pour marcher au feu. Et il était mort simplement, 
héroïquement ; tous les journaux lui avaient consacré de vibrans 
articles, et une Revue avait fait, en exaltant l'esprit latin, le 
récit des derniers momens du lieutenant Renato Serra : « Les 
soldats se cachaient derrière les rochers pour combattre ; au 
delà, il y avait d'autres soldats et une position à conquérir. 
Derrière lui et autour de lui, le vide; le vide devant lui, sur le 
sol où s'élevait Gorizia, et qui se découpait à travers les rocs et 
les cavernes jusqu'à Trieste... Ses soldats lui recommandaient 
de se couvrir : il resta toujours debout et tint le front haut... 
Que serait-il devenu, une fois fini le bruit de la bataille, une 
fois passé le tourbillon de la guerre, laissant au milieu du sang 
et des lamentations des blessés, des débris de philosophies et de 
doctrines, le monde changé et méconnaissable?... » 

Gino avait appris cette mort avec une surprise douloureuse; 
maintenant il la comprenait ; il était prêt à l'imiter. Il savait 
que Renato Serra, avant de prendre la décision suprême, — 
et pour expliquer cette décision, — avait écrit une sorte de 
testament moral, un examen de conscience que ses amis devaient 
publier. Voilà les pages dont il aurait eu besoin, et qu'il sou- 
haitait passionnément dé lire ! Voilà le miroir où il retrouverait 
l'image de sa penséel... Sans doute une évolution pareille les 
avait conduits l'un et l'autre du fond de la rêverie platonique 
aux nécessités de l'action. L'examen de conscience tardait à 
paraître. Un jour Gino trouva les volumes à la salle de lecture 
de la Sapienza ; les feuillets n'en étaient pas coupés encore ; il 
les prit avec une tendresse ardente ; c'était bien la voix proche 
et fraternelle qu'il attendait : le jugement d'un homme de 
lettres sur la psychologie de la guerre. 

(( On a dit que l'Italie pourrait s'en tirer, même si elle 
manquait l'occasion offerte, écrivait Renato Serra; mais nous, 
comment en sortirons-nous? Nous vieillirons, pùliroiis, nous 

TOME \uî. — 1917. . 26 



3SG 



BEVUE DES DEUX MONDES. 



serons ceux qui auront manqué leur destinée. Entre mille mil- 
lions de vies, il y avait une minute à nous destinée ; et nous ne 
l'aurons pas vécue. Nous aurons été sur le rebord, à la limite 
extrême. Le vent nous frappait au visage, soulevait les cheveux 
sur notre front ; nos pieds immobiles tremblaient du vertige 
de l'élan qui montait en nous... » 

Et, plus loin : 

« Je ne crois pas qu'il y ait quelque chose de fatal et de 
mystérieux dans mon désir. La fatalité de la race, l'instinct de 
l'humanité recouvré, ce sont des mots qui n'éveillent en moi 
ancun écho précis. Qu'est-ce que j'ai aujourd'hui de plus sûr, à 
quoi je puisse me fier en dehors du désir qui m'étreint toujours 
plus fortement? Je ne sais pas et n'en ai pas souci! Tout mon 
être n'est qu'un frémissement auquel je m'abandonne sans 
demander rien d'autre. Je sais que je ne suis pas seul. C'est là 
toute la certitude dont j'avais besoin. Je n'ai pas besoin d'autres 
assurances sur un avenir qui ne me regarde pas. Le présent 
me suffit; je ne veux ni voir ni vivre au delà de celte heure de 
passion. » 

Et l'heure de passion, il l'avait vécue tout entière ; il était 
tombé dans le grand frémissement de cet amour ; il appelait